charitable l’a porté, dans ce cas comme toujours, à la pitié. Il ne
voulait pas qu’on bousculât les pécheurs, mais qu’on fît doucement leur
conquête. Il avait certainement pris ombrage de certains propos de
Saint-Cyran, de quatre au moins. Mais la brutalité de Richelieu lui a
déplu. Il ne croyait pas que cette recette-là fût bonne contre les
hérétiques, encore moins contre ceux qui n’étaient qu’imprudents et
peut-être un peu fous. Sur ce trait de son caractère, sur cette ligne de
conduite qu’il garda toute sa vie, on trouve, dans sa correspondance et
ses entretiens, des quantités de textes, qui sont formels et
concordants. L’un des plus curieux est une lettre à Abelly, plus tard
son historien, à ce moment vicaire général à Bayonne. Son évêque avait
prié celui-ci de demander conseil au saint sur la conduite à tenir
vis-à-vis de certains religieux, qu’il s’agissait de ramener à
l’obéissance et à la sagesse. «Hélas! monsieur, lui répond Vincent, que
vous faites confus le fils d’un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis
et les pourceaux, qui est encore dans l’ignorance et dans le vice, de
lui demander ses avis! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce
pauvre âne qui a d’autres fois parlé par l’obéissance qu’il devait à
celui qui lui commandait, à condition que, comme l’on ne fait point état
de ce que disent les fols pour ce qu’ils disent, qu’aussi mondit
seigneur ni vous n’aurez aucun égard à ce que je vous dirai, sinon
autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis
et aux vôtres.» J’ai cité ce début parce qu’il est charmant et drôle. On
peut dire qu’on est un sot, quand on est assez malin pour le tourner
ainsi. Il explique alors que, pour les religieux, on ferait bien de les
traiter comme faisait Notre-Seigneur avec ceux de son temps, en leur
donnant d’abord l’exemple. Parlant ici comme eût fait Bérulle, il
ajoute: «Car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel,
et beaucoup plus un évêque.» Il continue: «Et après leur avoir parlé par
exemple un temps notable (Notre-Seigneur leur parla ce langage trente
ans durant) après cela il leur parla doucement et charitablement et
enfin fermement, sans pourtant user contre eux de suspension,
d’interdiction, d’excommunication et sans les priver de leur
exercice...» Et plus loin: «L’on fera bien des règlements; l’on usera de
censures; l’on privera de confesser, de prêcher et de quêter; mais pour
tout cela l’on ne s’amendera jamais; et jamais l’empire de Jésus-Christ
ne s’étendra ni conservera dans les âmes par là.» Ce qui suit est
magnifique: «Dieu, dit-il, a d’autres fois armé le ciel et la terre
contre l’homme. Hélas! qu’y a-t-il avancé? Et n’a-t-il pas fallu enfin
qu’il se soit abaissé et humilié devant l’homme pour lui faire agréer le
doux joug de son empire et de sa conduite? Et ce qu’un Dieu n’a pu faire
avec toute sa puissance, comment le fera un prélat avec la sienne?» Et
l’on a dit que cet homme-là n’avait pas d’éloquence!
Avec les huguenots, même politique. Il écrit le 22 mars 1638 à Lambert
aux Couteaux, prêtre de la Mission, à Richelieu: «M. l’avocat du roi de
Loudun m’a dit que le procédé de la Mission est excellent à l’égard des
hérétiques, en ce qu’elle établit les vérités divines, sans disputer des
points controversés, et que les huguenots sont ravis de cela. Qu’on
continue donc, s’il vous plaît.» A Guillaume Gallais, supérieur à Sedan,
il donne ainsi ses ordres: «Lorsque le roi vous envoya à Sedan, ce fut à
condition de ne jamais disputer contre les hérétiques, ni en chaire, ni
en particulier, sachant que cela sert de peu et que bien souvent on fait
plus de bruit que de fruit. La bonne vie et la bonne odeur des vertus
chrétiennes mises en pratique attirent les dévoyés au droit chemin et y
confirment les catholiques... Que si vous désirez parler de quelques
points de controverse, ne le faites point, si l’évangile du jour ne vous
y porte; et alors vous pourrez soutenir et prouver les vérités que les
hérétiques combattent, et même répondre à leurs raisons, sans néanmoins
les nommer, ni parler d’eux.» Et quant aux jansénistes, il ne veut pas
non plus qu’on se querelle avec ceux-là: «Faut-il que les missionnaires
prêchent contre les opinions du temps, écrit-il, qu’ils s’entretiennent,
qu’ils disputent, attaquent et défendent à cor et à cri les anciennes
opinions? Ah! Jésus, monsieur, nenni! Voilà comme nous en usons: jamais
nous ne disputons de ces matières, jamais nous n’en prêchons... Quoi
donc, me direz-vous, défendez-vous qu’on dispute sur ces matières? Je
réponds que oui.»
Il disait cela, mais faisait, quant à lui, dans le même temps, tout le
contraire. Et voici qui nous mène au point tragique. Saint-Cyran est
mort le 11 octobre 1643. La première mention formelle d’hostilité de
Vincent aux doctrines du temps, c’est-à-dire aux idées introduites en
France par son défunt ami, nous ne la trouvons, dans les écrits qui nous
restent de lui, que trois ans plus tard, à la date du 4 septembre 1646.
Il écrit ce jour-là à Mazarin, lui signale qu’on va élire en Sorbonne un
professeur de théologie, que les jansénistes «font grand’brigue pour en
faire élire un de leur parti», que ceux «de l’opinion commune» ont jeté
les yeux sur un homme sûr, M. Le Maître, mais qu’un prélat offrant à
celui-ci une condition beaucoup plus avantageuse, il faudrait
surenchérir tout de suite. «Ce qui fait, monseigneur, que ces messieurs
du bon parti ont désiré que je propose à Votre Éminence si elle aura
agréable de lui assurer présentement douze cents livres en pension sur
quelque bénéfice, ou de lui donner parole qu’elle le fera dans quelque
temps.» Le 7, Mazarin lui répondait, le louant du soin qu’il prenait de
rompre la brigue des jansénistes et promettant tout ce qu’on lui
demandait.
Pourquoi Vincent, qui s’était tu jusqu’alors, s’est-il chargé d’une
telle commission? Car il s’était vraiment tu auparavant, laissant même
les prêtres de sa propre congrégation dans l’ignorance de la position
qu’ils devaient prendre. Songez que l’un d’eux, et non des moindres, car
il était des deux ou trois premiers dans sa confiance, Jean Dehorgny,
pouvait lui écrire deux ans plus tard, en 1648, son étonnement
d’apprendre que la congrégation, en la personne de son chef, venait de
prendre parti contre les opinions du temps. Ce prêtre obéissant et pieux
estimait d’ailleurs que Vincent avait mal fait et le lui disait tout
bonnement. Heureuse affaire pour nous, car elle nous a valu deux lettres
incomparables du saint, deux lettres où il donne les raisons de sa
nouvelle conduite. La première raison, qui étonne d’abord, la voici:
«C’est celle de mon emploi au conseil des choses ecclésiastiques, dans
lequel chacun s’est déclaré contre: la reine, Mgr le cardinal, M. le
chancelier et M. le pénitencier. Jugez de là si j’ai pu demeurer
neutre.» Pour une fois, il s’exprime assez mal, et donnerait à penser
qu’il s’est mis, ayant affaire à de tels personnages, à leur remorque.
Voyons donc ce qui s’est passé. Saint Vincent ne se mêle pas de ce qui
ne le regarde pas. Il craint les initiatives inopportunes. Il attend.
Voilà, nous l’avons vu, la position que son respect des vues de la
Providence, sa sagesse foncière aussi, lui commandent toujours, à
l’encontre d’ailleurs de son tempérament, qui est fougueux, et nous le
verrons bien. A la mort du roi, en 1643, Anne d’Autriche avait institué,
pour le règlement des affaires ecclésiastiques, un conseil de
conscience, qu’elle présidait. En faisaient partie un tout petit nombre
seulement de personnes considérables: Mazarin, Pierre Seguier, le grand
pénitencier, qui était alors Jacques Charton, les évêques de Beauvais et
de Lisieux et M. Vincent. Quand arriva-t-il à ce conseil de délibérer
sur le jansénisme naissant? Nous ne le savons pas au juste. Mais le jour
où la question y fut apportée, Vincent aurait trahi l’Église en
demeurant dans sa réserve habituelle. Sans doute avait-il eu raison de
se taire jusque-là. A cette minute, chargé de graves responsabilités
dans la conduite des affaires ecclésiastiques, il trouvait devant lui un
nouveau devoir, et bien plus haut. Il s’y plia aussitôt. Entendons-nous
bien. Il jugea qu’il devait de tout son pouvoir enrayer le mal, et
d’abord il semble qu’il ait voulu s’instruire personnellement de tous
les éléments du débat. «Je vous avoue, monsieur, écrit-il à Dehorgny,
que j’ai fait quelque petite étude touchant ces questions et que c’est
le sujet ordinaire de mes chétives oraisons.» Mais plus que jamais il
recommande à qui l’approche de ne pas intervenir dans une aussi fâcheuse
querelle. Lui seul, parce que le rang qu’il a pris peu à peu lui en fait
maintenant une obligation, lui seul en parle. Mais qu’on se taise! Et
pourquoi cela? Par charité peut-être, mais aussi parce qu’il est un chef
et n’aime pas les bavards. Il sait que les erreurs, c’est en les
combattant à coups de langue qu’on les propage. L’affaire est grave et
difficile: elle n’est pas du ressort de la foule. La foule, on veille
sur elle, on la conduit doucement, on ne la mêle pas à des disputes où
elle n’entend rien. On peut aimer les hommes de toute son âme et n’avoir
pas un tempérament de parlementaire. Le calvinisme, le jansénisme, ce
sont de grandes parlotes. Vincent les redoute et passe à tous ses
fidèles la consigne du silence. S’il parle, quant à lui, ses paroles
sont des sentences, donc des actes. Une seule fois, elles ont ressemblé
à un gémissement. C’était en 1647. Écrivant à ce même Dehorgny, qui va
d’ailleurs dans les mois suivants se laisser prendre pour un temps aux
fallacieuses doctrines, il lui dit: «Je crains bien fort que Dieu
permette l’anéantissement de l’Église en Europe, à cause de nos mœurs
corrompues, de tant de diverses et étranges opinions que nous voyons
s’élever de tous côtés, et du peu de progrès que font ceux qui
s’emploient pour tâcher de remédier à tous ces maux-là. Les opinions
nouvelles font un tel ravage qu’il semble que la moitié du monde soit
là-dedans.»
Et voici que ce Dehorgny va sombrer à son tour. Alors tombent coup sur
coup sur le pauvre, sur l’heureux homme, les deux lettres splendides.
Rien n’a jamais été écrit de plus sage, de plus dur, de plus éclatant
contre le jansénisme. Elles sont du 25 juin et du 10 septembre 1648 et
figurent, à leur place, dans l’édition critique de M. Coste. On voudrait
avoir la place de les reproduire ici. La deuxième, la plus belle, porte
principalement sur l’ouvrage d’Antoine Arnauld, qui faisait alors grand
bruit, _De la fréquente communion_. On sait que les jansénistes ne
trouvaient jamais qu’on fût digne de communier. Saint Vincent ayant
discuté point à point cette opinion, s’échauffe peu à peu et arrive, en
ses dernières lignes, aux sommets de l’éloquence: «Pour moi, écrit-il,
j’avoue franchement que, si je faisais autant état du livre de M.
Arnauld que vous en faites, non seulement je renoncerais pour toujours à
la sainte messe et à la communion, par esprit d’humilité, mais même
j’aurais de l’horreur du sacrement, étant véritable qu’il le représente,
à l’égard de ceux qui communient avec les dispositions ordinaires que
l’Église approuve, comme un piège de Satan et comme un venin qui
empoisonne les âmes, et qu’il ne traite tous ceux qui en approchent en
cet état de rien moins que de chiens, de pourceaux et d’antéchrists.» Il
va maintenant passer à l’ironie, et à la plus cinglante: «Se
trouvera-t-il homme sur la terre qui eût si bonne opinion de sa vertu
qu’il se croie en état de pouvoir communier dignement? Cela n’appartient
qu’à M. Arnauld, qui, après avoir mis ces dispositions à un si haut
point qu’un saint Paul eût appréhendé de communier, ne laisse pas de se
vanter par plusieurs fois dans son apologie qu’il dit la messe tous les
jours.» Là-dessus, il s’emporte et s’écrie: «Comme cet auteur éloigne
tout le monde de la communion, il ne tiendra pas à lui que toutes les
églises ne demeurent sans messes, parce qu’ayant vu ce que dit le
vénérable Bède, que ceux qui laissent de célébrer le saint sacrifice
sans quelque légitime empêchement, privent la Sainte Trinité de louange
et de gloire, les anges de réjouissance, les pécheurs de pardon, les
justes de secours et de grâces, les âmes qui sont en purgatoire de
rafraîchissement, l’Église des faveurs spirituelles de Jésus-Christ, et
eux-mêmes de médecine et de remède, il ne fait point de scrupules
d’appliquer tous ces effets admirables aux mérites d’un prêtre qui se
retire de l’autel par esprit de pénitence;... il parle même plus
avantageusement de cette pénitence que du sacrifice de la messe. Or, qui
ne voit que ce discours est très puissant pour persuader à tous les
prêtres de négliger de dire la messe, puisqu’on gagne autant sans la
dire qu’en la disant et qu’on peut dire même, selon les maximes de M.
Arnauld, qu’on gagne davantage? Car, comme il relève l’éloignement de la
communion beaucoup au-dessus de la communion, il faut aussi qu’il estime
beaucoup plus excellent l’éloignement de la messe que la messe même.» Il
ajoute alors que cette nouvelle discipline, qui consiste à s’éloigner de
Dieu par pénitence, est assurément la plus dure, selon les Pères
eux-mêmes, puisqu’elle prive de la béatitude, mais aussi «la plus aisée
selon les hommes, parce que tout le monde en est susceptible.» Ce
dernier mot est charmant, plein de finesse et de psychologie. Mais il ne
va pas clore sa lettre sur ce ton. Il entend parler en maître. Il a jeté
toute sa réponse avec tant de hâte qu’il n’a pas eu, dit-il, «le loisir
de la relire.» Et il ajoute: «Je m’en vas en ce moment célébrer la
sainte messe afin qu’il plaise à Dieu de vous faire connaître les
vérités que je vous dis, pour lesquelles je suis prêt de donner ma vie.
J’aurais beaucoup d’autres choses à vous dire sur ce sujet. Je prie
Notre-Seigneur qu’il vous les dise lui-même. Je vous prie de ne pas
faire réponse sur ce sujet, si vous persévérez dans de telles opinions.»
Dehorgny lui fit réponse, Dieu merci, et resta fidèle à son admirable
chef.
Longtemps Vincent n’intervint ainsi que dans sa propre maison. Mais le
voici qui grandit tous les jours et devient, nous le verrons au cours de
ce livre, une sorte de grand aumônier de France. En 1651, le moment
paraît venu de solliciter du Saint-Siège une condamnation formelle des
doctrines nouvelles. Le supérieur de la Mission se découvre alors tout à
fait. Il écrit tour à tour à tous les évêques sur lesquels il a de
l’influence, leur demandant de signer un appel collectif au Saint-Père.
Il leur en envoie le texte et les presse. S’ils hésitent, il les secoue,
les bouscule. On a de lui une extraordinaire lettre de rappel aux
évêques d’Alet et de Pamiers, Nicolas Pavillon et Étienne Caulet. Tous
les deux refusaient leur signature. Il commence par leur donner un bon
point. Il a lu leurs explications avec le respect qu’il doit à leur
vertu et à leur dignité, et y a «vu beaucoup de pensées dignes du rang»
qu’ils tiennent l’un et l’autre dans l’Église. Car il parle aux évêques
avec déférence, mais en maître cependant. Il le peut; il n’y a pas
d’homme plus fin, plus habile à nuancer sa pensée, à choisir ses mots. A
ceux-là et, plus tard, au doyen de Senlis, qui menaçait de s’en tenir
aux doctrines du temps et qui, comme eux, finit, en effet, par s’y
fixer, il parle avec une autorité souveraine. Voici un passage de la
lettre qu’il écrivait à ce dernier le 2 août 1657: «D’attendre que Dieu
envoie un ange pour vous éclairer davantage, il ne le fera pas; il vous
renvoie à l’Église, et l’Église assemblée à Trente vous renvoie au
Saint-Siège... D’attendre que le même saint Augustin revienne
s’expliquer lui-même, Notre-Seigneur nous dit que, si l’on ne croit pas
aux Écritures, on croira encore moins à ce que les morts ressuscités
nous diront. Et s’il était possible que ce saint revînt, il se
soumettrait encore, comme il a fait autrefois, au Souverain Pontife.
D’attendre, d’un autre côté, qu’un grand docteur et très homme de bien
vous marque ce que vous avez à faire, où en trouverez-vous un en qui ces
deux qualités se rencontrent mieux qu’en celui à qui je parle?» Est-il
possible d’être plus pressant et généreux à la fois? Nous sommes au
siècle de la politesse et de la force. A Pavillon et Caulet, qu’il vient
d’accabler de raisons sans réplique, il n’hésite pas à dire, et l’on ne
sait si c’est malice ou charité, qu’il y aurait encore bien d’autres
arguments, «que vous savez mieux que moi, qui voudrais les apprendre de
vous.»
Bref il veut avoir raison. Il s’agit d’une hérésie qui se lève. Entre
l’erreur et la vérité, on ne transige pas, on ne temporise pas: on
choisit. Des prélats ont proposé qu’on interdît aux deux parties de
dogmatiser. Cela ne servirait qu’à donner pied à l’erreur. Se voyant
traiter de pair avec la vérité, elle prendrait ce temps pour «se
provigner» alors qu’il faut tout de suite «la déraciner». Il est dur
pour la secte, qu’il appelle «un petit monstre», dur pour Port-Royal,
qui est «une boutique», dur pour Saint-Cyran, «qui non seulement,
écrit-il à l’évêque de Luçon, n’avait pas disposition de se soumettre
aux décisions du Pape, mais même ne croyait pas aux conciles; je le
sais, monseigneur, pour l’avoir fort pratiqué.»
Mais, même dans ses emportements, il demeure égal à lui-même, pensant à
tout, ayant mille sollicitudes pour les hommes qu’il emploie. Il a fait
du succès des démarches à Rome son affaire personnelle. Alors il veille
sur les messagers que ses amis et lui-même ont envoyés là-bas: «Ne vous
pressez pas, s’il vous plaît, leur écrit-il, et n’allez point pendant la
chaleur du jour; Notre-Seigneur aura fort agréable que, pour le mieux
servir, vous ménagiez vos forces.»
Et toujours il est sage et circonspect. A Chars, où il a installé des
Filles de la Charité, elles sont aux prises avec un curé janséniste, qui
leur mène la vie dure. On voit cela d’ici. Les pauvres femmes se sont
énervées. Elles font porter l’affaire au conseil que préside M. Vincent.
Il attend, comme à son ordinaire, que chacune ait parlé, et juge. On
enverra là-bas une sœur qui examinera les choses sur place. Car, dit-il,
«il ne faut pas que nos sœurs aient aucun différend avec messieurs les
curés;... c’est pour cela, mes chères sœurs, que nous devons choisir une
sœur de grande prudence: premièrement, pour connaître le tort de nos
sœurs, car il est bien à croire qu’il y en a de leur part; et puis il
sera bon de nous donner avis de ce qui serait extraordinaire, pour y
donner ordre.» Les sœurs trop nerveuses furent admonestées sans doute,
mais à l’affaire elle-même il fut, comme promis, «donné ordre», et
radicalement. Quelques jours plus tard, la supérieure générale, Louise
de Marillac, notifiait en ces termes à M. Pouvot, curé de Chars, la
décision prise de lui retirer les sœurs: «M. Vincent a trouvé bon que
nous en usions ainsi à cause de la difficulté qu’ont nos sœurs de
s’accommoder à votre conduite, et que vous, monsieur, témoignez que vous
n’avez pas agréable le service qu’elles ont tâché de rendre aux pauvres.
J’écris à notre sœur Clémence qu’elle remette les meubles entre les
mains de messieurs les administrateurs de l’hôpital. Je suis cependant
et serai toute ma vie...» Toute sa vie évidemment, elle sera une sainte
et généreuse femme, mais qui saura conduire sa barque, sous le regard
vigilant d’un fameux pilote. Ce jour-là le pilote tenait d’ailleurs la
barre lui-même, car la lettre à M. Pouvot, nous n’en avons pas
l’original, mais la minute, écrite tout entière de la main puissante de
M. Vincent.
L’Église lui paraissant en péril, on comprend que ce bon pilote n’ait
pas hésité à sortir à la fin de sa réserve et à agir. Cependant nous
avons posé trois questions, et la dernière est encore à résoudre. Il est
naturel que Vincent ait pris, à l’égard du jansénisme, des attitudes
différentes selon les circonstances. Mais il a porté, ce qui est assez
grave et d’abord inexplicable, des jugements contradictoires sur
Saint-Cyran vivant et sur Saint-Cyran mort. Il le couvrait et il l’a
accablé, exactement sur les mêmes faits. Le moins qu’on puisse dire,
c’est qu’il n’avait, tandis qu’il frayait avec lui, rien compris à cet
homme, dont il excusait alors des propos qu’il devait plus tard
qualifier d’abominables et de perfides. «Moi, qui l’ai fort pratiqué...»
disait-il. Et c’étaient des paroles du temps de leur amitié qu’il
dénonçait avec indignation, des paroles d’un confident. On ne comprend
pas très bien.
Il faut pourtant comprendre. Que disait Vincent, du vivant de
Saint-Cyran? Qu’il parlait étourdiment, mais n’était pas dangereux.
Qu’a-t-il dit du même après sa mort? Qu’en ses paroles couvait une
abominable hérésie. Tel que nous le connaissons, il a dû, non seulement
dire la vérité, mais voir juste dans les deux cas. Alors ce ne serait
pas lui, ce serait Saint-Cyran qui aurait changé. Vraiment, est-ce
possible?
Mais oui; l’explication, c’est justement que Saint-Cyran a changé. S’il
avait vécu, il serait demeuré inoffensif. Il n’avait pas l’étoffe d’un
chef d’école. Il aurait échoué, et d’avance Vincent, qui voyait cela, le
prenait en pitié.
Mais il est mort; et ce que sa pauvre tête brûlante n’aurait pu faire,
son cadavre l’a réussi. Nous savons comment ses fidèles se partagèrent
ses ossements, avec quelle frénésie ils usèrent d’un mort qui, tout de
même, s’en était allé sans avoir rompu avec l’Église. Il est devenu chef
de secte sans le savoir, mais il l’est devenu; le poison qu’il portait
en lui ne serait jamais sorti, mais un coup d’apoplexie a mis le
malheureux homme à terre, et des fanatiques, en dispersant ses cendres,
ont jeté son venin à tous les vents. Alors, son pitoyable ami, il fallut
bien que Vincent le prît enfin au sérieux, et qu’il dénonçât comme
perfides des paroles qui n’étaient vraiment qu’aventureuses et
n’auraient jamais fait tort à personne, sans ce petit anévrisme rompu.
Notez que je ne prétends pas établir d’abord que Saint-Cyran était un
pauvre homme, et tirer de là que Vincent, l’ayant bien jugé, était
intelligent. Ce débat-là nous mènerait loin. Je sais que Vincent était
très intelligent; je pense alors que Saint-Cyran, dont cet esprit avisé
n’a pas pris les lubies au sérieux, ne devait pas être bien redoutable.
Je ne plaide pas pour Vincent. Je requiers incidemment contre l’autre.
Aux historiens de ce dernier, à ceux qui voudraient réviser Sainte-Beuve
et qui feront bien alors de s’inspirer de l’abbé Brémond, à ceux-là de
peser l’argument. Je le crois capital, mais voilà tout.
* * * * *
L’Église de France au temps de saint Vincent était donc en plein
mouvement. Beaucoup de vices, et de grandes vertus. Un clergé ignorant
et débauché, mais à sa tête une poignée de gens d’élite. Entre ceux-ci,
les inévitables désaccords qui naissent des différences de tempérament;
les uns savent, d’autres point, penser et obéir à la fois. On n’en
finirait pas de nommer les prélats, les religieux, les curés, grands et
petits, qui ont été au temps de saint Vincent de Paul les bons ouvriers
de la même tâche apostolique. Nous les trouverons et les saluerons un à
un au cours de ce récit. Les femmes aussi, car nous entrons dans un
siècle de gloire féminine. Les femmes règnent, et les mœurs grandissent
aussitôt, parce que ces souveraines imposent le respect des choses du
cœur. Il y a de belles pécheresses, mais aussi beaucoup de grandes
mystiques: et comme elles sont filles de France, c’est-à-dire ménagères
et de bon conseil, elles vont exercer une influence à la fois douce et
fortifiante sur les grands personnages et les saints de leur entourage.
Auprès de Vincent de Paul, voici Jeanne de Chantal, Louise de Marillac,
la duchesse d’Aiguillon, Geneviève Goussault, Marie de Polaillon,
Madeleine de Lamoignon et, dans la seule maison des Gondi, la
scrupuleuse et touchante Marguerite de Silly, épouse d’Emmanuel, puis la
marquise de Maignelay, sœur du même, enfin Antoinette d’Orléans, veuve
de Charles, le frère aîné du général des galères. Celle-là, dont les
biographes de Vincent ne parlent jamais, parce qu’elle s’était cachée
dans un cloître et qu’on ne la voyait pas rue des Petits-Champs, il est
probable que le parfum de son âme héroïque et si humble hantait pourtant
la maison où, pendant douze ans, vécut le serviteur de Dieu. Elle ne
voulait pas qu’on la fît abbesse, et le Pape s’en mêlant, elle eut
l’audace, la petite sainte, de réunir les docteurs de la ville pour
savoir s’il entrait vraiment dans les attributions du chef de l’Église
de l’empêcher de prier dans son coin[6].
[6] Éloge de plusieurs personnes illustres en piété de l’Ordre de
saint Benoît... par la mère de Blemur, _Édition de la Revue
Mabillon_, Paris, 1927.
* * * * *