Nous l’avons laissé au lendemain du sermon de Folleville. C’est en 1617.
Il a 36 ans. Toutes les terres de Mme de Gondi sont à la disposition de
ce pêcheur d’hommes, et il va commencer sa vie ardente de missionnaire.
Si ardente, que désormais toute autre occupation lui paraît vaine et lui
devient odieuse. Alors il se sauve, s’en va prêcher en Bresse. Il
inaugure là sa carrière charitable; et quand, après quelques mois, il se
retrouve dans la maison des Gondi, il deviendra l’apôtre et le
bienfaiteur à la fois des paysans que Mme la générale le conviera à
visiter. Ses progrès dans la hiérarchie ecclésiastique ou religieuse
seront d’ailleurs lents. Pendant huit années encore, c’est-à-dire
jusqu’en 1625 où sera instituée sa compagnie des prêtres de la Mission,
il ne sera qu’un homme de bonne volonté, un ouvrier à la tâche, faisant
de son mieux, mais hors cadre, si l’on peut dire. Il est bien curé de
Clichy, mais si peu. Pendant un temps, il sera titulaire de deux cures à
la fois, ayant pris aussi celle de Châtillon. Il n’est plus abbé de
Saint-Léonard de Chaulmes: il a résigné cela en 1616, après avoir reçu,
par les soins des Gondi, un autre bénéfice; on l’avait fait en 1615
chanoine d’Écouis. Il y avait là, non loin des Andelys, une collégiale
où l’on semble s’être fort réjoui de la nomination de ce «M. de Paoul»,
à qui l’on avait donné la charge de trésorier. Malheureusement le
trésorier ne parut qu’une fois, pour offrir, selon l’usage, un repas à
ces messieurs du chapître. D’où protestation des intéressés, car
l’absence de ce «de Paoul» et de deux autres titulaires qu’on ne voyait
jamais non plus pourrait bien entraîner «la ruine entière de ladite
église et fondation.» Emmanuel de Gondi sans doute arrangea l’affaire.
Deux fois encore dans sa carrière, Vincent recevra des titres, sinon des
avantages. En 1624, il est pourvu du prieuré de Saint-Nicolas de
Grosse-Sauve, dans le diocèse de Langres. On ne sait pas du tout comment
il se défit de cet honneur; en 1626, en tout cas, c’était fini. Il fut
enfin nommé, en 1643, vicaire général de l’abbé de Saint-Ouen, à Rouen.
Ledit abbé était alors en prison, quoiqu’il portât un grand nom, celui
de Richelieu. La fâcheuse vacance, le conseil de Conscience jugea qu’il
fallait momentanément y pourvoir et Vincent rendit le service de prêter
son nom quelque temps. Ce ne fut donc pas une «affaire». On a d’ailleurs
de lui trop de textes durs pour les bénéfices et leurs titulaires. «Nous
ne pouvons souffrir personne parmi nous, écrivait-il en 1658, qui
prétende aux bénéfices, et encore moins ceux qui y veulent entrer par
cette voie, _qui est odieuse_.»
Vincent n’est donc, chez les Gondi, qu’une sorte de volontaire pour les
missions. Mais voici coup sur coup deux événements qui vont le grandir.
Le 8 février 1619, il est nommé par le roi aumônier général des galères,
«avec les mêmes honneurs et droits dont jouissent les autres officiers
de la marine du Levant.» Le brevet porte que «Sa Majesté, ayant
compassion desdits forçats et désirant qu’ils profitent spirituellement
de leurs peines corporelles, a accordé et fait don de ladite charge
d’aumônier réal à Monsieur Vincent de Paul.» C’est une grande étape dans
sa vie. Des hommes pareils brisent les cadres ordinaires. Il leur faut
des emplois à leur mesure et qu’on crée pour eux, à moins qu’eux-mêmes
ne les forgent de leurs mains, ce que Vincent commencera de faire un peu
plus tard. Nous parlerons à loisir, quand nous étudierons son œuvre
charitable, de sa compassion pour les galériens et de tout ce qu’il fit
pour ces pauvres diables. Retenons que le général des galères a su
promouvoir ce prêtre de 38 ans, d’un seul coup, à un rang considérable.
La charge d’aumônier de prison n’a jamais été très enviée; ici
l’horreur, le dégoût qu’inspirait le seul nom de galérien donnaient à la
fonction nouvelle une majesté tragique; et puis l’élu devenait le
premier auxiliaire spirituel d’un immense personnage dans l’État, le
chef de la marine, et de quelle somptueuse et féerique marine! L’autre
événement est de 1622. Au mois de décembre 1618, revenant de Montmirail
où il a fait pendant trois mois œuvre évangélique et charitable, Vincent
s’est rencontré à Paris avec François de Sales. Dès le premier contact,
les deux saints se sont reconnus. Et quatre ans plus tard l’aumônier des
galériens sera fait, à la prière de l’évêque de Genève, supérieur de la
Visitation. C’était, là aussi, une promotion capitale. Il est toujours
chez les Gondi, toujours courant les routes et prêchant, et le voici
pourvu, à la tête d’un ordre de la plus haute spiritualité, d’un poste
difficile et précieux, encore ennobli et embaumé par les vertus, les
ardeurs et le mystique abandon de Jeanne de Chantal. Ce curé de campagne
fait son chemin et sans doute est-il voué à de bien plus grands honneurs
encore. Une seule chose l’intéresse cependant: le secours qu’attendent
de lui les pauvres gens des campagnes; et, sans trêve, il prêche des
missions, fonde des charités, se donnant jusqu’à satiété la seule joie
qui compte, celle de répandre de la lumière et du bonheur autour de soi.
Il a bien fallu qu’il trouvât d’autres prêtres pour le seconder dans une
tâche pareille. Il les prenait où il pouvait, et Mme de Gondi, le voyant
faire, songeait que l’œuvre était belle, mais que ce seul homme avec des
auxiliaires d’occasion n’y suffirait pas. Alors elle décida de consacrer
une somme importante à une fondation pour une compagnie de prêtres qui
s’engageraient à évangéliser à perpétuité le peuple des campagnes. Elle
dit son projet à Vincent, qui, pendant sept années, toujours courant,
s’enquit comme il put, mais sans succès, d’un homme ou d’un
établissement qui acceptassent la somme avec la charge. A la fin, les
Gondi s’avisèrent qu’on cherchait sans doute un peu loin ce qu’on avait
sous la main. Ils comprenaient au bout de sept fois douze mois que le
bénéficiaire de la fondation ne pouvait être que Vincent lui-même avec
des auxiliaires de son choix, mais il fallait les loger ensemble dans
une maison qu’on leur donnerait. Alors le général des galères alla
trouver l’archevêque de Paris, son frère. Le principal d’un collège de
la rive gauche venait justement de faire connaître qu’il céderait
volontiers sa place contre une pension de 200 livres. La pension fut
promise sur-le-champ et, le 1er mars 1624, Vincent de Paul était nommé
principal du collège des Bons-Enfants. Il y a encore une rue des
Bons-Enfants à Paris, mais c’est en souvenir d’un autre collège du même
nom, celui du quartier Saint-Honoré, sur la rive droite. L’établissement
qu’on donnait à Vincent se trouvait au flanc de la montagne
Sainte-Geneviève, du côté du fleuve, à l’emplacement actuel du 2 de la
rue des Écoles, à l’angle de la rue du Cardinal-Lemoine. Comme il y a
quinze ans rue de Seine, voilà Vincent logé tout contre des remparts, le
long des fossés Saint-Bernard. A Saint-Germain, il était hors la ville;
cette fois c’est dans Paris, proche la porte Saint-Victor, sur la
paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, qu’il va s’installer.
Entendons-nous. Mme de Gondi ne veut pas perdre son directeur et Vincent
continuera de loger chez elle. Ce sont les autres qui occuperont en son
nom le vieux collège. Quels autres? Antoine Portail d’abord; ensuite ce
prêtre dont nous avons déjà parlé, qui recevait pour sa peine cinquante
écus par an; et puis ce fut tout pendant les deux premières années.
Antoine Portail, M. Vincent l’avait rencontré pour la première fois en
Sorbonne, au temps où ses fonctions chez la reine Margot lui laissaient
des loisirs. C’était un jeune clerc natif de Beaucaire, qui étudiait
alors la théologie et qui, dès le premier regard, fut conquis par ce
grand bonhomme de prêtre, cet aumônier d’une princesse galante, ce
gascon si attachant, si fin sous sa rude figure. On a dit que Portail
avait suivi Vincent à Clichy. C’est peu probable: il avait alors 21 ans.
Il ne se mit sans doute à son service qu’après avoir reçu la prêtrise,
c’est-à-dire en 1622. Celui-ci l’envoya d’abord chez les galériens, puis
l’employa aux missions. Le pauvre homme n’osait monter en chaire. Sans
doute confessait-il et faisait-il le catéchisme; il officiait aussi,
visitait les malades, administrait les sacrements, bref pourvoyait à
mille travaux, mais c’est seulement en juin 1630, au cours d’une mission
à Croissy en l’Ile de France, qu’il fit pour la première fois un vrai
sermon. Vincent l’en loua fort dans une lettre qu’on a conservée. «Vous
avez commencé tard, lui écrivait-il. Ainsi fit saint Charles. Je vous
souhaite part à son esprit.» Il paraît qu’en effet saint Charles
Borromée avait le «trac», et plutôt que de se hisser dans la boîte de
chêne d’où l’on est assailli par des regards qui convergent de tous les
coins du temple, il haranguait les fidèles du plus loin qu’il pouvait,
des marches de l’autel. Avec un tel collaborateur et le prêtre à gages,
on voit la belle part qui restait à Vincent. Portail devait rester aux
côtés de son admirable chef toute sa vie. Ils moururent tous les deux en
1660, mais Portail d’abord. Le maître fermait ainsi les yeux du
serviteur et s’en allait le dernier, comme il convient.
La comtesse de Joigny--c’est le titre qu’on donnait le plus communément
à Mme de Gondi--avait offert 45.000 livres. C’est avec le revenu de
cette somme qu’il fallait vivre et faire des missions gratuites aux
quatre coins de France. Les bâtiments où s’installèrent les
collaborateurs de Vincent étaient incommodes et délabrés. Saint Louis
avait légué au vieux collège 60 livres de rente et l’on avait instruit
là de tout temps de jeunes garçons, dont plusieurs bénéficiaient de
bourses transférées ensuite au collège de Clermont, devenu le lycée
Louis-le-Grand. Au temps où Vincent en prit possession, l’établissement
occupait une superficie d’environ 4.000 mètres, avec jardins, cours,
préaux, une pauvre chapelle, quelques appartements à l’abandon et, tout
autour, deux ou trois maisons branlantes. Pour tirer du cadeau qu’on lui
faisait un bon parti, il eût fallu que Vincent prît des serviteurs. Il
s’en garda bien et nous savons déjà que quand ses deux compagnons s’en
allaient au travail, ils confiaient au voisin la clef de la maison vide.
C’est seulement après un an de ce régime que fut passé, en bonne forme,
entre le général des galères et la comtesse de Joigny, sa femme, d’une
part, et Vincent de Paul d’autre part, le contrat de fondation. Il est
du 17 août 1625. Quelques-uns de ses termes sont d’une grande beauté.
C’est évidemment Vincent qui a lui-même rédigé cet émouvant papier-là.
Le style est juridique et vieillot, mais pour dire de bien belles
choses, que cette forme rend plus savoureuses. Les époux fondateurs
déclarent en commençant qu’ayant plu à Dieu «pourvoir, par sa
miséricorde infinie, aux nécessités spirituelles de ceux qui habitent
dans les villes de ce royaume par quantité de docteurs et religieux, qui
les prêchent, catéchisent, excitent et conservent en l’esprit de
dévotion, il ne reste que ce pauvre peuple de la campagne, qui seul
demeure comme abandonné.» A quoi il leur semble qu’on pourrait remédier
«par la pieuse association de quelques ecclésiastiques de doctrine,
piété et capacité connues, qui voulussent renoncer tant aux conditions
desdites villes qu’à tous bénéfices, charges et dignités de l’Église,
pour, sous le bon plaisir des prélats, chacun en l’étendue de son
diocèse, s’appliquer entièrement et purement au salut du pauvre peuple,
allant de village en village, aux dépens de leur bourse commune,
prêcher, instruire, exhorter et catéchiser ces pauvres gens et les
porter à faire tous une bonne confession générale de toute leur vie
passée, sans en prendre aucune rétribution en quelque sorte ou manière
que ce soit, afin de distribuer gratuitement les dons qu’ils ont reçus
de la main libérale de Dieu.»
Voilà le but. Il est clair et touchant. Il s’agit d’aller vers ceux qui
sont à l’abandon et de renoncer, pour cette œuvre de charité, à tout
honneur, avantage ou bénéfice. Le document trace en quelques lignes tout
le règlement de la communauté nouvelle. Vincent, sans doute, n’a pas
écrit cette page importante à la hâte; le fait est qu’il l’a si bien
conçue et rédigée qu’aujourd’hui encore les prêtres de la Mission
pourraient, sans rien changer ou guère, à leur façon de vivre, s’en
tenir à la lettre de ce premier règlement-là. Tout l’essentiel était
prévu: vie en commun sous l’autorité de Vincent et, après lui, d’un
supérieur élu à la pluralité des voix pour trois ans ou «pour tel autre
temps» qu’on jugera convenable; point de charges, bénéfices ou dignités
ecclésiastiques: le supérieur peut tout au plus accepter une cure pour
un missionnaire, si on le lui demande expressément et que celui-ci ait
servi dans la compagnie au moins pendant huit ans; on fait les missions
gratis; défense de prêcher ou d’administrer les sacrements dans les
lieux où il y a un archevêché, un évêché ou un établissement religieux;
mission de cinq ans en cinq ans dans toutes les terres des Gondi;
assistance spirituelle aux forçats; après un mois de travaux dans les
campagnes, on se repose, on se recueille pendant trois ou quatre jours,
puis on consacre une douzaine d’autres jours à la préparation de la
campagne suivante; en juillet, en août et septembre, les paysans sont
occupés aux champs et on les laisse tranquilles; pendant ce temps on
s’adonne à l’étude, on fait le catéchisme aux enfants, on aide çà et là
les curés qui ont besoin de renfort.
Deux mois après avoir signé cet acte, dans lequel, bien entendu, elle
n’avait pas omis de fixer en sa propre maison de la rue Pavée la
résidence du nouveau supérieur, ce qui était tout de même un peu fort,
Mme de Gondi rendait l’âme. Le général des galères trouva dans le
testament de la défunte, avec de nouvelles libéralités pour Vincent, le
vœu ardent que son mari et ses fils ne permissent jamais au saint homme
de s’en aller. Emmanuel de Gondi trouva une solution, qui fut de partir
lui-même. Il décida d’entrer à l’Oratoire, dispersa ses fils et ferma sa
belle maison, ce dont fut bien aise le principal des Bons-Enfants, qui
courut retrouver aux fossés Saint-Bernard Antoine Portail et son
compagnon.
Car c’étaient toujours ces deux-là seulement qui constituaient avec lui
la compagnie nouvelle. Encore arriva-t-il que le prêtre loué ne
renouvela pas son bail. Heureusement nos trois apôtres, qu’on avait
beaucoup vus en Picardie, avaient fait dans cette province deux
conquêtes, et Vincent vit venir à lui fort à propos, dans l’été de 1636,
François du Coudray et Jean de la Salle, prêtres du diocèse d’Amiens.
L’archevêque de Paris venait, le 24 avril, de donner son agrément à la
fondation des Gondi. Il était temps qu’elle prît corps et que la
communauté se recrutât. Entre Vincent, Portail et les deux nouveaux
venus, un acte notarié fut passé le 4 septembre, par lequel ces quatre
serviteurs de Dieu se liaient à jamais les uns aux autres. Restait à
obtenir l’agrément du roi, qui fut donné, en fort bons termes, par
lettres patentes datées de mai 1627, et celui du pape; mais c’est ici
que les choses manquèrent de se gâter.
Vincent, avant de se tourner vers Rome, s’était mis en règle de toutes
façons. Il avait résigné sa cure de Clichy, résigné Écouis, résigné
Saint-Nicolas de Grosse-Sauve, abandonné à ses frères et sœurs tous ses
biens, notamment une créance qu’il avait sur eux et une métairie; enfin,
le 8 septembre 1627, il avait, au profit de la congrégation de la
Mission, dûment autorisée par Louis XIII à posséder, renoncé à ses
droits personnels sur le collège des Bons-Enfants, qui, biens et
charges, passait de ses mains au fonds commun.
En juin 1628, il adressa au pape une supplique et se fit fortement
appuyer par le nonce et par le roi. Le 22 août, la supplique était
rejetée par la Propagande, en séance plénière, le pape présent. L’échec
était cuisant. Tout ce que Rome était disposée à permettre, c’était une
société de vingt à vingt-cinq prêtres, qui ne serait ni congrégation, ni
confrérie, qui travaillerait en France seulement et sous la direction
des ordinaires. Avant de connaître le fâcheux résultat, Vincent, qui
avait légèrement retouché sa supplique, en avait envoyé un second
exemplaire au Saint-Siège: d’où nouvel examen et nouvel échec, aussi
radical. «La Sacrée Congrégation a jugé que la demande devait être
complètement rejetée»: voilà tout ce qui fut répondu au saint homme.
C’était un timide, nous dit-on. Vous allez voir si, dans l’orage, il
était solide sur ses jarrets. A Rome, quartier général de l’Église, on
décide; et, comme dans tous les états majors, comme auprès de tous les
chefs, c’est aux intéressés d’apporter les éléments sur lesquels le
commandement prononcera. Cette vérité-là, qui est élémentaire, échappe à
beaucoup de gens. On oublie que pour avoir raison, même au Vatican, il
ne suffit pas en effet d’avoir raison: il faut le faire savoir, éclairer
les juges, contrebattre les faux rapports, bref se mêler, soi-même ou
par des mandataires présents et agissants, de son affaire, de ses
affaires. C’est vrai pour les intérêts d’état; ce l’est aussi pour ceux
des particuliers. Vincent, aux heures graves, consultait la Providence;
mais il se consultait aussi lui-même, sachant qu’il faut quelquefois
gagner, en se débrouillant, la complicité de Dieu. Il aurait pu conclure
avec nonchalance qu’évidemment ses projets n’avaient point l’agrément du
Très-Haut, puisque son représentant sur la terre n’y prenait pas garde.
Il n’eut pas un instant cette idée-là. Tout venait d’une erreur, non du
pape, mais de lui, Vincent. Il avait omis l’essentiel, qui était
d’envoyer là-bas un homme sûr, bien à lui, capable de déjouer n’importe
quelles manœuvres et de parler haut, car c’est ainsi seulement qu’on est
entendu. C’est du Coudray qui fut choisi pour ce rôle, où, sans doute,
il excella, car, le 12 janvier de l’an 1633, date vraie, ou de 1632, en
style romain, le Saint-Père, par sa bulle _Salvatoris Nostri_ accordait
tout ce qu’on lui demandait.
Vincent avait envoyé à son délégué des instructions fermes comme du bon
acier: «Vous devez faire entendre, lui écrivait-il un jour, que le
pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à son
salut et faute de se confesser. Que si Sa Sainteté savait cette
nécessité, elle n’aurait point de repos qu’elle n’eût fait son possible
pour y mettre ordre.» Voilà la part du sentiment. Et voici les ordres
précis: «Pour ce faire, il faut vivre en congrégation et observer cinq
choses comme fondamentales de ce dessein.» Il les énumère brièvement et
nous n’en relèverons qu’une, la dernière: «5º, que le supérieur de la
compagnie ait l’entière direction d’icelle.» Voilà qui est parler. Il
conclut sur un ton cavalier, j’entends celui d’un homme en plein
mouvement, dont les ordres sont rapides, sûrs, jetés dans l’allégresse:
«Ces cinq maximes, dit-il, doivent être comme fondamentales de cette
congrégation. Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que
l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires.
Baste pour les paroles! mais pour la substance, _il faut qu’elle demeure
entière;... tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a de longues
années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience_.»
Ce Duval, qu’il invoque, nous allons le rencontrer tout à l’heure dans
une autre affaire au moins aussi grave. C’était un célèbre docteur en
Sorbonne, très digne prêtre et de bon conseil. Car Vincent connaissait
toutes les bonnes adresses. Il avait demandé à Bérulle des leçons de
sainteté; la sagesse, c’était à des théologiens patentés de la lui
fournir. La Sorbonne lui était familière, car je n’ai pas dit encore
que, vers 1623, tout en courant les terres des Gondi, il avait trouvé
moyen, en ses jours de répit, de conquérir le titre de licencié en droit
canon de l’Université de Paris. Est-ce à cette occasion qu’il remarqua
André Duval ou fut remarqué par celui-ci? Le fait est que vers le temps
où il fondait la Mission, il était devenu le pénitent de cet homme de
science et de jugement.
Il fut bien aise de l’avoir auprès de lui dans l’affaire du prieuré de
Saint-Lazare. Ce que je vais raconter se passait au moment même des
débats avec Rome. Il y avait alors à Paris, sur la paroisse
Saint-Laurent, au lieu même où se trouve pour quelque temps encore la
prison des femmes, dite de Saint-Lazare, une ancienne maladrerie ou
léproserie, vaste enclos de plus de 40 hectares. On cultivait le blé,
l’orge, la luzerne dans ces champs aujourd’hui traversés, en croix de
Saint-André, par le boulevard Magenta et la rue Lafayette. Pour se faire
une idée de l’importance du domaine, il faut tracer un quadrilatère
entre le boulevard de la Chapelle au nord, la rue de Paradis au sud, le
faubourg Saint-Denis à l’est, le faubourg Poissonnière à l’ouest. On
englobe ainsi toute la gare du Nord et ses annexes, l’hôpital
Lariboisière, la prison que nous savons et, bien au milieu, une église
paroissiale de construction moderne, à laquelle il était inévitable,
après ce que nous allons apprendre, qu’on donnât saint Vincent de Paul
pour patron. Au XVIIe siècle, ce prieuré comprenait un premier groupe de
petites habitations situées le long de la rue actuelle du faubourg
Saint-Denis; chacune avait son jardin; tout au bout, vers le nord, une
petite chapelle: c’étaient les maisons et la chapelle des lépreux. Au
sud, entre la rue de Chabrol et la rue de Paradis, s’élevaient une
église avec son cloître, une maison pour les chanoines de Saint-Victor,
maîtres de ces lieux, une prison, une maison de force pour aliénés, des
communs, des cours, des jardins. Il n’y avait, vers 1630, aucun lépreux
dans les locaux du nord. Dans ceux du sud étaient enfermés trois ou
quatre pauvres fous et quelques débauchés impénitents. Quant aux
chanoines, ils étaient huit ou neuf, vivant en communauté. Ces messieurs
s’entendaient si mal avec Adrien Lebon, leur prieur, que celui-ci,
dégoûté, cherchait à troquer le bénéfice contre un autre. C’était un bon
homme, pas intelligent ni agréable, mais d’intentions honnêtes. Ayant
ouï parler de M. Vincent qui commençait, nous verrons pourquoi tout à
l’heure, de se trouver à l’étroit aux Bons-Enfants, il eut l’idée que
son prieuré conviendrait à souhait à ce prêtre entreprenant. Il l’alla
donc trouver et prit avec lui, pour cette démarche importante, le curé
de Saint-Laurent, qui s’appelait M. de Lestocq. L’offre généreuse de ces
messieurs «effraya, disent les historiens, l’humilité du saint.» Il
refusa. Adrien Lebon rentra chez lui, mais, six mois plus tard, fit une
nouvelle démarche, encore suivie d’un échec. Enfin, après six autres
mois d’attente, il obtint, sur des instances devenues plus vives, que
Vincent consulterait M. Duval. Naturellement Duval fut d’avis que son
pénitent prît Saint-Lazare; et peu de jours après, les barbichets,
supérieur en tête, devenaient les «lazaristes» qu’ils sont restés. Cette
histoire, telle qu’on la présente, ne doit pas être très vraie. On nous
assure que Vincent, à la pensée qu’on lui offrait un pareil domaine, se
mit à trembler, et l’on se hâte d’ajouter que c’était de peur et de
modestie. Je crois plutôt que c’était de joie. Il est certain que son
second mouvement fut, par trois fois, de refuser. Mais trois fois,
voyant entrer dans sa maison cet Adrien Lebon, flanqué du curé de
Saint-Laurent, il eut un tressaillement qu’on n’a aucune peine à lui
pardonner, même s’il trahissait son plaisir humain devant le destin
propice. Il était homme, ce grand saint, et tout rempli de magnifiques
ambitions. Pourquoi n’en pas convenir et ne pas le voir comme il était?
Il s’est montré bien plus franc lui-même que tous ses historiens, quand,
un jour de 1656, apprenant qu’on proposait à ses frères de la région de
Chartres un prieuré où ils seraient à merveille, il écrivit à l’un des
intéressés: «Le bienfait proposé me semble si grand, que je me trouve au
même état où je me trouvais lorsque feu M. le prieur de Saint-Lazare me
vint offrir cette maison ici; j’avais les sens interdits comme un homme
surpris au bruit du canon qu’on tire proche de lui sans qu’il y pense;
il reste comme étourdi de ce coup imprévu et moi je demeurai sans
parole, si fort étonné d’une telle proposition que lui-même, s’en
apercevant, me dit: «Quoi! vous tremblez!» Oui, mon cher frère, celle
dont vous venez de m’écrire a fait quasi le même effet en moi, et je
n’ose y arrêter ma pensée, lorsque j’ai dans l’esprit la vue de notre
indignité, sinon pour admirer la bonté de M. le prieur de Saint-Martin
d’avoir jeté les yeux sur une petite compagnie naissante et chétive
comme la nôtre.» En somme, il est enchanté. Il l’était aussi pour
Saint-Lazare. On ne tremble pas ainsi par humilité: on tremble de
plaisir. C’était trop de bonheur, voilà la vérité. Adrien Lebon n’avait
pas beaucoup de malice, mais le curé qui l’accompagnait en possédait
probablement pour deux. Ils tinrent bon, parce qu’ils avaient senti, dès
le premier contact, que l’affaire aboutirait.
Et quand il eut le morceau, Vincent, dont la poigne était robuste, ne le
lâcha pas. Nous n’allons pas raconter ici les difficultés qu’on lui fit
de toutes parts. Il dut plaider, se défendre: il fit vivement face à
tout, obtint, un à un, tous les titres qui devaient assurer à jamais la
jouissance des lieux à sa communauté; et sans doute André Duval lui
fut-il en toutes ces occasions d’un admirable secours; mais tout de même
cette campagne-là, c’est lui-même et pas un autre qui, tambour battant,
l’a conduite. Une poule sur sa couvée n’a pas l’œil plus vif, les
membres plus tendus, la respiration plus haletante. S’il hésitait
quelquefois, le saint homme, à faire les pas en avant qui devaient peu à
peu le conduire à la grandeur, ce n’était pas qu’il redoutât aucune
aventure, mais il avait peur de lui-même, qui, la bride lâchée, ne se
posséderait plus. Il s’imposait alors un frein brutal. Sa timidité,
c’était le bât de force qu’on met aux chevaux trop nerveux.