_Mortification_. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux
premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite
à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour
leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la
dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et
j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans
grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir.
Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait
visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts
d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses
douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme
une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne
se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté.
Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général
des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il
m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de
partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que
j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche
le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour
chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me
dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de
Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu
plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps
éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs
parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au
public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et,
en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des
voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à
leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des
coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un
ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le
jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres
parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi
pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de
les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon
esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je
n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer
mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre
esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu
qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai
tant, qu’enfin il eut pitié de moi.»
Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient
de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il
a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a
pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une
femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà
l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre
comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de
tous.
C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots.
Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le
cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de
faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en
douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable,
mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à
base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante,
c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse,
quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint
François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est
en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé.
Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté
est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse.
Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le
chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et
d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas
un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de
Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps
de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte,
et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà
vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice.
Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint
Vincent? Je ne crois pas.
Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru
médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui
aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait
charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal
l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le
_poverello_ de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement,
comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous.
Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de
l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec
intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus
près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a
pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on
veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à
cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature.
Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où
elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce
n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils
s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples
croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les
scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que
leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux
d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent
d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes
ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni
l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de
l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit
mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une
aumône sacrée comme une dette.
Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa
carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation
unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler,
des saints du paradis.
* * * * *
La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire
irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il
faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci
voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces
dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur
puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut
aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui
fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et
en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu,
donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises,
dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie.
Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les
possédait toutes.
Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si
souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que
plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère
Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit,
que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le
pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles
sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne
le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin
d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres
extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel
ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour
contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire
dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient
certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même
Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait
par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour
cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs
sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents
s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y
être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur
témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire.
Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux,
n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à
faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à
déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure.
Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste:
peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un
peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de
par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et
prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent,
même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme
ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la
chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci
était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce
qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le
brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et
vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup
plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit
frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est
de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont
un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le
ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils
ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent.
Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou
bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les
mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux
nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères
l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête.
[3] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_, t. III.
J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal
de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le
trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la
faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot
nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce
don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on
joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et
l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne
où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très
ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul
en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la
répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui
l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans
défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces
pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet
homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa
naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à
un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On
est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M.
Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M.
Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à
Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour
nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne
l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent
soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous
allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a
une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que
de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel
homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de
prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa
lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, _prions
pour lui_.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même
balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré,
il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé
dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous
voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir
en trois seulement, mais bien placés: _Priez pour nous!_
Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il
était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il
pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle.
Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait
garder une certaine disposition et un style accommodant, _à la portée et
au plus grand profit_ de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même
chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il
s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au
même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il,
«de _remplir tous les besoins_ de ses lecteurs.» Formule admirable, que
tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se
flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant
pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce
prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang.
Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le
mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les
regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux.
Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant
les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand
seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient,
pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son
éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand
plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de
trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce
qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il
a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le
guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un
saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une
sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir
sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le
plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une
petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur.
Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée
mauvaise foi.
Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des
hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant
au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais
ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent
avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force,
que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il
voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis
Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il
ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands
gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre
supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis
qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette
vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites.
Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact
avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là
qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête.
Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à
nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la
poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons
restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur:
il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et
charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les
moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut
ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le
curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel
vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant
si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la
multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur
humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au
respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et
parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils
révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient
vers lui.
CHAPITRE V
LES BARBICHETS
Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour
les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux
étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une
compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans
de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur
père, on les aimait; car ils portaient comme lui une grande pitié dans
leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les
barbichets.
Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse,
et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le
prendre?
Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La
plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient
le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle: il
institua une _Retraite des Ordinands_, qui devint bientôt fameuse. Le
clergé connaissait mal ses devoirs: il entreprit de les lui apprendre
dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les _Conférences
des Mardis_. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on
imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, _les Séminaires_.
Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double: il s’est
occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si
passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et
autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi
ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent,
qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un
tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu.
L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit
plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le
reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous
Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans
ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez
dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des
femmes d’une trempe extraordinaire.
Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes,
qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité
par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands
vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse; «mais,
disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable
nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne
peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand
je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes
ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune
vocation.» Sept mille prêtres: voilà un bien gros chiffre. Condamner
l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos
rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents.
Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous
savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses _Représentations à
l’assemblée provinciale d’Aix_, qu’on peut consulter aux Archives des
Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont
son diocèse est composé, «il n’y en a pas cinquante auxquelles le
service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême
pauvreté des églises.»