Il apparaît nettement que Vincent, dans sa jeunesse, était un être

séduisant. Nous sommes fixés sur sa laideur physique. «Quel marouffle!»

s’écria-t-il un jour, s’étant aperçu dans un miroir. A considérer ses

portraits, il est impossible de supposer qu’un tel visage ait jamais

été, même dans les années d’enfance, agréable à voir. Mais la bouche

était vaste, gourmande et sympathique. Sur un extraordinaire menton, un

menton solide comme une pièce de forge, menton de villageois dur au

travail, menton implacable de dictateur, ses lèvres souriaient avec

humanité. C’est par elles et par l’esprit de ses yeux, qu’il a dû faire,

tout petit, les précieuses conquêtes que nous savons. Car il a eu sans

cesse des protecteurs empressés, à Dax, à Toulouse, à Avignon, à Rome.

C’est une force et une faiblesse que de plaire ainsi. Il devait mettre

plus tard au service de Dieu seul son ascendant sur les hommes. S’il

s’en servait alors pour sa propre ascension dans la vie, convenons du

moins qu’il n’a pas indéfiniment abusé du sort qui le gâtait. Son

intelligence, dont nous mesurerons la grandeur au cours de ce livre,

l’avait porté tout de suite fort au-dessus de sa petite condition de

villageois. Elle a eu raison, aux heures critiques de sa jeunesse, et de

la sensibilité tumultueuse qui était en lui comme en tous les saints, et

d’un certain esprit d’intrigue et d’aventure, qui ne le quitta jamais

tout à fait. Il est d’ailleurs certain que, s’il fut un clerc un peu

pressé, son âme portait, dès le début de sa carrière, les germes de

l’immense piété qui plus tard l’illumina si fort. Nous n’avons là-dessus

qu’un témoignage, mais il n’est point suspect, car il est de lui-même en

un temps où la vérité seule tombait de sa plume. «Vous voilà donc enfin

arrivé à Rome, écrit-il le 20 juillet 1631, à l’un de ses prêtres de la

Mission. O monsieur, que vous êtes heureux de marcher par-dessus la

terre où ont marché tant de grands et saints personnages! Cette

considération m’émut tellement lorsque je fus à Rome il y a trente ans,

que, quoique je fusse chargé de péchés, je ne laissai point de

m’attendrir, même jusqu’aux larmes, ce me semble.» Ses faiblesses

étaient, si l’on y veut bien regarder, celles de beaucoup de prêtres de

ce siècle turbulent. Les ayant loyalement signalées en lui, qui mérite

d’être jugé avec vérité, nous ne lui reprocherons point d’avoir été,

pendant un temps, un pauvre homme pareil à d’autres. Nous dirons que,

rapidement porté vers les sommets humains par son génie, il fallait bien

qu’il fût choisi de Dieu pour n’avoir pas cédé au vertige. Et nous

l’aimerons dès maintenant pour le travail secret qui se faisait

certainement en lui, car nous savons bien qu’on n’improvise pas une

grande vie: les convertis, au temps de leurs péchés, cherchent Dieu sans

s’en douter; ce sont déjà des saints qui s’ignorent.

CHAPITRE II

LA CHARNIÈRE

Voici donc Vincent, non à Paris même, mais aux portes de la ville, à

Saint-Germain des Prés, où il occupe un petit logement, rue de Seine.

Point riche, il y partagea quelque temps sa chambre avec un sieur Dulon,

gascon comme lui et, de son état, juge de paix dans la petite cité de

Sore, proche Mont-de-Marsan. On a démoli la maison, qui était à

l’enseigne de Saint-Nicolas. Elle se trouvait à l’endroit où se

rejoignent la rue de Seine et la rue Mazarine. L’aile gauche des

bâtiments de l’Institut cache aujourd’hui la vue qu’avaient de là nos

compagnons sur la Seine et sur les deux palais du roi, qu’on venait

d’assembler; car de sa maison champêtre des Tuileries, le monarque

pouvait enfin se rendre à couvert, par la grande galerie, encore toute

vibrante de la voix des ouvriers et du chant de leurs outils, à ses

appartements du Louvre; dans l’ombre de ceux-ci, rasant les murs,

Ravaillac commençait à rôder, un couteau dans la main.

Si, le dos tourné aux remparts, ils portaient leurs regards vers le

faubourg, Vincent et son ami voyaient, parmi les arbres, de vastes

bâtiments tout neufs élevés presque côte à côte par les deux femmes

vivantes du roy galant. La demeure somptueuse de la reine Margot, épouse

répudiée, se présentait d’abord aux regards, avec de beaux jardins

dévalant jusqu’au fleuve et, en annexe, un couvent pour les

Petits-Augustins. Plus loin vers la gauche, on apercevait l’hôpital de

la Charité, édifié par l’épouse régnante, Marie de Médicis, à l’entour

de la chapelle de Saint-Pierre et non, comme on dit aujourd’hui, des

Saints-Pères. Notons tout de suite, quoique les pieux détails donnés par

Abelly sur ce point soient fantaisistes, que son cœur charitable

conduisit probablement Vincent dans la maison des pauvres. Il alla

d’ailleurs dans le palais de l’aventurière aussi; nous en avons pour

preuve au moins trois documents authentiques, où le jeune prêtre est

qualifié de conseiller et aumônier de la reine Marguerite, duchesse de

Valois.

Il est bien fâcheux que nous n’ayons pas de détails sur l’usage qu’il

fit de cette curieuse fonction. Je me garderai d’en imaginer, n’écrivant

pas un roman, mais une histoire. Il faut pourtant, sur les deux ou trois

faits certains de cette époque de sa vie, que nous tâchions de

comprendre comment et pourquoi il se dégagea tout à coup des

incertitudes de sa jeunesse et s’avança d’un bon pas vers la sainteté.

D’abord nous savons que le 17 février 1610 il était fâché que le souci

de son avancement le retînt encore à Paris, où il traînait depuis un an,

peut-être deux, une vie probablement médiocre. Il l’a écrit en propres

termes à sa mère, auprès de qui son rêve était alors, nous l’avons vu,

de se retirer au plus tôt. Ses «désastres», écrit-il dans la même

lettre, lui ont ravi l’occasion de se pousser dans la carrière. Quels

désastres? S’agit-il de ses aventures africaines, ou d’histoires qu’il

aurait eues à Rome ou sur les bords de la Seine? Il ressemblait fort, à

ce moment, à ce que, depuis Barrès, nous appelons un déraciné. Paris

pompait déjà, comme au XXe siècle, les jeunes provinciaux sans fortune

et de cœur aventureux; ces garçons mal dégrossis y pouvaient d’ailleurs,

comme aujourd’hui, rencontrer des saints et tous les diables de l’enfer.

Ses relations romaines ne l’avaient point servi auprès des gens en

place, car c’est sans doute à une camaraderie de table d’hôte qu’il dût,

peu de semaines après la lettre découragée à sa mère, d’entrer chez la

reine Marguerite. Celle-ci avait pour secrétaire un sieur Dufresne, avec

qui nous verrons que, dans la suite de sa vie, Vincent demeurera lié

d’amitié. Dufresne devait prendre ses repas aux abords de cette rue de

Seine, toute grouillante alors de la domesticité de la princesse. Aucun

document ne nous commande de croire que ce fut bien par lui que Vincent

eut cette aubaine, ou fit, comme il disait ingénument, cette retirade.

Mais ce jeune prêtre a déambulé des mois devant la porte de Marguerite

avant d’en passer le seuil. Il n’a donc point choisi le quartier pour la

commodité de sa pénitente, et c’est plutôt parce qu’il se trouvait son

voisin qu’il est devenu son aumônier.

Un autre fait plus certain, c’est que Vincent fut un jour accusé de vol

par son compagnon de chambre, le juge Bertrand Dulon. Abelly a raconté

l’histoire et nous pouvons y ajouter foi, saint Vincent l’ayant

confirmée à la fin de sa vie en un document dont nous ferons état tout à

l’heure. Donc, nous dit l’évêque de Rodez, un jour de l’an 1609, le juge

de Sore s’étant «levé de grand matin... s’en alla en ville pour quelques

affaires, et oublia de fermer une armoire où il avait mis son argent. Il

laissa M. Vincent au lit, un peu indisposé, attendant une médecine qu’on

lui devait apporter. Le garçon de l’apothicaire, étant venu avec sa

médecine, trouva cet argent, en cherchant un verre dans cette armoire

qu’il vit ouverte; et, sans dire mot, il le mit dans sa poche et

l’emporta, vérifiant le proverbe qui dit que l’occasion fait le larron.

Ce juge étant de retour fut bien étonné de ne trouver plus sa bourse. Il

la demanda à M. Vincent, qui ne savait que lui en dire, sinon qu’il ne

l’avait ni prise ni vu prendre. L’autre crie, tempête, et veut qu’il lui

réponde de sa perte; il l’oblige de se séparer de sa compagnie, le

diffame partout, comme un méchant et un voleur, et porte ses plaintes à

toutes les personnes qui le connaissaient, et avec lesquelles il put

découvrir qu’il avait quelques habitudes.» Abelly, à cet endroit de son

récit, s’aventure probablement un peu. Il assure que M. Vincent

connaissait déjà, en cette année 1609, le Père de Bérulle dont nous

aurons à parler au cours de ce livre, et que le volé s’en alla devant le

saint religieux qui était avec d’autres personnes d’honneur et de piété,

et voulut les prendre à témoin que le pauvre M. Depaul avait commis un

larcin. Celui-ci aurait répondu, avec une grande douceur, que _Dieu

savait la vérité_. Mais voici la version du saint lui-même dans une

conférence qu’il fit le 9 juin 1656: «Il y a une personne dans la

Compagnie, dit-il ce jour-là, qui, étant accusée d’avoir volé son

compagnon et ayant été publiée pour telle dans la maison, quoique la

chose ne fût pas vraie, ne voulut pourtant jamais s’en justifier, et

pensa en elle-même, se voyant ainsi faussement accusée: «Te

justifieras-tu? Voilà une chose dont tu es accusée, qui n’est pas

véritable. Oh! non, dit-elle, en s’élevant à Dieu, il faut que je

souffre cela patiemment.» Et elle le fit ainsi. Qu’arriva-t-il ensuite?

Messieurs, voici ce qui arriva. Six mois après, celui qui avait volé

étant à cent lieues d’ici, reconnut sa faute et en écrivit et demanda

pardon.»

La date des premiers entretiens de Bérulle avec Vincent a trop

d’importance pour que nous osions la fixer sur le seul témoignage

d’Abelly. Que, prêtre inconnu et misérable, fils de paysans en mal

d’avancement, il ait pris un vrai contact avec le futur fondateur de

l’Oratoire et gagné sa confiance, c’est le signe que déjà celui que nous

cherchons à définir a trouvé sa voie et ne ressemble plus au vagabond

qui courait la chance en Avignon, à Rome ou chez les Turcs. Nous

parlerons de M. de Bérulle un peu plus tard, quand nous aurons la preuve

qu’il frayait avec Vincent. Et de l’histoire du vol, nous tirerons cette

première conclusion, que voilà tout de même une aventure qui ne serait

pas arrivée à notre héros dans une autre partie de sa vie. Il fallait

qu’on le tînt pour bien pauvre, bien en détresse, et qu’il n’eût encore

donné que des gages imparfaits de la haute qualité de son âme, pour

qu’on osât porter sur lui un tel soupçon. Il y a une autre conclusion,

encore plus certaine. Vincent, à près de cinquante ans de distance, ne

se souvenait sans doute pas exactement de ses paroles ni de ses gestes

au moment de la fâcheuse affaire. Mais il n’aurait pas donné en exemple

le mouvement qui, dans cette minute d’émoi, le porta vers Dieu, s’il

avait cru, ce disant, trahir la vérité. Nous pouvons croire que, tout

harcelé qu’il fût à trente ans par des préoccupations matérielles, il y

avait en lui une piété robuste et déjà le goût d’en appeler des hommes à

Dieu, au moins dans les heures de traverse.

Et le voilà donc chez la reine Marguerite. Tout de suite on le pourvoit

d’un bénéfice. Le lundi 17 mai 1610, trois jours après que Ravaillac, de

l’autre côté de la Seine, a poignardé le roi, un prêtre jeune, grand, un

peu voûté, avec une soutane talaire, ce qui signifiait dans la langue du

temps qu’elle descendait au ras de ses talons, se glissait dans la foule

dont était tout noir le Pont Neuf, alors le bien nommé. Il se rendait

rue Coutellerie, dans la paroisse Saint-Médéric, que nous écrivons

aujourd’hui Saint-Merri. Son chemin passait par le Palais, qu’entourait

une populace hurlante, le président de Harlay ayant entrepris

d’interroger cet après-midi là le meurtrier du roi. M. Depaul arriva

tant bien que mal, à travers tout ce monde, jusqu’à la porte de messire

Paul Hurault de l’Hospital, archevêque d’Aix. Dans la maison, un peu

éloignée de son diocèse, qu’occupait là ce prince de l’Église, un acte

fut signé par les présents, archevêque, prêtre, notaires et garde-notes

du roi au Châtelet, lequel acte faisait passer aux mains de M. Vincent

Depaul l’abbaye de Saint-Léonard de Chaulmes, ordre de Citeaux, diocèse

de Saintes, à charge pour le preneur de bailler chaque année audit

seigneur archevêque sur les fruits et revenus de l’abbaye une pension de

douze cents livres.

Je n’ai pas eu la curiosité de rechercher ce qui, cette pension payée,

devait rester dans les mains du nouveau bénéficiaire. La somme n’importe

d’ailleurs pas, mais l’usage qu’il en devait faire et nous le saurons

mieux tout à l’heure. Il est probable qu’au soir de cette journée

turbulente il alla porter à la reine Marguerite à la fois des

consolations et son remerciement, à supposer que la mort de son cousin

et ancien époux ait vraiment désolé cette princesse, à supposer aussi

que le nouvel abbé de Chaulmes dût à celle-ci et non au défunt roi le

cours heureux de ses affaires en cet après-midi de printemps. Essayons

de nous représenter ces deux êtres exceptionnels en tête à tête. Avec

tout ce que nous connaissons d’elle et de lui, tâchons de restituer à

Vincent son âme et son visage vrais à cette minute capitale. Car c’est

bien là, dans cette maison, dans ce temps, auprès de cette femme, qu’il

faut voir la charnière entre les deux vies de Vincent, l’aventureuse et

la sainte.

La reine Margot était alors le type de la vieille coquette qui se range.

Sans insister sur les frasques de cette créature, si totalement

débauchée que, la mariant à vingt ans, le roi son frère avait déclaré,

pour l’amusement des seigneurs de sa cour, qu’en la personne du galant

Henri, c’était à tous les huguenots du royaume qu’il la donnait, il

ressort de ses propres _Mémoires_ et du témoignage des contemporains,

qu’elle possédait à un degré peu commun le goût de l’intrigue et des

plus fantasques aventures. Elle fut d’ailleurs copieusement servie par

les événements et reçut, par exemple, au deuxième jour de ses noces et

dans son lit même, le choc assez brutal de la _Saint-Barthélémy_. Fort

instruite et très fine, elle avait goûté à tous les plaisirs, des pires

aux plus délicats. On ne vit pas quarante années dans le vice sans

traîner à la fin des habitudes dont on a peine à se défaire; et sans

doute rendait-elle la tâche assez scabreuse à son confesseur, même en

1610, où elle approchait de la soixantaine. Imaginons-la dans sa jupe

noire, gonflée d’énormes vertugadins; son justaucorps tailladé de blanc

la fait mince comme une guêpe; sa gorge est amplement découverte, avec

un collet montant haut; sur son visage fané elle a entassé le

cosmétique, et l’histoire rapporte que ce produit de beauté a couvert sa

peau de boutons qu’elle n’arrive plus à cacher. Elle entretient dans sa

belle demeure de la rue de Seine une cour brillante de seigneurs et

d’hommes d’esprit, et l’un de ses secrétaires est le bon poète Maynard.

Mais elle appartient au passé et ses meilleurs rêves sont maintenant des

souvenirs. Elle en tire orgueil, et le spectacle est assez douloureux,

de cette femme défraîchie qui s’accroche à ce qu’elle fut. Elle a fait

graver, il y a deux ans, sur le monastère édifié aux abords de sa

maison, une inscription qui commence ainsi: _Le 21 mars 1608 la Reine

Marguerite, Duchesse de Valois, petite-fille du grand Roy François,

fille du bon Roy Henry, sœur de trois Roys, et seule restée de la race

des Valois..._ Et c’est touchant, mais triste. Car on aperçoit, à lire

ces mots, que la grandeur a aussi ses petitesses. Cette femme a été,

elle est encore, tout ce qu’elle dit et c’est pourtant une épave. Elle

pouvait faire une princesse magnifique, et ce qu’elle nous découvre, si

elle énumère ses titres, c’est un nouveau péché après les autres, un

fâcheux péché, parce qu’il est ridicule. La vanité de ceux qui n’ont

aucun sujet de gloire importe peu. Celle des grands fait rire, parce

qu’ils sont grands et qu’elle est petite.

Tous ne voient pas cela et les familiers de Marguerite la courtisent

plus que jamais. Mais placez-la avec ses habitudes de vie, de pensée,

ses manies d’enfant gâtée, les tics qu’on emporte avec soi quand on a,

pendant toute une vie, composé, par politesse, son visage et ses mots,

placez, avec tous ses contrastes, ce complexe amalgame de laideurs et

d’esprit sous le regard d’un bon paysan de France, qui aurait, comme il

se rencontre, l’intelligence bien faite et, demandez au bonhomme son

avis franc.

Vincent a tout de suite jugé le personnage. Mais lui-même sera jugé par

cette femme, et il y prend garde. Elle n’est pas aimée des bonnes gens

qui l’avoisinent. Elle a voulu que ses jardins descendissent jusqu’au

fleuve, et voilà les piétons du faubourg Saint-Germain privés d’un quai

qu’elle a acquis contre leurs droits, donc mal acquis. Ils disaient mal

acquet et l’on écrit aujourd’hui sur les plaques d’émail bleu de ce

coin-là: quai malaquais. Vincent est peuple: il sent ces choses. Dans

l’étrange maison où le voici, il faut qu’il fixe sa conduite. Il

cherchait un emploi. Il l’a attendu jusqu’aux abords de la trentaine.

Bon ou mauvais, il s’agit d’en tirer parti. Nous savons qu’aux heures de

décision, il a toujours agi avec intelligence et fermeté. Il n’est plus

question maintenant de s’en retourner à Pouy, mais de faire fortune.

Qu’on ne soit pas scandalisé de ce mot: c’est en effet tout le problème

de l’ambition que Vincent va résoudre à ce tournant de sa vie. Tout

homme jeune doit un jour choisir entre plusieurs chemins vers la gloire,

car nous la cherchons tous, en Dieu ou hors de lui. Je dis la gloire,

parce que je parle des gens bien bâtis, capables de regarder par-dessus

le troupeau. Vincent était de ceux-là. Il a le titre de conseiller et

aumônier de la reine Marguerite: une aubaine pour un petit abbé de cour.

Mais avec ses gros souliers et sa barbe vilaine sur un menton qui n’en

finit pas, il n’a aucune chance d’occuper son poste avec honneur, s’il

se met au rang des autres dans la maison. Il a tout de suite toisé et

pesé son monde, de la maîtresse au dernier valet. «Plaise à

Notre-Seigneur, écrivait-il vingt-cinq ans plus tard à l’un de ses

prêtres qui entrait au service de quelque gentilhomme, vous y faire

trouver le dégoût des choses du monde, par la plus grande connaissance

que vous acquerrez de la vanité d’icelles.» Il a bien vu, dès ce jour,

la sottise incurable des puissants. Mais il a vu aussi que lui-même

risquait de faire un plus grand sot. La question était de savoir qui

serait ridicule, de la reine Margot ou de son bonhomme d’aumônier. Il a

préféré que ce ne fût pas lui, et comme on le comprend! Tous ces grands,

qui l’intimidaient, il décida probablement de s’imposer à eux par une

autre grandeur. Ce séducteur, qui avait connu des succès plus faciles,

dut faire appel à Dieu, ce jour-là, pour continuer de régner. Car saint

Vincent devait régner jusqu’à sa mort, sur les autres et sur lui-même.

Sa tâche d’aumônier n’était pas commode, avec une impénitente pour

pénitente. Il restait qu’on avait appelé un prêtre dans la maison. Il

jugea bon, parce qu’il avait beaucoup d’esprit, d’être un prêtre, rien

que cela, mais tout cela. Dès lors, sa volonté valant son intelligence,

il vouait son âme ambitieuse à la sainteté.

En fait, nous ne trouverons plus une défaillance dans cette vie. Et la

tâche difficile de l’écrivain va commencer. Car on peut trembler, en

racontant l’histoire d’un tel saint, de ne pas assez montrer quel grand

homme il était; ou, si l’on s’attarde à son génie, de ne pas faire leur

part magnifique à ses vertus.

C’est pendant son séjour chez la reine Marguerite, que, pour la première

fois, nous le trouvons certainement en relation avec le prieur et les

religieux de l’hôpital de la Charité, voué alors à saint Jean-Baptiste.

Le 20 octobre 1611, il fait, par-devant notaire, un don de quinze mille

livres aux religieux de l’ordre du bienheureux Jean de Dieu en l’hôpital

Saint-Jean-Baptiste fondé par la reine régente Marie de Médicis. Il

verse cette somme «pour donner plus de moyens aux prieur et religieux

dudit hôpital de traiter et panser les pauvres malades qui vont et

viennent journellement se réfugier et faire panser audit lieu.» Il

stipule aussi que ce don servira à achever de payer ce qui reste dû sur

les frais de construction du bâtiment, et au besoin pour l’agrandir. On

faisait en ce temps-là beaucoup de choses avec quinze mille livres. D’où

venait l’argent? Le texte de l’acte notarié donne à penser que Vincent

n’a été en cette affaire que le mandataire des véritables donateurs.

Nous retiendrons que, pour doter les religieux de la Charité et leurs

pauvres malades, c’est à ce prêtre qu’on a songé. Sans doute

fraternisait-il déjà notoirement avec eux. Et du moment qu’il avait pris

le chemin de leur maison, toute la suite de sa vie nous commande de

croire que son regard honnête et malin de paysan la jugea tout de suite

plus habitable que le palais voisin. C’étaient deux abîmes de misère: il

eut le vertige et tomba du bon côté.

Cet abbé commandataire n’était pas riche. Son bénéfice--gros ou petit,

nous ne savons--passait peut-être à régler de vieilles dettes, peut-être

à des aumônes. Le certain, c’est que, parmi les documents assemblés et

publiés avec beaucoup de soin par M. Coste, on trouve, à la date du 7

décembre 1612, alors qu’il jouissait encore des revenus de Saint-Léonard

au pays d’Aunis, un texte passé devant notaire où notre dit Vincent

«confesse devoir à Messire Jacques Gasteaud, docteur en théologie,

demeurant à La Rochelle, absent, ou au porteur: à ce présent, stipulant

et acceptant pour lui, la somme de trois cent vingt livres tournois...»

Pendant son séjour au palais de la reine Margot, une aventure lui

advint, que lui-même a contée et qu’on trouve aussi dans Abelly, mais

avec des additions qu’il serait imprudent de tenir pour vraies. Un

fameux docteur en théologie, dont on ne nous dit point le nom, avait été

appelé auprès de la reine. «Comme il ne prêchait ni ne catéchisait plus,

nous dit Vincent, il se trouva assailli, dans le repos où il était,

d’une rude tentation contre la foi.» Et le saint, faisant sans doute un

retour sur lui-même, qui connut aussi la vie molle dans les salons

cossus et le beau parc, ajoute avec gravité: «Ce qui nous apprend, en

passant, combien il est dangereux de se tenir dans l’oisiveté, soit du

corps, soit de l’esprit: car, comme une terre, quelque bonne qu’elle

puisse être, si néanmoins elle est laissée quelque temps en friche,

produit incontinent des chardons et des épines, ainsi notre âme ne peut

pas se tenir longtemps en repos et en oisiveté, qu’elle ne ressente

quelques passions ou tentations qui la portent au mal. Ce docteur donc,

se voyant en ce fâcheux état, s’adressa à moi pour me déclarer qu’il

était agité de tentations bien violentes contre la foi, et qu’il avait

des pensées horribles de blasphème contre Jésus-Christ, et même de

désespoir, jusque-là qu’il se sentait poussé à se précipiter par une

fenêtre. Et il en fut réduit à une telle extrémité, qu’il fallut enfin

l’exempter de réciter son bréviaire et de célébrer la sainte messe, et

même de faire aucune prière; d’autant que, lorsqu’il commençait

seulement à réciter le _Pater_, il lui semblait voir mille spectres, qui

le troublaient grandement; et son imagination était si desséchée, et son

esprit si épuisé, à force de faire des actes de désaveu de ses

tentations, qu’il ne pouvait plus en produire aucun.» Vincent lui donna

de sages conseils, très humbles et pratiques, et le pauvre docteur, Dieu

ayant eu pitié, fut enfin guéri de son mal. Voilà le seul témoignage

certain que nous ayons sur l’emploi du temps de l’aumônier de la reine

Marguerite pendant les deux années qu’il fut au service de cette

pécheresse. L’âme fantasque de la maîtresse de céans lui échappant, il

remplit au moins une fois sa tâche de prêtre en ramenant à la foi l’un

des familiers de la maison, cependant qu’un peu plus loin, de l’autre

côté des grands arbres, il s’entraînait à l’amour de Dieu en assistant

dévotement des malades.

Abelly, sur la parole de témoins qu’il ne nomme pas, assure que pour

délivrer son pénitent des horribles tentations qui le déchiraient,

Vincent supplia Dieu de l’en charger lui-même «imitant en ce point la

charité de Jésus-Christ, qui s’est chargé de nos infirmités pour nous en

guérir». Et Dieu aurait pris au mot le digne homme, qui aurait été,

quatre ans entiers, possédé du diable en personne, tandis que l’autre,

guéri, mourait en paix. Une pareille histoire, il faut de belles et

bonnes preuves pour y croire, surtout quand il s’agit d’un tel

personnage. Gardons-nous d’admirer les grands saints de travers.

Celui-là était homme d’action; on aimerait à le peindre aussi en

mystique et en tourmenté; il est plus sage de ne pas se donner ce

plaisir.

Le même Abelly nous assure que Vincent, pressé de confier son âme à des

mains sûres, non seulement choisit dès 1609 Bérulle comme directeur,

mais devint peu après l’hôte de l’Oratoire en formation. Ce dernier

détail est inexact, car des pièces authentiques témoignent que

l’aumônier de la reine Margot ne cessa d’habiter la rue de Seine de 1610

à 1612.

D’autres pièces authentiques et datées vont d’ailleurs nous apporter une

première certitude sur les relations de Vincent avec Bérulle. Le 13

octobre 1611, le pasteur de la paroisse Saint-Sauveur et Saint-Médard de

Clichy, qui s’appelait Bourgoing, résignait sa cure en faveur de M.

Vincent de Paul; il quittait ses brebis pour entrer à l’Oratoire, dont

il devait un jour devenir le supérieur. Et c’est de toute évidence le P.

de Bérulle qui a conduit la double affaire, le retour à Paris de

celui-là et le départ de l’autre pour Clichy.

Dès ce moment, Vincent a donc pris un maître. C’est une nouveauté dans

sa vie. Enfant, il avait couru les prairies à l’aventure. Nous l’avons

vu vagabonder un peu au temps de ses études et beaucoup depuis dix ans

qu’il est prêtre. Se vouer à l’obéissance, c’était se donner; et le don

de soi, seule issue des âmes en quête d’apaisement, il y a beaucoup de

gens intelligents pour en dire merveille, et des hommes sensibles qui

voudraient s’en griser; pour s’y plier jusqu’à la mort comme devait

faire celui-là, il faut être d’acier trempé. La poignée de main de ce M.

Vincent, il est probable qu’on en sortait les doigts meurtris.

Six mois plus tard, il quittait le service de la reine Marguerite pour

son installation solennelle à Clichy. Ainsi finissait la première étape

de sa carrière parisienne. En trois ans, la ville ardente avait, d’un

clerc agité, fait un serviteur de Dieu.

CHAPITRE III

LA FORTUNE COMPLICE

La vraie vie de Saint Vincent de Paul · 第 2 / 19 段