Un lecteur d’aujourd’hui a peine à imaginer ce que peut être une église

à l’abandon. Il n’y a pas bien longtemps, un religieux français, le Père

Doncœur, conduisant une troupe de jeunes garçons en pèlerinage au pays

de François d’Assise, trouva, aux confins de la Toscane et de l’Ombrie,

un temple comme devaient être ceux de France au lendemain des guerres de

religion. «Le vieux curé, nous dit-il, m’accueille avec tendresse dans

la sacristie la plus souillée que j’aie vue et m’offre un calice

désargenté que je ne sais vraiment par quel bord saisir. Quant à

l’autel, de toute la guerre je n’ai touché pareille lingerie... Des

vieux sordides, qui partout ailleurs s’appelleraient des mendiants, sont

assis dans les stalles et crachent. Quand se découvre le pauvre ciboire,

les _particole_ que je dois distribuer à la communion me trouvent

interdit... Est-il possible, Seigneur, que Votre Majesté accepte cette

humiliation?... Je bois à la communion un vinaigre brûlant, et les

garçons reçoivent avec un amour qui m’émeut les misérables hosties où la

splendeur éternelle se voile. Quel mystère!»[4] Ce mystère-là, nos

pères, au dire de Vincent lui-même, le trouvaient tout naturel. Il

écrivait à l’un de ses prêtres, envoyé par lui en Pologne: «J’ai rougi

de confusion, comme vous, voyant ce que l’on vous a dit de la saleté et

désordre des églises de France et des irrévérences qu’on y fait... C’est

un grand mal, dont on ne s’avise pas assez, pour ce que l’on y est

accoutumé.» Songez qu’un jour le doyen de Saint-Germain l’Auxerrois dut

requérir que «défenses soient faites aux chanoines de se laisser suivre

dans le chœur par leurs chiens». Vincent, un an avant sa mort,

c’est-à-dire après que lui et d’autres ont lutté pendant un demi-siècle

contre les vices du clergé, est encore obligé d’écrire à Louis Dupont,

supérieur de la Mission à Tréguier: «Une chose à laquelle vous devez

tendre particulièrement est de détruire ce mauvais esprit de la boisson,

qui est une source de désordre parmi les ecclésiastiques.» Dans un

entretien à ses missionnaires, il a dit un jour: «La semaine passée, il

se fit une assemblée d’évêques pour remédier à l’ivrognerie des prêtres

d’une certaine province.» Le fait est qu’on voyait des curés officier en

bégayant et titubant. Ils se présentaient à l’autel le visage mal rasé,

les vêtements sales. Car ils étaient pauvres, et ce n’est pas un péché;

c’est une excuse peut-être. Il y avait des évêques grands seigneurs,

abondamment pourvus de tout, et des évêques crottés. Dans le bas clergé,

presque tous étaient crottés. Encore si leur âme était nette! Nous avons

vu qu’à Châtillon-les-Dombes Vincent avait trouvé des prêtres débauchés.

Il dut les contraindre à chasser de leurs maisons les femmes et filles

suspectes; il empêcha ces malheureux de percevoir de l’argent pour les

confessions, et mit ordre à certaines orgies, qu’on appelait _le

Royaume_ et qui se faisaient dans le clocher.

[4] _IIIe Carnet de Route, Roumieux_, à l’Art catholique, Paris.

Naturellement, de pareils ecclésiastiques n’aimaient point leur état et

n’en portaient guère l’habit. Camus, évêque de Belley, parlant à

d’autres évêques, s’écriait: «Avons-nous pudeur de paraître, par notre

tonsure... les sacrés esclaves du Rédempteur? Pour les habits, c’est de

même... Je parle à vous, messieurs les prélats, que dis-je? mais à

moi-même qui prêche. Que faisons-nous avec ces habits laïques; où sont

nos soutanes, nos camails violets?» Nous savons que beaucoup de ces

évêques distribuaient le sacrement de l’Ordre à des clercs indignes ou

trop jeunes. En 1614, Zamet, évêque de Langres, comptait dans son

diocèse deux cents clercs promus avant l’âge légitime. On n’apprenait

pas aux futurs prêtres à officier, à conférer les sacrements. Nous en

avons vu qui ne savaient pas les paroles de l’absolution. Vincent, dans

une conférence du 23 mai 1659, raconte qu’au temps de sa jeunesse,

chacun disait la messe à sa façon: «Aucuns commençaient par le _Pater

noster_; d’autres prenaient la chasuble entre leurs mains et disaient

l’_Introïbo_, et puis ils mettaient sur eux cette chasuble. J’étais une

fois à Saint-Germain en Laye, où je remarquai sept ou huit prêtres qui

dirent tous la messe différemment... C’était une variété digne de

larmes.» Abelly, qu’il faut bien citer quoiqu’on n’ait pas toujours avec

lui les garanties qu’on voudrait, dit avoir trouvé une lettre d’un

évêque écrivant à Vincent: «Excepté le chanoine théologal de mon église,

je ne sache point aucun prêtre parmi tous ceux de mon diocèse qui puisse

s’acquitter d’aucune charge ecclésiastique.» Et cela, qui nous étonne,

n’étonnait pas Vincent. Il disait, au cours d’une conférence du 5 août

1659: «Défunt le bon M. Bourdoise a été le premier à qui Dieu a inspiré

de faire un séminaire pour y apprendre toutes les rubriques. Avant lui,

on ne savait ce que c’était... Un homme, après sa théologie, après sa

philosophie, après de moindres études, après un peu de latin, s’en

allait dans une cure et y administrait les sacrements à sa mode.» Et il

ajoute, ce grand saint toujours humble: «Pour dire la vérité, je ne

sais, messieurs, si plusieurs d’entre nous se trouvaient obligés de

baptiser, s’ils n’y seraient pas beaucoup empêchés. Je demandai l’autre

jour à quelqu’un de la Compagnie comme il se comporterait en un certain

rencontre. Je vous assure, monsieur, me dit-il, que je ne sais comme je

m’y prendrais.» Et voici, pour finir, un texte touchant et bien

authentique. Il est de la sœur Mathurine Guérin, qui écrivait de

Belle-Isle, le 20 août 1660, à son supérieur général, M. Vincent. Elle

voudrait que son très honoré Père lui donnât un bon conseil, car elle ne

sait à qui ses sœurs, elle-même et leurs malades pourraient bien se

confesser. Parlant des prêtres qui sont en l’île, elle dit: «Il y en a

deux, dont l’un confesse nos malades, que l’on m’a dit n’avoir point

permission de pas un évêque de confesser. C’est un prêtre qui m’a donné

cet avis, ce semble, par charité, disant que nos malades n’étaient pas

en sûreté entre ses mains. J’ai dit cela à quelques-uns de ces

messieurs; et s’est trouvé que ces bons prêtres ne savaient montrer

qu’ils aient ce pouvoir légitime. Pour cela, monsieur, la plus grande

part des personnes qui sont ici ont scrupule; et pour nous, si nous

savions aussi bien faire de ne pas nous confesser que de le faire à des

personnes soupçonnées de n’avoir pas pouvoir de nous absoudre, nous

attendrions votre avis à ce sujet.» Voyez comme elle est indulgente et

prudente, la pauvre fille. Ces messieurs, ces bons prêtres, qui ne sont

peut-être pas tout à fait en règle avec les lois de l’Église et que

pourtant elle ne voudrait offenser, il va bien falloir qu’elle révèle

finalement que ce sont des gredins. Mais elle le fera si doucement! On

voit bien qu’elle a l’habitude. «Quant à ce qui est de nos pauvres,

dit-elle, cela m’a un peu mise en peine, d’autant que, ne voulant pas

scandaliser celui qui leur administre les sacrements, je me sens obligée

au silence, joint qu’il y en a peu en ce lieu où il n’y ait quelque

chose qui fait parler le monde.» Des prêtres qui font parler le monde!

Oh! elle ne voulait pas savoir ces vilaines choses. Si elle les a ouïes,

ce n’est pas pour s’en «être informée, mais, monsieur, vous savez que

l’on sait le mal trop tôt.» Elle ajoute tranquillement: «Il y a

seulement un prêtre dans l’île en bonne réputation.» Et sans doute s’en

contenterait-elle, mais «il est à deux lieues d’ici.»

De cela et du reste nous concluerons que l’abbé Bourdoise avait

probablement raison quand il disait que ce qui se faisait de plus mal

parmi ses contemporains se faisait par les ecclésiastiques. Ce pauvre

clergé, il faut pourtant avoir un peu pitié de lui. Les coups de bâton

que peut-être il a mérités, l’histoire nous apprend qu’il les a trop

souvent reçus à plein dos. Et quelquefois les bons payaient pour les

mauvais. M. Olier, curé de Saint-Sulpice, signalait à Vincent, en 1643,

un gros scandale: «C’est un curé, écrivait-il, qui, auprès de Paris, a

été battu et meurtri à coups de bâton par le seigneur de son village, en

présence de ses paroissiens et à la porte de son église, avec le plus

d’ignominie et de confusion qui se puisse pour l’état ecclésiastique.»

Et il supplie le saint d’intervenir auprès de la reine en faveur des

prêtres des campagnes qui «n’ont pas de bouche pour se plaindre, et

semblent n’avoir que des épaules pour souffrir.»

Du troupeau confié à ces malheureux pasteurs, il n’y a rien à dire après

Mme de Sévigné, qui a jugé celui d’alors et de tous les temps dans une

lettre du 21 juin 1680 à sa fille: «Tous les vices et toutes les vertus

jetés pêle-mêle dans le fond de ces provinces, car je trouve des âmes de

paysans plus droites que des lignes, aimant la vertu comme naturellement

les chevaux trottent.» A cela près que si les chevaux font naturellement

quelque chose, c’est de galoper.

* * * * *

Aux bergers de telles brebis, que manquait-il? De la science sans doute,

et jusqu’à la connaissance des éléments mêmes de leur ministère, mais,

par-dessus tout, ce qui fait qu’un prêtre est un prêtre: la sainteté. Et

voici que justement va se lever une pléïade d’hommes de génie qui leur

enseigneront à devenir des saints et, parmi eux, Vincent, qui leur dira,

mais surtout leur montrera comment on fait.

Le plus fameux de ces hommes apostoliques, c’est Bérulle. Nous l’avons

déjà rencontré tandis qu’il commençait d’exercer son ascendant sur un

jeune prêtre égaré dans la maison de la reine Margot. On voudrait avoir

la preuve que c’est lui qui convertit Vincent. Ceux qui l’ont dit sans

le savoir n’ont pas réfléchi qu’à l’égard de celui qui l’aurait vraiment

pris par la main pour le ramener dans les voies de Dieu, le «grand

affectif» que nous savons eût éprouvé une reconnaissance dont il nous

resterait des témoignages. Ceux-ci manquent. Bérulle a d’ailleurs agi

sur Vincent comme sur tous ceux qui l’ont approché. Ils ont pourvu, l’un

et l’autre, à la même tâche, et c’est Bérulle qui a commencé. L’abbé

Brémond a consacré à celui-ci et d’ailleurs à tous ceux qui

travaillaient alors à «relever l’état de prêtrise» des pages précieuses

aux hommes cultivés, soucieux de mieux connaître le siècle de Louis XIV

dans sa splendeur[5]. Ce Bérulle, en fondant l’Oratoire le 11 novembre

1611, avait dit à ses prêtres: «Nous sommes rassemblés pour reprendre

notre héritage.» Et l’abbé Brémond, commentant cette parole, écrit très

justement: «Le clergé séculier, se désintéressant peu à peu du plus

noble de ses privilèges, sa vocation à la sainteté, avait en quelque

manière cédé ce droit d’aînesse au clergé régulier, aux ordres de saint

Benoît, de saint Dominique, de saint François et de saint Ignace.»

Écoutez Bérulle: «Hélas!... la malignité du monde, dans lequel nous

vivons, nous a dégradés de cette dignité. Elle est passée en mains

étrangères...» Il veut dire celles des moines. Et, se tournant vers les

prélats et les prêtres, il les convie à reprendre «ce qui leur

appartient du privilège de leur sacerdoce, à rentrer dans leurs droits,

à jouir de leur succession légitime, pour avoir le Fils de Dieu en

partage.»

[5] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_. Dix vol.

in-8º illustrés, Paris, Bloud et Gay.

Il ne crée pas un ordre nouveau, mais il groupe autour de lui des

prêtres pour les sanctifier. A ces disciples, qui vont l’écouter avec

ferveur et feront école au point que tout ce qu’il y a de noble dans le

clergé de France est encore aujourd’hui sous leur splendide influence,

il enseignera que l’état de prêtrise «requiert une liaison particulière

à Jésus-Christ.» L’oratorien, dit-il, et nous verrons que cela deviendra

vrai de beaucoup d’autres et notamment du sulpicien et du prêtre de la

Mission de saint Vincent, doit «tendre continuellement à la perfection,

et à une très grande liaison d’honneur, d’amour et de dépendance à

Jésus-Christ.» Il a senti que l’heure était venue de donner aux prêtres

l’idée de leur grandeur. Il les veut plus beaux encore, plus près de

Dieu, que ceux qui se sont enfermés dans des couvents. Dans les autres

familles religieuses, on possède assurément toutes les vertus, mais on

se rend éminent et singulier «en l’exercice et la profession de

quelqu’une entre les autres, qui de la pauvreté comme les capucins, qui

de la solitude comme les chartreux, qui de l’obéissance comme les

jésuites.» A l’Oratoire, point de ces signes particuliers, mais on fera

mieux ce qui est essentiel: «Aimer et honorer intimement et

singulièrement Jésus-Christ.»

Quand nous considérerons Vincent en prières, Vincent accédant doucement

aux sommets de la sainteté, nous parlerons encore de ce Bérulle, dont le

génie a renouvelé la piété de nos prêtres. «Ce que notre très honoré

Père, écrit l’ancien curé de Clichy, Bourgoing, qui fut le troisième

supérieur de l’Oratoire, a renouvelé en l’Église, autant que Dieu lui en

a donné le moyen, c’est l’esprit de religion, le culte suprême

d’adoration et de révérence dû à Dieu.» Dans le troupeau, il suffit

qu’on aime Dieu pour sa bonté ou qu’on le craigne pour sa justice; qu’on

fasse le bien pour gagner le ciel et qu’on redoute le péché à cause de

l’enfer; mais cette religion-là est indigne des prêtres. «Ici, nous dit

ce même Bourgoing, c’est-à-dire à l’école de Bérulle, nous sommes

enseignés à être vrais chrétiens, à être religieux de la primitive

religion que nous professons au baptême; nous apprenons à adorer les

grandeurs et les perfections divines, les desseins, les volontés, les

jugements de Dieu et les mystères de son Fils.» Un enseignement pareil,

jetant le prêtre aux pieds du Créateur alors qu’on avait auparavant

accepté avec complaisance l’idée d’un Dieu familier, d’un Dieu utile,

souffrant pour nos péchés, s’offrant en récompense à nos mérites, ce

redressement soudain d’une religion qui devenait trop commode et qu’on

porte d’un coup d’aile à des sommets brûlants, c’est bien la marque d’un

siècle où les esprits, les cœurs, avides de grandeur, se complairont à

la gloire du Roi-Soleil; c’est bien aussi la leçon dont se devait

repaître avec une volupté singulière l’âme dévorante d’un Vincent, qui

avait soif et faim de Dieu, et à qui Bérulle est venu dire: «Mon fils,

vous n’avez autre chose à faire qu’à l’adorer.»

Malheureusement les hommes sont hommes, et vint un temps où Bérulle, le

grand Bérulle, tira, il faut bien dire les choses comme elles sont, dans

le dos du plus saint de ses disciples. Vincent fondait alors, au collège

des Bons-Enfants, sa compagnie des prêtres de la Mission. Bérulle eût-il

voulu que Vincent entrât à l’Oratoire? Le dépit de n’avoir pas fait

cette recrue le porta-t-il à juger vaine la création d’une nouvelle

société de prêtres? Il se montra hostile aux projets de cet autre

novateur. Et l’on a de lui une lettre au Père Bertin, à Rome, où,

parlant de la Mission, il écrit: «Le dessein que vous mandez être en

ceux qui sollicitent l’affaire des missions par voies diverses et, à mon

avis, obliques, le doivent rendre suspect et nous obliger à sortir hors

de la retenue et simplicité en laquelle j’estime à propos de demeurer

dans la conduite des affaires de Dieu.»

Laissons cela, qui est inévitable. Quand Olier fondera le séminaire de

Vaugirard en 1641, Vincent aura à son tour quelque souci de voir une

maison s’élever aux côtés de la sienne. Parlant alors d’un «fort bon

ecclésiastique» qui désirait entrer dans sa compagnie de la Mission, il

écrit que «si nous ne le prenons, il s’en ira se mettre au séminaire que

commencent messieurs les abbés Olier, de Foix, Brandon et quelques

autres à Vaugirard.» Mais il ajoute aussitôt, pour rassurer son

correspondant et sans doute un peu lui-même: «Vous pouvez penser en quel

esprit je vous dis ceci, en vous disant que je prie Dieu tous les jours

plusieurs fois qu’il les bénisse et augmente, et qu’il nous anéantisse

si nous ne le servons pas selon le dessein qu’il a sur nous. Hélas!

monsieur, qu’il nous importera peu quand nous serons au ciel, s’il plaît

à Dieu me faire la grâce d’y aller, par qui Notre-Seigneur sera

glorifié, pourvu qu’il le soit! Oh! certes, il n’y a point là de _meum_

et _tuum_.»

Je pense qu’au contraire il y avait là des personnalités puissantes,

ayant chacune son tempérament, sa méthode, son but et sa maison.

Splendide rivalité, bienfaisante à l’Église et aux hommes, mais rivalité

quand même. Ce sont d’ailleurs les différences entre ces hommes de génie

qu’il faut noter, si on veut restituer à chacun sa vraie figure. Entre

Bérulle et Vincent, il y avait d’abord une différence de but. Tous deux

voulaient que le clergé s’améliorât et tous deux l’ont sanctifié, l’un

par son enseignement, l’autre par son action; mais le premier, parce

qu’il était un docteur, a tendu à faire des prêtres éminents, à

assembler autour de lui une élite de savants et de saints, tandis que le

second, qui était un apôtre, voulait d’humbles mais dignes pasteurs pour

les paroisses. Surtout il y avait entre ces deux hommes une extrême

différence de tempérament. Le premier, chef d’école d’une incomparable

grandeur, a magnifiquement inspiré ses disciples. Il n’a parfaitement

réussi à conduire ni eux ni lui-même. Fait cardinal et ministre par

Richelieu, il n’a pas été, dans ces postes éminents, égal à ce qu’on

attendait de lui. Et son Oratoire, pépinière de prêtres illustres, n’a

pas eu la carrière des fondations de Vincent de Paul, qui voyait mieux

et plus loin.

Il est d’ailleurs curieux à observer, ce personnage de Vincent, au

milieu des hommes de rare distinction, de haute culture, de spiritualité

raffinée, qui présidaient alors avec lui, fils de la terre, aux

destinées de l’Église de France. Voici Condren, successeur de Bérulle à

l’Oratoire. C’est un beau gentilhomme, souple de corps, brave et

charmant. Il se donne à Dieu et se met totalement à l’école bérullienne.

Il n’a pas voulu, lui non plus, se faire religieux, mais entrer dans la

phalange des prêtres, qu’il voit «dans une obligation temporelle et

éternelle d’être les saints du Seigneur.» Lui aussi est à Dieu avant

d’être aux âmes. Et c’est un être d’une prodigieuse culture. Il a retenu

tous les vers qu’il a lus. Il voue à Cicéron un culte qui étonne un peu,

car il va jusqu’à professer que «pour atteindre aux plus hauts sommets

de la théologie naturelle, on ne saurait prendre d’autre guide.» Mais il

demandait à Dieu, cet homme instruit, la grâce de préférer l’oraison à

l’étude. «Tout prêtre, disait-il, doit être un homme d’oraison, mais un

prêtre de l’Oratoire doit être un homme d’une oraison continuelle.» Il

avait une manière toute personnelle de s’adonner dans sa jeunesse à son

penchant pour la prière, la méditation ou la lecture de saint Thomas.

Bon chasseur, il préférait, nous dit son biographe Amelote, «la chasse à

l’arquebuse à toute autre, parce qu’elle lui donnait plus de liberté et

le dégageait davantage de toute compagnie.» Il s’en allait au loin, seul

avec ses pensées, pendant cinq heures; au retour, adroit comme un jeune

dieu, il emplissait en un instant son carnier.

Une fois au moins, ce séraphique Condren a vu plus juste que Vincent.

Ils se connaissaient l’un l’autre et s’honoraient grandement, quoique si

totalement dépareillés. Condren a fait sa retraite d’ordinand à

Saint-Lazare. Il a retrouvé Vincent aux conférences des mardis, et, nous

le verrons tout à l’heure, à la compagnie du Saint-Sacrement. Ils se

sont même rencontrés auprès de Saint-Cyran, qu’ils ont imprudemment aimé

tous les deux. Mais voici que le jeune abbé Olier, qui sera bientôt une

des gloires de l’Église, quitte la direction de Vincent, dont il était

le pénitent depuis trois ans, pour passer sous celle de Condren. Ce sont

des choses qui arrivent et dont on ne doit pas s’émouvoir. Cependant le

motif est curieux. Vincent voulait que ce prêtre d’une immense valeur

devînt évêque de Langres. En cela il poursuivait sa tâche: de bons

évêques, de bons prêtres partout; il les formait et les plaçait. Cette

fois, il échoua, et ce fut parce que les conditions posées par le prélat

démissionnaire n’agréèrent pas au postulant. Cet échec paraît avoir

réjoui Condren. Un sujet pareil, pensait-il, mieux valait qu’il se

consacrât à former lui-même de saints candidats à l’épiscopat. Il le

loua de n’aller pas à Langres, le prit sous sa conduite, apportant

d’ailleurs à ce mystique un aliment exquis, que le puissant et positif

Vincent ne lui eût pas voulu donner; et l’admirable carrière du

fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, c’est sans doute l’exemple de

saint Vincent qui l’a d’abord suscitée, mais c’est Condren qui l’a

fixée.

Notre grand homme s’est probablement trompé ce jour-là: une fois n’est

pas coutume. Il avait d’ordinaire, sur ces êtres exceptionnels,

l’enviable supériorité du bon sens. Avec tout leur génie, ils ne le

dépassaient pas. Car s’il ne tendait pas continuellement comme eux son

esprit vers les plus hautes spéculations, il les suivait tout de même

avec aisance et délectation dans ces régions splendides. On était alors

au début du siècle de la conversation. Tout permet de croire qu’il fut

un causeur disert, curieux et agréable. C’est en conversant beaucoup

entre eux que les hommes arrivent peu à peu à se lier d’amitié. Il n’y

eut pas vraiment d’amitié humaine entre Vincent et les prêtres fameux

que nous venons de nommer: ils n’avaient pas le temps, ces docteurs et

ces apôtres, de jouir les uns des autres. Mais un bavard s’étant un jour

trouvé sur son chemin, un grand mystique, très ardemment épris de Dieu,

d’ailleurs un peu fou et qui devait mal tourner, Vincent fut si bien de

taille à disserter avec ce savant, ce chercheur de quintessence, qu’ils

en devinrent amis. La liaison du grand saint avec ce janséniste de

Saint-Cyran a fait un peu scandale: nous allons en reparler. Retenons

qu’en fait saint Vincent, qui aimait à se dire un lourdaud, vécut et

régna parmi des hommes d’une culture apparemment très supérieure à la

sienne et que pourtant le jour où François de Sales eut à choisir parmi

ces hommes un prêtre dont l’âme exquise et forte pût diriger après lui

sa fille de prédilection, Jeanne de Chantal, ce n’est pas Bérulle, mais

Vincent qu’il désigna.

Le secret de Vincent, c’est qu’il mettait du feu dans les âmes, même

dans les âmes déjà toutes brûlantes d’un Condren ou d’un Olier. En 1636,

le jeune Olier, écrivant aux prêtres de la conférence des mardis, ses

condisciples, leur rend compte d’une mission qu’il prêche aux environs

de Brioude, aux confins de l’Auvergne. Là, il n’est plus qu’un élève de

M. Vincent; il vient de mettre en pratique les leçons de ce maître; il a

fait l’humble tâche commandée; il l’a faite dans l’exaltation et son

cœur déborde. Écoutez-le. Il explique que le peuple vient en foule au

confessionnal: «Mais cela, messieurs, écrit-il, avec tels mouvements de

grâce que de tous côtés il était aisé de savoir où les prêtres

confessaient, les pénitents, par leurs soupirs et leurs sanglots, se

faisant entendre de toutes parts. Il nous fallait être parfois douze ou

treize prêtres pour subvenir à l’ardeur de ce zèle. On voyait les

fidèles, depuis la pointe du jour au milieu de la chaleur, qui était

extraordinaire, jusqu’à la dernière prédication, sans boire ni manger...

Parfois, il fallait faire deux heures et plus de catéchisme, d’où ils

sortaient aussi affamés qu’en y entrant.» Admirez cette formule, qui

fait penser à ce mot célèbre du Père Desmares, s’écriant, après une

conversation avec l’éblouissant professeur de sainteté qu’était Condren:

«Je suis plein, plein jusqu’à la gorge.» Olier, quant à lui, n’arrivait

pas à rassasier le peuple de Brioude. «Cela, dit-il, nous laissait tout

confus.» Et c’était du haut de la chaire qu’il fallait qu’il fît le

catéchisme, comme les autres instructions, «n’y ayant point de place

dans l’église, les environs du cimetière étant tout emplis, les portes

bouchées et les fenêtres toutes chargées de peuple.» Et il exhorte les

prêtres qui écoutent, le mardi, les paroles de Vincent, à se vouer à

l’œuvre essentielle, «savoir l’instruction et la conversion totale des

peuples.» Il ajoute: «Messieurs, ne refusez pas ce secours à Jésus...

Vous avez heureusement commencé et vos premiers exploits m’ont chassé de

Paris. Continuez en ces divins emplois, étant vrai que, dessus la terre,

il n’y a rien de semblable.»

C’était bien l’avis de Vincent. Mais sans doute Olier, emporté par son

zèle apostolique, ébloui par un premier contact avec le peuple des

campagnes, exagère-t-il un peu quand il dit en terminant: «Paris, Paris,

tu arrêtes du monde, qui convertirait plusieurs mondes...» Il était bon,

alors comme aujourd’hui, qu’il restât du monde à Paris; c’est à Paris

que devra bien se fixer Olier lui-même; c’est là que Vincent a nourri

son âme; c’est là que Bérulle et Condren, nous l’allons voir, ont agi

sur lui au point que, sans eux, il n’eût pas été le grand saint que nous

aimons.

Un trait étonne dans le caractère de saint Vincent de Paul. Ses

biographes l’ont signalé sans l’expliquer. L’histoire de sa jeunesse

nous a montré un garçon ambitieux, allant au fait, courant les routes,

hardi, rapide et débrouillard. Sa carrière entière est celle d’un homme

de décision. Nous le verrons diriger tous ceux qui se sont mis sous sa

conduite avec une autorité et une sûreté qui confondent. Dans tous ses

entretiens, dans toutes ses conférences à Saint-Lazare ou chez les

Filles de la Charité, ce qu’on voit surtout, ce qu’on voit presque

uniquement, c’est un chef, qui écoute les avis, place en bon ordre les

éléments de décision, et tout à coup juge. Sa fonction naturelle est là.

Il juge comme il respire.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 7 / 19 段