qu’il a dit un jour, parlant de ses tournées de village en village: «Je
n’avais partout qu’une seule prédication, que je tournais en mille
façons. C’était de la crainte de Dieu.»
Mais ses proches ont couché sur le papier, à la suite de ses
_Entretiens_ et _Conférences_ aux Filles de la Charité ou aux prêtres de
la Mission, des notes qui vont peut-être nous donner des lumières sur la
façon dont il parlait. «S’il se trouvait quelqu’un, écrivait un jour le
frère Ducournau, qui eût le concept et la main assez prompts pour écrire
mot à mot les mêmes paroles et les exclamations de M. Vincent au moment
qu’il les prononce, cela serait le meilleur.» Et messieurs les
assistants désignèrent justement cet habile frère pour ledit travail.
Nous sommes fondés à croire qu’il mit toute sa conscience à transcrire,
comme il disait, les mêmes paroles de son maître, c’est-à-dire ses
paroles exactes et, puisqu’il y tenait aussi, ses exclamations
authentiques.
Car il y a tout le temps des exclamations dans les textes émanant de
Vincent, dans ses lettres comme dans ses entretiens. Cela leur donne un
certain air de naïveté auquel il ne faut pas se laisser prendre. L’homme
était parfaitement avisé, maître de sa pensée et de ses mots. S’il a
constamment mêlé des cris à ses discours, ce n’était pas, comme
d’autres, pour se donner le temps de trouver des paroles plus utiles.
Ces sons, sortant de sa gorge, exprimaient son exaltation intérieure, et
Vincent, non seulement permettait ce débordement, mais il l’aimait. Son
cœur trop lourd se déchargeait ainsi. Des soupirs dans un discours sont
ordinairement un mauvais moyen d’émouvoir, parce qu’il est trop facile
de soupirer quand on n’a rien à dire. Mais si vraiment c’est une
poitrine qui se vide sous l’effort d’une carcasse palpitante, alors les
humains penchent le front sous le souffle, comme des arbres dans la
tempête.
D’autre part, il paraît que Vincent faisait beaucoup de gestes. Parlant
tout à la fin de sa vie, donc à l’âge de sa plus grande sagesse, de ceux
qui pourraient, au sein de sa compagnie, souhaiter et peut-être
provoquer des relâchements dans le zèle ou dans la discipline, il
présenta ainsi ces fâcheux: «Ce seront des esprits libertins, libertins,
qui ne demandent qu’à se divertir, et, pourvu qu’il y ait à dîner, ne se
mettent en peine d’autre chose. Quoi encore? Ce seront... Il vaut mieux
que je ne le dise pas. Ce seront des gens mitonnés...» Ici, le frère
Ducournau note un détail qui nous intéresse. «Saint Vincent, nous
dit-il, mettait, en prononçant ce mot, les mains sous les aisselles,
contrefaisant les paresseux.» Plus loin, ayant rapporté un autre passage
du même discours, le frère dit encore: «A ce moment M. Vincent faisait
de certains gestes et des mouvements de tête, et avec une certaine
inflexion de voix dédaigneuse...»
Une autre fois, le saint explique aux pauvres frères coadjuteurs que
Dieu les aime et les écoute et qu’ils aideront peut-être mieux que les
prédicateurs eux-mêmes au succès de la retraite qu’on va faire aux
ordinands. Voici, par exemple, un frère. «Il sera occupé, dit-il, à son
travail ordinaire et, en travaillant, il s’élèvera à Dieu souvent pour
le prier qu’il ait agréable de bénir l’ordination; et peut-être ainsi,
sans qu’il y pense, Dieu fera le bien qu’il désire, à cause des bonnes
dispositions de son cœur.» N’est-ce pas charmant de dire ces choses aux
petits sur la terre? Et comme on aperçoit ici ce qu’il y avait
d’angélique et d’exquis dans la charité de cet homme. Il y a ceci «dans
les psaumes, ajoute-t-il: _Desiderium pauperum exaudivit Dominus_, le
Seigneur a écouté la prière des pauvres.» Mais le voilà qui s’arrête. Il
a oublié la suite. Alors il demande à ceux qui sont auprès de lui:
«Comment y a-t-il au reste du verset?» Un assistant le lui dit et, le
remerciant aussitôt, le saint s’émerveille de la beauté du texte et,
nous dit le fidèle Ducournau, le répète «plusieurs fois avec des
mouvements dévots et touchants pour l’inculquer à ses enfants.»
Il lui arrive de pleurer, comme au cours de cet entretien du 4 août 1646
aux Filles de la Charité, où, parlant en présence de quatre sœurs
désignées pour s’en aller soigner des contagieux à Calais, il demande à
l’assemblée si l’on a jamais entendu dire «qu’il se soit trouvé des
personnes si détachées du sentiment de la nature que, sachant que de
quatre sœurs envoyées là, une est morte et les autres sont fort malades,
nonobstant cela, elles se présentent pour aller à leurs places et
disent: Monsieur, me voilà prête.» Il prononce alors, devant les pauvres
filles, des paroles d’une souveraine beauté. Elles vont aller au
martyre, ces petites, et la vertu qu’il juge à propos de leur prêcher à
cette minute, c’est l’humilité. Ce qu’elles vont faire est si grand,
qu’étant de fragiles femmes elles en pourraient étourdiment tirer
vanité. «N’allez pas dire aux hôtelleries où vous vous arrêterez que la
reine vous mande, qu’elle vous a préférées à tant d’autres; ne dites
rien de tout cela. Mais, si on vous demande: «Où allez-vous?» vous
répondrez: «Nous allons où Dieu nous appelle.» Ou encore: «Nous allons
en un tel lieu.»--«Faire quoi?»--«Ce qu’il plaira à Dieu qu’on nous
ordonne de faire.» Ne dites rien qui puisse tourner à votre avantage.
Humiliez-vous toutes et chacune en son particulier, vous reconnaissant
la plus misérable et la plus imparfaite de la Compagnie.» Cela n’empêche
point sa gorge d’être tout à coup remplie de sanglots. Quand il songe à
la morte, à celles qui peut-être tomberont demain et qui sont devant
lui, toutes ferventes; quand il parle du sang de ses filles qui en
appellera d’autres au sacrifice et vaudront à celles qui demeureront la
grâce de se sanctifier, on le voit s’interrompre soudain. «Notre très
honoré père, écrit la pauvre sœur qui a recueilli pour nous l’entretien,
fut à ces mots contraint de s’arrêter par l’abondance de ses larmes.»
Ce n’est pas tout. Il s’agite; il soupire et pleure; il a recours enfin
à un dernier moyen physique d’émouvoir, qui est de se frapper la
poitrine. Le frère Ducournau, poursuivant le compte-rendu du discours
sur les relâchements dans la discipline, nous montre Vincent qui, se
recolligeant, c’est-à-dire regardant au-dedans de son âme, se dit alors
à lui-même, en présence de tous ses prêtres: «O misérable, tu es un
vieillard semblable à ces gens-là; les petites choses te semblent
grandes, et les difficultés te resserrent. Oui, messieurs, il n’y a pas
jusqu’au lever du matin, qui ne me paraisse une grande affaire, et les
moindres choses fâcheuses me semblent insurmontables. Ce seront donc de
petits esprits, des gens comme moi, qui voudront retrancher des
pratiques et des occupations de la Compagnie.»
Ici, il faut s’arrêter un instant. Des mots pareils ne sont pas faciles
à expliquer. «Des gens comme moi, dit-il, de petits esprits...» C’est
tout de même un peu fort. Il faut tout de suite, derrière ses paroles de
tout à l’heure et celles-ci, sous son éloquence qu’il s’agit de juger,
faire le sondage d’un cœur qui paraît singulièrement engagé dans tout
cela. Voici l’occasion de poser la question de la sensibilité de
Vincent: débat capital, hors duquel on ne saurait résoudre le problème
de son éloquence, ni d’ailleurs celui de sa sainteté.
L’extrême sensibilité est à la fois, pour un orateur, une nécessité et
un danger. Et de même il faut un cœur de feu pour s’élever à l’ardente
foi des saints, c’est-à-dire un cœur dangereux.
N’accèdent guère à la véritable éloquence, n’accèdent jamais à la
sainteté, que les natures à la fois puissantes et équilibrées.
Intelligence ordonnatrice, volonté forte, mais travaillant toutes deux
sur une riche matière: un cœur de chair humaine. Ces cœurs-là sont
malheureusement impétueux à vingt ans, et c’est seulement à trente que
le caractère de l’homme a sa trempe définitive. De là, tant de déchets.
De là, les débuts tourmentés ou incertains des plus grands génies et des
saints. Vincent, comme beaucoup d’autres, n’a trouvé son équilibre qu’à
l’âge de la volonté. Il dut attendre la trentaine pour opposer à sa
pétulante sensibilité une puissance qui lui fût égale.
Nous venons de voir qu’il aimait à se mépriser publiquement. Il y a dans
Marc-Aurèle une pensée peu connue. M. Paul Bourget, toujours à l’affût
des belles choses, l’a trouvée un jour dans un petit recueil édité à la
date émouvante de 1788. L’auteur de cette traduction ayant écrit toute
une préface pour expliquer que la doctrine de l’empereur-philosophe
était pétrie de christianisme, a eu raison de faire grand état des mots
que voici: _Si tu perds le sentiment de tes fautes, il ne vaut plus la
peine de vivre._ Ce sentiment-là, saint Vincent l’a gardé, l’a nourri en
lui toute sa vie, jusqu’à la souffrance, jusqu’à l’obsession et à la
torture. Et ce n’était pas un scrupuleux. C’était un homme, mais qui
voyait l’essentiel de lui-même: sa faiblesse. De cette faiblesse, les
êtres faits à l’image de Dieu ne cesseraient pas un jour d’être
scandalisés, s’ils n’étaient si légers. Car nous sommes tous des
étourdis, mais celui-là point: c’était un passionné.
L’étalage que Vincent fait constamment, quand il parle ou quand il
écrit, de son indignité, de sa bassesse, de ses abominables péchés,
choque d’abord et paraît ostentatoire. On pense ensuite que ce sont
seulement des formules, de fâcheuses formules, et l’on regrette, par
exemple, qu’au-dessous de sa signature, il trouve bon d’ajouter presque
toujours ces mots inutiles: _prêtre indigne_. On dirait qu’il les fait
tomber mécaniquement de sa plume comme un paraphe déplaisant, et l’on
songe à tous les gestes onctueux que font, par habitude, les hommes
confits en dévotion.
Vincent, si on le regarde de plus près, n’avait pourtant point de
manies. Il ne disait jamais de banalités, ne proférait jamais de propos
routiniers. Toujours il choisissait le mot juste, et pour formuler une
pensée originale. Quand il se frappait la poitrine, il est donc probable
que ce n’était pas un tic, mais un geste grave, un geste dont il faut
que nous comprenions l’importance.
Un jour, il fait à ses prêtres une conférence sur la _méthode à suivre
dans les prédications_. Il leur dit les merveilles accomplies par sa
méthode, qu’il appelle la _petite méthode_, parce qu’elle est toute
simple et sans faste. Il rappelle les belles conversions accomplies par
ses missionnaires; s’échauffant tout à fait, il s’apprête à chanter la
joie insigne de voir couler les larmes des pécheurs au cours d’un
prêche, ou d’être escorté, quand on quitte le village après la mission,
par le troupeau des fidèles jetant ces cris: «Bienheureux les ventres
qui vous ont portés! Bienheureuses les mamelles qui vous ont allaités!
Oh! que vos mères sont heureuses!» Et tout à coup écoutez-le: «O Dieu,
dit-il, quels fruits a produits cette méthode partout où l’on a été!
Quel progrès! Eh! combien seraient-ils plus grands si moi, misérable, ne
les avais empêchés par mes péchés! Hélas! misérable que je suis! Ah!
j’en demande pardon humblement à Dieu. O Sauveur! pardonnez à ce
misérable pécheur, qui gâte tous vos desseins, qui s’y oppose et
contredit partout; pardonnez-moi, par votre infinie miséricorde, tous
les empêchements que j’ai apportés aux fruits de la méthode que vous
avez inspirée, à la gloire qui vous en serait revenue sans moi,
misérable. Pardonnez-moi le scandale que je donne en cela, comme en tout
ce qui concerne votre service. Et vous, messieurs, pardonnez-moi, je
vous prie, le mauvais exemple que je vous donne toujours; je vous en
demande pardon.» Là-dessus il repart, dit des choses admirables et
notamment définit la véritable éloquence en des termes pareils, nous le
verrons tout à l’heure, à ceux que choisissait Pascal, au même moment,
pour nous expliquer comment on doit écrire; puis, pensant à lui-même, si
petit pour une tâche si haute, il s’écrie: «Il n’y a que moi, misérable,
qui gâche toujours tout.» Il s’accuse de ne rien comprendre à l’art, si
nécessaire, de parler avec fruit. «Mais avec l’aide de Dieu, dit-il, je
tâcherai de l’apprendre et d’imiter quelques-uns de la Compagnie, à qui
Dieu a fait particulièrement ce don, qui gardent merveilleusement cette
sainte méthode.» Et un peu plus loin, comme excédé de son insuffisance,
il y revient encore. «Comme nous n’avons pas le temps, s’écrie-t-il, de
dire les choses en détail, et que moi-même je ne les sais pas, moi,
misérable, qui suis venu jusqu’ici, à cet âge, sans pouvoir apprendre,
par ma paresse, par ma stupidité, ma bêtise, cette méthode, tellement je
suis grossier et stupide, une grosse bête, une bête lourde, ah! pauvre
bête, M. Portail, qui doit nous entretenir demain, nous en parlera en
particulier, nous apprendra comme il s’y faut comporter pour la bien
pratiquer. Il le fera, je l’en prie; il sait bien cela, lui; il nous
l’apprendra, s’il lui plaît.»
Tout ce discours si curieux, il est clair que Vincent l’a prononcé dans
l’exaltation. Il y emploie d’un bout à l’autre ce qu’on appelle
aujourd’hui le langage affectif. Par exemple, il ne dit pas: «Cela est
évident.» Il s’écrie: «Cela est si évident qu’il faudrait se crever les
yeux pour ne le voir pas.» Il a souvent recours à ces mots excessifs par
lesquels nous essayons, dans la langue familière, d’agir sur
l’imagination de nos proches. Un jour, il reproche à ses prêtres de
vouloir leurs aises. Écoutez tout ce qu’il va chercher pour que sorte
bien toute sa pensée: «Faut-il que nous menions une vie... je ne sais
comment je dois dire... _lautior_; si l’on pouvait faire un mot français
de ce latin, _plus commode_... ce mot ne dit pas assez, _plus
voluptueuse, plus délicieuse, à gogo, à l’aise, plus large que les gens
du monde_.»
Bref il sent avec intensité ce qu’il dit et il veut qu’on le sente de
même. Il met d’ailleurs en ses actes la même passion qu’en ses paroles.
Il a dit un jour, devant toute la Compagnie de ses missionnaires: «Quel
compte a à rendre à Dieu un supérieur lâche!» Il est, cela ne surprendra
personne, pénétré de sa responsabilité de chef. Il ne sera pas un
supérieur lâche, et son commandement, il l’exercera totalement. C’est
ainsi que nous le voyons faire des remontrances, devant la Compagnie
assemblée, à de pauvres religieux qui ont commis des fautes, grandes ou
petites. Il est terrible quand il rend ainsi la justice; et ce bon M.
Vincent, vous allez voir s’il savait fouetter un coupable. Il avait
coutume, lorsque la communauté avait fait oraison, de prendre place au
chœur, de faire approcher tout le monde, prêtres, frères coadjuteurs,
écoliers et séminaristes, et là, s’adressant tour à tour à celui-ci ou à
celui-là, il disait: «Monsieur, répétez tout haut l’oraison que vous
venez de faire.» Des paresseux, qui avaient rêvé ou dormi au lieu de
méditer, se trouvaient quelquefois bien au dépourvu et il leur arrivait
de demander à M. Vincent qu’il les excusât pour cette fois. Un prêtre,
ancien de douze à treize ans dans la Compagnie, s’étant excusé ainsi le
17 novembre 1658, Vincent lui dit, en termes vifs, son mécontentement.
Celui-ci, fort humilié, l’écoutait debout. Impitoyable, le saint lui
cria: «Monsieur, êtes-vous en état de recevoir l’avertissement qui est à
vous faire?» Alors le prêtre comprit qu’il devait se mettre à genoux. Et
le frère Ducournau, qui était présent, nous rapporte ce qui se passa
ensuite. «M. Vincent, nous dit-il, avertit aussi ce prêtre de ce que, le
vendredi précédent, il s’était absenté de la conférence du soir,
nonobstant qu’on lui eût dit d’y aller, appelant cela une désobéissance
formelle. Et pour ce que ce prêtre, se voyant averti ainsi publiquement,
voulut lui présenter qu’il avait entendu qu’il l’avait dispensé d’y
assister ce soir-là, M. Vincent lui répliqua que non, que cela n’était
pas vrai, qu’au contraire il lui avait dit: «Allons, monsieur, allons!»
Il dit de plus à ce prêtre, qui se voulait ainsi excuser: «Monsieur, on
ne doit point parler, ni s’excuser, quand on est averti de quelque
chose; mais il ne faut dire mot, s’humilier, recevoir la pénitence qu’on
donne et l’accomplir.» Il lui dit de plus qu’étant déjà assez ancien
dans la maison, il devrait être à exemple; qu’autrefois il l’avait vu si
dévôt, lors même qu’il était petit garçon; qu’au Mans, où il avait été
envoyé, il avait fort bien fait, et ici aussi, et que cependant, depuis
environ deux ans, on remarquait qu’il s’était relâché et s’était laissé
gagner à la paresse. «Peut-être que cela fait peine, dit M. Vincent, de
voir qu’étant prêtre, vous deviez être averti de telles fautes et de
cette sorte. Mais quoi! il faut bien avertir des défauts.»
Et il fait tomber sur le coupable, devant tous ces hommes haletants, cet
arrêt solennel: «Afin qu’un chacun sache, dans la Compagnie, qu’il doit
être disposé à rendre compte de son oraison lorsqu’on le priera de le
faire, et qu’il ne doit pas s’en excuser, vous, monsieur, pour ce que
vous êtes plusieurs fois tombé dans ce manquement-là, et afin qu’il vous
souvienne à l’avenir de n’y plus retomber, comme aussi dans les autres
fautes dont vous venez d’être averti, vous vous abstiendrez aujourd’hui
et demain de célébrer la sainte messe. Voilà la pénitence que je vous
donne.»
Des scènes pareilles, disons-le net, sont odieuses ou magnifiques.
Odieuses, parce qu’il est trop facile, quand on dispose d’une autorité
totale, de torturer publiquement ceux qu’on a sous sa loi. Magnifiques,
si c’est vraiment un justicier qui parle: et celui qui mérite ce nom, on
le reconnaît au frémissement de sa voix, car il n’y a pas de justice
sans amour. Un juge sec, un juge froid, ce sont des usurpateurs: on les
déteste. Devant celui-là, chacun frissonnait, mais lui plus que tous.
Tandis qu’il tenait toute la Compagnie en haleine parce que c’était son
devoir et qu’il eût été d’un supérieur lâche de ne pas humilier ce
pécheur, la majesté de son sacerdoce le soulevait et le terrifiait.
L’extrême sensibilité des saints les porte aux nues; et tout à coup, ils
prennent peur, car ils n’ont pas cessé, arrivés si haut, de tout sentir
à l’extrême. Si près de Dieu, quand on est si petit: c’est un constant
état de vertige. La tragédie de la sainteté, nous essayons bien d’en
parler; nous ne le faisons jamais comme il faudrait, parce que nous
avons des sensibilités médiocres. Eux le vivent, ce beau drame; ils le
vivent dans l’exaltation; et ce sont les seuls sages. Nous savons
qu’arrivés au faîte des honneurs ou de la puissance des grands de ce
monde sont devenus humbles: voilà la sagesse courante. Celle des saints
est pareille, mais incomparablement plus haute et plus forte. Quand on
s’est mis au plan divin, il est juste, il est raisonnable de prendre les
humains en pitié et de tenir sa propre guenille pour misérable.
Ce jour-là, contraint à plus de sévérité à cause du rang du coupable,
Vincent avait à peu près caché son émoi. Mais il s’est trahi dans
d’autres occasions. Par exemple, en voici une où ce sensible va nous
livrer son secret. Il s’agit d’une histoire bien ridicule. Un frère
coadjuteur, commis à la cuisine, s’est enivré. Il va donc falloir
humilier ce pauvre diable devant toute la communauté. Vincent voit leur
misère, à tous ces hommes sous sa garde, il la voit jusqu’au fond, et il
pense: «Un supérieur qui ne punirait pas, qu’en dirait Dieu?» Alors il
faut frapper. Mais qui est-il pour cette œuvre de justice? Devant
l’Éternel tous les hommes ne sont-ils pas également chétifs? Entre un
frère qui titube et un supérieur qui fait aussi quelquefois des faux
pas, quelle si grande différence? Alors il s’adresse ainsi au coupable:
«O mon frère, le dirai-je? O Sauveur, le dirai-je? le pourrai-je bien
dire sans rougir? Ah! mon frère, j’en suis coupable ainsi que vous, pour
ne vous avoir pas donné de bonnes instructions. Le pourrai-je bien dire?
Il faut que j’en avale la confusion aussi bien que vous, parce que j’en
suis coupable. Mon frère, avant-hier, vous bûtes avec excès, jusqu’à le
faire paraître en venant du dehors. O Sauveur, prendre trop de vin
jusqu’à le faire paraître! faire les actions d’un homme ivre! O
misérable! C’est moi, pécheur, qui suis la cause de ce désordre; et cela
ne serait pas arrivé sans mes péchés. O mon frère, soyons-en bien confus
tous les deux! Après cela, vous vous couchâtes dans la cuisine devant
vos frères; quel exemple aux nouveaux! Que diront-ils de moi d’avoir de
telles personnes dans la Mission?» Voyez comme il l’aide à porter son
péché, comme il sait à la fois châtier le coupable et passer le bras
sous son bras. C’est qu’il est un homme comme l’autre, un homme tout
menu sous le Dieu splendide qu’adore son cœur. Oui, son cœur est brûlant
à cette minute. Toute la fin du petit sermon au frère ami de la
bouteille est un modèle de discours exalté. Il y a des pages très hautes
dans l’œuvre oratoire de Vincent. Celle-là, dont le sujet est une
bagatelle, montre mieux qu’aucune l’art parfait de ce prêtre, qui, avec
les mots les plus simples et dans l’ordre convenable, versait sur son
auditoire le trop-plein d’une âme de feu. «O messieurs, s’écrie-t-il,
priez pour nous; ô mes frères, ayez compassion de notre frère et priez
pour nous supporter. Il est notre frère; pour l’amour de Dieu, ayons
pitié de sa misère. O! mon pauvre frère, vous vous en êtes, Dieu merci,
souvent humilié. Ah! que ferons-nous maintenant, mon frère? Vous avez
des défauts, vous avez des passions, et vous vous y laissez aller après
toutes les humiliations, prières, recommandations, résolutions que vous
en avez faites! Que ferons-nous maintenant? Qu’est devenu cet esprit
d’humilité? Que sont devenues toutes ces recommandations? Que sont-elles
devenues? Où sont maintenant toutes ces protestations? Où sont-elles,
mon frère? Où sont ces résolutions que vous avez faites de bien servir
Dieu? Qu’est devenu tout cela? O mon pauvre frère? Et que deviendra
cette humiliation que vous faites maintenant? Que deviendra cette
confusion que nous buvons?»
Car il la buvait, ce père, la confusion du malheureux homme agenouillé
devant lui. Il vida ce jour-là la coupe jusqu’au fond; puis, prenant en
pitié ses auditeurs, il leur donna congé sur cette parole apaisante:
«Nous prierons Dieu pour vous, mon frère; et nous espérons qu’il vous
donnera, si vous le voulez, la grâce de mieux faire à l’avenir.»
Voilà comment, si apte qu’il fût à donner à ceux qui l’écoutaient des
arguments bien déduits, il l’était plus encore à les magnétiser; et non
seulement son tempérament le portait à faire ainsi; mais il professait
que c’était mieux. Il estimait que c’est au cœur qu’on doit viser
d’abord. «Quand l’âme, dans l’oraison, prend feu aussitôt, disait-il,
qu’a-t-elle besoin de raisons?» Et une autre fois: «Mes frères, je
remarque que, dans toutes les oraisons que vous faites tous, un chacun
s’efforce de rapporter quantité de raisons, et raisons sur raisons;
_mais vous ne vous affectionnez pas assez_.» Il ajoute: «Toutes nos
raisons sont sans fruit, _si nous ne venons aux affections_.»
Il éprouvait un grand respect pour les médecins de son temps, qui
n’avaient pas encore défilé devant Molière. Si, revenant sur la terre,
il consultait ceux d’aujourd’hui, je pense qu’ayant ouï seulement ses
premiers mots et mis son poignet dans leurs mains, ils lui diraient:
«Monsieur, vous êtes un grand affectif.»
Ils en diraient autant, il est vrai, à n’importe quel saint, et par
exemple à tous ceux de son temps, à la mystique Marie des Vallées, au
bon François de Sales, à l’impétueuse Jeanne de Chantal, ou à ceux de sa
lignée spirituelle, Vincent Ferrier le missionnaire, Jean de Dieu le
charitable. Et ils jugeraient de même n’importe quel orateur, n’importe
quel écrivain, du plus grand des siècles, c’est-à-dire du siècle le plus
passionné, celui du fougueux Bossuet et de Racine, l’enfant de volupté.
Encore faut-il distinguer Vincent entre ces autres cœurs de feu. Pour
reconnaître la nature particulière de sa sensibilité, nous allons
continuer de l’ausculter et lire un dernier texte.