Mais pourquoi quitter les Bons-Enfants pour les grandes bâtisses de

Saint-Lazare? Disons tout de suite que Vincent garda les deux: il en

avait besoin. Comme toujours, c’était un événement fortuit qui avait

tout à coup empli et fait déborder sa maison. Voyageant en 1628 avec

Potier, l’évêque de Beauvais, homme de grande valeur, qui devait aller

un jour jusqu’à disputer le pouvoir à Mazarin, Vincent vit son compagnon

s’assoupir, puis se réveiller tout à coup. C’est d’Abelly que nous

tenons l’histoire, mais désormais ce témoin-là nous sera moins suspect,

car il va nous raconter des choses qu’il a vues lui-même ou dont il a

vraiment pu contrôler l’exactitude. Potier se réveilla donc ou plutôt

ouvrit les yeux et dit à son voisin qu’il n’avait pas dormi, «mais qu’il

venait de penser quel serait le moyen le plus court et le plus assuré

pour bien dresser et préparer les prétendants aux saints ordres; et

qu’il lui avait semblé que ce serait de les faire venir chez lui et de

les y retenir quelques jours pendant lesquels on leur ferait faire

quelques exercices convenables pour les informer des choses qu’ils

devaient savoir et des vertus qu’ils devaient pratiquer.»--«Cette pensée

vient de Dieu.» lui répondit Vincent. Et tous deux, dans le fond du

carrosse épiscopal, bâtirent sur-le-champ des projets. Le prélat chargea

le missionnaire, qu’il savait débrouillard, de tracer un programme, de

choisir les sujets des entretiens, et le pria de revenir à Beauvais

quinze ou vingt jours avant l’ordination de septembre. A la date fixée,

Vincent arriva, escorté de deux docteurs en Sorbonne, Louis Messier et

Jérôme Duchesne. L’évêque prononça le discours d’ouverture et les trois

autres haranguèrent tour à tour les ordinands, puis on exerça les futurs

prêtres aux cérémonies, à l’administration des sacrements et, comme en

toute retraite, on termina par la confession générale. Comme toujours

aussi quand M. Vincent était là, c’est à lui que tout le monde voulut

dire ses péchés, tout le monde y compris l’un des prédicateurs, Jérôme

Duchesne.

Bien désagréable pour la modestie du saint homme, ce dernier détail,

mais fort heureux pour le clergé de ce temps-là; car ce qui avait si

bien réussi à Beauvais, l’évêque jugea que, sous la conduite du même

apôtre merveilleux, on le devait tenter ailleurs, et d’abord à Paris.

Potier en parla à Jean-François de Gondi, qui, connaissant Vincent mieux

que personne, acquiesça, mais pas tout de suite. C’est seulement le 21

février 1631, que cet archevêque publia un mandement prescrivant à tous

les clercs de son diocèse qui voudraient recevoir les ordres sacrés, de

se présenter au collège des Bons-Enfants «quinze jours auparavant pour

être interrogés et instruits gratuitement de leurs obligations et des

fonctions de leurs ordres.» Dès ce jour, tous les ordinands de Paris

passèrent en les mains de M. Vincent, ou, quand il était absent, en

celles de ses missionnaires. La retraite durait onze jours. C’est peu de

temps pour rendre égales à leur redoutable dignité des âmes destinées au

sacerdoce, mais c’était beaucoup plus qu’on n’avait jamais fait.

Donnadieu, évêque de Comminges, s’était auparavant montré un prélat

plein de zèle en exigeant que les ordinands de son diocèse vinssent, la

veille de l’ordination à trois heures, entendre un sermon et fissent

ensuite une confession générale. Il faut croire d’ailleurs que la

soumission de ces messieurs à cette double obligation ne rassurait le

prudent prélat qu’à demi, car il envoyait dans la nuit des visiteurs aux

lieux où les clercs étaient logés; et l’on ne rayait pas pour jamais, on

ajournait seulement à la prochaine ordination, ceux qu’on prenait en

train de faire la fête. On croit rêver. C’est à tout cela qu’il fallait

mettre fin. Vincent avait senti le premier jour l’importance de

l’institution. Il avait eu quelque mérite à se donner de toute son âme à

la retraite initiale, celle de Beauvais, l’ayant prêchée en ce mois de

septembre 1628, où, de Rome, on lui mandait que le pape ne voulait point

reconnaître sa compagnie de la Mission. Les forts ne sont jamais plus

ardents qu’aux heures où tout paraît les abandonner. Celui-là, nous

dirions aujourd’hui qu’il avait «de l’estomac». Il tint contre la

tempête. Chargé d’instruire et de sanctifier les ordinands de Paris, il

pourvut si bien à toutes choses, que des diocèses environnants des

quantités de clercs accoururent, voulant entendre la voix de ce prêtre,

tout à coup célèbre. Il y avait au début six réunions par an, tantôt aux

Bons-Enfants, tantôt à Saint-Lazare. C’était chaque fois une centaine de

retraitants qu’il fallait loger, nourrir, entretenir pendant près de

deux semaines. Vincent ne suffisait pas à tout, certes. Il faisait appel

à des prédicateurs du dehors ou à ses prêtres; mais on ne prêchait point

sans avoir pris connaissance d’un manuscrit intitulé _Entretiens des

Ordinands_; on trouvait là des indications, auxquelles il fallait se

soumettre, sur le sujet, l’ordre, le plan des conférences et des leçons.

Les frais étaient couverts par ces générosités féminines qui jamais ne

manquèrent à Vincent. Nous verrons comme il avait touché le cœur des

femmes par son œuvre charitable. Quand elles virent cet ami des pauvres

s’adonner à la tâche principale, le relèvement du clergé, elles

accoururent. La présidente de Herse se chargea de tous les frais des

réunions pendant cinq ans; Anne d’Autriche, que ses dames d’honneur

avaient conduite un jour aux exercices, s’engagea pour les cinq années

suivantes; la marquise de Maignelay, sœur des Gondi, donna par testament

dix-huit mille livres pour la nourriture des ordinands. Bientôt, à

l’exemple de celui de Paris, d’autres archevêques, d’autres évêques

prescrivirent de semblables retraites dans leurs diocèses, et l’on

s’adressait à Vincent pour qu’il donnât ses instructions ou prêtât ses

missionnaires. Ce que devait être la maison de Saint-Lazare les jours de

retraite, on ne peut pas facilement s’en faire l’idée, car rien ne

subsiste des bâtiments d’alors. Il est bien probable que tout cela

n’était pas très confortable et qu’on avait dû, pour tant de monde,

créer des installations de fortune. Mais l’ordre régnait, soyons-en

sûrs, le silence aussi, et la bonne humeur; car le maître était là, qui

veillait à tout, à la gaîté comme au reste. Il voulait qu’on fût heureux

sous son toit. Quand les ordinands arrivaient le premier soir, il

exigeait qu’un de ses prêtres fût toujours à la porte pour les attendre

et les conduire à leur chambre. Lui-même, nous dit-on, allait parfois

au-devant d’eux, prenait leur petit paquet, les précédait dans les

couloirs une chandelle à la main, s’arrêtait pour leur montrer les

marches de l’escalier afin qu’ils y prissent garde et les quittait

poliment, avec un bon sourire et son salut.

Le résultat fut considérable. «Il faut que vous sachiez, écrivait le

saint à son fidèle du Coudray en 1633, qu’il a plu à la bonté de Dieu de

donner une bénédiction toute particulière, et qui n’est pas imaginable,

aux exercices de nos ordinands; tous ceux qui y ont passé, ou la

plupart, mènent une vie telle que doit être celle de bons et parfaits

ecclésiastiques. Il y en a même plusieurs qui sont considérables par

leur naissance ou par les autres qualités que Dieu a mises en eux,

lesquels vivent aussi réglés chez eux que nous vivons chez nous, et sont

autant et même plus intérieurs que plusieurs d’entre nous, n’y eût-il

que moi-même. Ils ont leur temps réglé, font oraison mentale, célèbrent

la sainte messe, font les examens de conscience tous les jours, comme

nous; ils s’appliquent à visiter les hôpitaux et les prisons, où ils

catéchisent, prêchent, confessent, comme aussi dans les collèges, avec

des bénédictions très particulières de Dieu. Entre plusieurs autres, il

y en a douze ou quinze dans Paris qui vivent de la sorte et qui sont

personnes de condition; ce qui commence à être connu du public.»

En somme, il est ravi. Imaginez ce qu’il pouvait ressentir au fond de

lui. Ce qu’il avait rêvé s’accomplissait. La tâche immense, l’œuvre

souveraine, Dieu avait permis sa réalisation; et l’ouvrier, c’était lui,

le paysan de Pouy. C’est très beau, l’humilité. Mais cette vertu-là,

comme la bravoure, est bien plus noble quand on a dans le cœur le péché

contraire prêt à sortir et qu’il faut tout le temps étouffer. Etre

brave, c’est avoir grand’peur et dompter la bête qui tremble. Vincent

humble, c’est un Vincent gonflé de joie pour tant de succès qu’il doit à

son génie et qui vont le griser; alors il se hâte vers Dieu, entre en

oraison, regarde le Maître avec amour; et sa joie demeure, mais

purifiée. Oui, Dieu seul a tout conduit, et Vincent n’est qu’un pauvre

homme, un pauvre homme illuminé de bonheur.

Ces douze à quinze ecclésiastiques, gens de condition, qui mènent

publiquement dans Paris une vie si édifiante, ce sont, bien entendu, des

gens qui ont passé par la retraite des ordinands. Ils sont restés

fidèles aux leçons du maître étourdissant qui, un jour, a passé dans

leur vie. Ils ont pris coutume de se rencontrer entre eux pour

s’entretenir dans la piété. Mais d’avoir entendu pendant si peu de temps

l’homme qui a su embraser leurs âmes, ne leur suffit point. Ils

délèguent l’un d’eux pour demander au saint de les employer selon son

plaisir. On bâtissait alors rue Saint-Antoine, non loin de la Bastille,

la charmante église de la Visitation de Sainte-Marie, un bijou que nous

devons à François Mansart. C’est aujourd’hui un temple protestant.

Vincent était, comme nous savons, le supérieur des Visitandines, qui

faisaient cette construction. Il répondit aux douze prêtres zélés qu’ils

feraient une œuvre excellente en prêchant la mission aux maçons et

charpentiers occupés à cette église. Ils s’adonnaient de leur mieux à ce

travail, quand Vincent leur fit la surprise d’une visite. L’un d’eux lui

avait, dans l’intervalle, suggéré de faire une sorte de compagnie de ses

anciens ordinands afin de garder le contact avec eux. Il venait au

chantier faire part à tous les autres de cette idée, qui naturellement

les enchanta. Le 11 juin 1633, une première réunion avait lieu à

Saint-Lazare. Dans une seconde, du 9 juillet, on acheva de se mettre

d’accord sur ce qu’il fallait faire, plus exactement de se soumettre aux

vues du maître, et le 16 du même mois avait lieu la première _conférence

des mardis_.

Cette institution-là complétait et couronnait la précédente. Il ne

s’agissait pas, comme on pourrait croire, d’entendre chaque mardi une

harangue de M. Vincent. C’était une sorte de société qu’on formait entre

prêtres attentifs à s’améliorer; le moyen était cette réunion

hebdomadaire, où ils traitaient entre eux, sous la direction du saint ou

de son délégué, d’un sujet fixé la semaine précédente. Le but, Vincent

l’a ainsi défini: _s’exciter et s’affectionner à l’exercice des vertus_.

D’autres avaient bien imaginé de réunir des prêtres pour disputer de

questions de doctrine. Il nous explique lui-même qu’il a voulu tout

autre chose, qu’on n’avait pas encore vu jusque-là, «et pour le moins,

dit-il, je ne l’ai point vu ni ouï dire». Il veut qu’on traite des

motifs d’acquérir les vertus sacerdotales, de leur nature, des actes

qu’elles inspirent, des moyens de s’y entraîner et entretenir et enfin

des obligations de l’état ecclésiastique, tant envers Dieu qu’envers le

prochain. Il n’oublie jamais le prochain. Il n’oublie pas non plus de

rappeler souvent à ses missionnaires que d’avoir entrepris une pareille

tâche est un grand honneur. Il en est fier, c’est visible. Mais trop

intelligent pour faire un orgueilleux, il a trouvé un autre sentiment,

plus joli, pour rassasier son âme gourmande. «Il faut, dit-il, que

j’avoue par ma propre expérience qu’il n’y a rien de si touchant, rien

qui m’attendrisse tant, rien de tout ce que j’entends, que je lis ou que

je vois, qui me pénètre à l’égal de ces conférences.» Il s’enivre, mais

c’est du bonheur qu’il fait aux autres.

Les prêtres des conférences des mardis s’engageaient à certaines règles

de vie: lever de bon matin, lecture de l’office et d’ouvrages

spirituels, oraisons, œuvres charitables, examens de conscience,

retraites périodiques. En somme, ils devaient vivre, chacun chez soi,

selon l’idéal que Vincent proposait dans sa propre maison à ses

missionnaires. Il voulait un clergé à son image. Et c’est bien

l’ascendant de sa personne et de ses vertus qui a réussi cette

merveille: tout ce qu’il y a eu d’éminent, de docte, de pieux dans le

diocèse pendant un siècle et demi uni en une sorte de confrérie où

chacun rivalisait d’élan dans l’ordre spirituel et dans celui de la

charité. On ne fait pas deux fois une expérience pareille. Des

institutions comme celle-là, on ne les fabrique pas par décret. Elles

sont l’œuvre d’un homme; il vaut mieux dire: d’un cœur. C’est parce

qu’il les fascinait, que tous ces prêtres du clergé de Paris, le plus

indépendant du monde, l’un des plus savants et des plus saints, mais le

moins discipliné et qui s’en flattait, qui, je crois bien, s’en flatte

encore, c’est parce qu’il y avait à Saint-Lazare un aimant irrésistible,

que ces hommes à la tête de fer couraient à lui. Après sa mort, l’élan

était pris; et puis son cœur était resté dans la maison et c’est à lui

qu’on venait encore, qu’on vint jusqu’aux jours de malheur, jusqu’en

1792. Du vivant de Vincent, plus de deux cent cinquante ecclésiastiques

fréquentaient régulièrement les réunions du mardi. Un jour Richelieu

voulut savoir ce qui se passait là. Il fit venir le supérieur de la

Mission, l’interrogea et fut si ravi de ce qu’il entendit, qu’il pria le

saint de lui donner incontinent la liste de ses auditeurs, avec

l’indication de ceux qu’il jugeait le plus qualifiés pour l’épiscopat.

Peu après, tous les candidats proposés étaient pourvus d’évêchés. A la

mort du cardinal, Louis XIII demanda à M. Vincent de lui rendre le même

service, à quoi celui-ci consentit, à condition que le secret fût

rigoureusement gardé; car il avait institué ses conférences des mardis

pour faire des saints, pas pour assembler des intrigants. Vingt-deux

évêques furent ainsi nommés sur la désignation de celui qui continuait

de se dire un prêtre ignorant et indigne, bon tout au plus à faire la

mission de village en village.

Les titres impérissables de Vincent à l’amitié du clergé français, les

voilà donc. Il a, le premier, veillé sur les clercs à la veille de leur

ordination; il a, le premier, imaginé et réussi l’entreprise de tenir en

haleine et de guider vers la sainteté tous les prêtres d’un diocèse.

A-t-il aussi, comme on le dit quelquefois, fondé les premiers séminaires

français? Non. Il a été l’un des ouvriers, pas le seul, ni le premier.

Vers 1636, il avait ouvert aux Bons-Enfants un petit séminaire,

c’est-à-dire une école pour les enfants qu’on destinait au sacerdoce. Le

résultat fut pitoyable. Dans ce temps-là, on arrivait au sacerdoce en

menant la vie d’étudiant, et les jeunes gens, dès les classes de

grammaire finies, s’échappaient des maisons sévères où on prétendait les

enfermer. Vincent continua néanmoins de veiller sur la pépinière qu’il

avait instituée; mais il avait une autre idée en tête; il voulait de

grands séminaires diocésains, où l’on ne recevrait que des garçons d’au

moins vingt ans, déjà clercs, et se destinant sérieusement à la

prêtrise. Ayant fait part de ses vues à Richelieu, celui-ci lui offrit

mille écus et, le 9 février 1642, aux Bons-Enfants on recevait, pour y

être logés, nourris et préparés gratuitement au sacerdoce, les douze

premiers séminaristes,--les douze premiers dans cette maison; car, cette

année-là justement, Olier ouvrait son séminaire de Vaugirard, les

Oratoriens créaient celui de Saint-Magloire à Paris et deux autres à

Rouen et à Toulouse; quant à l’abbé Bourdoise, il venait, l’année

précédente, de transformer en établissement diocésain le séminaire

paroissial qu’il avait ouvert en 1627 à Saint-Nicolas-du-Chardonnet.

Cet étonnant abbé Bourdoise, on ne peut tout de même pas le nommer sans

s’arrêter un instant pour le saluer. Il était d’une naissance si pauvre,

nous dit Vincent, «qu’il n’avait pu faire ses études que par le secours

des écoliers qui lui donnaient quelques morceaux de pain; et même quand

on en jetait à quelque chien, la faim l’obligeait à courir devant pour

le prendre.» Bourdoise, qui n’avait pas les yeux dans sa poche,

ressentit un tel dégoût des mœurs qu’il voyait au clergé de son temps,

qu’il consacra sa vie à essayer de former des prêtres honorables. Il

commença avant Vincent; et son entrain, sa passion de bien faire étaient

tels, qu’il créa vraiment une œuvre vigoureuse. Plus de cinq cents

prêtres, assurent ses historiens, passèrent par ses mains entre 1631 et

1644. Il avait une sorte de génie turbulent, et l’histoire de l’Église

d’alors est remplie de son nom, mais on le trouvait tout de même un peu

remuant et agressif. Il s’est donné autant de mal que Vincent de Paul et

a fait plus de bruit, pour un moindre succès. C’est qu’il avait le

tempérament d’un fanatique et l’autre une âme évangélique, et ce n’est

pas du tout la même chose. Il faut d’ailleurs l’honorer pour ses

intentions, pour le grand bien qu’il a fait, pour son courage aussi, car

c’était un curé batailleur, sorte d’hommes qu’on n’est pas forcé

d’aimer, mais devant lesquels il faut quelquefois tirer son chapeau.

Saint Vincent fut d’ailleurs amené, peu d’années plus tard, à fonder un

curieux établissement, une sorte de séminaire où il ne recevait que des

prêtres déjà ordonnés. Le chapitre de Notre-Dame convint que ceux-ci

viendraient chaque matin, à heure fixe, dire leur messe à la cathédrale;

et Vincent, avec le prix des honoraires, les logeait, les nourrissait,

veillait à leur dignité de vie et à leur perfectionnement. Pour les

loger aux Bons-Enfants, il dut envoyer les clercs et les jeunes

séminaristes qui faisaient là leurs humanités dans une annexe de

Saint-Lazare, qui prit le nom de séminaire Saint-Charles. A Saint-Lazare

aussi furent internés en 1637, puis relâchés, puis recueillis et bouclés

de nouveau un certain nombre de ces ecclésiastiques fâcheux qui vivaient

alors à Paris, nous l’avons déjà dit, dans des conditions scandaleuses,

logés en des quartiers mal famés, sachant à peine célébrer, se tenant

mal à l’autel, allant mendier d’église en église des honoraires de

messes et demandant sans vergogne la charité aux passants. A la fin ces

divers services et spécialement l’affluence des ordinands contraignirent

le supérieur de la Mission à édifier quelque part en son enclos de

nouveaux bâtiments ayant vingt-trois mètres de façade, neuf de

profondeur et quatre étages. La duchesse d’Aiguillon avait donné pour

cela dix mille livres. C’était trop sans doute, car Vincent, qui fait

part de la bonne nouvelle à un de ses prêtres, ajoute, en propriétaire

satisfait: «Et nous faisons entourer nos terres de murailles.»

Quoiqu’il en soit, tant à Paris que dans les autres diocèses de France,

Vincent, ses prêtres de la Mission, et les évêques formés par lui

prirent une part ardente à l’établissement des séminaires. Il y a

peut-être un peu de mélancolie dans le document qu’on va lire, mais il a

son prix, parce qu’il nous montre le grand saint attentif à ses émules,

à des émules quelquefois plus heureux. Il écrit à Guillaume Desdames à

Varsovie, en juin 1660, bien peu de semaines avant sa mort: «Quelques

prêtres de Normandie conduits par le Père Eudes, de qui je pense que

vous avez ouï parler, sont venus faire une mission dans Paris avec une

bénédiction admirable. La cour des Quinze-Vingt est bien grande, mais

elle était trop petite pour contenir le monde qui venait aux

prédications. En même temps un grand nombre d’ecclésiastiques sont

sortis de Paris pour aller travailler en d’autres villes; les uns sont

allés à Châteaudun et les autres à Dreux; et tous ont fait des fruits

qui ne se peuvent exprimer; et à tout cela nous n’avons pas de part,

parce que notre partage est le pauvre peuple des champs. Nous avons

seulement la consolation de voir que nos petites fonctions ont paru si

belles et si utiles, qu’elles ont donné de l’émulation à d’autres pour

s’y appliquer comme nous et avec plus de grâce que nous, non seulement

au fait des missions, mais encore des séminaires, qui se multiplient

beaucoup en France.»

Je pense que nul ne m’en voudra de découvrir quelquefois, derrière ce

très grand saint, un pauvre homme fait comme nous. Il admire et bénit le

succès des autres, mais il rappelle que c’est lui qui a commencé, et

cela le console. Voilà un verbe qui le trahit un peu. Peut-être ne le

prenait-il pas tout à fait au sens que je lui donne. Une consolation, en

langage ecclésiastique, c’est une joie, rien autre chose. Sans doute;

mais ici elle était un peu mêlée d’amertume.

La preuve, c’est que, deux lignes plus bas, il raconte, avec une

parfaite malice, que d’autres n’ont pas réussi. Il avait à Rome un

établissement de la Mission et le Saint-Père envoyait là les ordinands

de la ville éternelle. «Il s’est même trouvé, écrit-il, une compagnie à

Rome, qui, voyant que le Pape envoyait les ordinands aux pauvres prêtres

de la Mission, comme on fait à Paris, a demandé qu’on les lui envoyât à

elle, s’offrant de leur faire faire les exercices; ce qu’elle aurait

fait sans doute avec succès si Sa Sainteté l’avait jugé à propos.» Ce

dernier bout de phrase est exquis. Il ajoute bien doucement: «Il y a

sujet de louer Dieu du zèle qu’il excite en plusieurs pour l’avancement

de sa gloire et le salut des âmes.» Il pensait à la fois que ces

rivaux-là, le Saint-Père les avait très opportunément écartés et que

c’étaient des religieux bien estimables; car il y a place dans un grand

cœur pour plusieurs sentiments en même temps; le sien était brûlant et

toute impureté s’y consumait aussitôt; mais la tête était prompte et

maligne et voilà pourquoi, ces humaines contradictions en lui, il les a

exprimées ce jour-là, et si finement.

Cette maison de Rome nous ramène aux barbichets, que nous avons laissés

depuis leur entrée à Saint-Lazare et qui, pendant que leur père

poursuivait sa splendide carrière, s’appliquaient à la leur, bien

modeste, mais si utile. Pour Vincent lui-même, d’ailleurs, les missions

étaient toujours la grande, la principale affaire. Un curé du Dauphiné

l’ayant pressé d’abandonner cette œuvre pour se donner tout entier à

celle des séminaires, il écrivait: «Ayant plu à Dieu donner une

approbation universelle aux missions, en sorte que partout chacun

commence à y prendre goût et plusieurs à y travailler, et la miséricorde

de Dieu les accompagnant de ses bénédictions, il me semble qu’il

faudrait quasi un ange du ciel pour nous persuader que c’est la volonté

de Dieu qu’on abandonne cet œuvre pour en prendre un autre qu’on a déjà

entrepris en divers endroits et qui n’a point réussi.»

A la mort de Vincent, la Mission avait trois résidences à Paris:

Saint-Lazare, le séminaire Saint-Charles, qui était une dépendance de

l’établissement principal, et les Bons-Enfants, devenus un séminaire

placé plus tard sous le vocable de Saint-Firmin. En province, il y avait

vingt maisons.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 11 / 19 段