1786-1788
Départ pour Lisbonne.--La marquise de Travanet.--Lettres de
Madame Élisabeth.--Projet de mariage entre le duc de Cadaval
et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort.--Correspondance
entre la comtesse de Marsan et les Bombelles.--Longues
négociations.--Rupture, reprise et seconde rupture des
pourparlers.--Les Bombelles rentrent en France.
Ce ne fut qu'à la fin d'octobre 1786[231] que le marquis de Bombelles
partit pour Lisbonne. Il emmenait avec lui sa femme, ses trois
enfants âgés de six ans, de trois ans et de dix mois, et sa sœur, la
marquise de Travanet, qui vivait alors séparée de son mari.
[231] La mission du marquis de Bombelles était à la fois
politique et commerciale. Il s'agissait, sinon d'amener le
Portugal à exécuter toutes les clauses du Pacte de famille, du
moins à en admettre les principales, c'est-à-dire les clauses
défensives; il fallait empêcher le Gouvernement portugais de
continuer à s'inféoder exclusivement aux intérêts anglais et à
laisser établir un _modus vivendi_ commercial entre la France,
l'Espagne et le Portugal. Voir les _Instructions aux ambassadeurs
en Portugal_, publiées par le M. vicomte de Caix de Saint-Aimour.
Tout ce qu'on pouvait craindre au début de cette union peu rassurante
s'était réalisé; le marquis n'avait pas su renoncer à sa passion du
jeu: de là des brêches importantes faites à sa fortune, le repos du
ménage tout à fait compromis, et la jeune délaissée obligée encore
une fois de chercher aide et protection auprès de son frère.
Les deux belles-sœurs éprouvaient l'une pour l'autre une solide
affection--les lettres déjà citées et d'autres, postérieures, le
prouvent abondamment,--mais leurs caractères ne battaient pas au même
unisson que leurs cœurs: à certaines réticences ou tout bonnement
à de franches récriminations on devine aisément que ces deux femmes
sensibles et un peu tyranniques dans l'attachement--amoureux ou
tendre--dont elles enlaçaient le marquis, étaient jalouses l'une de
l'autre. Cette jalousie amène querelles et scènes, on se déteste et
on se hait en paroles, qui n'ont rien du classique «tendrement»;
mais ce ne sont là que courts orages, le doux et trop aimé Bombelles
ramène au plus vite l'arc-en-ciel sur ces jolis fronts courroucés.
Ce séjour de deux ans des Bombelles en Portugal, alors que les époux
ne se quittèrent point, pouvait nous menacer d'une bien longue et
fâcheuse lacune dans l'histoire d'Angélique, si, d'une part, quelques
lettres de Madame Élisabeth ne reliaient le fil interrompu entre
Lisbonne et Versailles, si, de l'autre, des projets de mariage entre
le duc de Cadaval, appartenant à une des branches de la maison de
Bragance, et la princesse Charlotte de Rohan-Rochefort[232] n'avaient
donné lieu à une correspondance assez curieuse entre le marquis et
la marquise de Bombelles et la comtesse de Marsan, tante de Mlle de
Rohan.
[232] Celle qui devait plus tard être aimée du duc d'Enghien.
Charlotte-Louise-Dorothée, née le 25 octobre 1767, fut baptisée
à Saint-Sulpice le lendemain (Chastellux). Elle était fille de
Charles-Jules-Armand, prince de Rohan Rochefort de Montauban,
et de Marie-Henriette-Charlotte-Dorothée d'Orléans Rothelin
(descendant de Dunois, bâtard d'Orléans). Voir l'ouvrage récent
de M. Jacques de La Faye, Émile-Paul, 1905.
Mme de Bombelles a été fort bien accueillie à la Cour de la
Reine[233] et dans la société. Gentiment elle a conté à la princesse
les attentions flatteuses dont elle a été l'objet. Il n'est femme--si
peu coquette qu'elle soit--qui ne se réjouisse de semer un peu
d'admiration sur sa route. Madame Élisabeth, loin de gronder son
amie de ce petit grain de vanité, se montre joyeuse d'avoir à la
féliciter. «Je suis convaincue de ce que tu me mandes de tes succès,
écrit-elle le 27 novembre, tu es faite pour en avoir. Si en France
on a le mauvais goût de ne pas admirer ta grâce, au moins tu as la
consolation de savoir que l'on t'aime pour de meilleures raisons.»
[233] Maria Ire, née en 1734, reine en 1760, mariée à son oncle
qui régnait conjointement avec elle depuis 1777. Après la mort
de son époux en 1786, elle régna seule, fut frappée d'aliénation
mentale en 1790, et mourut à Rio-de-Janeiro où son fils Jean VI
l'avait emmenée lors de l'occupation du Portugal par les Français.
On reconnaît la princesse à de petites taquineries: «Je ne serais pas
fâchée que la nécessité de faire des frais et de te rendre aimable
te donne un peu plus d'habitude du monde, quoique tu aies ce qu'il
faut pour y être bien, et qu'en effet tu y sois très joliment. Un peu
plus d'habitude ne te fera pas de mal. Je suis bien insolente ou bien
mondaine, n'est-il pas vrai, mon cœur? Tu me pardonnes, j'espère,
le premier, et tu ne crois pas au second. Ne va pourtant pas prendre
les manières portugaises. Elles peuvent être parfaites, mais j'aime
que tu ne te formes pas sur elles. Tu es bien bête d'avoir eu peur
à ces audiences. Puisque ton compliment était fait, je trouve qu'il
n'est embarrassant de parler que lorsque l'on ne s'est pas fait un
discours. Était-il de toi?...»
Suivaient de petites nouvelles de la Cour et de Montreuil: «Il fait
un temps charmant, je me suis promenée avec R(aigecourt) pendant une
heure trois quarts. Lastic est restée avec Amédée qui est grandie
et embellie que c'est incroyable[234]... La duchesse de Duras que
j'ai vue hier (et avec qui je suis comme un bijou) est un peu fâchée
contre ton mari. Il lui avait promis des instructions pour son fils,
devait les lui porter, ensuite les lui envoyer de Brest; mais il en a
été comme de mon voyage, il est parti sans les lui donner. Elle m'en
a parlé d'une manière qui t'aurait touchée, sans aucune aigreur; mais
les larmes lui sont venues aux yeux en pensant que c'était un moyen
de moins pour préserver son fils des dangers auxquels il va être
exposé. Que ton mari répare bien vite avec toute la grâce dont il est
capable...»
[234] La comtesse de Lastic, née Montesquiou, dame pour
accompagner de Madame Elisabeth depuis 1784. Elle était veuve,
depuis l'année précédente, d'un jeune colonel, que l'on avait dit
tué en duel, tandis qu'il avait été trouvé mort dans son lit d'un
coup d'apoplexie. Amédée était sa fille.
Avec Mme de Travanet dont le caractère est très vif, nous le savons,
il y a parfois des discussions. D'où le conseil donné par Madame
Élisabeth de tenir bon: «Si tu cédais une fois, tu serais perdue, et
deux ans sont bien longs à passer ensemble.»
Le 5 mars (1787), Madame Élisabeth écrit une longue lettre pleine
d'entrain et d'humour à son amie. Récemment mise au jour et inconnue
du plus grand nombre, cette lettre[235] mérite d'être citée presque
tout entière, moins pour l'importance des faits qu'elle relate
que pour l'originalité du style et de l'allure. Grâce à M. Léonce
Pingaud, très respectueux de l'orthographe de la princesse, nous
donnons la missive dans sa saveur première:
«Vous verré, Mamoiselle de Bombe, que nous sommes très exactes à
remplir vos ordres, puisque la petite[236] et moi, nous vous écrivons
aujourd'hui, elle vous mandera les nouvelles comme elle pourra, car
la poste n'est pas ce qu'il y a de plus fidelle, et surtout je crois,
dans ce moment cy pour les pays étrangés, au reste pourtant, comme ce
n'est pas la personne qui les écrit qui les fait, il seroit injuste
de s'en prendre à elle: on croiroit d'après ceci, que je vais te
révéler tout le secret de l'État, mais rassure-toi je ne suis pas
encore admis au Conseil, et je ne sais que ce que charitablement le
public m'aprend, et je n'en saurai pas davantage cette semaine.»
[235] Cette lettre provient des archives de M. Gabriel de
Luremain, à Besançon, qui l'a communiquée à M. Léonce Pingaud.
Notre savant confrère l'a publiée dans _la Revue des Questions
historiques_, d'octobre 1901.
[236] La baronne de Mackau.
La princesse se plaint de quelques-unes de ses dames qui parlent
«comme des pies borgnes» et la fatiguent. «Il faut que je convienne
que le bavardage de Mme Invil[237] et la vivacité de Démon[238]
m'avoit tuée la semaine passée, je trouve assez doux celle-cy de
n'avoir rien à répondre parce que la conversation se soutient, et
même de n'avoir point à écouter. Par exemple pendant la dinée je me
suis un peu livrée à mes réflections. L'une disoit qu'elle n'avoit
pas fait une politesse à une femme parce qu'elle ne lui en faissoit
pas, une autre qu'il étoit indifférent d'en faire à tout le monde,
même aux gens décriés, qu'il n'étoit pas suffisant d'avoir une
politesse générale comme de leur faire la révérence, mais qu'il
falloit jouer, manger avec eux plutôt que de les laisser seul: moi
qui suis pénétrée du proverbe (dis-moi qui tu ente et je te dirai
qui tu es) je me suis réjouis de ne pas penser comme elle. Il faut
convenir qu'on se met peu en pratique, j'ai vue cela de prêt cet
hivert, les jeunes femme n'ont aucune idée des nuances que l'on
doit mettre dans ses liaisons, il suffit que l'on se plaise pour
se dire amie intime; qu'un beau jour il y aura des gens détrompés
à leur dépent, et c'est bien la manière la plus fâcheuse; je crois
qu'il n'y a rien de pis que de revenir de l'opinion que l'on as vue
sur quelqu'un; le sentiment, l'amour-propre, tout est choqué. Pour
n'avoir pas ce décompte à faire il faut examiner avant que d'agir,
mais c'est ce que l'on acquerre qu'avec de l'âge, de la Religion...
Cette bonne Religion, elle sert à tout! que la personne qui dissoit
que s'il n'y en avoit pas, il faudroit en inventer avoit raison, mais
l'on auroit beau cherchés, il n'y en a point, comme celle que Dieu
nous a donnée. Les sermons continuent à être superbes, il ne faut
pas que je me hasarde beaucoup à parler de celui d'hier, parceque,
sans avoir la moindre envie de dormire, je n'en ai pas entendue un
mot, j'en suis honteuse et affligée parce qu'on le dit très beau,
j'espère demain. Les petits de Monstiés et de Blangy, ont été
baptisés hier et ont fait un bruit infernal. Les mères m'ont un peu
ennuiés toute la semaine pour leur habillement, mais Dieu mercie,
c'est passé. Mme de Fournèse[239] qui, comme je te l'ai mandée, va
être à moi, c'était rangée à la loi commune et était déjà grosse,
mais le ciel en as ordonnés autrement, elle a fait une fausse couche
qui ne t'intéresse guere, c'était seulement pour vous montrer que la
bénédiction du ciel étoit toujours répandue sur ma maison. J'espère
qu'elle montera à cheval, je ne sais si elle me plaira, je n'ai pas
trop d'idée sur cela.
[237] La vicomtesse des Monstiers-Mérinville.
[238] Le fils de celle-ci ainsi surnommé des deux premières
syllabes du nom paternel.
[239] Philippine-Thérèse de Broglie, fille du second maréchal
de ce nom, née le 5 février 1762, mariée le 4 mars 1783, à
Jules-Marie-Henri de Faret, marquis de Fournès, colonel du
régiment de Royal-Champagne-Cavalerie, plus tard député aux États
Généraux. Morte le 15 août 1843.
«J'ai vu hier le pauvre frère de M. de Vergenne[240] qui faissait une
grande pitiée, je ne puis te rendre combien ta lettre me serre le
cœur lorsque tu m'en parle, je le regrette véritablement beaucoup,
et tout bon français doit penser de même; ont dit que sa femme a
20,000 l. et chacun de ses enfants, 8.000 l. Comme les vertus ne sont
point a l'abri de la méchancetée, l'on avait dit qu'il l'aissait
14,000,000 l. et qu'un de ses amis avait reprit, non pas 14 mais bien
11, le fait est qu'il laisse 93,000 l. de rente, ce n'est assurément
pas beaucoup lorsque l'on a été longtemps à la Porte, et treize
ans ministre. M. de Montmorin[241] a déjà pensée être punit de sa
fortune, car sa fille cadette, qu'il aime le mieux, a une fièvre
maligne, mais elle va mieux.
[240] Le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères,
mort le 13 février 1787. Il avait épousé, durant son ambassade de
Constantinople, une dame Testa, veuve d'un chirurgien de Péra.
Son frère, le président de Vergennes, était ambassadeur auprès
des treize cantons suisses.
[241] Montmorin, successeur de Vergennes au Ministère des
Affaires étrangères, avait deux filles: Victoire, qui épousa le
vicomte de la Luzerne, fils du ministre de la Marine; Pauline,
dont il est ici question, qui devint comtesse de Beaumont, et
tint plus tard une grande place dans la vie de Chateaubriand.
Voir le livre que lui a consacré M. Bardoux.
«Tu as raison de dire que je serai bien contente de toi lorsque je
saurai que tu te nourrit d'orange, je te pardonne, parce qu'il le
faut bien d'abord et puis a cause du très petit paquet de sucre que
tu établit dedans. La petite ma racontée toute l'histoire du duc de
Polignac, sa lettre m'a paru pleine d'esprit, malgrée cela, je suis
fachée de cette betise de la poste.
«J'admire et respecte ton zèle pour le portugais, j'aie envie de
l'aprendre pour pouvoir te parler quand tu reviendra, car je suis
sûre que tu ne saura plus un mot de français. Je suis bien aise que
Mme de Travanette s'en amuse, elle grognera pas pendant ce temps, et
l'occupation lui fera un bien prodigieux.»
Décidément les deux belles-sœurs, tout en s'aimant beaucoup,
éprouvent le besoin de disputes continuelles, puisque sur ce sujet
dont elle a parlé dans la précédente lettre Madame Élisabeth revient
encore:
«A tu évité de toute petite prise ensemble depuis le tems? Ce seroit
un miracle si il n'y en avait pas eu.»
Voici la fin de sa lettre qui jusqu'à la dernière ligne reste badine:
«La petite baronne[242] m'a aprit que ton habit avait subit le sort
que nous lui avions promis, ce vilain Charles[243] en est cause,
cela ne m'étonne pas du tout, tu fais bien de le gâter, pendant que
tu n'as personne pour te faire enragée, il sera bien aimable à son
retour. Embrasse le malgrée cela pour moi et Bitche, et le sage
bombon[244].»
[242] De Mackau.
[243] Charles est le troisième fils de Mme de Bombelles, celui
qui deviendra le troisième mari de «Sa Majesté l'archiduchesse»
Marie-Louise.
[244] Nous nous rappelons que Bitche est le second fils; le sage
Bombon est l'aîné.
... La lettre se termine en affectueuse boutade. «A dieu,
Mademoiselle, priées Dieu pour nous. Je vous embrasse de tout mon
cœur, et ne vous aime nullement, j'ose le dire, quoique dans le
saint temps de carême.»
Le _Journal_ que Madame Élisabeth adresse en avril à son amie nous
met au courant des événements politiques. «M. de Calonne est renvoyé
d'hier[245], écrit la princesse le 9; sa malversation est si prouvée
que le Roi s'y est décidé, et que je ne crains pas de te mander la
joie excessive que j'en ressens et que tout le monde partage. Il a eu
ordre de rester à Versailles jusqu'au moment où son successeur sera
nommé pour lui rendre compte des affaires et de ses projets.»
[245] Après une lutte devant les notables qui demandaient des
comptes et au cours de laquelle Necker, attaqué par Calonne,
avait riposté vivement. La mauvaise gestion, pour ne pas dire les
malversations de Calonne étaient prouvées.
C'est M. de Fourqueux qui le remplace, et le président de Lamoignon
est nommé garde des sceaux. «Je sais toujours si mal les nouvelles
que je n'ose t'assurer les dernières. Mais pour M. de Calonne, j'en
suis bien sûre. Une de mes amies disait, il y a quelque temps que je
ne l'aimais pas, mais que dans peu je changerais. Je ne sais si son
renvoi y contribuera; il aurait fallu qu'il fît bien des choses pour
me faire changée sur son compte. Il doit être un peu inquiet sur son
sort[246]. On dit que ses amis font bonne contenance. Je crois que le
diable n'y perd rien, et qu'ils sont loin d'être satisfaits.»
[246] Exilé à sa terre d'Allonville, en Lorraine, Calonne était
parti furieux contre la Reine, à laquelle il attribuait, avec
l'opinion publique, sa disgrâce et son exil. Décrété de prise
de corps par le Parlement, il perdit la tête, et, «sans essayer
même de sauver les apparences» (Mme de Sabran au chevalier de
Boufflers), il s'enfuit à Londres. (Voir _Corresp. secrète_, t.
II, éd. Lescure, et _Corr. diplomatique_, du baron de Staël.)
On voudrait connaître les premières impressions de Madame Élisabeth
sur Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, dont l'influence de
la Reine va faire un ministre des finances, plus incapable encore que
celui qu'il remplaçait. La Princesse se contente d'enregistrer les
noms des ministres, la rentrée au Conseil du duc de Nivernais et de
Malesherbes.
En revanche, un souvenir triste donné à la seconde fille de Louis
XVI, Sophie-Hélène-Béatrix, qui vient de mourir à onze mois.
«Tes parents t'auront mandé que Sophie est morte le 8 (juin). La
pauvre petite avait mille raisons pour mourir, et rien n'aurait
pu la sauver. Je trouve que c'est une consolation. Ma nièce a été
charmante; elle a montré une sensibilité extraordinaire pour son
âge et qui était bien naturelle. Sa pauvre petite sœur est bien
heureuse; elle a échappé à tous les périls. Ma paresse se serait
bien trouvée de partager, plus jeune, son sort. Pour m'en consoler,
je l'ai bien soignée, espérant qu'elle prierait pour moi. J'y compte
beaucoup. Si tu savais comme elle était jolie en mourant, c'est
incroyable. La veille encore elle était blanche et couleur de rose,
point maigrie, enfin charmante. Si tu l'avais vue, tu t'y serais
attachée. Pour moi, quoique je l'aie peu connue, j'ai été vraiment
fâchée, et je suis presqu'attendrie lorsque j'y pense.
«Ta sœur[247] a été parfaite et tout le monde en a fait l'éloge.
Elle a été bien fatiguée, et la pauvre mère aussi...»
[247] Mme de Soucy, sous-gouvernante des Enfants de France.
Mme de Bombelles a été souffrante, elle continue à tousser, Madame
Élisabeth l'engage à se soigner. «Tiens bien la parole que tu me
donnes de te ménager; je te le demande en grâce, mon cœur. Pense
beaucoup à tes amies; cela te donnera le courage de t'occuper de toi.
L'amitié, vois-tu, ma chère Bombelles, est une seconde vie qui nous
soutient en ce monde.»
Sur cette toux qui l'inquiète Madame Élisabeth revient encore dans
une lettre suivante: «Souffres-tu en toussant? Ton lait te fait-il
du bien? Calme-t-il ta toux? Enfin, quand il fait chaud, souffres-tu
d'avantage? Es-tu maigrie? Voilà, mon cœur, beaucoup de questions
qui ne te plairont guère, mais auxquelles je te demande en grâce de
répondre avec franchise.»
Des gentillesses et encore des gentillesses. D'abord au sujet d'un
des enfants: «On fait bien et très bien de gâter Bitche. D'abord tu
n'y peux rien; tu sais bien qu'il doit être médiocre sujet; cela est
impossible autrement, parce que je l'aime, et tu sais que c'est la
preuve la plus claire qu'on puisse en donner.»
Puis des excuses pour certaine lettre qui, semble-t-il, aurait un peu
froissé Mme de Bombelles. Regrets si elle a choqué plutôt que des
excuses, car elle continue sur le même ton: «Je crois que vraiment
tu es un peu choquée du persiflage dont j'ai usé envers Votre
Grandeur; je lui en demande pardon, et en même temps la permission
de recommencer au premier jour. Au reste tu as peut-être cru que
j'avais été choquée; je t'assure, mon cœur, que j'en serai toujours
loin vis-à-vis de toi, quand même il y aurait de quoi. Mon amitié ne
connaîtra jamais ce sentiment, et je juge de la tienne par la mienne.
C'est me satisfaire, car je t'aime bien tendrement.» Par ces petites
phrases tendres qui reviennent en chaque lettre comme un _leitmotiv_,
on voit que l'amitié de Madame Élisabeth ne fait que croître avec
l'absence.
La princesse a recommencé à suivre les chasses à Rambouillet avec
la duchesse de Duras. La Reine va venir la chercher. «Nous devons
aller ensemble à Saint-Cyr qu'elle appelle mon berceau. Elle appelle
Montreuil mon petit Trianon. J'ai été au sien sans aucune suite ces
jours derniers avec elle, et il n'y a pas d'attention qu'elle ne m'y
ait montrée. Elle y avait fait préparer une de ces surprises dans
quoi elle excelle. Mais ce que nous avons fait le plus, c'est de
pleurer sur la mort de ma pauvre petite nièce.»
La disgrâce de Calonne devait être plus que sensible au clan
Polignac. Malicieusement Madame Élisabeth remarque: «La Société est
revenue et me paraît en fort bon état. Le petit échec qu'elle a eu
ne peut que lui être utile, à ce que je crois, puisqu'elle n'est pas
tombée[248]...»
[248] On sait que c'est le moment où la faveur de la duchesse
de Polignac subissait des alternatives de hausse et de
baisse. Choquée de certaines familiarités ou de manquements
à l'étiquette, Marie-Antoinette avait fait comprendre à la
«Société» qu'elle ne lui était pas indispensable, et elle aimait
passer des soirées dans l'intimité, chez la comtesse d'Ossun, sa
dame d'atours.
Un dernier mot nous conduit directement en Portugal. «J'ai été très
aise de ce que le discours du Roi avait été si approuvé à Lisbonne.
Les pauvres gens, je crois, ne sont pas gâtés. Tout cela me ravit
davantage, et malgré les belles oranges que tu m'as envoyées et dont
je crois ne pas t'avoir remerciée je rends grâce au ciel de tout mon
cœur de ne m'avoir pas fait naître pour être leur reine.»
Si Madame Élisabeth n'éprouvait pas d'attrait à devenir princesse
portugaise, elle n'était pas la seule à la Cour de France.
L'éloignement, la réputation d'ennui qui s'accrochait exagérément à
la Cour de Lisbonne effrayaient les filles de haute naissance dont la
main était recherchée par de grands seigneurs portugais.
L'idée d'un mariage entre le duc de Cadaval appartenant à la maison
de Bragance[249] et Mlle de Rohan-Rochefort était du fait de la
marquise de Bombelles.
[249] Les ducs de Cadaval et les ducs de Virogua descendaient de
don Alvare, frère de Ferdinand II, duc de Bragance, lequel était
trisaïeul de Jean, duc de Bragance que la Révolution de Portugal
mit sur le trône en 1640. (Depuis 1580 les Espagnols détenaient
le Portugal.) Sur la généalogie des Bragance de différentes
branches, voir le tome VIII _des Mémoires de Saint-Simon_, édit.
Boislile, pages 109 et 131 et notes.
On n'est pas sans se souvenir comment Mme de Marsan avait
affectueusement protégé les débuts dans ses fonctions de cour de la
baronne de Mackau, quelle affection elle témoignait à la «charmante
et aimable Angélique»; de son côté, celle-ci avait voué à l'ancienne
gouvernante des Enfants de France une sincère gratitude. Ces divers
éléments de sympathie d'une part, et de reconnaissance de l'autre,
allaient prêter à cette négociation un tour de toute particulière
courtoisie.
L'idée est éclose au printemps de 1787, la diplomatie entre en
ligne au début de l'été. La baronne de Mackau a été chargée par son
gendre d'appuyer auprès de Mme de Marsan une lettre que vient de lui
adresser M. de Bombelles.
De Montreuil, Mme de Mackau écrit le 6 août, après avoir vu Mme de
Marsan: «J'ai trouvé cette bonne princesse pénétrée de reconnaissance
de la lettre de votre mari. Je lui ai lu ce qui la regardait dans la
vôtre, elle en a été touchée jusqu'aux larmes et a pensé m'en faire
répandre en me disant d'un ton déchirant pour le cœur: «Hélas!
Mme de Mackau, je suis tout étonnée de trouver encore des marques
d'affection, et qu'il existe encore quelques êtres, qui me marquent
de l'attachement et cherchent à me faire plaisir.» Elle m'a chargée
de vous mander, qu'elle allait s'occuper à trouver des moyens de
réussite dans l'affaire en question et qu'elle désire très vivement.
Ce qu'il y a d'embarrassant est de ne pouvoir s'adresser à une mère
folle[250] et à un père qui n'est pas mal bête.»
[250] La princesse, née d'Orléans Rothelin était une femme très
séduisante, au dire des contemporains. Tout en étant moins
follement prodigue que les Rohan-Guéménée, leurs cousins, les
Rohan-Rochefort menaient grand train dans leur terre de Rochefort
en Yvelines et dans leur hôtel de Paris, situé rue de Varenne,
lequel a subsisté jusqu'en ces dernières années. La seconde fille
du prince et de la princesse de Rohan-Rochefort, devenue marquise
de Querrieux, hérita de l'hôtel de ses parents. Elle n'eut qu'un
fils qui mourut sans postérité en 1878, léguant l'ancienne
résidence familiale à son cousin, le prince Louis de Rohan établi
en Autriche. Celui-ci vendit l'immeuble; le terrain fut morcelé
et, sur l'emplacement très vaste de la demeure des Rohan, on a
construit toute la cité Vaneau. Sur les Rohan-Rochefort et les
autres branches des Rohan on trouvera d'intéressants détails dans
le livre de M. Jacques de la Faye: _Un Roman d'exil: la Princesse
Charlotte de Rohan et le duc d'Enghien_. A l'appendice de cet
attachant volume, on trouvera quelques fragments des lettres
ici citées, qu'en raison de la correspondance ayant trait à la
princesse Charlotte nous avions confraternellement _communiqués_
à l'auteur.
Folle était peut-être beaucoup dire, mais en tout cas plus occupée,
dans le brillant été de ses quarante-quatre ans, de ses plaisirs et
du charme d'une intimité choisie[251] que de l'établissement de sa
fille.
[251] Voir _les Souvenirs_ de Mme Vigée-Lebrun.
Dans ce mariage lointain, mais en somme brillant au point de vue
des alliances et de la fortune future, Mme de Marsan entrevoyait
une consolante revanche des déconvenues et des malheurs, qui depuis
quelques années avaient assailli son orgueilleuse maison. Elle
s'entremit avec d'autant plus d'ardeur que les parents se montraient
presque indifférents sur le sort de la jeune fille. Elle va tâcher
de se procurer un portrait de sa nièce, et, dès qu'elle aura
l'autorisation des parents, elle en avertira M. de Bombelles.
A celui-ci, du reste, Mme de Marsan écrit directement le 10
août...: «Je suis en effet fort occupée de procurer un sort à Mlle
de Rohan-Rochefort, sa personne m'intéresse infiniment. Elle est
aimable, raisonnable, et je vois avec peine qu'il sera difficile
de l'établir convenablement. Si c'était ma fille, je n'hésiterais
pas à la décider pour un mariage qui me paraît à tous égards fort
avantageux, s'il ne fallait pas renoncer à sa famille et à sa patrie.
Elle a dix-neuf ans et doit être consultée. J'ai choisi dans ses
parents les plus proches la personne que j'ai crue la plus discrète
et la plus à portée de traiter cette affaire vis-à-vis du père et de
la mère et de la terminer avec succès. Cette personne seule est dans
la confidence. Elle pense, comme moi, que cette alliance est très
désirable, mais elle voudrait quelques détails sur la vie intérieure,
sur le caractère de M. le duc de Cadaval, de sa mère, sur l'espèce de
dépendance où sa belle-fille sera, dans quel temps pourra se faire
le mariage. On demande huit jours pour avoir le portrait de Mlle de
Rohan-Rochefort, ainsi je ne pourrais le faire partir que l'ordinaire
prochain, et, s'il était possible, on serait bien aise d'avoir celui
de M. le duc de Cadaval. Pendant cet intervalle on préparera les
esprits et l'on prendra toutes les précautions qu'exige un secret
dont nous sentons la nécessité. J'ai malheureusement perdu mon frère
le maréchal prince de Soubise qui nous aurait été d'un grand secours
dans cette négociation...»
Nouvelle lettre, le 11, adressée à la marquise de Bombelles, où,
après avoir réitéré ses remercîments au mari, elle tient à remercier
la femme: «... Dans ces preuves d'intérêt j'ai bien reconnu cette
charmante et aimable Angélique qui n'a point démenti ce qu'elle
promettait dès son enfance. J'ai toujours conservé les sentiments
qu'elle m'a inspirés dès ce moment, et je suis bien touchée de ceux
dont elle me donne des preuves dans une occasion qui m'intéresse
infiniment... Le prince Victor aura pu vous dire qu'elle mérite
d'être heureuse. Je ne saurais donner trop d'éloges à son caractère
et à sa raison. J'espère qu'elle la déterminera à prendre le parti
que nous désirons.»
Plusieurs semaines se passent sans rien amener de nouveau. Le 30
septembre, le portrait annoncé a enfin été remis à la comtesse de
Marsan qui se hâte de l'envoyer à Mme de Bombelles non sans beaucoup
de recommandations. En échange, il s'agirait d'obtenir le portrait
du duc de Cadaval que le prince Victor dit ressembler beaucoup au
prince de Vaudémont[252], «ce qui n'était pas étonnant, étant si
proche parent». L'idée de mariage continue à lui sourire: «sa jeune
cousine n'est pas gâtée sur les plaisirs et est assez raisonnable
pour ne les pas regretter.» De plus, elle a de l'esprit, elle est
aimable, et «l'agrément de cette alliance rejaillirait sur mes
neveux». Elle devra à «sa chère Angélique» le bonheur d'une cousine
qu'elle aime. Mme de Marsan termine par la recommandation expresse de
«garder le secret de cette affaire même aux père et mère jusqu'à ce
qu'elle soit plus avancée»... Peut-être pensera-t-on qu'il eût été
préférable, avant d'entamer des négociations sérieuses, de commencer
par consulter les parents et les proches...
[252] De la maison de Lorraine; sa veuve, née Montmorency, femme
d'esprit libéral, fut l'amie de Fouché et de Mme de Custine.
Non seulement l'affaire n'avance pas, mais on la croit manquée au
commencement de décembre. Du côté portugais, il a surgi de grosses
difficultés venant de l'état embrouillé de la fortune du duc de
Cadaval. Du côté Rohan, il est survenu un tas d'objections.
Le baron de Mackau, écrivant à son beau-frère, le 11 décembre, ne
lui cache pas l'ennui qu'en éprouve Mme de Marsan. Tout cet embarras
«viendrait de la comtesse de Brionne qui serait dirigée par deux
motifs: le premier, c'est qu'il lui est difficile, pour ne pas
dire impossible, d'approuver ce qui émane de Mme de Marsan (les
malheurs de cette famille ne leur ont pas fait sentir la nécessité
de l'union); le second motif vient d'un autre projet de mariage
que Mme de Brionne a en tête; qu'enfin, au lieu de déterminer Mlle
de Rochefort, elle lui a fait voir tous les inconvénients de votre
projet, qui, tous, reposent sur l'éloignement et le peu de bonheur
qu'ont éprouvé les autres princesses de Rohan qui se sont établies
dans ce pays. Cette conversation m'a amené à la connaissance d'un
fait: Mme de Brionne a seule le crédit de déterminer M. et Mme de
Rochefort, il faut donc tâcher de ramener cette grande dame. J'ai
imaginé d'engager Boistel à cette négociation. La princesse Charles a
fort approuvé cette marche; elle sent que sa belle-sœur faisait la
plus haute des sottises... J'avoue que ce qui m'occupe le plus, dans
tout ceci, c'est la crainte que vous ne soyez compromis, et je serais
charmé si l'affaire manquait du côté du jeune homme. C'est là ce qui
me fait tout entreprendre pour tâcher de ramener ici les esprits. La
démarche que devait faire la reine de Portugal double mon inquiétude
pour vous. Je n'en conserve pas moins toute confiance, mon frère,
dans votre sagacité, pour vous tirer avec avantage des pas épineux.
Mais je n'en sens pas moins combien il serait désagréable d'avoir
de tels embarras pour avoir voulu nous obliger. Je ne pourrai plus
laisser ignorer à Mme de Brionne combien il est ridicule d'envoyer un
portrait quand on n'a pas l'intention de conclure.»
Voici maintenant un rapport détaillé sur la fortune du duc de Cadaval
que l'abbé Garnier adresse à M. de Bombelles et que nous donnons
pour faciliter l'intelligence des lettres qui vont suivre.
Au premier aperçu des comptes la maison de Cadaval doit:
Livres.
Tant de capitaux portant intérêts que sans intérêt 690.625