On verra, dans la suite de ce livre, le détail de ce qu’ont fait les

Gondi, le mari et la femme, pour Vincent, et, par lui, pour les pauvres

gens de France et pour l’Église. Ils ont eu le beau mérite d’ouvrir à

cet homme une carrière immense. Le cas est assez rare d’un tel accord

entre deux puissances si contraires: des grands, un paysan de génie. Car

il est resté, c’est sa force, un homme du petit peuple, c’est-à-dire un

juge pour les princes de la terre, qui se croient supérieurs parce

qu’ils sont compliqués. Les simples, quand ils sont intelligents,

voient, avec leurs yeux clairs, beaucoup plus juste que leurs maîtres.

Et ils les connaissent, alors que ceux-ci, dédain ou impuissance, ne

savent rien de ceux qui marchent au-dessous d’eux. La lettre de Mme de

Gondi à Vincent, les hommes instruits et pieux qui l’ont commentée dans

des livres ont trouvé qu’elle était édifiante. Vincent y a lu le cri

d’une égoïste, cri douloureux, sincère et maladroit comme une colère

d’enfant. Il a vu qui lui parlait: alors l’idée d’obéir n’est pas entrée

dans son esprit, mais il a eu pitié. Les Gondi ne pouvaient pas supposer

que leur tutelle si généreuse fût accablante. On sourit aux petits et on

les piétine en même temps. Mme de Gondi souriait avec mélancolie et,

sous sa fraise empesée, ne voyait pas ce que faisaient ses pieds.

Vincent, au lieu de se plaindre, se dégagea. Alors, ses maîtres

continuant à l’aimer sans lui faire mal, leur intimité put durer et fut

féconde.

Parmi les entretiens de M. Vincent avec ses missionnaires se trouve le

_Résumé d’une conférence sur l’emploi d’aumônier auprès d’un grand_. Il

y donne des conseils pleins de sens et dans la langue la plus

savoureuse. «Il serait à souhaiter, dit-il d’abord, que cet aumônier fût

un saint ou du moins un homme bien intérieur.» On assure que c’est

souvent d’eux-mêmes que parlent les romanciers dans leurs romans: les

saints aussi dans leurs instructions. Celui-là, ce disant, pensait sans

doute au temps où de se voir debout et gauche devant la reine Marguerite

l’avait jeté dans la sainteté. Et il formule aussitôt sa recette pour

bien servir dans de telles maisons; il l’a d’ailleurs dite plusieurs

fois, dans d’autres entretiens et dans ses lettres, notamment le 29

septembre 1636, où il écrivait à Robert de Serjis: «J’avais pour maxime

de regarder Monsieur le général en Dieu, et Dieu en lui, et de lui obéir

de même et à feu Madame comme à la Vierge, et de ne me présenter si ce

n’était qu’ils m’appelassent ou pour quelque affaire pressant et

d’importance.» Si l’on veut bien y réfléchir, rien de cela n’est très

flatteur pour les maîtres, qu’on transfigure avant de se tourner vers

eux, et à qui l’on prend garde de se livrer. La prudence, il la poussait

fort loin. Après le conseil charmant de «beaucoup honorer les

domestiques et les traiter doucement, cordialement et fort

respectueusement», il ajoute, ce sage: «Et se faut bien garder de

s’enquérir des nouvelles de la maison, ni de l’État»! Dans cette

conférence sur _l’Aumônier chez les grands_, il dit encore qu’il ne faut

point faire la morale à tout propos aux gens de la maison, «mais c’est,

dit-il, de gagner les serviteurs, marmitons, et les prendre en

particulier pour les instruire.» Mais le voici à table. «L’aumônier doit

dîner avec le maître d’hôtel; là, il se met à table après lui; la

coutume a prévalu pour ce désordre. Il doit ici être un grand exemple de

vertu, de retenue, ne pas reprendre beaucoup pour de petites choses et

même faire un peu la sourde oreille; ne pas trop élever quelquefois les

yeux au ciel; et si d’aventure il entendait, par exemple, que Dieu est

injuste, il doit, dans ces rencontres, prendre la parole; mais, hors ce

cas, attendre en particulier à reprendre ces personnes-là, car de le

faire sur-le-champ, d’ordinaire ce sont des gens bien ferrés, le diable

se fourre là-dedans, et on y gagne fort peu.»

Un jour il a vu François de Sales, après avoir dit sa messe et ôté sa

chasuble, se retourner vers Monsieur le général des galères et lui faire

une inclination. «Il me semble, de plus, écrit Vincent, qu’on doit

porter aux grands le corporal à baiser et que l’on leur va donner de

l’eau bénite après la messe.» Il ajoute tranquillement, parlant de ces

divers usages: «Je ne l’ai jamais fait et n’en sais rien; vous vous en

informerez.» Il était humble, discret, mais pas servile; moyennant quoi,

quand c’était son heure de commander, il se faisait obéir. Il a raconté

lui-même que ce pauvre Emmanuel de Gondi eut l’étrange idée de se mettre

un jour, par une dévote assistance à la messe, en état de se battre en

duel, l’instant d’après, ce qui revenait à demander à Dieu la grâce de

bien réussir un péché mortel. «Cet aumônier, nous dit Vincent parlant de

lui-même, après avoir célébré la messe et lorsque tout le monde se fut

retiré, s’alla jeter aux pieds de son maître, qui était à genoux, et là,

lui dit: «Monsieur, permettez qu’en toute humilité je vous dise un mot:

je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel; je vous dis,

de la part de mon Dieu, que je viens de vous montrer et que vous venez

d’adorer, que, si vous ne quittez pas ce mauvais dessein, il exercera sa

justice sur vous et sur toute votre postérité.»

Le général des galères ne résista pas à cet ordre pathétique: le duel

n’eut pas lieu. Et cette histoire, racontée par Abelly ou par un autre,

on hésiterait à la croire. C’est Vincent lui-même qui nous rapporte avec

simplicité ce qu’il a fait ce jour-là. Il n’y a donc qu’à ôter son

chapeau et à baisser la tête. J’ai dit au commencement de ce livre que

nous ne parlerions pas du bon, mais du grand M. Vincent. Son cœur était

de feu et sous les mots qu’il disait couvait une passion ardente; mais

cela, ce n’est pas de la bonté, c’est beaucoup plus. Il se savait un

pauvre misérable sur la terre et tous les hommes pareils à lui. La

détresse de la créature, il la connaissait par droit de naissance. Il

voyait chacun des hommes tout menu dans la main de Dieu, et tremblait

pour le destin de cette chose à la fois petite et grande, et si fragile.

Ce n’était pas le bon homme qu’on a dit, aimant le prochain par

inclination, mais un être consumé de compassion pour les hommes, parce

qu’il les voyait dans leur nudité. Son amitié pour eux n’était pas un

sentiment, c’était une vue intense de leur bassesse: et pour redresser

leurs pas stupides ou téméraires, il faisait des gestes et disait des

mots qu’on n’a pas égalés.

Alors, du marmiton à Monsieur le général, tous obéissaient. Et la

générale, dont il nous dit, dans sa langue toujours emplie de politesse,

qu’elle était «sujette à une grande promptitude», ce qui, pour nous,

signifie qu’elle devait être insupportable, la générale cédait aussi à

cet homme irrésistible. «Il me souvient, disait-il un jour à ses Filles

de la Charité, que Madame la générale, son confesseur s’en allant une

fois en voyage à cinquante lieues d’où elle était: «Eh! monsieur, lui

dit-elle, vous vous en allez! A qui aurai-je recours en mes peines?» Il

lui répondit: «Madame, Dieu y pourvoira. Vous vous pourrez adresser à

Monsieur tel et à un tel, celui-ci pour vos confessions ordinaires, et

celui-là pour votre conseil, si l’autre ne vous suffit: et si l’un et

l’autre ne mettent pas votre esprit en repos, je vous conseille, madame,

de le chercher aux pieds de la croix.» Et Vincent nous assure que, peu

de jours après, la dame lui écrivait: «Monsieur, j’ai expérimenté les

moyens que vous m’avez donnés pour apaiser mon esprit dans ses peines;

mais je n’en ai point trouvé de tels que celui de me jeter aux pieds

d’un crucifix. Ce que les hommes m’ont dit n’était point ce que je

cherchais; je l’ai trouvé là avec toute la consolation que les créatures

ne me pouvaient donner.»

Elle avait donc fait, depuis sa lettre au curé de Châtillon-les-Dombes,

quelque progrès. Elle en fit, la pauvre femme, jusqu’à sa mort, qui

survint le 23 juin 1625. Elle venait, trois mois plus tôt, de présider à

la fondation de la congrégation des prêtres de la Mission: elle pouvait,

ayant ainsi couronné sa vie, s’en aller au royaume de Dieu. Vincent,

bien qu’elle le suppliât en son testament de demeurer auprès de son mari

et de ses fils, reprit alors sa liberté. Il avait appartenu douze ans à

cette maison, qui, lui parti, se disloqua. Emmanuel de Gondi entra à

l’Oratoire. L’aîné des fils, devenu général des galères après son père,

épousa une cousine; et de ce ménage où se fondaient les branches

survivantes de la famille, naquirent deux filles, qui ne firent point

souche. Le deuxième élève de Vincent avait péri à la chasse, à douze

ans, d’une chute de cheval. Le troisième a donné au nom de Retz plus

qu’à celui de Gondi l’éclat que nous savons.

Ainsi naissent et meurent ces grandes familles, qu’on croit anciennes et

solides et qui, comme tout le reste, surgissent et passent. La richesse,

la puissance, les honneurs étaient des biens éphémères autrefois comme

aujourd’hui. Mais alors aussi bien que maintenant, on pouvait, en s’en

allant, laisser une œuvre ou seulement un peu de cendre. Les _Mémoires_

du cardinal de Retz sont l’un des monuments qu’aura légués au monde la

branche française des Gondi. L’autre legs est plus précieux: c’est un

grand saint.

Vincent de Paul eût vécu saintement sans les Gondi. Mais les hommes

l’auraient peut-être ignoré, et le bien qu’il fait depuis trois siècles

à tous les coins du monde eût été perdu. Qui sait d’ailleurs les hautes

carrières qu’a découragées la malchance? Il faut la grâce de Dieu pour

faire un saint; il y faut aussi de grands dons; il y faut encore la

faveur du destin. La postérité retiendra que, pour M. Vincent, la

fortune complice avait pris les deux visages de Philippe-Emmanuel de

Gondi et de Françoise-Marguerite de Silly, son épouse.

CHAPITRE IV

DE L’UTILITÉ D’ÊTRE ÉLOQUENT

Saint Vincent est arrivé à sa carrière charitable en deux étapes. Il

s’est inquiété du bonheur éternel des pauvres gens d’abord, de leur sort

humain ensuite. Sa première vocation, celle de pêcheur d’âmes, il l’a

reçue subitement, un matin qu’il prêchait en la petite église de

Folleville, en Picardie. C’était le 25 janvier 1617, jour de

la conversion de saint Paul. Quelques mois plus tard, à

Châtillon-les-Dombes, il accédait à la deuxième étape; en chaire, comme

à Folleville, il connut tout à coup sa puissance pour secourir, dans

leur détresse matérielle, les malades et les pauvres. Aux sources

humaines de sa sainteté, on trouve, dans les deux cas, son éloquence.

Le sermon de Folleville fut prononcé dans de curieuses circonstances.

Mme de Gondi avait coutume avant son mariage de se confesser pendant les

mois d’été dans cette petite paroisse, située au milieu des terres de

ses parents. Un jour il lui sembla, tandis qu’elle baissait la tête pour

recevoir son pardon, que le curé bredouillait n’importe quoi au lieu de

l’absoudre. Mais il faut laisser la parole à Vincent, qui va nous

raconter cette histoire à sa façon. Donc ce curé, nous dit-il,

«marmottait quelque chose entre ses dents et fit ainsi encore d’autres

fois qu’elle se confessa à lui; ce qui la mit un peu en peine; de sorte

qu’elle pria un jour un religieux qui l’alla voir de lui bailler par

écrit la formule de l’absolution. Et cette bonne dame, retournant à

confesse, pria ledit sieur curé de prononcer sur elle les paroles de

l’absolution contenues en ce papier; ce qu’il fit. Et elle continua de

le faire ainsi les autres fois suivantes qu’elle se confessa à lui, lui

donnant son papier, pour ce qu’il ne savait pas les paroles qu’il

fallait prononcer, tant il était ignorant.» Vincent de Paul était fixé

sur la qualité du clergé de son temps, et c’est à le ramener à ses

devoirs qu’il devait plus tard consacrer un des grands efforts de sa

carrière. Tout de même ce curé de Folleville passait la mesure. Le plus

fort est qu’ainsi averti par Mme de Gondi devenue sa pénitente, Vincent

s’aperçut que lui aussi, lui prêtre de Dieu, faisait quelquefois l’aveu

de ses fautes à des ignorants de cette espèce. «Je pris garde, nous

dit-il bien doucement, et fis plus particulière attention à ceux à qui

je me confessais, et trouvai qu’en effet cela était vrai et que

quelques-uns ne savaient pas les paroles de l’absolution.»

Les paysans de Folleville, en tout cas, n’étaient pas absous, et cela

durait, Vincent le savait, depuis des années. Un soir, on l’appela

auprès d’un bonhomme qui se mourait à Cannes, à trois lieues de

Folleville. Ce moribond «était, nous dit le saint, en réputation d’être

le plus homme de bien, ou au moins un des plus hommes de bien de son

village.» L’aumônier de Mme de Gondi lui dit les paroles qu’il fallait

pour le décider à une révision de toutes ses confessions précédentes. Ce

faisant, il entendait réparer la faute du curé, du curé qui ne savait

pas donner l’absolution. Mais il arriva ce qu’on n’attendait pas. A

peine absous par M. Vincent, le vieillard--il avait quatre-vingts

ans--se tourna vers Mme de Gondi qui venait d’entrer et lui dit:

«Madame, j’étais damné sans cette confession; oui, madame, j’étais

damné; j’avais des péchés que je n’avais osé confesser, et jamais je ne

m’en fusse confessé sans cette confession.» Et il avoua devant Mme la

générale un horrible péché de sa vie passée. Il ajouta qu’il avait

toujours omis de s’en accuser, faisant ainsi un sacrilège à chaque

confession nouvelle et un autre sacrilège toutes les fois qu’il

communiait. Après quoi, il mourut. Et Mme de Gondi s’écria, parlant à M.

Vincent: «Ah! monsieur, qu’est-ce que cela? Qu’est-ce que nous venons

d’entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres

gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de

damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal? Ah! Monsieur

Vincent, que d’âmes se perdent! Quel remède à cela?» Et elle le pria de

faire sur-le-champ aux paysans de ce village un sermon pour les exhorter

à la confession générale.

Vincent, le mercredi suivant, fit le sermon. «Dieu, dit-il, donna

bénédiction à mon discours; et toutes ces bonnes gens furent si touchés,

qu’ils venaient tous pour faire leur confession générale. Je continuai

de les instruire et de les disposer aux sacrements, et commençai de les

entendre. Mais la presse fut si grande que, ne pouvant plus y suffire,

avec un autre prêtre qui m’aidait, Madame envoya prier les révérends

pères Jésuites d’Amiens de venir au secours.» Et les Jésuites d’Amiens,

ajoute le saint dans son langage positif, «trouvèrent de quoi

s’occuper».

Dès ce jour, les Missions, l’une des deux grandes œuvres de Vincent,

étaient fondées. Car, nous dit-il, «cela fut cause qu’on continua le

même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant

plusieurs années, laquelle voulut entretenir des prêtres pour continuer

des missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants,

où nous nous retirâmes, M. Portail et moi, et prîmes avec nous un bon

prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions

ainsi tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En

partant, nous donnions la clef à quelqu’un des voisins...»

Cette clef qu’on donne aux voisins quand on s’en va, ces cinquante écus

qu’on baille pour une année de travail à un confrère peu gourmand: voilà

les petites choses qui se retrouvent aux origines de tout ce qu’a fait

de grand M. Vincent. Mais il y a, sous ces apparences si pauvres, un

grand souffle, celui d’une âme exceptionnelle. Cette âme sait les mots

qu’il faut dire pour emporter les hommes légers dans son mouvement,

comme du duvet dans un tourbillon. C’est un discours heureux qui a tout

engagé. Vincent gardera jusqu’à sa mort le souvenir de ce sermon du 25

janvier 1617 et il a multiplié ses remerciements publics à la Providence

pour avoir employé ce jour-là son serviteur à des fins qu’humble prêtre

il était bien incapable et bien indigne d’apercevoir. «Qui m’eût dit

cela alors, j’aurais cru qu’il se serait moqué de moi, et néanmoins

c’était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous

voyez.» Et il ajoute, joignant les mains; «Appellerez-vous humain ce à

quoi nul n’avait jamais pensé?»

On comprendra le parti-pris de l’auteur de ce livre de ne pas faire

intervenir la grâce de Dieu à tous les bons endroits de son récit. Une

fois pour toutes, il est entendu que Vincent reçut, pour accéder à la

sainteté et s’y maintenir, un secours surnaturel. Nous parlerons à

loisir des vertus de ce grand saint et de ce que nous pouvons connaître

de sa vie intérieure. Mais l’action divine en son âme est un secret dont

ni Dieu ni lui ne nous ont fait part. Ce qu’on ignore, il vaut mieux

n’en pas discourir à sa fantaisie, mais on peut s’inquiéter des voies

humaines par où Dieu a réalisé ses grands desseins. L’éloquence de

Vincent a été l’une de ces voies, au moins ce jour-là.

Et elle le fut une autre fois, dans une circonstance encore plus

émouvante. Nous allons raconter cette deuxième histoire, avant

d’examiner d’où venait la puissance oratoire de ce paysan, dont nous

avons déjà dit, on s’en souvient, qu’au temps de sa jeunesse il était un

charmeur.

Deux mois après le sermon de Folleville, Vincent quittait secrètement

les Gondi et courait à Châtillon-les-Dombes. Avant même les raisons que

nous avons déjà données de cette fuite, il faut évidemment placer

l’impatience du nouvel apôtre de secouer tout le reste pour se rendre

sans délai à l’appel de Dieu. Mme de Gondi l’a guidé, poussé, dans la

grande voie où il est maintenant engagé; mais de tels patronages sont à

la fois salutaires et pesants; ils aident et retiennent; ils suscitent

et ils entravent. Bref, Vincent s’était sauvé.

Il aurait pu s’en retourner vers ses ouailles de Clichy, sur qui étaient

tombées, voilà cinq ans, ses premières paroles ardentes, et qu’il avait

attirées en foule à son confessionnal, quoiqu’il fût alors un curé sans

expérience. Il aimait ce troupeau; il en était toujours le pasteur. On a

la preuve qu’il lui rendait quelquefois visite, par exemple pour des

baptêmes. Son retour y eût été salué dans l’allégresse. Mais parce qu’il

savait bien que la calèche de Mme de Gondi l’aurait été chercher là dès

le lendemain, il s’en fut à l’autre bout de la France. Il voulait qu’on

le laissât tranquille.

Châtillon-les-Dombes, alors une petite ville de 2.000 habitants, se

trouvait sans curé, et le poste n’était point recherché. Les comtes de

Saint-Jean, de qui dépendait cette cure, avaient prié le supérieur de

l’Oratoire de Lyon, le Père Bence, de leur indiquer un «bon

ecclésiastique», dont ladite paroisse avait un extrême besoin; car

depuis près de quarante ans les curés bénéficiers ne s’y étaient

présentés que pour en percevoir le revenu; les notables avaient tous

passé à la religion «prétendue réformée»; et l’on ne comptait dans la

ville aucun religieux, aucune religieuse, mais six prêtres en tout,

libertins, ivrognes et de mauvaises mœurs. Bref, piteuse affaire, nous

explique Messire Charles Demia, prêtre de la Mission, écrivant peu après

la mort de M. Vincent, «à cause que cette cure était de grand travail et

n’avait de revenu en ce temps-là que cinq cents livres.» Le Père Bence

se tourna vers son supérieur à Paris, le Père de Bérulle, qui n’hésita

pas à suggérer à Vincent de Paul que cette cure-là lui paraissait au

contraire excellente.

A son arrivée, détail curieux, Vincent descendit chez un huguenot, le

sieur Beynier. Un religieux de Lyon avait remis en effet à notre

voyageur une lettre d’introduction auprès de ce notable, le priant de

servir le nouveau venu en tout ce qu’il pourrait. Celui-ci, tant pour

complaire à son bon ami lyonnais que parce que la maison curiale était

en ruines, retint Vincent chez lui et le logea. Notez que ce Beynier

vivait, nous dit-on, «dans tout le libertinage que la multitude des

biens dont il était pourvu abondamment» et sa jeunesse et ses

fréquentations «lui inspiraient.» Ce débauché accepta qu’une partie de

sa turbulente demeure devînt un lieu de silence et de prières. Vincent

s’adjoignit sur-le-champ un prêtre, messire Louis Girard, renommé dans

la province pour sa piété; et tous deux, logés au deuxième étage de la

maison, se levant à cinq heures, faisant d’ailleurs chacun sa chambre,

vaquaient à leur dur ministère, sous le regard bienveillant dudit

Beynier et de ses familiers, tous riches, influents et, comme lui,

passés à la religion réformée. Ces gens-là n’étaient donc point les

sectaires qu’on nous dit dans les manuels. Ils sortaient des guerres de

religion; mais sans doute étaient-ils las de s’être tant battus. Et

puis, si certaines de leurs façons étaient plus grossières que les

nôtres, leur âme était plus près de la tradition chevaleresque. Une

civilisation est plus radieuse à ses débuts que quand elle a un peu

vieilli. On nous parle toujours du progrès, comme si la loi de beaucoup

de choses n’était pas de décliner. La civilisation est une fleur, qui se

fane comme les autres. Il faut que nous tâchions aujourd’hui de cultiver

aussi des fleurs, heureux si nous pouvons en tenir dans nos mains

d’aussi belles que ces bourgeois du pays de Bresse, qui aimaient leur

prochain avec tant de gentillesse, que tout tombait, la haine, les

préjugés, les passions, même le souci de la paix chez soi, devant un

étranger qu’on accueillait dans sa maison. Sans doute un notable

avait-il aussi dans ce temps-là le sentiment de ses devoirs envers la

multitude. Ce Beynier et ses amis se tenaient pour les gardiens naturels

du troupeau sans pasteur. A l’arrivée de Vincent, il leur parut de

politesse élémentaire de présenter au nouveau berger ses brebis. Il

advint ce que déjà vous avez deviné. Tous ces gens aimables furent

bientôt pris au charme du grand homme tombé chez eux. Vincent fit, dans

la petite ville, du ministère à sa façon, qui était méthodique et

foudroyante. Il visita les maisons une à une, prêcha, administra les

sacrements, fut un si éloquent missionnaire et recommanda si bien, comme

à Folleville, la confession générale, que tout le monde, après quelques

semaines, y avait passé, le huguenot Beynier comme les autres et tous

ses amis à sa suite.

Un dimanche d’été, probablement le 20 août, tandis que le nouveau curé

s’habillait pour la messe, une paroissienne, la femme du seigneur de la

Chassaigne, vint lui dire à la sacristie qu’en une maison écartée des

autres, une ferme sise à un quart de lieue de là, toute une famille

était malade, père, mère, enfants, et personne alentour pour assister

ces gens en détresse et très pauvres. Trente ans plus tard, parlant aux

Filles de la Charité de cet incident tout menu et si gros cependant

qu’après trois siècles nous continuons d’en tirer des richesses, Vincent

avouait que la situation de ces malheureux lui avait «touché

sensiblement le cœur». Et il ajoutait: «Je ne manquai pas de les

recommander au prône avec affection, et Dieu, touchant le cœur de ceux

qui m’écoutaient, fit qu’ils se trouvèrent tous émus de compassion pour

ces pauvres affligés.»

Si émus que voici ce qui arriva, et c’est encore Vincent qui nous le

dira lui-même: «Après les vêpres, je pris un honnête homme, bourgeois de

la ville, et nous mîmes de compagnie en chemin d’y aller. Nous

rencontrâmes sur le chemin des femmes qui nous devançaient, et, un peu

plus avant, d’autres qui revenaient. Et comme c’était en été et durant

les grandes chaleurs, ces bonnes dames s’asseyaient le long des chemins

pour se reposer et rafraîchir, Enfin, mes filles, il y en avait tant,

que vous eussiez dit des processions.»

Les paroles prononcées au prône avaient poussé toute la paroisse vers la

maison des malades. Ses ouailles compatissantes, Vincent les voyait

maintenant défaillir en grappes sous le soleil. S’il a gardé cette

vision, c’est que lui-même a senti brûler son sang aux feux de ce ciel

d’été, tandis que les vapeurs embaumées de la terre montaient en lui. Et

le matin, s’il est allé sans effort aux sommets de l’éloquence, c’est

que son cœur aussi avait chaud et sentait bon.

Vincent, sur cette route, est émerveillé, mais pas content. Ils ont bien

fait d’avoir eu pitié, les gens de Châtillon, mais voilà une charité mal

ordonnée. Toute la ville a couru aujourd’hui au secours d’une pauvre

famille, qui demain va se retrouver dans l’abandon. Retenez bien ce qu’a

senti, pensé, décidé, à cette minute, l’homme que nous cherchons à

connaître. Sa sensibilité a mis en émoi tout un peuple, mais il endigue

aussitôt ce qu’il a déchaîné. L’enfant des hommes a jeté un cri; et puis

il écoute sagement l’écho de sa voix et, maître de soi et des autres, il

va donner un ordre. Il réunira au plus tôt les bonnes dames, et

commandera qu’au lieu de combler en un jour la famille malade de

provisions qui se gâteront, «elles se cotisent désormais pour faire le

pot chacune sa journée.» Une à la fois, mais tous les jours: voilà la

consigne. Il la formule avec force: on s’incline. Bientôt il l’inscrit

dans un règlement; et c’est ainsi qu’une œuvre est née. Elle a jailli de

son cœur, mais c’est sa tête qui l’a charpentée solidement.

Nous allons suivre Vincent dans sa grande carrière. Nous verrons quelle

œuvre apostolique est sortie du sermon de Folleville et quelle

prodigieuse œuvre charitable du sermon de Châtillon. Mais de quoi donc

était faite l’éloquence de ce prêtre? Il n’est pas vain de s’en

inquiéter, car on peut discuter s’il est devenu un grand saint à cause

de l’ascendant de sa voix sur les hommes, ou si sa puissance oratoire

venait de sa sainteté commençante: il est certain que, dans l’ordre du

temps, sa parole a été, pour les autres et pour lui, le premier signe de

sa grandeur.

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 4 / 19 段