restait citadin. Clichy, alors un grand village, avec des champs, de
l’air frais, de vrais paysans, s’étendait jusqu’aux confins du quartier
de la Madeleine. La gare Saint-Lazare, l’église Saint-Augustin ont été
édifiées sur des terrains qui, au temps de notre héros, appartenaient à
sa paroisse. De sa fenêtre de la rue de Seine, il apercevait peut-être,
par-delà les Tuileries, les jardins et les maisons de ses ouailles. Il
est probable qu’il résida tout de même, au moins pendant un an, auprès
de la petite église assez lointaine de Saint-Sauveur et Saint-Médard,
dont il devenait le pasteur; mais ce n’est pas sûr.
Ce qui, par contre, est certain, c’est que, même pendant cette année-là,
il se réserva son logement du faubourg Saint-Germain et qu’ensuite,
jusqu’en 1625, il suivit les Gondi, tantôt à la campagne, fort loin de
Paris, tantôt en leur demeure de la rue des Petits-Champs, puis rue
Tiquetonne, qu’on appelait alors rue Pavée. Il était toujours curé de
Clichy. C’est seulement après quatorze ans qu’il devait résigner sa cure
aux mains de son vicaire, Jean Souillard, lequel s’engageait à lui
verser cent livres tournois l’an jusqu’en 1630. Les mœurs du temps
permettaient qu’on fût curé sans beaucoup paraître à sa paroisse; et
nous verrons que Vincent fit un assez bel emploi de ses treize années de
ministère honoraire pour qu’on n’ait rien à lui reprocher de ce chef.
Mais comme il faut se méfier des histoires qu’on raconte! En 1613,
c’est-à-dire un an après son installation à Clichy, Vincent, sur un mot
de son directeur Bérulle lui enjoignant de quitter cette cure, mit, au
dire de ses pieux hagiographes, son petit mobilier sur une charrette,
l’accompagna à pied et se dirigea vers Paris. «Je m’éloignai tristement
de ma petite église de Clichy, écrivait-il à un de ses amis; mes yeux
étaient baignés de larmes, et je bénis ces hommes et ces femmes qui
venaient vers moi et que j’avais tant aimés. Mes pauvres y étaient
aussi, et ceux-là me fendaient le cœur. J’arrivai à Paris avec mon petit
mobilier, et je me rendis chez M. de Bérulle.» Rien de plus pittoresque
que cette scène, rien de plus émouvant que cette lettre. Malheureusement
le tableau est un faux, et la lettre aussi.
Voici ce qu’on sait exactement du passage du saint à Clichy.
Nommé le 13 octobre 1611, il ne prit possession de sa cure que sept mois
plus tard. Le procès-verbal de son installation est ainsi rédigé: «Le 2
mai 1612 après-midi, il comparut à la porte de l’église de Clichy, et,
montrant l’acte de résignation approuvé à Rome, il en demanda la libre
entrée à Thomas Gallot, procureur de Bourgoing. Introduit dans l’église,
il prit de l’eau bénite, fit l’aspersion, s’agenouilla devant le
crucifix et au pied du grand autel, baisa l’autel, le missel posé dessus
et le tabernacle où était renfermé le corps de Jésus-Christ, puis les
fonts baptismaux, s’assit au chœur sur le siège affecté au curé, sonna
les cloches, en un mot, observa toutes les cérémonies usitées en
pareille circonstance. Conduit ensuite au presbytère, il y entra et en
sortit librement. Alors, suivant l’édit du roi, le procureur, à haute et
intelligible voix, publia et notifia cette prise de possession, et
personne ne réclamant, il en remit acte à Vincent de Paul sur sa
demande.»
Les habitants de Clichy ne passent pas aujourd’hui, sauf exception, pour
des chrétiens accomplis. Ils apprendront tout de même avec plaisir que
les villageois dont ils sont les fils furent pour Vincent de Paul des
paroissiens exemplaires et charmants. Le saint, au cours d’une
conférence qu’il fit aux Filles de la Charité sur l’obéissance, le 27
juillet 1653, venant à parler du temps où il paissait les brebis de
Clichy-la-Garenne, leur tint ce langage: «J’ai été curé des champs
(pauvre curé!) J’avais un si bon peuple et si obéissant à faire ce que
je lui demandais que, lorsque je leur dis qu’il fallait venir à confesse
les premiers dimanches du mois, ils n’y manquaient pas. Ils y venaient
et se confessaient, et je voyais de jour en jour le profit que faisaient
ces âmes. Cela me donnait tant de consolation, et j’en étais si content,
que je me disais à moi-même: «Mon Dieu, que tu es heureux d’avoir un si
bon peuple!» Et, un jour, Monseigneur le cardinal de Retz me dit: «Eh
bien! monsieur, comment êtes-vous?» Je lui dis: «Monseigneur, je suis si
content que je ne le vous puis dire.--Pourquoi?--C’est que j’ai un si
bon peuple, si obéissant à tout ce que je lui dis, que je pense en
moi-même que ni le Saint-Père, ni vous, monseigneur, n’êtes si heureux
que moi.» Oui, mes sœurs, cela donne une consolation admirable quand
l’on voit un troupeau marcher dans l’obéissance.»
Le berger de ce troupeau savait commander. Il fit, dans son grand
village, du ministère ardent et il le fit dans l’allégresse. Nous le
verrons mieux à l’œuvre un peu plus tard et nous étudierons alors sa
méthode. Il eut d’ailleurs du mérite à se montrer dès ce moment prêtre
actif et écouté, car il manquait d’habitude; et, par exemple, il n’avait
pas pris le temps, dans sa carrière mouvementée, d’apprendre à chanter.
Il s’en désolait encore, un an avant sa mort, dans une conférence du 26
septembre 1659 aux pères de la Mission. Écoutez-le: «Je dirai, à ma
confusion, que, quand je me voyais à ma cure, je ne savais comme il m’y
fallait prendre; j’entendais ces paysans qui entonnaient les psaumes,
avec admiration, ne manquant pas d’une seule note. Pour lors je me
disais: «Toi qui es leur père spirituel, tu ignores cela»; et je
m’affligeais.» Il chantait mal, mais déjà il bâtissait bien. Il avait
trouvé une église en ruines, avec un mobilier et des ornements
pitoyables. Il construisit une église neuve et la dota de tous les
meubles et effets nécessaires. Les historiens disent que tout cela fut
fait en un an, mais il ne faut pas les croire. Les derniers vitraux
furent posés et les derniers comptes réglés en 1625, c’est-à-dire treize
ans après son arrivée à Clichy. Avec quel argent fit-il face à de telles
dépenses? Pas avec le sien, ni avec celui de ses pauvres ouailles. Il
avait certainement à Paris dès ce moment des protecteurs, de riches
personnages qu’il avait réussi à séduire. Dans ce temps même, quoique
pourvu d’un bénéfice et d’une cure importante, il s’était
personnellement endetté, nous l’avons vu, de trois cents livres. Pauvre,
avec de l’argent plein les mains: il commençait sa grande carrière.
La petite église existe encore, communiquant par le fond du chœur
avec une autre, beaucoup plus grande, qui a été construite
perpendiculairement à elle il y a peu d’années. Du dehors elle est
vieillotte et touchante. Son toit de tuiles brunes la couvre à mi-corps
comme une petite chapelle frileuse et confortable. Aucune architecture,
mais des murs bien droits en pierre dure avec les ouvertures qu’il faut
pour qu’on voie clair au-dedans. Sur le porche une tour carrée, avec un
toit pointu et un coq. On montre à l’intérieur la chaire où aurait
prêché le saint, les fonts où il a certainement baptisé, la croix qu’il
a peut-être tenue dans ses mains quand il allait visiter les malades. On
voudrait s’émouvoir devant la petite caisse de vieux bois d’où il
harangua ses ouailles pour la première fois. Car si, en 1612, le peuple
de Clichy fut si empressé à son confessionnal, c’est sans doute qu’il
sut l’y appeler avec les mots qu’il fallait. Ce n’est malheureusement
pas dans cette chaire que ces mots furent dits. Car celle-ci, comme tout
le mobilier de la nouvelle église, n’y entra évidemment que la bâtisse
finie, ou au moins couverte. Il a probablement mis, il y a trois cents
ans, dans son église la chaire qu’on nous fait voir, mais il est bien
incertain que lui-même se soit jamais mis dans cette chaire-là.
Un jour de 1613, M. de Bérulle lui fit connaître qu’il avait trouvé pour
lui une bonne place à Paris. En vérité, la place était fameuse: il
s’agissait d’entrer chez les Gondi. Pour faire comprendre à des gens
d’aujourd’hui comment un homme de cette trempe put laisser son troupeau
pour se joindre à la domesticité d’un seigneur, même puissant, surtout
puissant, il faut beaucoup d’explications. La première est sans doute
que, la chose paraissait bonne à M. de Bérulle, Vincent, qui s’exerçait
à l’obéissance, céda pour céder. Je ne crois d’ailleurs pas que son
directeur eût facilement fait faire une sottise à cet homme intelligent.
L’aventure était belle et méritait que Vincent abandonnât tout le reste
pour le destin qu’on lui offrait. Il vit cela tout de suite, et partit.
Dès ce moment, il est difficile de déterminer les lieux exacts où il
résida. Il garda son logement de la rue de Seine. Il n’abandonna pas
absolument son troupeau de Clichy, et veilla notamment à l’édification
de l’église nouvelle; et le principal de son temps, il le donna aux
Gondi.
On voit au Louvre, au bas de la grande toile de Rubens qui commémore le
mariage de Marie de Médicis, un amour de petit chien, un chien de
manchon, disons un chien de reine. C’est une sorte d’épagneul tout menu,
avec des oreilles pendantes et soyeuses, une queue souple, richement
fournie; le poil est blanc et feu, en larges taches; les pattes sont
courtes; le corps flexible; il faudrait aujourd’hui, parce que c’est la
mode, écraser un peu le museau, qui est pointu et trop long. On
apprendra peut-être avec surprise que c’est à deux ou trois roquets de
cette sorte, qui surent attirer sur eux l’attention d’une belle
Florentine, que Vincent de Paul a dû de faire une certaine carrière et
pas une autre. Il y avait à Lyon, un jour que l’omnipotente Catherine de
Médicis s’y trouvait de passage, un singulier ménage. Le mari, d’origine
italienne, s’appelait Antoine de Gondi. Sa femme, une lyonnaise
intrigante, peu satisfaite sans doute des affaires du bonhomme, banquier
de son état, mais banquier véreux, avait imaginé de se donner un revenu
supplémentaire en élevant des chiens. La future reine--François Ier
vivait encore--eut envie des bêtes que sut lui présenter l’habile
aventurière. Elle en acheta plusieurs, et fit mieux: elle emmena aussi,
pour soigner la marchandise, la marchande et son mari. Le ménage avait
un fils, Albert, plus honnête que le père, ce qui n’est pas lui faire un
grand compliment, mais bien plus débrouillard encore que la mère, et
cela, c’est dire qu’il était un gaillard.
Après avoir soigné les chiens, la dame fut priée d’élever les enfants de
la reine. Comment le jeune Albert fit sa fortune à la cour de Catherine,
puis sous les trois rois ses fils, on aurait plaisir à le raconter[2],
mais c’est Vincent qui nous intéresse et il faut abréger. Retenons que
peu d’années plus tard, l’habile garçon jouissait d’une fortune
considérable. Il avait épousé une femme riche, Catherine de Clermont,
qui lui avait apporté le comté et la baronnie de Retz, aux bouches de la
Loire. On le fit maréchal et c’est sous le nom de maréchal de Retz qu’il
est connu. Premier gentilhomme de la Chambre sous Henri II, il
remplissait l’office de connétable au sacre de Henri III, et ce prince
le fit général des galères, chevalier du Saint-Esprit et tout le reste,
avec les plus fastueux avantages matériels. Il avait des frères, dont
l’un fut d’église, et devint évêque de Paris et cardinal. Celui-là
occupait le siège quand Vincent entra dans la famille.
[2] Cf., pour plus amples détails, _Le Cardinal de Retz_, par L.
Batiffol. Paris, Hachette, 1927.
Des quatre fils de cet Albert, fils lui-même de la dame aux chiens, les
deux aînés prirent la soutane comme leur oncle et lui succédèrent l’un
après l’autre sur le siège de Paris, qui restait ainsi dans la famille.
Le premier fut évêque et cardinal; le second, qui ne reçut point la
pourpre, eut la petite compensation de voir le siège promu au rang
d’archevêché. Un frère de ces deux prélats, s’appelait Philippe-Emmanuel
et c’est lui qui prenait Vincent à son service en 1613. Le seigneur qui
arrachait à ses ouailles le curé de Clichy n’avait pas hérité du génie,
mais de la fortune de son père et de ses titres, notamment de celui de
général des galères; et Vincent entrait, voilà l’important, chez le
neveu du cardinal et, par surcroît, chez le frère du coadjuteur; et, ce
coadjuteur mort, il y avait l’autre frère qui devait--mais on ne le
savait pas encore--régner aussi, régner trente-trois ans, sur l’Église
de Paris; et la jeune Madame de Gondi, à peine Vincent avait-il posé le
pied dans la maison, mettait au monde un enfant méchant, qui, plus
tard--mais c’est cela surtout qu’on n’aurait jamais deviné--serait le
successeur endiablé de ses deux oncles, le pervers, l’étourdissant, le
légendaire Paul de Gondi, ce cerveau brûlé de cardinal de Retz.
Convenons que pour un petit abbé sans nom, sans fortune, natif de Pouy
en Gascogne, la place était belle. Si l’on tient compte des mœurs du
temps, il faut croire que Bérulle, chargé par l’opulente famille de
trouver un précepteur convenable, choisit Vincent, non pour plaire à
celui-ci, mais pour être agréable aux Gondi. Le curé de Clichy
convenait, parce qu’il avait déjà frayé avec les puissants de ce monde.
Nous l’avons vu pendant deux ans dans la familiarité de Marguerite,
fille de Catherine de Médicis; cette Margot, la grand’mère d’Emmanuel de
Gondi l’avait élevée, très mal élevée. Il y avait d’ailleurs tant
d’intimité entre ces Gondi et les Valois, que la reine, quand les fossés
du Louvre, qui empestaient, la dégoûtaient trop, s’en allait habiter
dans la belle maison que possédaient ses amis au lieu où est aujourd’hui
le théâtre de l’Odéon. D’autre part, Vincent, familier des grands, avait
donné jusqu’ici à l’enseignement le plus clair de son temps: à Dax, à
Toulouse, probablement à Paris aussi, car il avait bien fallu, avant
d’entrer chez Marguerite, qu’il gagnât sa vie. Bérulle le savait, par
surcroît, excellent prêtre. Il ne s’inquiéta sans doute ni de l’avis, ni
de l’avenir de celui qu’il choisissait. C’était l’homme convenable: il
fallait qu’il obéît.
L’homme convenable fut obéissant, mais à bon escient. Il apprit
d’ailleurs sans plaisir ce qu’attendaient de lui les gens au service de
qui on l’appelait. Il s’agissait d’instruire l’aîné des enfants, le
petit Pierre, qui avait onze ans. Le cadet, né en 1610, était encore aux
mains des femmes; le dernier, sa mère l’attendait dans quelques jours.
C’est à Montmirail que Vincent alla rejoindre les parents de son élève,
à Montmirail en Champagne, sur la ligne, où deux fois, au seuil du XIXe
siècle, et au seuil du XXe, s’est arrêtée la vague des envahisseurs. Les
Gondi possédaient là une belle demeure, qui appartient aujourd’hui au
duc de la Rochefoucauld-Doudeauville. Le maître de céans passait pour un
digne homme, mais, nous l’avons dit, sans grande malice. Le personnage
intéressant, c’était la femme. Elle devait s’entendre tout de suite avec
le précepteur de son enfant, car elle était pieuse, charitable, pleine
de scrupules; et de telles âmes, qui cherchent avidement des guides,
n’ont pas souvent l’aubaine de trouver un saint, et de cette rude
qualité, dans leur maison.
Vincent remplit sans doute avec application son office de précepteur,
quoique nous n’en sachions rien. Son élève ne lui a pas fait
spécialement honneur; il paraît qu’il était turbulent; dans la vie, ce
fut un brave garçon et un garçon brave, mais sans éclat. Quand
l’inévitable arriva et que Mme de Gondi devint la pénitente de Vincent,
elle et lui s’entendirent pour travailler à secourir, dans leurs âmes et
dans leurs corps, les pauvres gens qui peuplaient les immenses domaines
des Gondi. Elle offrait son argent et sa bonne volonté; et ce pauvre
prêtre, on peut dire qu’elle le combla. Elle et son mari ont été pour
Vincent des mécènes, et sous sa main. Ce qui ne gâtait rien, ils se
faisaient ses disciples, entrant comme ils pouvaient dans ses vues,
impatients de bien faire à son école. Mais c’étaient un homme et une
femme de leur monde et de leur temps. Si bon qu’il fût, il finit par ne
plus pouvoir les supporter. Elle, trop attachée à son directeur,
l’importunait. Lui, à la veille de l’assassinat du maréchal d’Ancre et
de l’exil à Blois de Marie de Médicis, se trouvait mêlé dangereusement à
la politique. Les grandes familles de sang français en avaient assez des
Florentins, quels qu’ils fussent, et les Gondi sans doute n’étaient pas
menacés, mais leur maison, où s’agitaient des partisans, se faisait
bruyante. Avec cela les enfants--car le petit Henri avait sept ans
maintenant et Vincent apprenait aussi le latin et le grec à
celui-là,--les enfants devenaient insupportables. Un soir de 1617, le
précepteur planta là tout son monde et disparut.
Cette fuite extraordinaire fut un coup de génie, un acte dont Vincent
avait certainement mesuré la grandeur, car il y jouait sa carrière. Il
faut convenir qu’il la joua bien. Si humble qu’il fût ou qu’il
s’efforçât d’être, il n’ignorait pas qu’en échappant aux Gondi, il
devenait leur maître. Et Dieu permit que fussent satisfaites à la fois,
dans cette aventure, toutes ses ambitions, y compris la plus haute. Il
rêvait de se donner totalement aux pauvres gens, ce qu’il fit dès lors
et pour toujours, et c’était l’essentiel; mais il ne lui déplairait pas
de disposer comme devant, pour le succès de son apostolat, de l’appui de
ces Gondi. Nous allons voir que son escapade eut cet effet, le jour où
il se retrouva dans leur maison, qu’ils n’usèrent plus de lui ou guère,
mais qu’il usa d’eux à son appétit, qui était grand.
Je ne vais pas raconter à cette place ce qu’il fit dans la paroisse très
lointaine dont il devint tout à coup le curé. Car, sur une invitation de
Bérulle, qui avait joué son rôle dans cette affaire, mais cette fois au
profit de Vincent et contre ses maîtres, il avait couru d’une traite de
Paris au fond de la Bresse, à Châtillon-sur-Chalaronne, qu’on appelait
alors Châtillon-les-Dombes. Là il fit des sortes de prodiges et nous l’y
considérerons au prochain chapitre, dans le premier épanouissement de
son immense charité, dans sa sainteté commençante.
Ici nous parlons des Gondi. Leur désespoir fut pitoyable. Les pauvres
gens l’exprimèrent en des lettres dont plusieurs sont venues jusqu’à
nous. La plus curieuse est de la pénitente abandonnée; on en a une aussi
de son mari. Elle avait pressenti, la pauvre femme, son grand malheur,
car elle commence ainsi, s’adressant à l’infidèle: «Je n’avais pas tort
de craindre de perdre votre assistance, comme je vous ai témoigné tant
de fois, puisqu’en effet je l’ai perdue.» C’était une créature inquiète;
pour Vincent, qui n’était pas patient, elle devait être exaspérante.
Lisez la suite: «L’angoisse où j’en suis m’est insupportable sans une
grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n’était
que pour un temps, je n’aurais pas tant de peine, mais quand je regarde
toutes les occasions où j’aurais besoin d’être assistée, par direction
et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se
renouvellent. Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps
porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir
assistance d’ailleurs, parce que vous savez bien que je n’ai pas la
liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.» C’est
celui-là qu’il lui faut, pas un autre. Cette enfant gâtée n’entend point
s’adresser à n’importe qui; elle trouve intolérable que l’élu se soit
dérobé à son caprice; elle le menace: «Si après cela vous refusez, je
vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m’arrivera et de tout le bien
que je manquerai à faire, faute d’être aidée.» Et puis, sachant quel
homme il est, elle n’ose l’offenser davantage, et la voilà qui se fait
toute petite et d’ailleurs très habile, car elle s’est mise, par son
mariage, à l’école de l’Italie. Elle ne cesse point de parler
d’elle-même, elle ne saurait; mais elle pense aussi aux autres, à ceux
qui intéressent surtout Vincent. «J’invoque Dieu et la Sainte Vierge de
vous redonner à notre maison pour le salut de toute notre famille et de
beaucoup d’autres, vers qui vous pouvez exercer votre charité.» Elle
parle de son mari. «Ne résistez pas au bien que vous pouvez faire aidant
à son salut, puisqu’il est pour aider un jour à celui de beaucoup
d’autres.» Ayant ainsi songé par deux fois dans la même lettre à son
prochain, elle revient à son sujet, c’est-à-dire à elle-même, la
pauvrette. Et elle termine ainsi: «Je sais que, ma vie ne servant qu’à
offenser Dieu, il n’est pas dangereux de la mettre au hasard; mais mon
âme doit être assistée à la mort. Souvenez-vous de l’appréhension où
vous m’avez vue en ma dernière maladie en un village; je suis pour
arriver en un pire état; et la seule peur de cela me ferait tant de mal
que je ne sais si sans ma grande disposition précédente elle ne me
ferait pas mourir.»
Pauvre femme! La voilà donc qui se meurt! Le mari, plus sobre, plus bref
surtout, parce qu’il est homme, trouve, lui aussi, des arguments qui ne
sont pas médiocres. J’espère, lui dit-il, «que vous accorderez à mes
prières et aux conseils de tous vos amis le bien que je désire de vous.
Je ne vous en dirai pas davantage, puisque vous avez vu la lettre que
j’écris à ma femme. Je vous prie seulement de considérer qu’il semble
que Dieu veut que, par votre moyen, le père et les enfants soient gens
de bien.»
Emmanuel de Gondi se faisait une idée petite des vues de Dieu sur
Vincent de Paul, à moins qu’il ne s’en fît une excessive de lui-même et
de ses fils parmi tant d’autres dans le royaume, qui pouvaient aussi
crier misère ou miséricorde.
Sa femme et lui usèrent de tout pour attendrir le fugitif. Ce n’est pas
d’aujourd’hui qu’on se fait recommander, par ses amis et par les autres,
aux puissants dont on attend un avantage. Vincent ayant répondu à Mme de
Gondi par une lettre que nous n’avons plus, mais dans laquelle, au dire
d’Abelly, il invitait sa pénitente à se plier au bon plaisir de Dieu,
elle aurait pu répliquer que peut-être était-ce là seulement le bon
plaisir de M. Vincent. Mais elle n’était pas d’humeur à plaisanter. Elle
fit faire à tout le monde des lettres de supplication. Ses enfants
écrivirent, et c’était pour attendrir le cœur d’un si bon homme; le
cardinal écrivit, et c’était pour donner à réfléchir à ce prêtre
obéissant; le P. de Bérulle écrivit, et cela devenait sérieux. On ne
nous dit pas ce qu’avait mis dans sa lettre ce religieux de bon conseil.
Et sans doute la question n’était-elle pas de savoir si Vincent
rentrerait, mais à quelles conditions il rentrerait.
Il était parti en mars 1617. Le 24 décembre de la même année, veille de
Noël, il reprenait sa place au foyer des Gondi, alors à Paris, rue des
Petits-Champs. Il rentrait en vainqueur. Tout nous autorise à croire
que, dès lors, il ne s’occupa plus jamais des enfants, et l’on a plaisir
à penser qu’il n’a pas eu de part dans l’éducation du troisième fils, le
futur cardinal de Retz. Ne dites pas que c’est dommage et que peut-être
il en eût fait un honnête homme: celui-là était un gredin de naissance
et d’ailleurs un gredin agréable, que Vincent, dans ses vieux jours,
devait couvrir d’une tendresse paternelle; et cette tendresse étonne
d’abord et pourrait scandaliser, mais elle n’allait pas au Prince de
l’Église, elle consolait un enfant méchant, devenu grand et malheureux.