Les griefs présentés à la Reine, contre M. de Bombelles, ne
peuvent porter essentiellement que sur l'opposition que les
ministres impériaux prétendent avoir rencontrée de la part
de M. de Bombelles dans les différentes négociations de ces
ministres à la Diète de Ratisbonne ou bien sur des propos
imputés à M. de Bombelles contre la Cour impériale. Mme de
Bombelles ne s'est jamais permis une recherche indiscrète dans
la conduite ministérielle de son mari, et elle ne peut pas
répondre au premier point d'accusation qu'on forme peut-être
contre lui. Elle s'est toujours flattée que le témoignage de
la parfaite satisfaction que M. de Vergennes a constamment
rendu de la conduite de M. de Bombelles servirait également à
sa justification, et elle croit que la différence d'opinions
politiques, s'il en existe une entre lui et les ministres
impériaux, ne peut provenir que des instructions dictées à
chacun d'eux par leur Cour respective. Mme de Bombelles peut
répondre avec plus d'assurance au second point parce que l'objet
de cette imputation est plus à sa portée et qu'elle connaît les
sentiments et la circonspection de M. de Bombelles. Elle sait
qu'on a écrit des faussetés contre lui à Vienne, mais quelle
attention peut mériter un homme mal intentionné, puisque, la
Cour impériale a reconnu elle-même l'infidélité de ses rapports
et lui a ôté le poste qu'il occupait à Ratisbonne. Il serait
bien affligeant que cette personne fût écoutée sur un seul
objet, lequel influe précisément sur le sort, la fortune et la
réputation d'on galant homme qui a été continuellement en but
à ses tracasseries et aux calomnies qu'il a débitées contre
lui. M. de Bombelles a été traité avec bonté et distinction de
leurs Majestés Impériales dans différents voyages qu'il a faits
à Vienne. Il a des obligations personnelles à la Reine, qui a
daigné approuver sa nomination au poste de Ratisbonne, a bien
voulu prendre de l'intérêt au mariage de sa sœur. Il trouve
dans son cœur et dans sa reconnaissance des motifs puissants
d'être personnellement dévoué à Sa Majesté et à son auguste
famille et il ne doit pas être soupçonné de se livrer légèrement
à une animosité aussi absurde que mal fondée, comment peut-il
être soupçonné d'oublier en un instant ce qu'il leur doit de
respect.
J'ose espérer que la Reine, dont l'esprit est aussi juste que le
cœur, verra d'un coup d'œil plus favorable la conduite de M.
de Bombelles si elle daigne faire attention, quant à la nature
de l'accusation et du caractère de l'accusateur.
_La marquise de Bombelles à la Reine_
«MADAME,
«Mme de Bombelles serait parfaitement heureuse si la Reine daignait
joindre sa protection à l'intérêt que Madame Élisabeth veut bien lui
marquer, pour assurer à l'enfant de Mme de Bombelles un bien-être
qu'il ne pourra jamais espérer sans l'appui de Sa Majesté. M. de
Bombelles est né sans fortune; son père, mort à la veille d'être
fait maréchal de France, ne lui laisse d'autre héritage qu'une
mémoire chérie et respectée dans la province où il commandait et
une grande réputation militaire. M. de Bombelles a servi dès sa
plus tendre jeunesse, il a fait les dernières campagnes d'Allemagne
et il a mérité partout l'approbation de ses chefs. Des talents et
une application extraordinaire ont engagé le ministère à l'employer
dans les affaires étrangères. M. de Vergennes a bien voulu faire de
lui les éloges les plus étendus, en différentes occasions, il est
malgré cela rencoigné depuis sept ans dans le poste insignifiant de
Ratisbonne. L'ambassade de Constantinople, quand M. de Saint-Priest
la quittera, offre à M. de Bombelles des moyens de ménager à son
enfant une fortune convenable. Il y a beaucoup de places dans la
carrière politique et à portée des espérances de M. de Bombelles
qui seraient plus agréables par leur position, plus rapprochées de
la France, mais il n'y en a aucune où il soit décemment permis d'y
porter des vues d'économie, comme dans celle de Constantinople,
et c'est sous ce rapport qu'elle convient plus à la situation de
M. de Bombelles. Il serait bien flatteur pour lui d'obtenir cette
ambassade par la protection de la Reine et d'ajouter cette nouvelle
reconnaissance à celle qu'il doit déjà à Sa Majesté pour les bontés
qu'Elle a bien voulu témoigner à sa famille. Mme de Bombelles
oserait-elle se flatter que la position actuelle de M. de Bombelles
et ses services, que le trouble d'une mère tendre et inquiète sur
le sort de son enfant pussent assez intéresser la bienfaisance
naturelle de la Reine, pour que Sa Majesté voulût bien promettre
à Mme de Bombelles ses bontés lorsque M. de Saint-Priest quittera
Constantinople.»
Le comte d'Esterhazy mis au courant de ce qui s'était passé chez la
Reine avait raison de hocher la tête et de dire à Mme de Bombelles
que tout cela ne servirait de rien tant qu'on ne serait pas revenu
sur le compte de son mari. Il sait à quoi s'en tenir, lui qui reçoit
les confidences de la Reine! Les griefs viennois sont loin d'être
apaisés, et M. de Vergennes qui, bien disposé vient de donner à Mme
de Bombelles une lettre exposant les bons services de son mari, n'a
pas caché à Mme de Mackau son entretien avec le comte de Mercy qui
sortait de chez lui: «Monté sur ses grands chevaux», l'ambassadeur
lui avait fait les plaintes les plus vives contre M. de Bombelles à
l'occasion de sa querelle avec le prince de la Tour[189]; lui était
resté ferme comme un roc et lui avait répondu froidement que M. le
marquis de Bombelles n'avait fait que suivre les ordres du Roi et
qu'il lui était impossible de l'en blâmer. M. de Vergennes ajoutait
qu'il avait prévenu le Roi de cette dernière persécution et qu'on
ne devait pas s'en inquiéter. Ne pas s'inquiéter est chose facile
à dire, mais M. de Bombelles, même avant d'avoir reçu la dernière
lettre où sa femme conte l'entretien assez vif de M. de Vergennes
avec le comte de Mercy, ne trouve pas que les choses prennent bonne
tournure. Sa chère Angélique n'avait-elle pas été un peu vite en
besogne, pouvait-on avoir confiance dans la comtesse Diane? Revenir
au plus vite en congé et plaider sa cause lui-même est son désir
le plus pressant. «Ratisbonne lui pèse sur les épaules, plus il y
restera et plus les ministres impériaux lui feront d'horreurs. Il se
méfie de Trautmansdorf, malheureux petit homme sans force ni vertu».
Tout cela est consigné dans une note explicative qu'il envoie à sa
femme avec mission de la faire lire au seul comte Valentin. «Comme
dans tout ce qui se fait il n'y a pas moins que de ma fortune un ami
aussi vrai que cet honnête comte ne doit pas parcourir à la hâte
un écrit qui renfermait de grandes vérités et qui répond à tout ce
qu'on m'a jusqu'ici imputé sans pudeur et sans justice... La seconde
note est faite pour le cas où l'on se servirait encore contre moi
de ce qui se passe en ce moment avec M. le prince de la Tour. Il
n'est plus question de plier les genoux, ma chère amie, ma perte
serait certaine... Je ne puis rester dans l'attitude d'un étourdi,
d'une mauvaise tête, pour qui sa femme demande grâce. Je sais que
l'Empereur est implacable dans ses aversions; le motif de la sienne
envers moi ne peut cesser parce que je ne trahirai pas mes devoirs,
mais il faut que je prouve à la Reine que je suis injustement
attaqué, c'est ce que mon compte rendu indique. Alors, quand le comte
d'Esterhazy lui en aura dit la teneur, il n'y a plus qu'un parti
à prendre puisque la Reine veut envers son frère des ménagements
destructifs pour le bien du service du Roi, c'est de m'envoyer en
Portugal. Je n'aurai jamais Constantinople: un ambassadeur de France
à la Porte qui a du zèle et de bons yeux est un monstre pour la Cour
de Vienne. La note que tu as donnée est, je le gagerais, à l'heure
qu'il est dans les mains de l'Empereur et ne sera renvoyée à la Reine
qu'avec tous les commentaires dictés par la haine et le despotisme.
Si, contre mon attente et mon expérience, Mme la comtesse Diane est
de bonne foi, tu peux, d'après l'avis du comte d'Esterhazy, lui
faire jeter un regard rapide sur ma note, mais en préparant les voies
avant mon arrivée; de grâce qu'on n'agisse en rien décisivement.»
[189] La branche aînée des princes de la Tour et Taxis résidait à
Ratisbonne.
Faisant un instant trêve à ses préoccupations personnelles, le
marquis dans sa lettre suivante raconte son voyage à Munich où il
a été reçu par le pape Pie VI[190]. A l'arrivée dans la capitale
bavaroise, le cortège était fort beau. «Le Saint-Père était dans une
voiture à deux places avec l'Électeur[191]... Un dais l'attendait au
bas de l'escalier et trois cents personnes en grand costume... Arrivé
au grand appartement meublé et orné pour feu l'Empereur Charles VII,
le Saint-Père a préféré l'appartement de l'Impératrice comme plus
commode et plus près de la chapelle... Après quelques compliments qui
ont duré quatre à cinq minutes on s'est rendu à la chapelle où le _Te
Deum_ a été chanté en musique, plus bruyant qu'agréable. Le Pape n'a
vu dans le reste de la soirée que l'Électeur, l'Électrice de Bavière
et l'Électeur de Trèves. Nos audiences ont été pour le lendemain
matin, samedi 27 avril.
[190] Jean-Ange Braschi, pape sous le nom de Pie VI de 1775 à
1799, et dont le pontificat fut une lutte perpétuelle contre
la cour de Naples, le grand-duc Léopold de Toscane, l'Empereur
Joseph II, plus tard contre l'Assemblée Constituante, puis contre
le Directoire.
[191] Charles-Théodore, de la Maison Palatine,
1777-1799,--électeur depuis la mort de
Maximilien-Joseph,--laquelle avait entraîné l'affaire de la
succession de Bavière.
«La mienne a duré dix minutes. En entrant, le nonce m'a nommé, j'ai
plié le genou, baisé la main du Saint-Père et le nonce après une
profonde génuflexion s'est retiré. Le Pape m'a conduit à la fenêtre.
Il parle fort bien le français et m'a donné des nouvelles de M.
le baron de Breteuil, m'a remercié d'être venu de près de quarante
lieues pour le voir. Sa Sainteté est d'une superbe figure simple,
honnête, et noble dans ses manières; il n'a rien d'un prêtre italien.
Le dimanche 28, il a dit la messe basse, mais à fort haute voix aux
Théatins. Il y avait plus de quatre mille âmes dans l'église, et le
silence le plus religieux s'y observait. Je n'ai rien vu de plus
édifiant et de plus auguste que cette cérémonie. Les protestants qui
y ont assisté convenaient comme nous qu'ils en avaient été émus; on
n'a pas plus de grâce que le Pape dans ses moindres mouvements, et il
paraît ne les avoir point étudiés. Après la messe, il a vu les dames
dans la sacristie; il s'est assis sur un fauteuil, elles sont venues
lui baiser la main, et, autant qu'il a été possible, il leur a dit
des choses aimables. Entre midi et une heure il s'est rendu en grand
cérémonial à la place de la Grande-Garde; il était seul dans le fond
d'un carrosse de parade, les deux électeurs Palatin et de Trèves sur
le devant. Le Saint-Père est monté dans la maison des États et sur
un grand balcon construit exprès il a donné sa bénédiction à quinze
mille âmes rassemblées sur la place...»
C'est une des dernières lettres adressées par le marquis à sa femme.
Le congé demandé a été accordé, et il est rentré en France. La joie
de retrouver sa femme et son enfant lui fait juger moins amers les
perpétuels retards que subit sa carrière si brillamment commencée.
Nous nous figurons quelles durent être ces premières semaines
après une si longue séparation. Il nous est permis, par contre, de
regretter de ne pas connaître les impressions de Mme de Bombelles sur
le grand-duc et la grande-duchesse Paul de Russie[192] qui, en cet
été de 1782, sous le nom étrange de comte et de comtesse du Nord,
passèrent près de trois mois à la Cour entre Paris et Versailles.
Arrivés à Paris, le 18 mai, le comte et la comtesse du Nord étaient à
Versailles le 20.
[192] Marie Fedorowna, née Dorothée, princesse de Wurtemberg.
Le comte est présenté au Roi par M. de la Live, introducteur. Il
est accompagné par le prince Bariatinsky, ambassadeur de Russie. La
première entrevue est relativement froide, le Roi s'étant montré,
comme d'ordinaire, très timide. Pendant ce temps, la comtesse
«introduite» par la comtesse de Vergennes est reçue par la Reine.
Au premier abord, la grande-duchesse, en raison de sa corpulence,
impose à Marie-Antoinette, d'ailleurs prévenue contre la famille
impériale de Russie et ne lui plaît pas. La comtesse du Nord est
raide dans son maintien et fait montre de son instruction. Par un
accident inaccoutumé, la Reine, dont l'accueil est habituellement
aimable, s'est sentie gênée devant ses visiteurs impériaux; elle a dû
se retirer dans sa chambre comme prise de faiblesse et a dit à Mme
Campan, en demandant un verre d'eau, qu'elle venait d'éprouver que
le rôle de Reine était plus difficile à jouer en présence d'autres
souverains ou de princes appelés à le devenir qu'avec des courtisans.
Ce ne fut, du reste, qu'un embarras momentané, et, dès le second
entretien, Marie-Antoinette avait retrouvé son aisance et se montrait
affable pour ses hôtes. Au dîner l'embarras avait disparu. On trouva
le grand-duc, malgré sa laideur[193], charmant et séduisant; quant
à la princesse, qu'avec sa haute taille et son buste puissant
les Parisiens avaient déclarée un peu homasse, la comparant à la
duchesse de Mazarin, il fut proclamé à Versailles que sa beauté
massive de cariatide resplendissait dans tout son éclat. La baronne
d'Oberkirch a soin de recueillir les appréciations aimables et, pour
ne pas paraître partiale envers sa princesse, elle ne manque pas
d'ajouter: «La Reine était belle comme le jour, elle animait tout de
sa présence.»
[193] A Lyon, où il avait passé, venant de Suisse, en se
rendant à Paris, le grand-duc avait produit aussi deux genres
d'impression. Il avait visité en touriste la ville industrielle
et n'avait pas manqué de se montrer dans les hôpitaux. On voulait
l'en dissuader, bien qu'il n'y eut pas d'épidémie, il répondit
par ce mot «historique» qui fleure _l'Emile_ de Jean-Jacques:
«Plus les grands sont éloignés des misères humaines, plus
ils doivent faire d'efforts pour s'en rapprocher.» Sa visite
aux manufactures, dans un moment où l'impératrice Catherine
faisait exécuter d'importantes commandes, parut opportune:
patrons et ouvriers acclamèrent le fils d'une souveraine qui
les enrichissait. En revanche, gens du peuple et _Canuts_ de le
saluer de cette épithète: «Oh! qu'il est vilain!» Une fois, à ces
peu aimables compliments, il répondit avec à-propos: «... C'est
une vérité que mon miroir m'a enseignée depuis longtemps, mais,
si je pouvais l'ignorer, voilà des gens qui se chargeraient de
m'en instruire.»
Ce voyage eut un retentissement immense, aussi bien pour son but
politique que pour les attentions dont le comte et la comtesse du
Nord avaient été l'objet comme princes. Pour suivre le chapelet des
fêtes données aux princes russes, à Versailles, à Trianon, à Paris,
on ne saurait avoir un meilleur guide que la baronne d'Oberkirch[194].
[194] Cf. aussi l'étude consciencieuse de Ch. Larivière dans _la
Revue Bleue_ du 3 octobre 1896, un article de M. P. de Nolhac
dans _l'Echo de Versailles_ du 22 octobre 1898 reproduit dans
l'ouvrage de M. G. Mazinghin et A. Terrade: _les Officiers de
l'escadre russe à Versailles_ (Aubert, 1894);--_un Czarewitz à
Paris_, par M. Justin Bellanger (_Revue des Etudes historiques_,
no 4, 1898);--les Notes du duc de Penthièvre dans les _Pièces
justificatives_ de la _Vie de Madame Elisabeth_, par A. de
Beauchesne, t. I;--enfin, un récit émanant des Archives
nationales, découvert par M. le vicomte de Grouchy et publié
par nous: _le Comte et la Comtesse du Nord à Versailles en
1782_, d'après un document inédit (_Revue de Versailles et
de Seine-et-Oise_, mai 1902; et _Fantômes et Silhouettes_,
Emile-Paul, 1903).
Il faut des pinceaux de femme pour donner une grâce légère à ces
récits de cérémonies, qui sous des plumes officielles semblent
monocordes. Ainsi, malgré la bienveillance outrée dont fait preuve
l'excellente Alsacienne, bien qu'elle se montre plus préoccupée
de l'extérieur des choses que de la portée politique de certains
événements, ses _Mémoires_ ont-ils fourni aux historiens le meilleur
de leurs «informations» sur ces réceptions fastueuses à Versailles.
Pendant son séjour Mme d'Oberkirch a vu souvent Mme de Mackau, «qui
ne quitte pour ainsi dire pas Versailles» et est très au courant
de la Cour. Elle tient donc une partie de ses renseignements
de la sous-gouvernante; la baronne trouve Mme de Bombelles une
femme délicieuse. Elle s'est liée avec Mme de Travanet, «une des
meilleures, une des plus spirituelles, une des plus charmantes femmes
qu'elle connaisse»; elle a vu aussi Mme de Louvois qui vient d'être
présentée à la Cour, la troisième femme de ce «mauvais sujet» de
marquis de Louvois. Pour nous parler aussi de ceux qui nous occupent,
c'est donc le témoin le mieux renseigné.
Ce fut une série de représentations: d'_Aline, reine de Golconde_,
opéra tiré de la nouvelle de Boufflers par Sedaine et mis en musique
par Monsigny, à _Zémire et Azor_, de Grétry, à _Jean Fracasse au
sérail_, ballet de Gardel, qui fut dansé à Trianon; soupers,
illuminations, bals parés à Versailles alternaient avec d'autres
fêtes données dans les châteaux royaux ou princiers. Le bal paré du 8
juin fut splendide dans la galerie des glaces.
La Reine fit les honneurs de son «chez elle» avec une grâce sans
égale; elle combla la princesse de souvenirs et de cadeaux. «Combien
j'aimerais vivre avec elle!» disait la comtesse du Nord, le lendemain
d'une fête. «Combien je serais charmée que M. le comte du Nord fût
dauphin de France», écrivait Mme d'Oberkirch[195].
[195] Malheureusement ce que la princesse écrivait à
l'Impératrice Catherine n'était pas précisément sur le même
ton. Le Roi y était déclaré «lourdaud» et «ennuyeux», la Reine
«frivole et coquette». Cette impression de ses enfants, la
Czarine l'adopta d'autant plus facilement qu'elle était disposée
à juger de même. A l'heure de l'infortune, elle ne portera
aux malheureux souverains qu'un intérêt bien superficiel et
inefficace.
Après le déplacement à Choisy et à Marly, il y eut aussi réception
des princes à Sceaux chez le duc de Penthièvre, au Raincy chez le
duc d'Orléans, à Bagatelle chez le comte d'Artois, enfin à Chantilly
où le prince de Condé inventa «enchantement sur enchantement», bals,
concerts, chasse aux flambeaux pour recevoir ses hôtes. Le bruit des
magnificences de Chantilly se répandait dans toute l'Europe, et l'on
faisait circuler ce mot glorieux pour les Condé: «Le Roi a reçu M. le
comte du Nord en ami, M. le duc d'Orléans l'a reçu en bourgeois, et
M. le prince de Condé en souverain.»
Le comte et la comtesse du Nord avaient donc été royalement reçus
pendant trois jours par le prince de Condé. Il y eut illumination
générale, chasse aux étangs, concerts avec musiques invisibles,
soupers à l'île d'Amour ou au hameau de Chantilly. Aux récits des
témoins oculaires il convient d'ajouter l'impression psychologique et
bien personnelle de la princesse Louise-Adélaïde qui, en l'absence
de la duchesse de Bourbon depuis peu séparée de son mari, eut la
charge d'aider son père à faire aux princes russes les honneurs de
sa magnifique résidence[196]. «La comtesse du Nord a fait ici un
petit voyage, écrit la princesse Louise de Condé à sa cousine aimée
Clotilde de France, princesse de Piémont[197], et j'aurais bien
désiré qu'il fût prolongé. Ils sont venus lundi pour dîner et sont
partis hier mercredi à trois heures. Je ne puis dire combien je les
ai trouvés aimables l'un et l'autre. Ils l'ont été pour moi d'une
manière qui m'a véritablement touchée. Leur politesse est franche,
noble et aisée. Ils ont l'air de penser toutes les choses obligeantes
qu'ils disent, et cela inspire la reconnaissance. Mon père et mon
frère en sont pénétrés pour eux; ils ont comblé de bontés aussi M.
le duc d'Enghien. Certainement nous les avons reçus du mieux que
nous avons pu et avec le désir qu'ils ne s'ennuient pas pendant
leur séjour ici; c'était une chose fort simple, mais ils ont paru
y attacher une valeur qui nous a pénétrés de sensibilité. Je vous
assure que le moment de leur départ a été une vraie peine pour moi
et qu'il m'a fallu prendre beaucoup sur moi pour ne pas pleurer,
aussi ai-je mal réussi quand j'ai vu leur voiture s'éloigner. Cela
paraîtrait bien étrange à quelques personnes, les ayant si peu
vus; mais ils ont l'air si franc et si ouvert qu'on s'y attache
facilement. Mme la comtesse du Nord m'a dit de lui écrire, et
assurément ce sera avec grand plaisir, car je serais au désespoir
qu'elle m'oubliât tout à fait. M. le comte du Nord m'a dit, avec
toute l'honnêteté possible, qu'il n'oserait pas m'écrire, mais
qu'il entretiendrait un commerce avec moi par vous, ma chère et
tendre amie; cela m'a embarrassée. Je n'ai jamais osé lui dire qu'il
pouvait m'écrire, ne sachant si je le devais, moi étant fille. C'est
peut-être très bête, mandez-moi ce que vous en pensez. Cependant,
après, il a fini par me demander s'il ne pouvait ajouter quelques
lignes aux lettres de la comtesse du Nord. J'ai cru qu'il était
sans conséquence d'accepter cela. J'ai peur qu'il ne m'ait trouvée
bien sotte sur tout cela. Peut-être en Russie cela aurait-il été
tout simple, mais en France on juge si sévèrement, on aime tant à
tout interpréter que, si on avait su que je recevais des lettres du
grand-duc que je n'ai vu que deux jours, on aurait peut-être été
assez sot pour en faire des plaisanteries... Mais je n'ai pas encore
fini de vous parler d'eux. Savez-vous ce qui m'a charmée? C'est la
tendresse qu'ils paraissent avoir l'un pour l'autre. On n'est point
accoutumé dans ces pays-ci à entendre une femme appeler son mari «mon
cher ami». Je suis sûre que nos petites folles et nos petits-maîtres
rient de cela, mais, moi, cela m'enchante.»
[196] Voir _la Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
Ségur.
[197] Inédite. Archives de la maison de Savoie. Cette lettre,
avec d'autres qui l'accompagnent, nous a été communiquée par M.
G. Roberti, l'éminent professeur de l'Académie militaire de Turin.
La princesse Louise s'excuse d'être si longue, mais elle ne peut
ennuyer sa cousine en lui parlant de personnes qui l'aiment et
qu'elle aime. «Ah! oui, ils vous aiment bien, je vous assure; nous
avons souvent parlé de vous et avec bien du plaisir. Il faut que
je vous remercie, car, sans doute, vous seule êtes la cause des
honnêtetés sans nombre qu'ils m'ont faites.»
Ce que ne raconte pas la future abbesse de Remiremont, c'est le
mot dit au moment de la séparation par le prince de Condé: «Nous
serons bien éloignés l'un de l'autre, dit le prince au grand-duc;
mais, si Votre Altesse le permet et que le Roi ne s'y oppose pas, je
pourrai aller lui rendre à Saint-Pétersbourg la visite qu'elle a bien
voulu me faire.»--«Nous vous recevrons avec enthousiasme, Monsieur,
et l'Impératrice sera trop heureuse de vous voir dans notre pays
sauvage.»--«Hélas! ce sont des rêves», reprit le prince de Condé en
soupirant. Pouvait-il prévoir que, quinze ans plus tard, ce voyage de
Russie, il le ferait en proscrit, tandis que sa demeure éblouissante
ne serait plus qu'une ruine aux murs pantelants?
Mais, on le sait, les princes russes ne se contentèrent pas des fêtes
de Cour. Ils se firent voir à l'Opéra, au Théâtre-Français où on leur
lut des vers, à l'Académie française où La Harpe leur lut une pièce
de vers assez malencontreusement choisie sur Pierre III; à l'Académie
des Sciences où Condorcet leur fit un discours; ils furent à l'École
Militaire, visitèrent les principaux monuments, même l'hôtel Beaujon
et l'hôtel de La Reynière. Partout, sur le parcours, ils furent reçus
avec enthousiasme comme ils l'avaient été à Saint-Étienne et à Lyon.
Dans ce voyage des princes russes, on entrevoyait autre chose qu'une
visite de politesse, on savait l'impératrice Catherine désireuse de
se rapprocher de la France[198], et cette visite opportune surexcite
la badauderie. Le commerce parisien, toujours à l'affût de la
réclame, profita de cette vogue russe comme il devait en profiter
lors des visites récentes du descendant de Paul Ier. Ce n'étaient
partout que bannières aux armes moscovites; on citait un tailleur
qui fit fortune avec un vêtement d'enfant, blouse flottante dont
Catherine avait envoyé le dessin à la plume de Grimm et qu'elle avait
imaginé pour son petit-fils Alexandre. Catherine, qui raille tout, ne
manqua pas de railler cet enthousiasme pour la Russie: «Les Français,
écrira-t-elle, se sont engoués de moi comme d'une plume à leur
coiffure, mais patience, cela ne durera pas plus que toute mode chez
eux», et il lui arrivera parfois de demander à Grimm si le _vertigo_
a pris fin.
[198] Le voyage du comte du Nord n'avait pas, à beaucoup près,
l'importance du voyage du tzar Nicolas en 1896, mais, néanmoins,
c'était une vraie tentative de rapprochement efficace.
Il était temps que galas et fêtes prissent fin. Chacun était sur les
dents. «Nous les avons tant et tant divertis, écrivait le chevalier
de l'Isle au comte de Riocour, qu'ils n'en peuvent plus. Je serais
aussi las qu'eux si je vous faisais le détail de toutes les fêtes, et
je crois que vous le seriez bien aussi de l'avoir lu. Je ne saurais
pourtant m'empêcher de vous dire que le bal paré de Versailles a été
comme le Paradis, ce que l'œil de l'homme n'a point vu et ce que
son esprit ne peut comprendre. Il n'a jamais paru sur la terre un
spectacle plus imposant et plus magnifique. Aucun Roi du monde n'en a
donné qui lui ressemble ni qui puisse même en avoir approché[199].»
[199] Inédite (Archives de M. le comte de Riocour).
* * * * *
Après les premières semaines données à la tendresse conjugale, M.
de Bombelles se met comme de coutume facilement en route. Il a
des devoirs de famille ou d'amitié à rendre; il est tour à tour
chez Mme de Travanet à Paris, ou à Viarmes, chez Mme de Bombelles
sa belle-sœur, à Dangu chez Mme de Matignon. Son plus long séjour
est celui d'Anci-le-Franc chez son beau-frère M. de Louvois. Mme de
Bombelles, qui commence une grossesse, n'a pu l'accompagner: il y est
une première fois en juillet, il y retournera à la fin de novembre.
Glissons sur les descriptions du pays qu'il parcourt de Sens à Anci,
glissons surtout sur les petits vers badins dont M. de Bombelles a
la fâcheuse manie d'émailler ses lettres, et supposons que le roman
conjugal qui, un instant, a repris terre lors de la réunion des deux
époux, a revêtu de nouveau la forme tendre et lyrique à laquelle le
condamne l'éloignement des amoureux. Ils sont de nouveau ensemble
en septembre et octobre, ils assistent donc à la «Sérénissime»
banqueroute du prince de Guéménée.
Un Rohan en faillite, et quelle faillite!
Le scandale est terrible, la consternation règne à Paris comme à
Versailles, car toutes les classes sont frappées, le monde de la
Cour en tête, des académiciens, puis les petites bourses, plus
intéressantes encore: des artisans, des matelots bretons qui,
aveuglés par le prestige du prince, lui avaient apporté leurs
épargnes. Lauzun y était plus qu'à moitié ruiné. Sophie Arnould y
perdait trente mille livres de rentes. «Que voulez-vous, disait-elle
gaiement, ce qui vient de la flûte retourne au tambour[200].»
[200] Voir, dans _Louis XV intime_ et _les Petites Maîtresses_
(p. 161), tes lettres de Mme de Coislin au duc d'Harcourt sur
la faillite Guéménée. Le chevalier de l'Isle, qui a suivi en
Touraine le prince de Guéménée venu, peu avant la banqueroute,
pleurer la comtesse Dillon, son amie de vingt ans, écrit au
prince de Ligne: «M. et Mme de Guéménée ont tout perdu: fortune,
existence, asile, en un mot tout, sans même qu'il leur restât
ce que notre François Ier s'applaudissait d'avoir sauvé. La
banqueroute est énorme... le nombre des misérables qu'elle fait
est immense... et l'auteur de tant de calamités n'a pas tout à
fait trente-sept ans.»
Pouvait-on empêcher cette faillite sans exemple qui causa la ruine
de tant de gens? Les contemporains se montrèrent fort sévères pour
les Rohan très jalousés. Malgré les grands sacrifices faits par
la comtesse de Marsan, par les Montbazon, par le célèbre cardinal
même[201], malgré le rachat par le Trésor du port de Lorient,
les créanciers ne furent que très lentement et imparfaitement
indemnisés[202].
[201] Celui-ci se paya d'un mot orgueilleux: «Il n'y a qu'un
Roi ou un Rohan qui puisse faire une pareille banqueroute!» Le
mot était dans l'air. Un soir, chez la maréchale de Luxembourg,
quelqu'un disait que la banqueroute du prince de Guéménée était
une banqueroute de souverain. «Oui, s'écria la maréchale, mais il
faut espérer que ce sera le dernier acte de souveraineté que fera
la maison de Rohan (Allusion aux prétentions des Rohan d'être
traités en souverains).
[202] La vente du port de Lorient et de la partie de Brest
appelée Recouvrance ne fut consommée qu'en septembre 1786
(Corresp. secrètes Lescure, t. II).
Une des conséquences de la «Sérénissime banqueroute» sera la mise en
vente du beau domaine qu'habitait la princesse de Guéménée. Celle-ci
s'était fait l'illusion qu'elle resterait Gouvernante des Enfants de
France[203] et avait même continué les travaux de Montreuil[204].
D'abord disposée à sauver la princesse en séparant ses intérêts
de ceux de son mari, Marie-Antoinette, sur les représentations de
Mercy, songeant peut-être déjà à la duchesse de Polignac pour les
fonctions de Gouvernante des Enfants de France, accepta la démission
de la princesse de Guéménée. Celle-ci se retira à Vigny, près de
Pontoise, dans une propriété du maréchal de Soubise[205]. «Elle va
vivre là, écrit le chevalier de l'Isle au prince de Ligne, presque
dans la gêne, en un château inhabité depuis un siècle, ayant pour
tout ornement quelques vieilles tapisseries à grandes vilaines
figures, obligée de regarder à un louis...» Et le chevalier ajoute:
«Rappelez-vous, mon prince, la grandeur où nous l'avons vue le 22
décembre de l'année dernière, à deux heures après-midi, portant dans
ses bras M. le Dauphin aux acclamations du peuple et le bas de sa
robe tenu par Madame Adélaïde; songez que c'est à pareil jour, à
pareille heure, qu'elle est sortie de Versailles dans l'abaissement
et l'humiliation, et voyez ensuite si vous croyez qu'il faille
attacher un grand prix aux honneurs de ce monde... Je crois qu'aucuns
ne valent que nous nous en tourmentions. C'est ce qu'a pensé notre
bonne petite duchesse de Polignac que les honneurs vont toujours
trouver, témoin la charge de gouvernante qu'assurément elle ne
cherchait pas et à laquelle pourtant elle sera publiquement nommée
demain[206]...»
[203] Dans la _Révolution française_ de février 1898, M. J.
Flammermont a publié deux lettres de Marie-Antoinette à la
princesse de Guéménée, qui prouvent qu'au début du scandale
la Reine s'était montrée désireuse de sauver la Gouvernante
des Enfants de France jusque-là traitée en amie. A la fin de
septembre elle assurait la princesse de «son désir de l'obliger»,
prêtait son concours pour obtenir des lettres de surséance.
Quelques jours après, sur les instances de Mercy, elle avait
changé d'avis et laissait suivre le cours des choses. Le 5
novembre la _Gazette de France_ annonçait la démission de la
princesse de Guéménée et son remplacement par la duchesse de
Polignac.
[204] D'où cette épigramme de M. de Villette, l'inventeur du mot
de la «Sérénissime banqueroute» à Mme de Coislin: «En place de ce
vers en poème des _Jardins_:
Les grâces en riant dessinèrent Montreuil,
il faudra substituer:
Les rentiers en pleurant achèveront Montreuil.
[205] Nous avons vu que Louis XVI avait permis l'achat, par
le Trésor, du port de Lorient, pour la somme de 12 millions;
mais là s'arrêta sa condescendance. Il refusa de recevoir son
grand-chambellan et éconduisit le maréchal de Soubise qui venait
intercéder en faveur de son gendre.
[206] Mme de Polignac, d'après les _Mémoires de Ségur_, ne
recherchait pas ce nouvel honneur dont la responsabilité
l'effrayait.
La place est donnée, la maison est à vendre. Au commencement de
décembre, il en est question, puisque Mme de Bombelles en informe
son mari. Celui-ci lui répond, le 8, d'Anci-le-Franc, où il est allé
rejoindre Mme de Louvois, dont les couches sont proches: «Ce que tu
me mandes des grâces de Madame Élisabeth avec toi me fait autant de
plaisir que l'acquisition que le Roi va faire de Montreuil, pour
elle. Ce sera un objet de dissipation et d'agrément qui lui est
nécessaire. Ma première idée a été de savoir quel parti elle prendra
sur la petite maison qu'avait ma belle-mère. J'augure assez bien des
conseils qui seront donnés à Madame Élisabeth et trop bien de sa
façon de penser pour n'être pas sûr qu'elle ne disposera de ce petit
casin en faveur de personne ou qu'elle le fera retourner à celle qui
le possédait.»
M. de Bombelles prenait grand intérêt à sa belle-mère: «La manière
dont elle s'est conduite dans ces derniers temps a été si parfaite,
si noble, si maternelle, qu'elle m'a encore plus attaché à elle.»
Nous verrons que son désir de lui voir conserver la petite maison
qu'elle habitait sera exaucé; Madame Élisabeth, aussitôt en
possession de Montreuil, se fera un plaisir de la lui donner.
En attendant que Mme de Louvois se décide à mettre au monde
l'héritier attendu, M. de Bombelles, pour ronger son impatience,
taquine sa femme par ce commencement de lettre datée du 11 décembre:
«Elle est accouchée très heureusement entre quatre et cinq heures
du soir, et je me hâte, ma chère amie, de te donner cette bonne
nouvelle. Je suis sûre qu'elle te charmera... et que tu seras
également surprise lorsque tu sauras que c'est de Follette dont il
est question. Quant à ma sœur, nous attendons toujours qu'elle en
fasse autant... et tu vois que nous nous divertissons à te mettre en
colère.»
Mme de Louvois accoucha, le 20 décembre, d'un enfant si grêle et si
chétif qu'on ne pensait pas pouvoir l'élever. Quelques jours après le
départ de M. de Bombelles pour Versailles, il mourut en effet. Deux
ans plus tard, la marquise devait mettre au monde un second fils que
nous retrouverons postérieurement.
Pour le moment, mieux encore que les couches de sa sœur, la
grossesse d'Angélique sera l'objet des préoccupations de M. de
Bombelles. De quelle sollicitude la jeune femme va être entourée à
Versailles et à Montreuil, on se le figure...