MADAME,

«Vous aviez bien raison de craindre que la lettre dont vous

honorez Mme de Bombelles, en date du 14 de décembre, n'arrivât

trop tard; elle ne l'a reçue que ce matin au moment où M. le

duc de Cadaval, voyant toute sa famille applaudir à ses vues,

partait de chez lui pour en aller faire part à la Reine et lui

demander la permission d'offrir sa main à Mlle de Rochefort.

Avant de se rendre au Palais, il s'est heureusement arrêté

chez moi. Il a vu, avec une honnêteté qui nous le rendra à

jamais cher, notre affliction de l'avoir aussi cruellement

compromis. Revenus tous des premiers mouvements de surprise,

il a été décidé que cette lettre vous serait portée par un

courrier, afin que par le retour de ce courrier nous sachions

avec moins de perte de temps quelles seront les réflexions que

le concours des circonstances auront pu faire naître en faveur

d'un mariage, qui vous paraissait, Madame, aussi beau, aussi

brillant, aussi désirable qu'il l'est en effet. D'ici au retour

du courrier, nous sommes convenus de dire à la famille de M. le

duc de Cadaval que Mlle de Rochefort était attaquée d'une fièvre

maligne qui suspendait les démarches à faire ici. Ce seigneur

ne veut pas se persuader qu'une grande dame, dont il a eu le

portrait entre les mains, puisse, sur de frivoles prétextes,

lui être refusée. Je vous transmets ses observations sans en

ajouter qui me soient personnelles. Je m'en réfère à tout ce que

j'ai eu l'honneur de vous mander, dans mes lettres précédentes

et particulièrement dans celle du 19 décembre. Je ne dirai que

peu de mots relativement au portrait, il n'est sorti d'entre

nos mains[254] qu'après que la négociation a été heureusement

terminée. C'était la condition qu'énonçait votre lettre du 30

septembre à Mme de Bombelles. Dès le mois de novembre, M. le

duc de Cadaval nous avait donné sa parole, et tout nous prouve

qu'elle vaut mieux que les écrits que nous eussions exigés

de lui. Sa conduite ne peut donc qu'ajouter, Madame, qu'aux

regrets que vous donne à son alliance. Je ne puis encore me

persuader que les parents de Mlle de Rochefort n'en sentent

pas les avantages. Mais, si mon espoir était vain, je m'en

rapporte uniquement à vous, Madame, parce que j'aurai à dire à

ce seigneur quelques difficultés qu'il y aura à donner alors à

mon langage tout ce qui pourra le faire agréer. Je suis bien sûr

que des expressions que vous me dicterez seront dignes de Mme la

comtesse de Marsan et de M. le duc de Cadaval.»

[254] Depuis, il était rentré dans celles de Bombelles.

Par le même courrier, Mme de Bombelles fait son rapport circonstancié

à Mme de Marsan. Sa douleur de voir tout s'écrouler n'a d'égale que

la surprise du duc de Cadaval très décidé à épouser Mlle de Rohan, et

fort attristé de cette fin de non-recevoir. Malgré tout, elle insiste

encore, ne pouvant admettre qu'une si belle alliance puisse être

refusée par les Rohan.

* * * * *

«Dire tout ce que votre lettre m'a fait éprouver, est impossible.

Un instant après l'avoir reçue, paraît le duc de Cadaval dans ma

chambre, pour m'annoncer qu'il va demander la permission de se marier

à la Reine et qu'il sait devoir en être bien reçu. Cette souveraine

étant déjà instruite par son oncle, le marquis de Marialva, de ses

projets. Confondue, interdite, je fus obligée de lui montrer la

lettre que je venais de recevoir. Vous peindre son étonnement serait

difficile. Après l'avoir lue, il me dit: qu'il n'aurait jamais dû

s'attendre à un pareil dégoût, n'y à se voir abuser par la confiance

entière avec laquelle il s'était laissé diriger par nous. Qu'au

reste il était convaincu que, notre intention n'ayant pas été de le

tromper, il pensait que nous ferions bien, Madame la comtesse, de

vous instruire de tout ce que le désir de s'unir à la maison de Rohan

lui avait fait faire et qu'il espérait encore que la réflexion aurait

ramené Mlle de Rochefort. Sur cela M. de Bombelles s'est déterminé

à envoyer un courrier à Paris, pour vous donner une nouvelle preuve

de l'empressement du duc de Cadaval et lui sauver quinze jours de

l'anxiété où il va rester, jusqu'au retour du courrier; car il est,

je ne vous le cacherai pas, au désespoir. Il serait, cependant,

bien digne du bonheur que nous sommes parvenus à lui faire désirer

si ardemment. Je puis vous assurer que Mlle de Rochefort serait

fort heureuse avec lui et que, sous tous les rapports, elle ferait

bien mal de se refuser à une alliance qui lui sera plus avantageuse

qu'aucune de celles qu'elle pourra jamais contracter. Quant à nous,

Madame la comtesse, vous sentez sûrement le tort que cette rupture

fera à M. de Bombelles dans l'esprit de tous les gens auxquels il

est le plus intéressé d'inspirer de la confiance. Comme vous n'aviez

pas prescrit de bornes à nos démarches, notre respect pour tout ce

qui émane de vous, nous interdisait toute défiance. Tels ont été

les principes qui nous ont fait agir. Se pourrait-il réellement que

Mlle de Rochefort résiste à toutes les bonnes raisons que vous aurez

la bonté de lui donner pour la décider à se marier au plus grand

seigneur du Portugal, à un jeune homme de la plus belle figure et

dont le caractère est excellent? Elle aura dix occasions, dans sa

vie, de revoir sa famille...

«Le duc compte bien, quelque temps après son mariage, aller en

France, avec elle. Enfin son projet de bien bonne foi est de

faire tout ce qui pourra contribuer au bonheur de sa femme et Mlle

de Rochefort peut être sûre qu'elle serait souveraine maîtresse

dans la maison de son mari, si comme j'espère encore, elle juge

mieux de ce qui doit lui procurer un sort heureux et digne d'elle,

envoyez-nous par le courrier les conditions qui devront être mises

dans le contrat de mariage. Soyez assurée du zèle avec lequel M.

de Bombelles soutiendra les intérêts de Mlle de Rochefort et alors

qu'elle puisse nous arriver ici au mois d'avril. Déjà nous sommes

sûrs d'un bâtiment excellent qui sera prêt au Havre, quand on voudra.

Enfin Madame la comtesse, qu'on s'en rapporte à nous et l'on verra

si la maison de Rohan n'a jamais obligé que des ingrats. Mlle de

Rochefort pourrait-elle croire que nous nous fussions occupés avec

tant de chaleur d'arracher le duc de Cadaval à toutes les grandes

maisons du Portugal, qui sollicitent son alliance, si nous n'eussions

été certains que nous travaillons autant à son bonheur personnel qu'à

lui procurer un établissement distingué. Le prince Victor m'a fait

si souvent l'éloge de la raison et de l'esprit de sa cousine, que

j'aime à penser qu'ils la conseilleront mieux que la terreur qu'elle

peut avoir des inconvénients du Portugal; quant à M. et Mme la

princesse de Rochefort, ils seront sûrement les premiers à empêcher

que Mademoiselle leur fille sacrifie à quelque considération que ce

soit les avantages qui lui sont offerts. Quelques grands du pays,

piqués d'entendre que le duc voulût se marier en France, se sont

imaginés de dire que Mlle de Rochefort n'était pas de la maison de

Rohan, qu'il n'existait pas de demoiselles de Rohan, que M. le prince

de Rochefort était tout au plus allié de cette maison, et que quant

à la mère ce n'était point une fille de qualité. M. de Bombelles

d'après les recherches qu'il a faites dans sa bibliothèque a fait le

résumé, que je prends la liberté de vous envoyer. Il a infiniment

satisfait le duc et impose silence à ceux qui affectaient des doutes

sur l'illustre naissance de Mlle de Rochefort. Je n'ai plus rien à

ajouter à cette lettre, si ce n'est que le chagrin que je ressens

dans ce moment-ci est un des plus grands que j'ai connus de ma vie.

Qu'il m'est affreux d'avoir contribué, de toutes mes forces, à ce

que M. de Bombelles se compromît. Que je suis également affligée

de la peine du duc et de pouvoir passer à ses yeux, pour avoir eu

l'intention de le tromper».

Le même jour, M. de Bombelles écrit au baron de Mackau. Avec son

beau-frère il parle à cœur ouvert et ne cache pas son légitime

mécontentement. On les a laissés agir sans leur faire entrevoir

le moindre doute sur le consentement de Mlle de Rochefort, et sa

femme et lui ont été entraînés à des démarches compromettantes.

«Néanmoins, se hâte-t-il d'ajouter, les personnes qui ont été si

peu attentives sont ou trop chères ou trop respectables pour que je

m'exhale en plaintes.» Au point de vue politique il eût été fort à

désirer que Mlle de Rochefort consentît à être la plus grande dame du

Portugal[255], puisque son mariage n'aurait précédé que de peu celui

de plusieurs françaises.» Déjà le marquis de Marialva, grand-écuyer

de la Reine, un des plus nobles et plus riches seigneurs d'ici et

dont la fille épouse le duc de la Fœns veut avoir pour son fils une

de nos compatriotes. Alors Mlle de Rochefort verrait arriver de son

pays des compagnes qui, sans jamais être ses égales, ajouteraient ici

à son agrément.»

[255] Avec même des droits au trône, si la branche régnante

s'éteignait. (Autre lettre au baron de Mackau.)

Ce courrier du 5 janvier va emporter des volumes, car Mme de

Bombelles arrivée au paroxysme de l'agitation écrit à ceux

qu'elle aime et qui peuvent s'intéresser au mariage de Mlle de

Rohan-Rochefort. Elle écrit à sa mère, à sa petite belle-sœur de

Mackau, elle écrit à Madame Élisabeth.

Voici d'abord la lettre adressée à la princesse:

«Madame sera sûrement bien étonnée de recevoir des nouvelles

aussi fraîches de moi, car le courrier qui va partir espère

n'être que dix jours en chemin. Ce courrier est notre dernière

ressource; il prouvera à Mme de Marsan dans quel horrible

embarras nous sommes et j'espère un peu que Mlle de Rochefort

voyant les choses si avancées écoutera et se rendra aux raisons

de Mme de Marsan plutôt qu'aux folies de Mme Brionne qui par

le seul désir de contrarier Mme de Marsan empêche sa nièce

d'accepter le plus beau parti qui puisse jamais s'offrir pour

elle. Et n'est-il pas affreux que la jeune personne instruite

depuis le mois d'août des projets qu'on avait sur elle, Mme de

Marsan ne donnant que des encouragements à nos démarches et n'y

prescrivant aucune borne, que nous éprouvions le dégoût de dire

au duc de Cadaval qu'on ne veut plus de lui, tandis que c'est

nous qui l'avons été chercher. M. de Bombelles est furieux et

il a bien raison. Que Madame se figure mon embarras hier matin.

Je reçois ma poste, j'ouvre la lettre de Mme de Marsan. Et, le

mariage du duc conclu ici, j'apprends que Mlle de Rochefort ne

veut plus l'épouser. A peine ai-je enduré les reproches bien

fondés de M. de Bombelles, ma porte s'ouvre et le duc entre

dans ma chambre enchanté de pouvoir m'apprendre que son mariage

est parfaitement vu à la Cour, lui concilie l'approbation et le

retour de la plus grande partie de ses parents et qu'il va de ce

pas demander en forme à la Reine la permission de son mariage.

«Interdite, confondue, je fus obligée de lui montrer la

lettre de Mme de Marsan qui lui ôtât sur-le-champ le désir

d'aller parler à la Reine, mais son chagrin fut si vif et

son amour-propre si piqué que M. de Bombelles se détermina

sur-le-champ à envoyer un courrier pour représenter que les

choses étaient trop avancées pour qu'elles pussent être rompues.

J'ignore l'effet qu'aura cette dernière tentative, je me soumets

à la volonté de Dieu, mais j'avoue que je regrette fort le zèle

que m'a inspiré ma confiance en Mme de Marsan et le désir de

lui être utile. Il est impossible que cette rupture ne fasse

pas à M. de Bombelles un tort réel dans l'esprit de la reine de

Portugal et de son ministère. Ils ont traité cette affaire, à

Paris, avec une légèreté incroyable et ils ne pensent pas à quel

point le Gouvernement ici a ses yeux ouverts sur l'établissement

d'un jeune homme qui, par des circonstances de stérilité dans

la branche de Bragance régnante, pourrait faire jouer un jour

un grand rôle à la branche cadette. Plus je m'examine, moins je

me trouve coupable. Mme de Marsan me fait prier par le prince

Victor de tâcher de marier Mlle de Rohan au duc de Cadaval,

nous répondons que nous ne ferons rien sans y être autorisés

formellement par elle; elle nous écrit jusqu'à quatre fois pour

nous y autoriser, ne prescrit aucune borne à nos démarches, ne

forme aucun doute sur le consentement de la jeune personne que

nous devions croire d'après cela bien informée, nous envoie son

portrait. Pouvions-nous d'après cela ne pas agir et n'eût-ce

pas été manquer au respect que nous devions à Mme de Marsan que

de douter de la validité de sa parole? Elle n'aurait pas dû

nous faire agir sans être certaine du consentement de Mlle de

Rochefort, et j'étais intimement convaincue jusqu'à de certains

doutes fort légers, que m'avait donnés une lettre dernièrement

reçue de maman, que la jeune personne était parfaitement

d'accord dans tout ce que faisait Mme de Marsan, et Madame, à

ma place, élevée comme moi dans la persuasion que Mme de Marsan

ne peut rien faire qui ne soit dirigée par la sagesse la plus

parfaite, l'aurait pensé comme moi. Je finis bien vite, en

l'assurant de mon tendre respect. J'ai la tête si pleine de

cette affaire que je ne puis lui parler d'autres choses et que

c'est pour moi une consolation de lui conter mes chagrins.»

Un court billet à la baronne de Mackau, née Alissan de Chazet:

«Que je t'aurais fait de pitié hier si tu avais passé la journée

d'hier, avec moi. Mon frère et maman te feront les détails de

l'embarras dans lesquels je me trouve. Mon Dieu! que les gens

assez égoïstes pour ne s'occuper jamais que de leurs intérêts

personnels sont heureux. Croyant la parole de Mme de Marsan

infaillible et ne doutant pas qu'elle n'eût le consentement de

sa nièce, la réception enfin de son portrait nous a fait agir

de la meilleure foi du monde, pour la conclusion du mariage.

Nous avons déterminé le duc à se refuser absolument à toutes

sollicitations ici. Il y a quatre jours qu'il a déclaré à une

de ses tantes qu'il ne voulait pas décidément de sa fille et

se marierait en France. Juge à quel point il doit être fâché,

aussi est-il au désespoir. M. de Bombelles est furieux, et moi

désolée. Enfin il me reste encore quelque espoir sur le retour

de la raison de Mlle de Rochefort, lorsqu'elle verra les choses

aussi avancées, et M. de Bombelles aussi compromis. Je ne puis

m'empêcher de sentir tout le tort que cette rupture lui fera

ici, et je les entends déjà tous murmurer: _Voilà les Français!_

Je ne puis pardonner à Mme de Marsan et à la princesse Charles

de nous avoir ainsi abusés. Mme de Marsan devait au mois d'août

réunir sa famille et lui dire: Voilà le mariage que j'ai envie

de faire négocier. Voyez si il vous convient, oui ou non. Au

reste elle est si affligée, elle-même, que ma rancune, contre

elle, n'est pas bien forte. Dis bien à mon frère de ne pas

manquer de porter, sur le champ, la copie, que je lui envoie,

pour Mme de Marsan et de se démener tant qu'il pourra pour nous

ramener notre petite princesse.»

Avec sa mère, Mme de Bombelles parle à cœur ouvert. Il n'est plus

besoin de circonlocutions, comme lorsqu'elle s'adresse à Madame

Élisabeth ou à la comtesse de Marsan, mais elle ne nous apprend

rien que nous ne sachions: le désespoir du duc de Cadaval, le

mécontentement réel de son mari, dont la situation d'ambassadeur se

trouve amoindrie par le mauvais résultat d'une entreprise si mal

dirigée à Paris.

Quelques jours après, autre lettre du marquis à la comtesse de Marsan.

«La surprise et le chagrin que nous causèrent les nouvelles du

14 décembre furent tellement partagés par M. le duc de Cadaval

qu'au lieu de se rendre chez la Reine, où tout était préparé

pour qu'il obtînt le consentement de Sa Majesté, il se détermina

à envoyer un courrier en France. Nous écrivîmes suivant son

intention, dans les termes les plus capables de ramener Mlle de

Rochefort. Nos lettres faites, le duc nous pria de dire qu'il

était survenu une maladie inquiétante et que c'était pour savoir

des nouvelles de la jeune princesse qu'il faisait partir un

courrier. Les moindres événements causent une grande sensation

ici. Les espions du comte de Saint-Vincent ne tardèrent pas à

l'instruire du prochain départ de ce courrier et du motif de

son expédition. Alors tous les essorts jouèrent pour susciter

des embarras au duc, et l'on est parvenu à obtenir, jusqu'à

nouvel ordre, la défense d'envoyer en France, en disant à la

Reine que Mlle de Rochefort n'était pas Rohan, ensuite que sa

mère altérait la pureté du sang. Le Duc se conduisant en homme

d'honneur ne m'a rien caché, je lui ai donné la généalogie

ci-jointe[256], je n'ai dit que la vérité et, si je n'ai pas

fait mention de la bâtardise de François de Rothelin, le

cinquième aïeul, c'est qu'elle ne peut offrir aucun inconvénient

dans un pays où les plus grandes familles descendent bien plus

récemment de bâtards dont les pères n'étaient pas d'aussi

grands seigneurs. J'ai aussi délivré à M. de Cadaval l'écrit

dont vous trouverez une copie jointe à ma lettre; vos dernières

intentions me liant les mains, j'ai été obligée de laisser

agir la cabale, en me bornant à retirer le portrait de Mlle de

Rochefort. La Reine a cependant approuvé les projets du Duc,

mais elle a demandé quelque temps, pour accorder un consentement

formel, parce qu'on lui a fait un tableau effrayant du désordre

qui existait dans les finances de la maison de Cadaval. Mon

silence a donné du poids aux impostures et fourni des armes aux

détracteurs d'une alliance autant redoutée que jalousée. On fait

des informations à Paris. Mme de Menesez, qui s'y trouve, est la

fille du marquis de Latradio, oncle des Saint-Vincent. Brouillon

par goût et par calcul, il y a lieu de croire qu'il aura mandé à

sa fille de ne pas être scrupuleuse sur les médisances, qu'elle

pourrait faire arriver ici. Ces inconvénients ne peuvent être

imputés, Madame, qu'aux personnes qui étaient intéressées à

respecter vos conseils. Le point actuel offre deux partis à

adopter, ou celui de reprendre une négociation, qui pourrait,

je crois, être encore conduite à bien, ou de me mander que la

maison de Rohan, ayant eu vent des doutes qu'on s'était permis,

ne voulait plus entendre parler de tout ce qui y avait donné

lieu. Je désire que Mlle de Rochefort ne regrette jamais ce

qu'elle a refusé et je ne me plains pas de l'inutilité de mes

démarches puisqu'elles ont pu vous prouver, Princesse, avec

quel zèle je saisirai toujours les occasions de vous marquer ma

reconnaissance.

[256] Jean, vicomte de Rohan, issu des ducs souverains de

Bretagne, épousa, en 1371, Jeanne, fille du roi de Navarre.

De lui descendent par filiation prouvée les branches de Rohan

Montbazon et Rohan Soubise.

Et de la branche aînée sortent en ligne droite et légitime:

1º Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort, marié à

Dorothée d'Orléans Rothelin, issue de Jean d'Orléans[A], comte de

Dunois et de Longueville, neveu du roi de France, Charles VI et

oncle de Louis XII, surnommé le père du Peuple;

2º Le prince Camille, venu à Lisbonne, général des Galères de

Malte;

3º La comtesse de Mérode, grande d'Espagne, de la première classe;

4º La comtesse de Brionne, veuve et mère des grands-écuyers de

France, de la maison de Lorraine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

1º Charles-Louis Gaspard, prince de Rohan, marié à Joséphine de

Rohan, fille du prince de Guéménée;

2º Louis-Camille-Jules, chanoine et comte de Strasbourg, nommé le

prince Jules;

3º Charlotte-Louise-Dorothée à marier;

4º Henry;

5º Clémentine.

[A] La princesse de Nemours, femme de Pierre II, roi de

Portugal, descendait, aussi, par sa mère, de Jean d'Orléans.

Louis de Bourbon, quatrième aïeul du Grand Condé, épousa en

secondes noces, le 8 novembre 1565, Françoise d'Orléans, fille du

marquis de Rothelin.

Le comte de Soissons, fruit de ce mariage, est l'agent maternel

des princes de Savoie-Carignan et du célèbre prince Eugène.

«Quoique l'origine souveraine subséquente de la maison de Rohan

soit généralement connue, j'ai cru devoir donner à Son Excellence

M. le duc de Cadaval un extrait des généalogies de M. le prince

de Rohan-Rochefort et de celle de Madame sa femme, née Mlle

d'Orléans-Rothelin. J'ai également certifié à Son Excellence que leur

fille, Charlotte, Louise, Dorothée, princesse de Rohan-Rochefort,

joignait aux agréments de sa figure et de sa physionomie une

éducation digne de sa haute naissance. Que cette jeune princesse

avait montré, depuis sa tendre enfance, des qualités aussi aimables

que ses vertus sont recommandables. Qu'elle était particulièrement

liée avec la princesse Charles de Rohan[257], sa belle-sœur,

liaison qui suffisait seule pour faire l'éloge de Mlle de Rochefort.

Enfin j'ai encore eu l'honneur de dire à M. le duc de Cadaval,

d'après les informations qui m'ont été données que Mlle de Rochefort

aurait en se mariant cent mille cruzades de dot, sans compter ses

droits à la succession paternelle et maternelle, ainsi qu'aux autres

héritages qui pourraient lui échoir, que joint à la dot il lui serait

fait un trousseau, conforme à son rang et à la manière grande, dont

la maison de Rohan s'est toujours montrée dans toutes les occasions.

Je consens d'autant plus volontiers à donner par écrit et à signer

tout ce que j'ai annoncé à M. le duc de Cadaval que la conduite de

Son Excellence, depuis qu'il est question de son mariage avec Mlle de

Rohan-Rochefort a été aussi loyale et aussi noble que l'on pouvait

l'attendre d'un seigneur, qui sans orgueil sait se rappeler à propos

qu'un sang royal coule dans ses veines.»

[257] Le prince Charles s'était marié à seize ans, à sa cousine

Marie-Josèphe de Rohan-Guéménée.

Tout n'est pas perdu puisqu'à Lisbonne, malgré tout, on discute

encore et qu'on serait prêt à reprendre les négociations. Les Rohan,

semble-t-il, ont montré une délicatesse exagérée; le mal n'était

pas si grand qu'on le craignait d'abord, car, le 26 janvier, Mme de

Marsan, reprise d'une nouvelle ardeur, récrit à M. de Bombelles une

lettre qui s'est croisée avec celle de l'ambassadeur.

«J'ai de nouvelles raisons, Monsieur, pour désirer que l'affaire

qui nous intéresse ne soit pas rompue. Mlle de Rochefort

paraît vouloir revenir à notre avis. Il est certain que ses

_craintes n'étaient pas fondées_; sa délicatesse lui avait dicté

cet aveu; actuellement tranquille sur cet objet, elle désire

l'établissement. Mais M. son père, ni Mme sa mère ne sont encore

instruits de cet état de choses. Monsieur, si vous avez rompu

comme vous l'avez pu d'après ma dernière lettre, vous êtes bien

le maître de faire usage de la lettre ci jointe ostensible qui

peut même être mise sous les yeux de la Reine. Elle prouvera

évidemment, Monsieur, que vous avez fait, dans toute cette

affaire ce que votre amitié pour nous vous avait dicté. Aussi

rien, dans cet aveu, Monsieur, ne peut vous compromettre,

et c'est ce que je désire le plus vivement. Dans le cas où

vous n'auriez pas rompu, nous vous demandons de prolonger la

négociation et, dès que nous aurons nouvelle que la rupture n'a

pas eu lieu, nous demanderons le consentement de M. et de Mme

de Rochefort et nous ne perdrons pas d'instants à vous faire

parvenir notre définitive résolution.»

La comtesse de Marsan se rend compte des ennuis terribles que cette

affaire a causés aux Bombelles. Elle tient à s'en expliquer encore

avec Angélique le 4 février.

«Je suis uniquement occupée de vous, Madame, et de l'embarras

que vous cause cette affaire, si heureusement conduite de votre

part et si maussadement de celle-ci. Ma lettre à peine partie,

la jeune personne s'en est repentie, la tante qui n'avait pas

eu le courage de lui en inspirer la reprise avec la plus grande

vivacité. L'ambassadrice est venue (je ne say par quel motif)

lui annoncer l'arrivée du duc et lui parler de ses projets,

elle a tout nié; mais avec la résolution, si cette nouvelle

se vérifiait, d'envoyer un courrier au devant de lui pour lui

offrir, à titre de tante, un appartement chez elle. Vous jugez,

par là, que le courrier serait bien accueilli.

Le père a consenti, mais la mère est à 60 lieues d'ici, on

n'a pas encore osé lui en parler et elle ne sera pas la moins

difficile à persuader. Voilà, Madame, l'état des choses: dans

ce moment, où tout doit être rompu d'après mon avant-dernière

lettre, j'ai saisi le prétexte dont on s'était servi pour vous

en procurer un honnête. Si vous n'en avez point fait usage,

l'affaire pourrait, peut-être, se renouer, mais je ne puis

répondre de rien après toutes les variations que j'ay éprouvées.

Si j'avais pu les prévoir, je me serais bien gardée de vous

en faire la proposition. J'en ai été et j'en suis encore dans

un trouble extrême, ne pensant qu'à vous, Madame, et à M. le

marquis de Bombelles. Renonçant à cet avantage, pourvu que tout

se termine d'une manière à ne vous pas compromettre, vis-à-vis

le duc. Je suis touchée de ses procédés et des vôtres au delà

de toutes expressions et j'attends votre retour avec bien

de l'impatience pour vous renouveler les espérances de tous

les sentiments dont mon cœur est pénétré pour ma charmante

Angélique. Elle trouvera bon que je supprime les compliments et

voudra bien en user de même.

Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth · 第 27 / 42 题