Je l’extrais d’une conférence qu’il donna le 2 mai 1659 sur la

_Mortification_. On se souvient que nous avons un peu blâmé Vincent, aux

premières lignes de cet ouvrage, de l’âpre guerre qu’il a toujours faite

à ce qui pouvait survivre, en lui et chez ses prêtres, de tendresse pour

leurs parents. Il traitait, dans la conférence que je vais citer, de la

dure obligation de se mortifier sur ce point comme sur les autres, et

j’avoue qu’ayant rencontré cette page, je commençais de la lire sans

grand plaisir, quand je vis ce que vous-même allez voir.

Il vient de se moquer des pauvres prêtres qui ont imprudemment fait

visite à leur famille: «Ils sont alors entrés, dit-il, dans les intérêts

d’icelle, dans ses sentiments d’adversité ou de prospérité; dans ses

douleurs inutiles ou ses vaines joies; et ils s’y sont embarrassés comme

une mouche qui est tombée dans les filets d’une araignée, d’où elle ne

se peut tirer.» Voilà, soit dit en passant, qui n’est pas mal présenté.

Mais la suite est mieux. «Du temps que j’étais encore chez M. le général

des galères, dit-il, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il

m’envoya là pour faire mission aux pauvres forçats... Or, avant de

partir de Paris pour ce voyage, je m’ouvris à deux amis de l’ordre que

j’en avais reçu, à qui je dis: «Messieurs, je m’en vas travailler proche

le lieu d’où je suis; je ne sais si je ferai bien d’aller faire un tour

chez nous.» Tous deux me le conseillèrent. «Allez-y, monsieur, me

dirent-ils, votre présence consolera vos proches; vous leur parlerez de

Dieu, etc.» La raison que j’avais d’en douter, c’est que j’avais vu

plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps

éloignés de leur pays, et j’avais remarqué qu’étant allés voir leurs

parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au

public... J’ai peur, disais-je, de m’attacher de même aux parents. Et,

en effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des

voies de leur salut et les éloigner du désir d’avoir des biens, jusqu’à

leur dire qu’ils n’attendissent rien de moi, que, quand j’aurais des

coffres d’or et d’argent, je ne leur en donnerais rien, parce qu’un

ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le

jour que je partis, j’eus tant de douleur de quitter mes pauvres

parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin, et quasi

pleurer sans cesse. A ces larmes succéda la pensée de les aider et de

les mettre en meilleur état, de donner à tel ceci, à telle cela. Mon

esprit attendri leur partageait ainsi ce que j’avais et ce que je

n’avais pas. Je fus trois mois dans cette passion importune d’avancer

mes frères et mes sœurs; c’était le poids continuel de mon pauvre

esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu libre, je priais Dieu

qu’il eût agréable de me délivrer de cette tentation, et je l’en priai

tant, qu’enfin il eut pitié de moi.»

Saint Vincent de Paul fondant en larmes sur le chemin parce qu’il vient

de quitter ses frères et ses sœurs; saint Vincent prêt à donner ce qu’il

a et ce qu’il n’a pas à des parents que le maître de son cœur lui a

pourtant commandé d’oublier; saint Vincent pris de tendresse comme une

femme parce qu’il a cessé quelques jours de vivre en Dieu seul: voilà

l’image pathétique qu’il faut mettre devant ses yeux pour comprendre

comment celui-là, aussi saint que les autres, a été le plus grand de

tous.

C’était un bien bon homme, direz-vous. Prenez garde au sens des mots.

Saint François de Sales, voilà un être bon. «Je le veux tant aimer, le

cher prochain, disait-il, je le veux tant aimer! Il a plu à Dieu de

faire ainsi mon cœur! Oh! quand est-ce que nous serons tout détrempés en

douceur et en charité pour le prochain?» La bonté est une vertu aimable,

mais, dans la hiérarchie des sentiments, elle est petite. Elle est à

base d’indulgence et ne va guère sans un peu de philosophie souriante,

c’est-à-dire de scepticisme. Disons qu’elle n’est pas très sérieuse,

quand d’aimer les hommes est une affaire si grave. La bonté, selon saint

François, est toute détrempée en douceur et en charité: alors elle est

en rébellion sourde contre la justice de Dieu, qui est d’acier trempé.

Elle prend tout le monde sous son aile, et console et caresse. La bonté

est charmante, et qui ne la bénirait? Mais elle est une faiblesse.

Vincent de Paul a pleuré; il a pleuré, ce bon homme, pleuré sur le

chemin en pensant à ses pauvres parents. Mais il y a des larmes fades et

d’autres qui brûlent. Y avait-il du feu dans les siennes? Ce n’était pas

un grand mystique. Il n’aurait pas eu, comme l’amie de François de

Sales, la douloureuse Jeanne de Chantal, la force de passer sur le corps

de son fils pour obéir au Seigneur. Car elle a fait ainsi, cette sainte,

et par amour; elle aimait Dieu plus que son enfant; et l’on avait déjà

vu cela quand Abraham avait brandi sur Isaac le glaive du sacrifice.

Ceux-là sont au-dessus de l’humanité. Sont-ils au-dessus de saint

Vincent? Je ne crois pas.

Tous, y compris l’évêque de Genève, dont je me repens déjà d’avoir paru

médire, tous ont été des passionnés, et François d’Assise aussi, qui

aimait à la fois Dieu et les hommes ses frères, parce qu’il les trouvait

charmants. Mais la passion dans leur cœur, tandis que Jeanne de Chantal

l’attisait, que François de Sales la voilait d’indulgence et le

_poverello_ de poésie, Vincent la laissait nue. Il pleurait simplement,

comme un pauvre homme sur la terre, un pauvre homme tout près de nous.

Il a aimé le prochain comme il est humain de l’aimer. Grand saint de

l’époque classique, amoureux des hommes avec sagesse, donc avec

intensité, car le désordre disperse, il a sondé les cœurs, étant plus

près d’eux, plus facilement et profondément qu’aucun autre; et il n’a

pas été bon, mais miséricordieux, ce qui est bien autre chose, si l’on

veut considérer que la bonté aime malgré les fautes, et la miséricorde à

cause d’elles: c’est pour sa misère qu’il faut pleurer sur la créature.

Sa charité, saint Vincent l’a ainsi portée sans effort à des sommets où

elle s’est confondue avec la justice. Ce dont les hommes sont avides, ce

n’est pas d’être caressés, mais qu’on soit juste envers eux. Ils

s’abusent d’ailleurs souvent sur la part qui leur est due. Les simples

croient juste que le monde tourne autour d’eux; et l’injustice qui les

scandalise surtout, c’est l’indifférence universelle. Ils estiment que

leur bonheur, c’est aux autres de le faire, quand c’est à chacun d’eux

d’y pourvoir. Mais le sort est dur à bien des êtres. Ceux qui dépendent

d’autrui sont le jouet de beaucoup d’injustices. Et nos propres fautes

ajoutent du désordre à ce désordre. La charité n’est pas la douceur ni

l’extase, c’est l’intervention d’un bras vigoureux pour ramener de

l’harmonie dans ce chaos, distribuer à chacun ce qui revient à son petit

mérite, faire aux pauvres hommes une aumône, c’est entendu, mais une

aumône sacrée comme une dette.

Voilà, nous le verrons mieux quand nous parlerons à loisir de sa

carrière charitable, la vocation de saint Vincent parmi nous, vocation

unique, qui a fait de lui le plus populaire, si l’on ose ainsi parler,

des saints du paradis.

* * * * *

La sensibilité de ce prêtre a évidemment rendu son action oratoire

irrésistible; mais ce n’est pas elle seule qui l’a fait éloquent. Il

faut, pour parler aux hommes assemblés, des dons nombreux; et ceux-ci

voisinent rarement dans une même âme, dans un même corps. L’un de ces

dons est le sang-froid, et Vincent avait du feu dans le sang. Cœur

puissant; mais tête encore plus forte: ainsi tout s’arrangeait. Il faut

aussi une grande clarté dans la pensée, et cette vivacité d’esprit qui

fait venir à l’instant le mot juste, tous les mots justes, eux seuls, et

en bon ordre. Un orateur enfin doit être rongé du souci d’être entendu,

donc de plaire, et, pour cette fin capitale, deux vertus sont requises,

dont ne parle pas le catéchisme: souplesse et coquetterie.

Celles-là et les autres, Vincent, génie complexe et complet, les

possédait toutes.

Pensée claire, d’abord. C’est facile, quand on a peu d’idées. Et si

souvent il a répété qu’il ne savait rien, ne comprenait rien, que

plusieurs l’ont pris au mot. Ses familiers mêmes, y compris le frère

Ducournau, ont écrit, sans doute avec regret, mais enfin ils ont écrit,

que leur Père ne disait «pour l’ordinaire que des choses communes». Le

pauvre frère Ducournau croit tout arranger en ajoutant que «si elles

sont communes pour les savants et les personnes spirituelles, elles ne

le sont pas pour les frères et les commençants, qui même ont besoin

d’être conduits et excités par ces choses, plutôt que par d’autres

extraordinaires, dont ils ne sont pas capables.» On voit ici quel

ascendant exerçait ce prêtre, quel génie il fallait qu’il dépensât, pour

contraindre ceux qui écoutaient dans le ravissement sa parole à croire

dans leur cœur que c’était celle d’un ignorant. Ils s’émerveillaient

certes. «Encore que M. Vincent parle sur un sujet commun, écrit ce même

Ducournau, c’est avec une force qui n’est pas commune.» Et il concluait

par ces mots, pour lesquels on lui pardonne tout le reste: «C’est pour

cela qu’un chacun se rend fort attentif quand il parle, que plusieurs

sont ravis de l’entendre, et que ceux qui n’ont pas été présents

s’informent souvent de ce qu’il a dit et témoignent déplaisir de ne s’y

être pas trouvés.» N’attendons pas de ses contemporains un meilleur

témoignage. Il les enchantait sans les étonner: voilà la grande affaire.

Pourquoi ce charme facile? Parce qu’il faisait un grand effort pour eux,

n’en doutons pas; mais que son esprit, parfaitement nourri, accoutumé à

faire oraison, donc à réfléchir, était habile à concevoir clairement, à

déduire avec ordre, à toujours dégager l’essentiel et à conclure.

Ce qu’il doit à son origine gascone, on ne saurait le dire au juste:

peut-être ses gestes, sa faconde, son humeur bouillante; peut-être un

peu d’accent, mais nous n’en savons rien. M. Henri Brémond, qui est de

par là, tient que les humbles du pays de Dax ont bien de la finesse et

prennent sans effort le ton et les façons des milieux où il passent,

même les plus hauts; et voilà, pense-t-il «une des clefs de cette âme

ambitieuse et flexible[3]». Je crois que la bonne clef, elle est dans la

chaumière où il est né, plutôt que dans le coin de France où celle-ci

était plantée. Il doit beaucoup à son origine paysanne, mais pas ce

qu’on pourrait croire. M. Brémond a raison de dire: «Ce n’était pas le

brave homme de saint, le paysan finaud, le frère quêteur branlant et

vulgaire qu’on nous a montré. Vincent de Paul ne paraît pas beaucoup

plus simple que Fénelon.» Il était bien plus riche, mais avec l’esprit

frais des villageois. Ceux-ci parlent très mal ou très bien. Il en est

de sots, dont on ne tire rien. Mais les malins, qui sont nombreux, ont

un langage sobre, coloré, qui va au fait. Ils voient tout de suite le

ridicule, c’est-à-dire le trait fort, d’un visage ou d’un caractère. Ils

ne pataugent pas dans les détails, où de plus savants s’embourbent.

Est-ce d’avoir le front battu par le large qui leur lave l’esprit? Ou

bien leur privilège est-il de vivre avec peu d’idées, toujours les

mêmes, qu’ils ruminent paisiblement comme leurs bêtes? Si l’un d’eux

nourrit un jour son cerveau davantage, il tient du moins de ses pères

l’habitude de ranger ce qu’il a dans la tête.

[3] _Histoire littéraire du sentiment religieux en France_, t. III.

J’ai dit que Vincent se faisait de l’éloquence la même idée que Pascal

de l’art d’écrire. Pascal cherchait le mot juste. Il faisait, pour le

trouver, des efforts inouïs et heureux. L’orateur, qui n’a pas la

faculté de biffer, pas même le droit d’hésiter, doit trouver ce mot

nécessaire au bout de sa langue. C’est un don: Vincent jouissait de ce

don. Mais le mot heureux, il faut le mettre au bon endroit. «Quand on

joue à la paume, a écrit Pascal, c’est une même balle dont joue l’un et

l’autre, mais l’un la place mieux.» Vincent envoyait toujours la sienne

où il fallait. Le 11 novembre 1658, jour de la Saint-Martin, il est très

ému, parce que l’un de ses prêtres, Jean le Vacher, qui est notre consul

en Alger, a peut-être été massacré par les Turcs. Il fait alors, à la

répétition d’oraison, un appel déchirant à la compassion de ceux qui

l’entourent. Il a pitié des pauvres chrétiens qu’il sent là-bas sans

défense. «O Sauveur! s’écrie-t-il, ô mon Sauveur! que deviendront ces

pauvres gens? Que feront-ils? Mais que fera notre pauvre frère, cet

homme qui a quitté son pays, sa patrie, ses parents, le lieu de sa

naissance, où il pouvait vivre doucement?...» Et tout à coup il songe à

un autre de ses missionnaires, Bourdaise. Celui-là est à Madagascar. On

est sans nouvelles et l’on a peur. «M. Bourdaise, mes frères, M.

Bourdaise, qui est si loin et tout seul, prions aussi pour lui. M.

Bourdaise, êtes-vous encore en vie, ou non? Si vous l’êtes, plaise à

Dieu vous vouloir conserver la vie! Si vous êtes au ciel, priez pour

nous!» La splendeur de ces trois derniers mots, les contemporains ne

l’ont pas même aperçue. L’essentiel était que les pauvres gens fussent

soulevés par eux. Ils suivaient leur Père, et ne le jugeaient pas. Nous

allons le juger. Le péché des orateurs, c’est de ne point finir. On a

une idée, on s’y accroche; et d’en bien sortir est aussi périlleux que

de sauter en pleine mer d’une barque dans une autre. Ici, n’importe quel

homme disert, ayant prié pour que M. Bourdaise vécût, aurait continué de

prier pour M. Bourdaise mort. Il se lamentait; il serait resté dans sa

lamentation. «Prions pour que Dieu le conserve, et, s’il a péri, _prions

pour lui_.» Vincent fait autrement. Il use des mêmes mots, de la même

balle, mais il en joue mieux. Il gémissait et, tout à coup transfiguré,

il lève les yeux avec sérénité vers celui qui peut-être a déjà trouvé

dans la mort l’apaisement et la gloire. Remarquez combien de mots nous

voilà contraints de dire pour exprimer ce que lui, orateur, a fait tenir

en trois seulement, mais bien placés: _Priez pour nous!_

Au risque d’offenser sa mémoire, il faut appeler cela du grand art. Il

était d’ailleurs parfaitement maître de cet art. Son métier, quoiqu’il

pensât, il le connaissait. Il en a formulé un jour la règle essentielle.

Parlant de sa méthode, il a dit ceci: «C’est une vertu qui nous fait

garder une certaine disposition et un style accommodant, _à la portée et

au plus grand profit_ de nos auditeurs.» Pascal a dit exactement la même

chose. Vous allez voir qu’il l’a mieux dit et que, d’un coup d’aile, il

s’est porté fort au-dessus de Vincent. Mais ils ont pensé de même, au

même moment, sur le même sujet. Le souci de Pascal était, nous dit-il,

«de _remplir tous les besoins_ de ses lecteurs.» Formule admirable, que

tout orateur, tout écrivain, devrait tenir pour sacrée. Tant de gens se

flattent de passer par-dessus la tête du commun! Il ne faudrait pourtant

pas que se rompît la tradition, qui a mis, à dater justement de ce

prêtre et de ce mathématicien, les lettres françaises au plus haut rang.

Nous étions les plus universels, c’est-à-dire ceux qui parlaient le

mieux à tous les hommes. Vincent, comme Pascal, non seulement les

regardait tous en parlant, mais il se penchait sur eux.

Il entrait dans leurs sentiments, s’y glissait avec souplesse, prenant

les détours convenables, se complaisant à des délicatesses de grand

seigneur, même à des coquetteries, pour flatter ceux qui l’écoutaient,

pour les séduire; et soudain il les serrait au poignet. Voilà son

éloquence, et son péché. Car de tels jeux ne vont pas sans un grand

plaisir. D’autres s’y sont perdus. Songez que Vincent, depuis l’âge de

trente ans, n’a eu que des succès. Sa vie, d’un bout à l’autre, a été ce

qu’on appelle aujourd’hui une réussite. Non seulement il règne, mais il

a une conscience parfaite des raisons de son triomphe; et l’orgueil le

guette. Cependant à cet homme irrésistible un seul être a résisté: un

saint, qui s’appelait Vincent. Il a résisté en s’humiliant avec une

sorte d’acharnement. On se demande comment, si avisé, il a pu tenir

sincèrement pour un sot le gaillard qu’il avait à juger. A vrai dire, le

plus doué, le plus accompli des hommes, s’il se regarde, n’est qu’une

petite chose. S’il se compare, alors seulement il prend de la hauteur.

Vincent a négligé de se comparer, ou il l’a fait avec la plus effrontée

mauvaise foi.

Il le fallait bien. Les saints sur la terre sont tout de même des

hommes. Ils ont des heures de vie surnaturelle où, leur âme s’embrasant

au voisinage de Dieu, ils jugent la créature à sa pitoyable valeur. Mais

ces minutes sont courtes, et il y a toutes les autres, où ils rampent

avec nous. A ce niveau, il était bien nécessaire, pour user de sa force,

que Vincent la connût. Il n’ignorait point sa supériorité sur ceux qu’il

voyait vivre autour de lui. Il savait la qualité des outils qu’avait mis

Dieu dans sa main. Ces avantages visibles, que, dans sa conscience, il

ne pouvait renier sans mensonge, il jurait pourtant, avec de grands

gestes, qu’il ne les possédait pas. C’est qu’il se souvenait d’un ordre

supérieur d’évidences, qu’en ses heures d’oraison Dieu avait permis

qu’il aperçût. Il se savait un fort ici-bas, mais aussi que cette

vérité-là était petite, et génératrice d’orgueil, donc de défaites.

Alors il gardait, même quand son intelligence n’avait plus de contact

avec elle, le vocabulaire d’une sagesse plus haute, et c’est celle-là

qui lui dictait de braver le bon sens des hommes, et de faire la bête.

Il a si bien joué cette partie, que nous avons mis trois cents ans à

nous y reconnaître. Le saint avait jeté le grand homme dans la

poussière. Nous honorerons sa sainteté davantage quand nous aurons

restitué son visage humain dans sa splendeur. Il a été un grand orateur:

il faut le dire. Cela a puissamment servi sa carrière apostolique et

charitable: il faut s’en réjouir. On va peut-être objecter qu’alors les

moins doués désespéreront d’accéder à la sainteté. Dieu prend où il veut

ses élus. Il a justement suscité, tout près de Châtillon-les-Dombes, le

curé d’Ars, qui n’avait pas de génie. Et, à moins de concevoir un ciel

vide, il faut admettre qu’il sera ouvert à la foule médiocre. Cependant

si des saints, dont la mission est de rayonner ici-bas et d’entraîner la

multitude à leur suite, sont des personnages d’une exceptionnelle valeur

humaine, c’est deux fois heureux, parce qu’ils s’imposent ainsi au

respect de tous, y compris ceux qui ne savent pas lever les yeux, et

parce qu’aux plus grands parmi nous, qui prostituent leur destin, ils

révèlent à quelle immense fortune les vouerait Dieu, s’ils se tournaient

vers lui.

CHAPITRE V

LES BARBICHETS

Les missionnaires sont des apôtres qu’on envoie chez les sauvages pour

les catéchiser. Vincent de Paul, les paroisses qu’il avait sous les yeux

étant en friche, traita la France en pays de mission. Il institua une

compagnie de prêtres, qui s’en allaient, le cœur en feu, les pieds dans

de gros souliers, évangéliser les troupeaux sans pasteurs. Comme leur

père, on les aimait; car ils portaient comme lui une grande pitié dans

leur regard et la barbiche au menton. On les appela quelque temps les

barbichets.

Mais point ne suffit de s’occuper en passant des brebis d’une paroisse,

et puis de s’en aller. Il faut laisser sur place un bon berger. Où le

prendre?

Ayant créé les missions, Vincent s’inquiéta de faire de bons prêtres. La

plupart des clercs de son temps, il en savait quelque chose, recevaient

le sacrement de l’ordre sans l’ombre de préparation spirituelle: il

institua une _Retraite des Ordinands_, qui devint bientôt fameuse. Le

clergé connaissait mal ses devoirs: il entreprit de les lui apprendre

dans des causeries qu’il fit lui-même chaque semaine, les _Conférences

des Mardis_. Enfin il fut l’un des créateurs d’une institution dont on

imagine mal qu’on ait pu se passer jusque-là, _les Séminaires_.

Ainsi l’œuvre apostolique de cet homme de Dieu a été double: il s’est

occupé à la fois des fidèles et du clergé. Encore n’a-t-il si

passionnément tendu les bras vers les pauvres ouailles de Folleville et

autres lieux qu’à cause de la défaillance des prêtres. Et c’est pourquoi

ce chapitre, où nous traiterons de l’œuvre évangélique de saint Vincent,

qui précéda et commanda son œuvre charitable, il faut l’ouvrir par un

tableau exact des mœurs du clergé français au temps de Richelieu.

L’époque n’était point médiocre. Il n’est pas certain que la vie soit

plus belle aujourd’hui, où les vices et les vertus se sont mis, comme le

reste, à un niveau moyen. Il y a plus d’ordre dans la société que sous

Louis XIII, plus de sagesse apparente, mais moins de grandeur. Si, dans

ses parties basses, l’humanité d’alors s’embourbait de façon assez

dégoûtante, nous verrons qu’à sa tête rayonnaient des hommes et des

femmes d’une trempe extraordinaire.

Sur les vices, on peut être bref. On a tout dit avec quelques textes,

qui courent partout. L’un des plus fameux est d’un évêque inconnu, cité

par Abelly. Ce prélat aurait écrit à M. Vincent qu’aidé de ses grands

vicaires, il travaillait de son mieux au bien de son diocèse; «mais,

disait-il, c’est avec peu de succès, pour le grand et inexplicable

nombre de prêtres ignorants et vicieux qui composent mon clergé, qui ne

peuvent se corriger, ni par paroles, ni par exemples. J’ai horreur quand

je pense que dans mon diocèse il y a presque sept mille prêtres ivrognes

ou impudiques qui montent tous les jours à l’autel et qui n’ont aucune

vocation.» Sept mille prêtres: voilà un bien gros chiffre. Condamner

l’Église de France sur un témoignage pareil, incertain comme un propos

rapporté, serait téméraire. Il y a malheureusement d’autres documents.

Au moment où Vincent s’apprêtait à recevoir, avec la hâte que nous

savons, la prêtrise, l’évêque de Gap, dans ses _Représentations à

l’assemblée provinciale d’Aix_, qu’on peut consulter aux Archives des

Hautes-Alpes, osait écrire que de trois cent cinquante paroisses dont

son diocèse est composé, «il n’y en a pas cinquante auxquelles le

service divin soit célébré ou qui le puisse estre pour l’extrême

pauvreté des églises.»

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 6 / 19 段