Et cependant, s’il est un article de foi quand on parle de cet homme,

c’est que, doué de toutes les autres vertus et qualités imaginables, il

manquait d’une seule: l’esprit d’initiative. Et non seulement on dit,

mais on prouve, d’ailleurs aisément, que c’était un timide. Les

institutions, les œuvres, qu’il a créées, ce n’est pas lui qui les a

voulues; les circonstances lui ont vraiment commandé sa tâche. Il n’a

fait que suivre un chemin où le poussa pas à pas son destin. Non

seulement sa carrière a été conduite par les événements et point par

lui, mais il a publiquement et constamment professé que c’était mieux

ainsi et il a recommandé aux autres cette méthode d’abandon absolu à la

Providence. Sa carrière apostolique, dont nous allons voir le lent et

sûr développement au cours de ce chapitre, nous savons déjà que c’est un

incident fortuit, suivi d’un sermon heureux, qui l’a engagée. De même

pour sa carrière charitable, née du sermon de Châtillon. De même pour

toutes les grandes œuvres de sa vie, toutes ses fondations fameuses,

dont nous verrons, en les étudiant une à une, qu’il n’a voulu

délibérément aucune.

Il y aurait bien une explication. C’était un paysan de génie, mais tout

de même un paysan, c’est-à-dire un être sous le destin, craignant

l’orage, professant que, n’étant pas maître des saisons, le sage fait

son travail quotidien et n’engage pas l’avenir. Mais c’est une

explication détestable. Car toutes ses œuvres, il les a bâties à chaux

et à sable, et elles ont défié le temps. Il voyait plus loin que

personne. Au surplus, son héritage entier est harmonieux, logique,

complet, évidemment fils de sa tête et de son cœur. Il n’a fait que ce

qu’il a voulu et comme il l’a voulu. Sa paternité est certaine et

splendide.

Non, il n’était pas timide. Son tempérament était au contraire

audacieux, ami de la grandeur et de tous les risques qu’on court à la

chercher. Il a pourtant fait figure d’un timide. Aurait-il donc mis un

masque sur son visage? Non pas. Mais il a peut-être fait violence à sa

nature. Il s’est peut-être imposé une manière d’être qu’il a jugée

meilleure. Sa timidité n’aurait pas été un artifice, mais tout de même

une timidité artificielle. Reste alors à savoir à quelle discipline il a

obéi, en vue de quoi il s’est imposé toute sa vie une aussi

extraordinaire contrainte.

On nous dit toujours qu’il a été un disciple de Bérulle. Regardons

Bérulle d’un peu près et Condren aussi, qui fut encore plus bérullien

que son maître. «Toute sa doctrine, écrit le P. Bernard Lamy, parlant du

fondateur de l’Oratoire, se réduit à n’agir que par l’esprit de

Jésus-Christ. Il nous a enseigné par plusieurs écrits comment nous

pouvons faire toutes nos actions dans les dispositions de Jésus-Christ

adorant son père.» Si vous ne comprenez pas bien, passons à Condren. «Il

est toujours le même, nous dit l’abbé Brémond, aussi peu pressé de

passer de l’intention aux actes, que s’il avait l’éternité devant lui...

C’est la tranquillité du croyant, qui sait que l’histoire se fait

presque sans nous, et qu’il est à peine besoin que l’homme s’agite pour

que Dieu continue dans le Christ à se réconcilier le monde.» Mais,

direz-vous, voilà une bien vieille doctrine; c’est celle de tous les

saints. D’autres que les oratoriens et leurs disciples l’ont souvent

formulée. Ainsi Fénelon, qui l’a fait excellemment dans son _Explication

des articles d’Ivry_: «Dieu est toujours auteur de tous bons conseils.

La grâce nous donne sans cesse en chaque moment une lumière... Cette

lumière prévient bien plus fortement les âmes qui la reçoivent _sans y

mettre rien du leur_, c’est-à-dire qui y coopèrent avec une _fidélité

tranquille_, que celles qui y coopèrent avec l’inquiétude et

l’empressement d’un amour intéressé. Les âmes simples et désappropriées

d’elles-mêmes par le pur amour, sans être attachées _à leur propre

prudence_, sont plus prudentes que les autres dans leur simplicité. On

n’est jamais si sage que quand on ne l’est plus à ses propres yeux, et

qu’on l’est sans intérêt propre. _On a moins de prévoyance et

d’arrangement éloignés_, suivant ce que dit Jésus-Christ: «A chaque jour

suffit son mal.»

Ici, nous reconnaissons, à la lettre, toutes les conceptions de saint

Vincent de Paul, celles-là mêmes qui lui valent aujourd’hui sa

réputation de timidité. Il ne faisait point de projets, se fiant à Dieu

pour le guider. Cette philosophie-là, on trouve beaucoup de très saintes

gens pour la professer. S’y soumettre jusqu’à broyer son naturel, c’est

une autre affaire. Si Vincent, parmi tant de disciplines qui s’offraient

à son héroïsme, a choisi celle-là, s’est acharné à y plier sa volonté, a

réussi ce tour de force de rester maître d’une vie magnifique en

s’asservissant totalement à Dieu, c’est sans doute qu’il jugeait

essentiel, dans son effort vers la sainteté, cet anéantissement absolu

de son être en la Providence.

Et s’il jugeait ainsi, c’est que Bérulle avait passé par là. Car la

doctrine de la soumission entière à Dieu, du don parfait de soi, est

éternelle, c’est entendu; mais Bérulle, si l’on ose dire, l’a remise à

la mode. Elle est le terme nécessaire de tout son enseignement. On adore

Dieu; on fait oraison continuellement; on se pénètre de la grandeur

divine; on s’anéantit devant le Maître adorable; on lui voue tout son

être, ses facultés, cœur, esprit, volonté. Vincent de Paul timide,

Vincent dépourvu de hardiesse et d’initiative, c’est une légende.

Vincent organisateur, Vincent constructeur, Vincent audacieux, mais se

contraignant à attendre toujours, avant d’agir, le bon plaisir de Dieu:

voilà la vérité.

Vérité bien importante, car elle permet seule de comprendre un homme

dont le caractère, sans cette explication, paraîtrait étrange et serait

un peu inquiétant. L’humilité, dont nous avons parlé au chapitre

précédent, la timidité, que nous rencontrons maintenant, sont des vertus

toutes naturelles aux âmes simples. Quand des hommes de génie s’en

emparent, on a toujours peur qu’elles ne soient, pour ces ambitieux, que

des commodités supplémentaires. On les voit si humbles et pourtant si

forts, si détachés de tout et cependant si heureux dans leurs grandes

entreprises! Humainement, ils sont inexplicables. On comprend qu’au

temps où il vivait, Molière ait pu écrire son Tartufe, dont le type ne

se rencontre plus ou guère autour de nous. Il y avait de faux dévots,

mais aussi de grands saints, qui réussissaient cette merveille de

décupler encore leurs puissantes facultés en cherchant avec avidité la

volonté de Dieu avant la leur.

Il arrivait alors à ces hommes sublimes d’écrire des lettres comme

celle-ci, dont on ne sait s’il faut admirer davantage la prudence ou la

grandeur. S’adressant à Philippe Le Vacher, missionnaire apostolique à

Alger, Vincent lui mande: «Nous avons grand sujet de remercier Dieu du

zèle qu’il vous donne pour le salut des pauvres esclaves; mais ce

zèle-là n’est pas bon, s’il n’est discret. Il semble que vous

entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans

les bagnes, de vous y vouloir retirer et d’introduire parmi ces pauvres

gens de nouvelles pratiques de dévotion. C’est pourquoi je vous prie de

suivre l’usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte

souvent les bonnes œuvres pour aller trop vite, pour ce que l’on agit

selon ses inclinations, qui emportent l’esprit et la raison, et font

penser que le bien que l’on voit à faire est faisable et de saison; ce

qui n’est pas et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le

bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu’on y pense; c’est

comme cela que notre congrégation a pris naissance, que les exercices

des missions et des ordinands ont commencé, que la compagnie des Filles

de la Charité a été faite, que celle des Dames pour l’assistance des

pauvres de l’Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s’est

établie, que l’on a pris soin des enfants trouvés et qu’enfin toutes les

œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour.

Et rien de tout cela n’a été entrepris avec dessein de notre part; mais

Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même

suscitées insensiblement; et s’il s’est servi de nous, nous ne savions

pourtant où cela allait. C’est pourquoi nous le laissons faire, bien

loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le

commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous

modériez votre ardeur et pesiez mûrement les choses au poids du

sanctuaire devant que de les résoudre! Soyez plutôt pâtissant

qu’agissant; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes

ensemble ne sauraient faire sans lui.» Il est certain que Dieu, par

Vincent seul, a fait des choses, devant lesquelles, nous autres, si

fiers de nos initiatives humaines, n’avons qu’à baisser la tête avec

humilité.

Quoi qu’il en soit, Vincent de Paul a trouvé, pour le guider vers la

sainteté, d’incomparables maîtres. Il a fait aussi de moins heureuses

rencontres; et, dans cette rapide revue des hommes qui rayonnaient sur

l’Église tandis que lui-même entrait dans la carrière, voici le moment

de parler du célèbre Jean Duverger de Hauranne, abbé de Saint-Cyran.

L’amitié que lui porta Vincent a fait un peu scandale, nous l’avons dit.

Il faut pourtant savoir que ces deux hommes, du même âge, presque du

même pays, nés tous deux en 1681, l’un près de Dax, l’autre à Bayonne,

se rencontrèrent d’abord chez Bérulle, en un temps où le futur apôtre du

jansénisme était encore un prêtre indiscuté. Sur le degré de leur

intimité il y a des témoignages d’inégale valeur, mais on peut croire

Vincent lui-même et aussi Saint-Cyran si, au cours d’interrogatoires

dont nous parlerons tout à l’heure ou dans des documents authentiques

publiés par M. Coste, ils nous révèlent qu’au début de leurs relations,

en 1622, ils mettaient leur bourse en commun, se recevaient l’un l’autre

à dîner, se donnaient réciproquement des conseils et se rendaient toutes

sortes de services. Barcos, neveu de Saint-Cyran, est un informateur un

peu suspect. Il a beaucoup joué, pour défendre la mémoire de son oncle,

de l’amitié du saint, donnant par exemple à penser que plusieurs

événements heureux dans la carrière de Vincent furent déterminés ou

facilités par son oncle. Saint-Cyran aurait agi auprès du général des

galères pour qu’il se décidât à donner au fondateur de la Mission le

collège des Bons-Enfants; il aurait également aidé son ami à obtenir la

bulle d’approbation de la nouvelle compagnie. Tout cela est possible; ce

n’est pas sûr. Plus certaine est l’heureuse intervention de Saint-Cyran

auprès des juges de Vincent dans le procès intenté à celui-ci par les

religieux de Saint-Victor, qui voulaient lui ravir le prieuré de

Saint-Lazare. Et de même il paraît hors de doute que le jour où

Saint-Cyran dut quitter sa chambre du cloître Notre-Dame, il songea

d’abord à passer l’hiver chez Vincent de Paul; pour des raisons d’ordre

intérieur, celui-ci préféra qu’il n’en fût pas ainsi.

Un jour vint où Vincent, qui avait entendu, mais accueilli avec

l’indulgence d’un compagnon charitable et fidèle, un certain nombre de

propos fâcheux, commença d’espacer les visites. Duverger se flattait,

par exemple, d’exiger de ceux qui se confessaient à lui trois ou quatre

mois de pénitence pour mériter l’absolution. Le relâchement de l’Église

à cet égard et en toutes matières le scandalisait. «Il me dit un jour,

écrivait Vincent beaucoup plus tard, que le dessein de Dieu était de

ruiner l’Église présente et que ceux qui s’employaient pour la soutenir

faisaient contre son dessein; et comme je lui dis que c’était le

prétexte que prenaient pour l’ordinaire les hérésiarques comme Calvin,

il me répondit que Calvin n’avait pas mal fait en tout ce qu’il avait

entrepris, mais qu’il s’était mal défendu.» Il professait aussi, en

présence de Vincent, que le concile de Trente n’avait pas formulé la

vraie doctrine catholique et que ses décisions n’étaient point valables,

qu’enfin les vœux qu’on demandait aux religieux, au lieu de les conduire

vers la perfection, les en éloignaient.

Apprenant, au mois d’octobre 1637, que Saint-Cyran quitterait bientôt

Paris pour se rendre auprès de son ami, l’évêque de Poitiers, Vincent

l’alla voir, moins pour lui faire ses adieux que pour lui donner un

grave avertissement. Saint-Cyran se montra si ému, que Vincent jugea

meilleur de ne pas insister, s’excusa même et offrit à son interlocuteur

un cheval pour son voyage.

Arrivé à Poitiers, Saint-Cyran laissa passer le temps nécessaire, ce

sont ses propres termes, «pour évaporer la chaleur» qui lui était montée

à la tête, et écrivit une lettre peu brillante à son ami. Il faut savoir

que, peu auparavant, il avait été très vivement pris à partie par Zamet,

l’évêque de Langres, par l’abbé de Prières et par des Pères de

l’Oratoire et de la compagnie de Jésus. «Il m’est seulement resté,

écrit-il à Vincent, cette admiration dans l’âme, que vous, qui faites

profession d’être si doux et si retenu partout, ayez pris sujet d’un

soulèvement qui s’est fait contre moi par une simple cabale et pour des

intérêts assez connus, de me dire des choses que vous n’eussiez osé

penser auparavant; et qu’ainsi, au lieu que je devais attendre de la

consolation de vous, vous ayez pris de là une hardiesse extraordinaire,

contre votre inclination et coutume, de vous joindre aux autres pour

m’accabler, ajoutant cela de plus aux excès des autres, que vous avez

entrepris de me le venir dire à moi-même dans mon propre logis, ce que

nul des autres n’avait osé faire.» Cela dit, il se garde de discuter les

points suspects: il y en avait quatre. Il s’abrite, et cela lui suffit,

derrière le témoignage de hautes personnalités dont il fait maintenant

bien plus de cas que de Vincent. Car la lettre est aigre-douce. Il ne

dit pas, mais laisse entendre à son correspondant qu’il ne le trouve

plus très intelligent. «Il n’y a aucun de ces messieurs les prélats qui

hantent chez vous, ajoute-t-il, avec qui je ne demeure d’accord.» Il ne

va cependant pas leur dénoncer la sottise de leur ami commun. «Je n’ai

aucun dessein, dit-il, de vous troubler dans l’honneur qu’ils vous

rendent et dans le repos dont vous jouissez dans leur entretien et

conversation.» On n’est pas plus aimable. Il entre alors dans une

discussion peu élégante sur les services qu’il a rendus à son

correspondant et, parlant justement des deux magistrats, dont l’un est

l’avocat-général Bignon, auprès de qui il a eu l’occasion d’agir au

profit de Vincent, il déclare tout net que s’il faisait part à ces

messieurs des reproches qu’on a osé lui adresser, «ils s’en riraient».

Il ajoute: «Ils apaiseraient ainsi, sans mot dire, toute la colère que

j’en aurais eue. J’ai grand sujet, monsieur, de vous le pardonner, et de

vous dire en mon cœur une partie des paroles que le Fils de Dieu dit à

ceux qui le maltraitaient.» Ce qu’ayant lu, Vincent jugea qu’il n’y

avait, pour l’heure, qu’à laisser cet orgueilleux tranquille. Il

n’écrivit point; mais, indulgent quand même, il l’alla voir comme un

malade, quand il le sut de retour à Paris.

Peu après, le 15 mai 1638, l’affaire se corse. Richelieu fait enfermer

Saint-Cyran à Vincennes. On fouille la maison du prisonnier, d’où l’on

emporte des charretées de papiers. Dans ces papiers, les enquêteurs

trouvent le brouillon de la lettre à Vincent. Richelieu la lit, se

frotte les mains: il tient un incomparable témoin, qui va l’aider, sans

doute, à confondre le mauvais prêtre. Convoqué chez Laubardemont, qui

n’a pas encore conquis sa triste renommée, Cinq-Mars ne devant tomber

que quatre ans plus tard dans ses mains, mais qui va, pour le moins, se

mêler là de ce qui ne le regarde pas, Vincent récuse ce juge laïque.

Cela étonne Richelieu, et l’intéresse. Il connaissait et estimait

Vincent. Ce témoin récalcitrant, il l’entendra donc lui-même. Il

l’appelle, le reçoit, écoute ses réponses et, c’est tout ce que nous

savons de l’entrevue, congédie le bonhomme en se grattant la tête.

Il faut pourtant que se poursuive l’enquête. Jacques Lescot, confesseur

du cardinal et délégué de l’archevêque de Paris, est désigné pour

recevoir les dépositions, celle de Vincent comprise; et ce dernier

comparaît devant lui le 31 mars et les 1er et 2 avril 1639. Ce qu’il a

dit devant ce juge, il l’aurait lui-même consigné dans un procès-verbal

qu’on a longtemps considéré comme apocryphe, alors que M. Coste le tient

aujourd’hui, après mûr examen, pour la copie, peut-être exacte, d’un

document authentique. Les jansénistes, qui détenaient l’original, n’ont

jamais permis qu’on le confrontât avec le texte offert par eux à la

curiosité publique. Cette dernière pièce, trop longue pour que nous la

donnions ici, est donc suspecte. Vincent y déclare avoir eu, pendant

quinze ans ou environ, grande communication avec l’accusé, en qui il

aurait reconnu «un des plus hommes de bien» qu’il ait jamais vus. Il se

peut que Vincent ait dit cela, car ce pauvre Saint-Cyran était tout de

même un très digne homme, d’une extrême piété, et ses familiers, ses

disciples, tous ceux qui frayaient avec lui, l’aimaient et le

respectaient fort. Le saint voulait sauver son malheureux ami, tombé

sous la griffe du cardinal. Qui l’en blâmerait, alors qu’il ne croyait

pas encore à sa nocivité? Il n’avait d’inquiétude que pour le pécheur,

pas pour l’Église; et ce pécheur, il l’aimait. Ajoutez qu’il avait l’âme

haute, que les grands de ce monde ne l’intimidaient guère et qu’il ne se

souciait certainement pas de rendre compte à Richelieu et à ses hommes

de ses conversations particulières avec un tiers. Mais ce fils de

paysans, si malin qu’il fût, on a peine à croire qu’il ait fait, à la

lettre, certaines réponses, un peu retorses, inscrites dans le texte

qu’on nous présente. Certes il a très fermement et joliment conduit la

défense de son ami. Par exemple, sur la demande de Jacques Lescot «s’il

n’avait pas ouï dire à l’accusé que le Pape et la plupart des évêques ne

font pas la vraie Église, étant dépourvus de la vocation et de l’esprit

de la grâce», voici ce qu’on trouve au procès-verbal: «Je réponds ne lui

avoir jamais ouï dire ce qui est contenu dans ladite demande, si ce

n’est une fois seulement, _que plusieurs évêques étaient enfants de la

cour et n’avaient point de vocation_. Jamais néanmoins, je n’ai vu

personne plus estimer l’épiscopat que lui, ni quelques évêques, comme

feu M. de Comminges. Il avait grande estime aussi de feu François de

Sales, évêque de Genève, et l’appelait Bienheureux.»

Et il continue: «Enquis si je ne lui ai pas ouï dire que le concile de

Trente a changé et altéré la doctrine de l’Église, et n’est pas un

concile légitime, je réponds ne lui avoir jamais ouï dire cela; oui bien

qu’il y avait eu des brigues dans ledit concile.»

Et cela est fort élégant et courageux. Mais d’autres réponses gênent un

peu par leur extrême, leur trop grande finesse. Il s’agissait, il est

vrai, que Richelieu ne coupât pas la tête de Saint-Cyran, et le cas

valait bien qu’un saint commît l’un de ses seuls péchés. Nous avons vu

que Vincent a dénoncé plus tard avec indignation le propos de

Saint-Cyran lui disant que le dessein de Dieu était de ruiner l’Église

présente. Or, à l’interrogatoire, voici sa réponse sur ce point: Il

déclare «lui avoir ouï dire une fois ces paroles, que Dieu détruit son

Église, et aussi, que selon cela, il semble que ceux qui la soutiennent

fassent contre son intention.» C’est très clair. Il ne l’a dit qu’une

fois, mais il l’a dit. «Et d’abord cette proposition me fit peine»,

ajoute Vincent. Mais il a pensé ensuite, le fin personnage, qu’un Pape

avait tenu un jour un propos à peu près semblable et voilà de quoi le

rassurer lui-même, et les juges. Saint-Cyran a sans doute parlé dans le

même sens que le Pape Clément VIII pleurant parce que «tandis que

l’Église s’étendait aux Indes, il lui semblait _qu’elle se détruisait de

deçà_.» Voilà qui est bien subtil et l’on pense involontairement à

Escobar. Non, il n’est pas facile de croire que Vincent ait écrit cela,

ou bien il se moquait, ce qui ne lui arrivait pas souvent, quoiqu’il eût

dans l’esprit de quoi y exceller. Ce qu’il a fait, en tout cas, c’est

d’opposer aux propos malencontreux de son ami le témoignage de sa vie

incontestablement édifiante. Saint-Cyran a pu dire que c’était aller

contre les vues de Dieu que de soutenir son Église, mais ce sont là des

mots. Il faut voir les faits, «les actions de la vie dudit sieur de

Saint-Cyran, qui étaient la plupart pour le soutien de l’Église.»

Bref, qu’on ne juge pas ce subtil et charitable plaidoyer sur certains

de ses détails, mais en son ensemble. Vincent a défendu là son ami avec

une sûreté et une souplesse extrêmes. Il l’a défendu et sauvé.

Quatre ans plus tard, Saint-Cyran, à peine rendu à la liberté par Louis

XIII, était frappé d’apoplexie et mourait. Vincent, toujours fidèle,

avait été le voir à sa sortie de prison; il alla prier dans la chambre

du mort et jeter de l’eau bénite sur son corps; contrairement à ce qu’on

a dit, il n’assista pas aux obsèques, mais il fit toutes sortes de

condoléances à Barcos, le neveu du défunt, obtint pour lui l’abbaye de

son oncle et se donna la joie d’annoncer lui-même au nouvel abbé de

Saint-Cyran l’avantageuse affaire.

Et voilà clos le premier épisode, un peu confus, mais touchant, d’une

aventure qui va devenir dramatique. Le drame, le voici. Vincent, si

obstinément enclin à la pitié pour son malheureux ami vivant, tout à

coup se met à accabler la mémoire du mort. Non seulement il frappe, mais

il le fait avec la force, la sûreté, l’implacable autorité d’un

justicier. Ses coups portent si juste et si loin que Saint-Cyran d’abord

et tout Port-Royal ensuite, n’ont jamais trouvé un adversaire plus

redoutable. L’abbé Brémond n’a pas hésité à écrire «que si l’on avait

laissé au saint, et à lui seul, la conduite de l’affaire, cette fronde

religieuse n’aurait pas duré plus longtemps que l’autre.» Rien n’est

plus exact. Reste alors à expliquer trois choses: pourquoi Vincent a été

si indulgent d’abord, pourquoi si dur à la fin, surtout comment il a pu

se mettre dans le cas de se déjuger à ce point. Il est important de

répondre à cette triple question, car on a bientôt dit que, dans cette

affaire, il a manqué de flair au début, de calme ensuite. «C’est qu’il

l’avait échappé belle, et il l’a senti!» soupirent, en hochant la tête,

ceux qui lisent un peu vite. Lisons lentement et lisons tout.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 8 / 19 段