CHAPITRE VIII

1783-1786

Naissance de Bitche.--Le marquis voyage en Angleterre.--Chez

le duc de Marlborough.--Accident de cheval de Madame

Élisabeth.--Nouvelles de Cour.--Ascension des frères

Robert.--Chez la duchesse de Polignac.--L'intimité à Versailles

et à Montreuil.--Pauvre Jacques.--Visites princières.--_Le

Mariage de Figaro_ et l'affaire du Collier.--Le duc et la

duchesse de Saxe-Teschen.--L'ambassade de Portugal.

Au début de l'automne 1783, Mme de Bombelles mit au

monde son deuxième fils qui reçut au baptême les noms de

François-_Bitche_-Henri-Louis-Ange. Le prénom de Bitche était donné

sur la demande expresse de la Municipalité de Bitche en mémoire des

services rendus par le lieutenant général de Bombelles[207].

[207] Requête adressée au marquis de Bombelles par la

Municipalité de Bitche (Arch. S.-et-O., E. 405).

L'enfant fut baptisé en l'église de Saint-Louis de Versailles. Le

parrain était le comte de Tressan[208], maréchal de camp, membre de

l'Académie française; la marraine, la baronne de Mackau.

[208] Louis-Elisabeth de Lavergne, comte de Tressan, né au

Mans, en 1705, mort en 1783, fit les campagnes de Flandre et

d'Allemagne, devint maréchal de camp et grand-maréchal à la Cour

du Roi Stanislas. Il consacra ses dernières années à des travaux

importants de science et de littérature. Il publia deux volumes

sur le fluide électrique considéré comme agent universel, et

donna la traduction arrangée des romans de chevalerie, dont il

avait découvert la collection complète. Ses œuvres choisies ont

été publiées une première fois en 1823, avec préface de Campenon.

Le marquis de Tressan a publié les _Souvenirs_ de son grand-oncle

(Versailles, 1899).

M. de Bombelles a quitté Ratisbonne, d'abord officieusement, puis

officiellement, dans l'attente d'un poste effectif d'ambassadeur

qu'on lui fait toujours entrevoir et dont l'échéance est

perpétuellement reculée. Il est nommé en principe à Lisbonne, mais

à condition que le titulaire actuel consente à partir. Quand il

n'est pas auprès de sa femme, le marquis souffre de son oisiveté

et emploie ses loisirs forcés à des voyages utiles, à des missions

ethnographiques.

Des devoirs de famille ou d'amitié l'ont appelé en Normandie au

printemps de 1784. Il écrit de Dangu, où il est l'hôte de Mme de

Matignon, fille du baron de Breteuil: «La verdure est lente à venir»,

et la nature lui paraît un peu maussade... Ce qui est encore plus

lent à venir, c'est la réponse du «vieil ambassadeur»» à Lisbonne,

M. O'Dune, que nous avons connu ministre de France à Munich en

1779. Cette réponse c'est tout simplement sa démission que M.

O'Dune ne se presse point de donner, et M. de Bombelles préférerait

qu'on n'attendît pas, pour agir, le désistement de l'ambassadeur

et qu'enfin un «langage bien positif de volonté triomphât du peu

de bonne volonté qu'on a pour lui». Il ajoute: «Vieil ambassadeur,

bientôt cette épithète me conviendra; en attendant je sens qu'on ne

vieillît pas tout à fait quand on aime, et tu as à toi seule, oui,

mon ange, à toi seule, l'art de rajeunir ton vieux chat.»

La réponse de Mme de Bombelles est plutôt réconfortante, puisque

la comtesse Diane est partie pour Paris avec la promesse de parler

au baron de Breteuil de leurs affaires. Rabelais n'est pas le seul

à avoir trouvé que «Faulte d'argent» est un grand mal, car, c'est

l'objet des préoccupations constantes du ménage. Mais ne nous

exagérons pas la tristesse de leur esprit, car, à part l'antienne

périodique touchant la carrière, le marquis est plutôt enjoué dans

ses notes de voyage. Laissons-le visiter Rouen en compagnie de

l'évêque, M. de la Ferronnays et de l'intendant général de Brou,

passer au Havre, admirer à Bolbec les jolies mines et les coiffures

originales. «L'habillement du pays diffère de celui des environs de

Paris qu'on pourrait se croire dans un autre royaume... J'ai traversé

tout à l'heure celui d'Yvetôt. Sa capitale, qui n'est aussi qu'un

bourg fort beau, renferme quinze mille âmes. M. d'Albon vient de

renouveler ses baux, et son royaume va lui rapporter 45.000 livres de

rentes. En entrant sur ses terres, deux grands piliers, et sur ces

piliers est écrit: «Franchises de la principauté d'Yvetôt.»

Voici des nouvelles de Versailles du 21 avril: «J'étais encore hier

si fatiguée de la chasse d'avant-hier, où j'avais été avec Madame

Élisabeth, écrit Mme de Bombelles, que je n'ai pas eu la force de

t'écrire. Il est pourtant bon que tu saches que la Reine a accueilli

parfaitement la proposition que Madame Élisabeth lui a faite dimanche

dernier et a trouvé le conseil de Rayneval fort raisonnable en

promettant bien de ne pas te nommer à M. de Vergennes, mais cependant

de faire en sorte que ce soit lui qui soit chargé d'écrire à M.

O'Dune. J'ai écrit le lendemain matin, avant de partir pour la

chasse, à Rayneval, afin qu'il sût qu'on était heureux de l'avoir

pour conseil. J'irai voir sa femme, et je saurai si on a déjà parlé

à la Reine. Le soir, chez Mme de Lamballe, la Reine m'a traitée

à merveille, de sorte que j'ai fort bien fait d'y aller et que

plusieurs personnes croyaient que ton affaire venait de se terminer

et sont venues me faire compliment. Ce qu'il y a de moins heureux,

c'est que j'ai perdu mon argent; mais, quand on est aussi bien en

fonds, c'est un petit malheur.»

Elle croit près de se réaliser ce qu'elle désire, la petite

ambitieuse, mais les affaires de son mari, comme d'ordinaire, ne vont

pas vite.

La lettre du 25 avril est moins remplie d'illusions. La Reine n'a pas

encore parlé... Le ministre l'a bien accueillie, et c'est tout... Au

fond sa coquetterie avec M. de Vergennes «pourrait faire jaser», mais

lui s'est mis moins en frais qu'elle... Comme consolation la Reine a

parlé d'eux avec intérêt à M. de Breteuil, et la comtesse Diane s'est

montrée d'une grande amabilité. «Tout cela me sert comme des bombons

qui amusent mon estomac quand il a bien faim.»

Les époux sont réunis au début de l'été et passent un mois ensemble

dans différents châteaux des environs de Rouen. De là, en août, le

marquis part pour l'Angleterre. Il a été l'hôte du duc de Marlborough

et vante la magnificence de sa demeure seigneuriale de Blenheim, «ce

superbe château bâti aux frais de la nation anglaise en récompense

des succès du duc de Marlborough». Bien des maisons de nos grands

seigneurs, si j'en excepte nos princes, n'approchent de la grandeur

et de la noblesse de Blenheim. Le duc de Marlborough d'aujourd'hui

y vit en souverain: son jardin et son parc forment tout un pays,

où rien n'a été négligé pour embellir la nature et en rapprocher

les beautés; nos jardins anglais sont des plateaux de désert en

comparaison de ces vastes et ingénieuses promenades; les bandes de

daims, de beaux chevaux, des vaches, aussi belles que celles de

Suisse, des troupeaux de moutons garnissent les pelouses, dont la

verdure sert de base à cent autres nuances de tous les arbres divers,

qui, soit en touffes, soit en allées, varient les points de vue, en

masquent de moins agréables et préparent à de plus surprenants.»

Veut-il oublier ses préoccupations? La petite marquise se charge de

les lui rappeler, car, jour par jour, elle le tient au courant de ses

négociations, de ses démarches.

Pendant que la Reine et Madame Élisabeth sont à Trianon, elle se rend

à Paris où son frère, victime d'un accident à la jambe, l'a fait

demander. «M. de Florian vient de remporter un prix à l'Académie,

écrit Mme de Bombelles, le 1er septembre. J'ai été hier à Trianon;

Madame Élisabeth m'avait fait chercher en chaise pour monter à cheval

avec elle. J'ai vu la Reine qui m'a traitée avec toutes sortes de

bontés, Madame Élisabeth est revenue dîner avec la Reine, et la

comtesse Diane m'a ramenée à Montreuil, où elle m'a donné à dîner.

Elle m'a parlé de toi avec le plus grand intérêt et m'a promis, dès

que nous aurions une réponse de Lisbonne, de faire tout ce que nous

pourrions désirer.

La pauvre princesse des Deux-Ponts n'est-elle pas bien à plaindre

d'avoir perdu son fils? C'est un malheur affreux et, en vérité,

le prince Max n'est guère digne de toutes les prospérités qui se

préparent à l'accabler...»

Le 11 septembre, nouveaux détails sur l'affaire de Lisbonne.

Décidément, il n'est pas aisé, ni de décider le ministre harcelé par

le baron de Breteuil à écrire à M. O'Dune pour obtenir sa démission,

ni à déterminer celui-ci à signer son arrêt.

Un accident de la princesse Élisabeth est le sujet principal de la

lettre suivante: Du 17 septembre.

«Imagine-toi que Madame Élisabeth, mercredi dernier, galopant à la

chasse, est tombée de cheval[209]. Son corps a roulé sous les pieds

du cheval de M. de Menou[210] et j'ai vu le moment où cette bête,

en faisant le moindre mouvement, lui fracassait la tête ou quelque

membre. Heureusement, j'en ai été quitte pour la peur, et elle ne

s'est pas fait le moindre mal. Tu penses bien que j'ai eu subitement

sauté à bas de mon cheval et volé à son secours. Lorsqu'elle a vu

ma pâleur et mon effroi, elle m'a embrassée en m'assurant qu'elle

n'éprouvait pas la plus petite douleur. Nous l'avons remise sur

son cheval, j'ai remonté le mien et nous avons couru le reste de

la chasse comme si de rien n'était. L'effort que j'ai fait pour

surmonter mon tremblement, pour renfoncer mes larmes, m'a tellement

bouleversée que, depuis ce moment-là, j'ai souffert des entrailles,

de l'estomac, de la tête, tout ce qu'il est possible de souffrir.

Cette petite maladie s'est terminée ce matin par une attaque de nerfs

très forte, après laquelle j'ai été à la chasse, et il ne me reste,

ce soir, qu'une si grande lassitude qu'après t'avoir écrit, je me

coucherai...

[209] Voir plus loin, page 301, une note sur les promenades à

cheval de Madame Élisabeth.

[210] Jacques-François, baron de Menou (1750-1810). Maréchal

de camp lorsque la Révolution éclata. Il fut envoyé aux Etats

Généraux, où il se montra partisan des réformes et se distingua

dans le Comité de la Guerre. Général en Vendée contre la

Rochejacquelein qui le battit, sauvé à grand'peine de l'échafaud

par Barrère. Il montra de l'énergie aux journées de prairial an

III, mais au 13 vendémiaire son rôle fut violemment attaqué.

Bonaparte le protégea, l'emmena en Egypte, où, plus tard, après

l'assassinat de Kléber, il prit le commandement en chef; il

fut obligé de capituler devant Alexandrie en un jour. Nommé

gouverneur du Piémont, puis de Venise, il mourut dans cette ville

en 1810.

«J'ai cependant cru ne pouvoir me dispenser, malgré toutes mes

douleurs, d'aller avant-hier à Trianon, et j'ai d'autant mieux fait

que j'y ai été traitée à merveille par le Roi, par la Reine et,

conséquemment, par le reste des personnes qui y étaient. J'y ai perdu

mon argent, suivant ma louable coutume; j'y étais très bien mise, et

je me serais consolée des frais de ma parure s'ils avaient pu exciter

ton admiration, car, étant uniquement occupée du désir que tu m'aimes

bien, je voudrais ne perdre aucune occasion d'augmenter, ne fût-ce

que d'une ligne, ton intérêt pour moi... J'y ai vu M. d'Adhémar qui

m'a beaucoup parlé de toi et de tout le plaisir qu'il avait eu à te

recevoir à Londres. Il me paraît toujours occupé tendrement de la

favorite, et il ne m'a pas semblé que les principaux personnages le

traitassent d'une manière très distinguée.»

Mme de Bombelles n'a pas manqué de se rendre à Saint-Cloud chez le

baron de Breteuil[211]; elle y a vu M. de Rayneval et la question de

Lisbonne a été de nouveau agitée. Pourquoi M. O'Dune met-il tant de

temps à se décider puisque, après tout, des compensations lui sont

offertes? Elle a vu Mme de Vergennes et, chez celle-ci, le ministre

et le chevalier de la Luzerne.

[211] Il habitait dans le parc le pavillon dit de Breteuil.

Voici, dans une lettre suivante, une anecdote gentiment contée: «J'ai

encore été à Trianon, samedi dernier. Si je ne connaissais pas ton

peu de goût pour les agréments que je te pourrais procurer en un

certain genre, je te dirais que le Roi a joué au loto à côté de moi

et m'a traitée avec la plus grande distinction. Mais, craignant de

t'affliger, je ne me suis pas conduite de manière à alimenter son

sentiment, de sorte qu'il y a toute apparence qu'un aussi joli début

n'aura pas de suites. C'est vraiment dommage, mais tu ne le veux pas,

il faut bien obéir...»

Puis des petites nouvelles:

«L'opéra de _Dardanus_ qu'on a joué est superbe, et j'espère que nous

chanterons ensemble tout l'opéra, cela n'ira pas sans nous quereller,

mais, malgré cela, tu t'amuseras... Bitche a été malade, mais ce

sont deux dents prêtes à percer... Madame Élisabeth me charge de te

prier de lui rapporter de Londres du papier à écrire qui est rayé,

c'est-à-dire qui sert de guide... Elle voudrait encore des chapeaux

de paille, dont le fond serait bien profond, et elle te prie surtout

de lui faire exactement payer tout ce qu'elle te devra...

«L'ascension des frères Robert a causé de grandes émotions. Ils sont

partis dimanche à midi dans leur ballon; ils sont arrivés avant

six heures à Béthune chez M. le prince de Ghimstelle, se portant à

merveille. Tout le monde était d'une inquiétude horrible sur leur

compte, parce que, trois heures après leur départ, il y a eu un orage

assez considérable. Le soir et le lendemain, n'ayant pas de leurs

nouvelles, on croyait qu'il leur était arrivé malheur, et la femme de

M. Robert l'aîné a été dans un état si affreux, qu'on a été obligé

de la soigner et elle était exactement mourante lorsqu'elle a reçu

la nouvelle de l'arrivée de son mari sur terre... La malheureuse, je

l'ai bien plainte...»

M. de Bombelles continue à adresser à sa femme des bulletins que

celle-ci voudrait plus nombreux, puisqu'elle se plaint de ce

silence relatif; ce que nous en possédons ne nous apporte pas de

révélation transportante. Glissons sur des impressions de route

d'ordre secondaire, y compris les treize enfants de l'archevêque

d'York, «l'homme le plus compassé du monde»; glissons surtout sur les

considérants de carrière, dont monotonement, le marquis émaille ses

lettres... et retournons à sa prolixe correspondante qui, au milieu

de son gentil gazouillement, nous apporte toujours quelque anecdote

de Cour.

«Pour te donner de la bonne humeur, écrit-elle le 31 septembre,

je te dirai que, dimanche dernier, la Reine est venue à moi, m'a

dit qu'elle était charmée que nos affaires avançassent et qu'elle

désirait bien qu'elles fussent déjà terminées, et que je devais

savoir qu'elle y prenait le plus grand intérêt. J'ai répondu à cela

qu'elle m'avait donné trop de preuves de bonté pour que je pusse en

douter et que ce serait à elle seule à qui je devrais le bonheur de

ma vie.»

La petite marquise se remonte vite, et quelques bonnes paroles de

la Reine lui donnent un espoir sans doute peu en rapport avec les

opérations entamées. La duchesse de Polignac a été très malade de

la dysenterie, avec vomissements, etc.; elle reste très faible

et affaissée. «On a fait le conte dans le monde que c'était la

diminution de sa faveur qui l'avait mise dans cet état-là.» Ceci

doit être bientôt démenti par les faits, puisque, aussitôt remise,

la duchesse a rouvert son salon, et le Roi y soupera deux fois au

commencement d'octobre. Le baron de Breteuil s'est trouvé aux deux

soupers, et Mme de Bombelles en augure bien, puisqu'il aura pu

veiller de près aux intérêts de ses amis.

Gros événement de Cour: «La Reine ou du moins le Roi vient d'acheter

Saint-Cloud, écrit la marquise le 16 octobre. La Reine en est dans la

plus grande joie; c'est le baron de Breteuil qui a négocié le marché

et il paraît qu'on lui en sait le plus grand gré, excepté M. de

Calonne qui sera obligé de donner six millions et à qui cela ne fait

pas le moindre plaisir, cela se conçoit[212].»

[212] Cette acquisition très onéreuse de Saint-Cloud était faite

au duc d'Orléans, poussé par la marquise de Montesson, qui

voulait se retirer à Sainte-Assise. Elle grevait le Trésor déjà

obéré de six millions. Il y eut de longues négociations, des

difficultés, des discussions d'argent. Voir _Mémoires_ d'Augeard.

Sur les séjours de la Reine dans cette nouvelle résidence, voir

notre livre: _le Palais de Saint-Cloud_, Laurens, 1902.

... Le marquis a continué son voyage en lequel «il noie son

oisiveté». D'Angleterre il est passé en Écosse, il a franchi le

détroit et visité une partie de l'Irlande. A Dublin tout s'acharne

à lui rappeler cette ambassade de Lisbonne, but incessant de ses

désirs, puisque, donnant à son nom une désinence portugaise, on

s'est plu à l'annoncer comme le marquis de Pombal. C'est là qu'après

tant d'autres alternativement remplies d'espoir et de déception

M. de Bombelles reçoit, en novembre, une lettre nerveuse, où sa

femme, sortant de sa réserve ordinaire, déverse dans son cœur le

trop-plein de ses découragements.

«... Tu ne peux pas te faire d'idée des angoisses où je suis...

Imagine-toi qu'il y a quatre jours que Rayneval dit franchement à

maman que ce courrier (de Portugal) n'est donc pas arrivé, et que,

toute réflexion faite, il fallait oublier cette affaire d'ici à

quelques mois, parce qu'elle n'était pas faisable dans ce moment,

et qu'au fait on ne pouvait pas épuiser le Trésor pour te faire

placer. Quand maman m'a rendu cela, j'ai sauté aux nues, j'étais

comme une enragée, j'en parle à la comtesse Diane à qui cela paraît

tout simple. J'attends le lendemain le baron de Breteuil. Il est

vrai qu'il avait eu la veille une attaque d'apoplexie (qui n'est pas

bien véritable et n'a eu aucune suite) et qu'on me dit qu'il est

dans l'état le plus inquiétant... Enfin j'écris à Paris d'où on me

mande qu'il va bien. Un peu tranquillisée sur cet objet, j'écris à la

duchesse de Polignac pour lui demander un rendez-vous, et elle m'a

reçue hier matin. Maman m'a proposé d'y venir avec moi, ce que j'ai

accepté très volontiers. Après nous avoir fait asseoir, je lui ai dit

que je venais lui exposer la position horrible où tu te trouverais,

si elle ne voulait s'occuper essentiellement de toi...»

Après des considérations sur la situation bizarre de M. de Bombelles

auquel l'ambassade vient d'être donnée _à la condition_ que le

titulaire veuille bien demander son congé, la marquise avait ajouté:

«Ce serait une bassesse à M. de Bombelles de ne pas remplir son

devoir, il en est incapable, et ce devoir l'oblige d'aller remplir

sa place si on ne veut pas la lui ôter. Ce sera un malheur affreux

pour lui de déplaire à la Reine, et j'en prévois toutes les suites.

Arrachez-le donc, Madame, du précipice où il va être entraîné et

dites que la Reine veut qu'il soit nommé et dites-le vous-même, car

on ne croit au véritable intérêt de la Reine que lorsque vous en

êtes l'interprète et les ordres que vous portez de sa part sont la

sanction de ses volontés. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter à ce

que je viens de dire, c'est que M. le baron de Breteuil, notre ami,

éprouvera le chagrin le plus vif si cette affaire ne se décide pas,

son sentiment et son amour-propre y sont intéressés. Le public sait

qu'il aime M. de Bombelles comme son propre enfant, quelle idée

aurait-on de son crédit si la chose qu'il désire le plus dans ce

pays-ci ne pouvait s'effectuer, au moment où il est de la plus grande

conséquence qu'elle le soit...»

La fin de la lettre se reprend déjà à l'espoir à condition que Mme

de Polignac tienne ses demi-engagements: «La duchesse m'a promis

de faire venir M. de Vergennes. Je me flatte, par la manière, dont

elle m'a écoutée et l'intérêt que cela a paru lui inspirer, qu'elle

lui parlera avec fermeté. J'oubliais de te dire qu'elle avait paru

craindre que M. de Vergennes ne mît en avant la nécessité de ne pas

laisser Lisbonne sans ambassadeur, et que je l'ai autorisé à lui dire

que tu partirais sur-le-champ si cela était nécessaire. Le cœur m'a

bien battu en le disant... Madame Élisabeth de son côté parlera,

aujourd'hui ou demain, à la Reine...»

Qu'est-ce que l'influence de Madame Élisabeth quand il s'agit d'un

poste diplomatique? L'ingérence de la duchesse de Polignac aurait été

d'un autre poids, si tant est qu'elle eût voulu sincèrement donner

ses soins à cette affaire au risque peut-être d'aller à l'encontre

des entêtements, ou même des rancunes de la Reine. Mais, il faut bien

s'en convaincre, autant il était difficile de dire non en face à une

aussi charmante femme que l'était Mme de Bombelles, autant il était

aisé de faire traîner en longueur une affaire dont le héros principal

n'était ni une puissance future à ménager ni un de ces favoris de la

«coterie» devant lesquels hommes et événements mêmes avaient coutume

de s'incliner.

* * * * *

Durant ce temps Mme de Bombelles prend sa part de la vie de Cour:

elle est souvent, le plus souvent possible, de service auprès de

Madame Élisabeth, qui réclame sa confidente aimée; elle suit sa

princesse dans les déplacements de Marly et de Fontainebleau. Ce

dernier séjour est très apprécié de Madame Élisabeth: c'est là

qu'elle peut faire de longues promenades à cheval, là qu'elle profite

avec usure des conseils de botanique donnés par le Dr Dassy. En

raison de la prédilection de la princesse pour Fontainebleau il

sera question de créer pour elle un petit Trianon, une habitation

spéciale, où elle serait bien chez elle comme à Montreuil.

A Versailles la vie est assez régulière. Madame Élisabeth habite

toujours l'extrémité de l'aile méridionale du château[213].

Minutieusement les inventaires de l'époque en retracent l'ameublement

et la distribution. Deux antichambres somptueuses garnies de

banquettes en tapisseries de la Savonnerie, de paravents de toile

d'Alençon cramoisie, de tabourets de panne, de larges fauteuils à

clous dorés. Dans la seconde sont des commodes plaquées de bois de

rose et de violettes rehaussés de cuivres; le soir, derrière des

paravents, sont dressés les lits des femmes de service. De cette

pièce on passe dans la chambre des nobles dont le meuble est de

damas de Gênes garni de franges d'or. Cheminée immense; consoles de

marqueterie et de bronze doré; merveilleuse pendule en marbre blanc

qui représente un portique d'architecture orné dans la frise de trois

bas-reliefs, l'un caractérisant l'Abondance, l'autre la Paix, le

troisième la Gloire sous les traits de Henri IV; girandoles du même

style que la pendule.

[213] Cet appartement ne forme plus qu'une même salle contenant

les tableaux relatifs aux événements de 1830.

Cette salle précédait la chambre à coucher tendue de soie rouge et de

tapisseries de Beauvais. Le lit «à la duchesse» occupait le milieu

avec ses rideaux, ses «bonnes grâces», ses cantonnières, ses bouquets

de plumes et d'aigrettes. Venaient ensuite le grand cabinet en gros

de Tours blanc et bleu, la salle de billard, enfin le boudoir, jolie

petite pièce aux meubles ouvragés dont les fenêtres donnaient sur la

pièce d'eau des Suisses et sur la route de Saint-Cyr[214].

[214] Archives nationales O{1}, 3496.--Comtesse d'Armaillé,

_Madame Élisabeth_, passim.

Il est des soirs où cet appartement, orné de tableaux et d'objets

d'art, s'illumine de l'éclat des torchères: Madame Élisabeth reçoit

sa maison, qui est fort nombreuse et quelques personnes de la Cour;

elle aime avant tout, fuyant la représentation, à y vivre dans

l'intimité de ses dames, à y deviser avec celles de ses amies

qu'elle n'a pas entraînées à sa suite à Montreuil.

Là bien plus qu'au palais revit le souvenir de la princesse.

Le petit domaine est devenu sa propriété, peu après la faillite du

prince de Guéménée; Louis XVI a mis certaine galanterie à faire

cadeau à sa sœur d'une propriété qu'elle aimait.

Marie-Antoinette à voulu se charger d'annoncer à sa belle-sœur la

nouvelle qui la comblera de joie, et, après avoir fait aménager et

meubler la maison de Montreuil, elle y a emmené la jeune princesse:

«Ma sœur, lui dit la Reine, vous êtes chez vous, ce sera votre

Trianon. Le Roi, qui se fait un plaisir de vous l'offrir, m'a laissé

celui de vous le dire[215].»

[215] Ceci est la phrase consacrée; il y eut moins de surprise

sans doute de la part de Madame Elisabeth, puisque, nous l'avons

vu au chapitre précédent, Mme de Bombelles parlait ouvertement à

son mari de la cession de Montreuil à la princesse.

Il a été bien souvent décrit, ce domaine où Madame Élisabeth passa

le meilleur de ses journées, pendant les six dernières années de

son séjour à Versailles. Il existe encore, à peine modifié, depuis

l'espace de temps écoulé, comme si les différents propriétaires qui

se sont succédé avaient tenu à respecter la demeure devenue sacrée de

la sœur de Louis XVI.

Le parc est situé à droite de la barrière lorsqu'on entre à

Versailles. Il longe l'avenue de Paris et s'étend de la rue du

Bon-Conseil à la rue Saint-Jules et à la rue Champ-la-Garde et a

une contenance de 8 hectares. L'entrée était autrefois, 2, rue du

Bon-Conseil; elle est maintenant, 41 _bis_, avenue de Paris. Ce parc

amoindri sous la Révolution a retrouvé ses anciennes limites et

ses différents propriétaires, résistant à la tentation d'en faire

un quartier de villas lui ont conservé son aspect d'autrefois[216].

Seuls les arbres en grandissant ont donné à cette propriété jadis

riante un aspect plus mélancolique et sévère.

[216] Ce domaine, après avoir longtemps appartenu à M. Sauvage de

Brantes, est maintenant la propriété de M. Edgar Stern.

Au centre de pelouses encadrées d'arbres magnifiques et émaillées de

massifs de fleurs s'élève la maison dont quatre colonnes de pierre

soutiennent le péristyle. La partie du bâtiment central est telle

qu'elle était du temps de Madame Élisabeth; les deux ailes, abattues

pendant la Révolution ont été rebâties au commencement du siècle sur

leurs anciens fondements.

Au fond et à gauche, on voit la ferme de cette laiterie que

l'histoire du Pauvre Jacques devait rendre célèbre «en dépit de la

modestie de sa propriétaire, qui ne consentait à profiter des œufs

de ses poules et du lait de ses vaches, que lorsqu'était terminée sa

quotidienne distribution aux malades, aux vieillards et aux enfants

de Montreuil[217]».

[217] _Éloge_ par Ferrand.

Un des premiers actes de Madame Élisabeth fut de donner à Mme de

Mackau la maison qu'elle habitait rue Champ-la-Garde. «La petite

maison de ma mère, a dit Mme de Bombelles, avait une porte qui

communiquait dans le jardin de Madame Élisabeth. M. de Bombelles y

eut une maladie, qui lui causa des douleurs horribles; la princesse

qui avait pour lui des bontés extrêmes venait le voir journellement,

l'encourageait, le consolait et partageait les peines que me causait

cet état comme aurait pu faire la sœur la plus tendre.»

A Montreuil aussi, nous le savons, Madame Élisabeth retrouvait de

précieux souvenirs. A quelques pas de là s'élevait le pavillon ayant

appartenu à Mme de Marsan et où elle avait passé les heures les plus

heureuses de son enfance. Après la mort de Mme de Marsan ce pavillon

devint la propriété de Lemonnier, premier médecin du Roi, professeur

de botanique de la princesse qui était resté son ami et son conseil.

Le Roi avait décidé que sa sœur ne passerait la nuit à Montreuil,

que lorsqu'elle aurait atteint sa vingt-cinquième année. De 1783 à

1789, elle obéit à cette exigence.

Elle entendait chaque matin la messe dans la chapelle de Versailles

et montait ensuite à cheval ou en voiture pour se rendre chez elle.

Mme de Bombelles a raconté à M. Ferrand, l'auteur de _l'Éloge de

Madame Élisabeth_, comment se passaient les journées dans ce domaine

aimé de la princesse et de ses amies:

«Notre vie à Montreuil était uniforme, pareille à celle que la

famille la plus unie passe dans un château à cent lieues de Paris.

Heures de travail, de promenade, de lecture, vie isolée ou en commun,

tout y était réglé avec méthode. L'heure du dîner réunissait autour

de la même table la princesse et ses dames. Elle avait ainsi fixé ses

habitudes. Vers le soir, avant l'heure de retourner à la Cour, on

se réunissait dans le salon, et conformément à l'usage de quelques

familles nous faisions en commun la prière du soir.»

Madame Élisabeth a du goût pour les sciences physiques et

mathématiques; elle continue à recevoir les leçons de l'abbé

Nollet, de Leblond et de Mauduit; n'a-t-elle pas imaginé une table

de logarithmes fort ingénieuse[218]? Ce qu'elle aime par-dessus

tout, après ses pauvres et ses amies, c'est l'équitation[219] et

la botanique. Avec Lemonnier et Dassy ses aptitudes devaient se

développer; son parc de Montreuil bénéficiait de ce goût éclairé des

plantes et des arbres: le prince de Ligne[220], qui vantait tant le

jardin de la princesse de Guéménée, n'aurait eu garde de monter au

superlatif, s'il eût eu à décrire le même domaine transformé par

Madame Élisabeth[221].

[218] Ce manuscrit fut rendu au comte d'Artois, à la

Restauration, par la famille Mauduit.

[219] Voir dans la _Revue de l'histoire de Versailles_, novembre

1903, un article très documenté de M. J. Fennebresque sur les

promenades à cheval de Madame Elisabeth, les travaux entrepris

pour rendre les promenades moins dangereuses au moment où l'on

coupe les bois. Des trous ou des troncs d'arbres ont été laissés

sur les bords des routes pratiquées par la cour, ils effarouchent

les chevaux, au point de causer des accidents funestes. «Si

Madame Elisabeth n'était pas aussi bonne cavalière qu'elle est,

dit le _Rapport_ de Devienne, elle aurait succombé aux pointes

que ses chevaux ont faites sous elle à l'aspect de ces bois.»

(Arch. nat., O{1} 1804.)

[220] _Coup d'œil sur Bel-OEil_, où il est parlé des beaux

jardins des environs de Paris.

[221] C'est à Montreuil que Jacques et Marie furent heureux par

elle.

Ce Jacques Bosson était un brave Fribourgeois que, sur la

recommandation de Mme de Diesbach, Madame Elisabeth avait fait

venir de Suisse, et qu'elle avait proposé au gouvernement de

sa ferme, ce dont il s'acquittait à merveille. En même temps

que lui, elle avait fait venir son père et sa mère, et, en lui

procurant les joies de la famille, la naïve princesse s'était

figurée combler tous les vœux de son protégé. Pourtant, malgré

les efforts du pauvre garçon pénétré de reconnaissance pour sa

maîtresse, celle-ci ne put ignorer qu'il lui manquait quelque

chose, car il maigrissait à vue d'œil, et sa mélancolie était

remarquée. Elle s'informa et apprit la cause réelle du chagrin

de l'excellent serviteur. Une fiancée laissée à Bulle, son pays

natal, qu'il regrettait et dont il était regretté, voilà ce qui

motivait la tristesse de Jacques. «J'ai donc fait deux malheureux

sans le savoir? dit la princesse. Je veux réparer ma faute. Il

faut que Marie vienne ici; elle épousera Jacques et elle sera la

laitière de Montreuil.»

La jeune suissesse arriva bientôt à Paris, et, conduite

immédiatement à Versailles, elle fut présentée à Madame

Elisabeth. Les bans des deux fiancés ne tardèrent pas à être

publiés en l'église de Saint-Symphorien à Montreuil et à

Notre-Dame de Versailles, et, le 26 mai 1789, quelques jours

après l'ouverture des Etats Généraux, Jacques Bosson et Marie

Magnin, dotés par Madame Elisabeth, furent mariés dans la petite

église de Montreuil.

Cette idylle pastorale devait pendant quelques jours occuper la

Cour et la Ville. Mme de Travanet composa sur les regrets de

Marie une romance dans le goût du temps, qui fut bientôt dans

toutes les bouches. Mélancoliquement nos grand'mères ont souvent

fredonné l'air près du berceau de leurs petits-enfants:

Pauvre Jacques, quand j'étais près de toi,

Je ne sentois pas ma misère;

Mais à présent que tu vis loin de moi,

Je manque de tout sur la terre.

Quand tu venois partager mes travaux,

Je trouvois ma tâche légère;

T'en souvient-il? Tous les jours étaient beaux;

Qui me rendra ce temps prospère?

Quand le soleil brille sur nos guérets,

Je ne puis souffrir la lumière;

Et quand je suis à l'ombre des forêts,

J'accuse la nature entière.

Les paroles de cette romance, longtemps à la mode, ont été

oubliées; l'air a subsisté et est devenu le cantique

Vous qu'en ces lieux combla de ses bienfaits

Une mère auguste et chérie.

On ne pouvait mieux rappeler le souvenir de la bienfaisance de

Madame Elisabeth[A].

Cette romance, qui avait le plaisir de sa petite Cour, Madame

Elisabeth devait l'entendre à un moment où elle ne s'y attendait

guère. C'était dans les premiers jours d'août 1792... De son

petit appartement du pavillon de Flore, Madame Elisabeth un

matin, entendit sous ses croisées fredonner l'air du _Pauvre

Jacques_. Elle écouta, attirée par ce refrain qui évoquait de

douces ressouvenances, entrebâilla sa fenêtre, écouta encore.

C'était bien l'air, ce n'était pas la romance de Mme de Travanet

qu'elle entendait, mais les couplets royalistes des Apôtres.

Au _Pauvre Jacques_ on avait substitué le _pauvre Peuple_: on

le plaignait de n'avoir plus de roi et de ne plus connaître la

misère...

[A] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch;--A. de Beauchesne,

_Vie de Madame Elisabeth_;--Comte Ferrand, _Eloge de Madame

Elisabeth_;--Feuillet de Conches, _Correspondance de Madame

Elisabeth;_--Leroi, _Histoire de Versailles, rue par rue_.

Transportons-nous par la pensée dans cette maison animée de la

présence de jeunes femmes, dans ce parc où elles aiment à promener

leurs rêveries ou à échanger leurs impressions, dans cette ferme

où chaque jour des distributions de lait et d'œufs sont faites

aux malades et aux indigents, rappelons, sans pouvoir nous y

arrêter[222], l'inlassable charité d'une princesse que la calomnie,

même à l'approche des jours sombres, au milieu du déchaînement des

libelles injurieux et des pamphlets infâmes, n'était pas parvenue

à atteindre; figurons-nous ce que peut être la vie calme de la

princesse et de ses dames[223], troublée, de temps à autre, par des

visites princières. Celle du roi de Suède, Gustave III, suivie

de celle du prince Henri de Prusse a été tant de fois contée,

qu'il suffit d'en évoquer le souvenir[224]. On s'imagine le peu

d'enthousiasme de Mme Élisabeth à suivre le mouvement de Cour, on se

figure par contre la princesse accompagnée d'Angélique de Bombelles,

assistant avec joie à l'ascension de l'aéronaute Pilâtre des Roziers,

dans la cour des ministres. La nouveauté à la mode, c'étaient les

ballons. «On en perdait, dit un chroniqueur, non pas le boire et le

manger, mais le loto[225].»

[222] Voir Beauchesne, ouvrage cité, et comtesse d'Armaillé,

_Madame Elisabeth_.

[223] L'autre grande amie de Madame Elisabeth, Mlle de Causans,

appelée comtesse de Vincens, eut également part à sa bonté

tendre. Quand elle la maria au marquis de Raigecourt en 1784,

la jeune princesse alla trouver la Reine: «Promettez-moi, lui

dit-elle, de m'accorder ce que je vais vous demander.--Avant de

rien promettre, j'aimerais savoir ce que vous voulez, répond

la Reine en souriant.--Commencez par promettre.--Non, dites

d'abord.»--Après un débat de quelques minutes, plein d'amabilité

et d'enjouement: «Eh bien, dit la princesse, voici: un parti

se présente pour Causans; afin de lui faciliter le mariage, je

voudrais lui faire une dot de cinquante mille écus. Le Roi me

donne tous les ans trente mille livres d'étrennes; obtenez qu'il

m'en avance cinq années.--La Reine promit, le roi donna; le

mariage fut conclu, et pendant cinq années, tandis que chacun des

princes et princesses recevait ses étrennes, Madame Elisabeth,

qui n'avait rien à recevoir, s'écriait gaiement: «Moi, je n'ai

rien, mais j'ai ma Raigecourt». (Comte Ferrand, _Eloge de Madame

Elisabeth_.)

Mme de Raigecourt était intimement liée avec Mme de Bombelles,

qui, un peu plus âgée, conseillait et protégeait son amie. Nous

les verrons, aux jours d'émigration, correspondre régulièrement.

[224] Voir Geffroy, _Gustave III et la Cour de France_,

_Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch, etc.

[225] Hippeau, _Gouvernement de la Normandie_, t. IV.

La paix conclue, une apparente prospérité éclatait; les affaires,

auparavant languissantes, s'étaient soudain ranimées; l'indépendance

de l'Amérique, en ouvrant de nouveaux débouchés à l'industrie et

au commerce, leur imprima un nouvel essor. Les récoltes des années

1784 et 1785 se montrèrent «admirables»: autant de circonstances qui

servirent Calonne et devaient rendre encore plus grande son audace.

Qui prévoyait alors qu'il serait le principal artisan du discrédit

et de la ruine? Revenant de la guerre d'Amérique, le jeune comte

de Ségur trouvait le royaume avec un aspect si florissant et la

société de Paris si brillante «qu'à moins d'être doué du triste don

de prophétie il était impossible, disait-il, d'entrevoir l'abîme

prochain vers lequel un courant rapide nous entraînait[226].» Certes

elles avaient tressailli de joie, ces jeunes femmes, à la nouvelle

de la signature du traité qui, grâce surtout aux armes françaises,

assurait l'indépendance du nouvel État d'Amérique. La naissance, en

mars 1785, d'un second fils de Marie-Antoinette, semblait un nouveau

sourire de la Providence. A Montreuil plus qu'en aucune autre demeure

princière on devait s'en réjouir. Au baptême de l'enfant de France,

Mme de Bombelles accompagnait Madame Élisabeth, qui représentait

Marie-Caroline, reine des Deux-Siciles...

[226] Ségur, t. II;--Correspondance de Métra, XIV, 144;--Comte

Beugnot, _Mémoires_, t. I;--_Mémoires_ de Malouet, I.--Voir aussi

F. Roquain, _l'Esprit révolutionnaire avant la Révolution_, 1878.

Mais les événements sombres alternaient avec les événements heureux.

Parmi les habitantes de Montreuil, chacune put s'émouvoir du

bruit fait autour des représentations du _Mariage de Figaro_ au

Théâtre-Français, comédie qui fut, a-t-on pu dire, «une sorte de

levier qui contribua à faire sauter l'ancien régime[227]»; elles

s'étonnèrent de voir _le Barbier de Séville_ à Trianon, elles purent

trembler en pensant aux suites d'un événement plus immédiatement

grave.

[227] Loménie, _Beaumarchais et son temps_, t. II, 295.

Quand la Reine montait sur le petit théâtre de Trianon pour y jouer

un peu bien inconsidérément le rôle de Rosine, un coup de tonnerre

venait d'éclater: en août 1785, on était en plein procès du Collier.

Sur ce dramatique épisode dont le retentissement devait être si

considérable et les conséquences si funestes pour la monarchie,

on regrette de ne posséder aucune impression des Bombelles;

l'histoire en elle-même de ce triste prologue de la Révolution a été

définitivement établie, et il ne saurait y avoir lieu d'insister[228].

[228] Voir Chaix d'Est Ange, _le Procès du Collier_, et les deux

intéressants volumes de M. Franz Funck Brentano.

Dans l'été de 1786[229], Mme de Bombelles a l'occasion d'accompagner

la princesse aux fêtes données en l'honneur des archiducs Ferdinand

et Maximilien, puis du duc et de la duchesse de Saxe-Teschen. La

duchesse Marie-Christine est la plus jeune sœur de la Reine,

celle avec qui Marie-Antoinette,--qui préfère Marie-Caroline de

Naples,--entretient la moindre intimité. Le séjour des princes

allemands s'inaugura assez tièdement; au bout de quelques jours, ils

étaient gagnés par l'affabilité de la Reine. L'Empereur Joseph II

leur a indiqué ce qu'ils devaient voir dans Paris, «ce séjour des

plaisirs et des inconséquences[230]». Peut-être y ont-ils entendu

les murmures de la calomnie que, depuis le _Mariage de Figaro_

et l'affaire du Collier, on n'épargne pas à Marie-Antoinette en

attendant qu'on la surnomme _Madame Déficit_... Ont-ils pressenti,

comme quelques autres, les premiers grondements de l'orage?

[229] Peu après la naissance de la petite princesse

Sophie-Béatrix, qui ne devait vivre que onze mois.

[230] Fragment des _Mémoires_ du duc de Saxe-Teschen dans _Louis

XVI_, etc., par Feuillet de Conches.

Certes notre aimable héroïne n'est pas de ceux qui constatent

le rembrunissement de l'horizon. Dans l'atmosphère optimiste de

Montreuil nulle disposition à voir les choses au sombre. Il n'en

est pas de même du marquis: malade de l'estomac, l'attente d'une

ambassade jointe aux inquiétudes politiques l'a jeté dans une

mélancolie profonde, dont ne le tirent guère que de fréquents

voyages, une fois que son état de santé le lui a de nouveau permis.

La touchante tendresse d'Angélique, mère et épouse adorable, s'offre

toujours comme le sourire aimable de sa vie sérieuse. Quant à Madame

Élisabeth, elle continue à marquer à son amie une affection si

profonde et sincère, et toujours de plus en plus vive, que l'on doit

supposer qu'une nouvelle longue séparation d'avec Mme de Bombelles

lui semblera très pénible. Elle a trop désiré pourtant que le marquis

reçoive effectivement enfin l'ambassade dès longtemps promise,

qu'elle sait refouler ses larmes quand Angélique termine ses apprêts

pour suivre son mari à Lisbonne où, définitivement, il va remplacer

M. O'Dune.

Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth · 第 23 / 42 题