«Je suis bien malheureuse, Madame, de ne pouvoir jouir de toutes
les marques d'amitiés que vous me donnez; ce sentiment, si
doux, de la reconnaissance, se tourne même pour moy en amertume.
Mais il n'en est pas moins vif et n'en sera pas moins constant.
Vous reteniez encore un fil par votre dernière lettre. La
première doit m'apprendre la rupture entière et j'espère même
que vous aurez fait usage de celle où je vous faisais un aveu,
qui peut seul justifier ou excuser la conduite de mes parens.
Celle du duc ajoute infiniment à mes regrets; son caractère
s'est peint dans cette occasion de manière à faire désirer son
alliance, quand, d'ailleurs, il n'aurait pas réuni tous les
avantages possibles. La princesse Charles est aussi désolée que
moi, elle y envisageait même une ressource pour ses petites
filles. Enfin, Madame, rien ne nous échappe de ce que nous
perdons, mais ce qui nous pénètre le plus est l'inutilité de
toutes les peines et de tous les soins que vous avez prodigués,
avec un zèle qui me touche jusqu'au fond du cœur, et dont je
ne me consolerai point d'avoir abusé, quoique bien innocemment
et n'ayant, certainement, rien à me reprocher. Mme la baronne
de Mackau, qui a vu tout ce qui s'est passé, m'en sera témoin.
Vous aurez vu, par mes dernières lettres, qu'on n'ait pas à
s'en repentir si, contre toute vraisemblance, le duc persistait
dans son projet. Je crois qu'il reste encore un moyen qui
serait d'écrire à Mme la comtesse de Brionne, comme à sa tante,
et à celle de Mlle de Rohan. Je suis persuadée, qu'engagée
personnellement, elle emploierait tout son crédit sur son frère,
sa belle-sœur et sa nièce avec toute l'énergie, dont elle
est capable et à laquelle ils ne résisteraient pas. Vous êtes
bien bonne d'avoir encore paré aux méchancetés qui pourraient
retomber sur mes parents; nous n'aurions pas osé si bien dire
que la dot n'aurait souffert aucune difficulté. L'embarras que
vous cause cette malheureuse affaire n'est pas le chagrin le
moins cuisant de tous ceux dont je suis accablée, depuis si
longtemps. Ma santé s'en ressent, et il me reste à peine la
force de vous renouveller et à M. de Bombelles les assurances de
tous les sentiments que je ne puis pas exprimer et avec lesquels
je seray, Madame, jusqu'à mon dernier soupir,
Votre très humble et très obéissante servante,