1782
Mariage de la comtesse de Reichenberg avec le marquis de
Louvois.--Fêtes à Paris.--Angélique a la jaunisse.--Les bals
des Gardes du corps.--Changements diplomatiques.--Mort de
Madame Sophie.--Présentation de la marquise de Louvois.--Mme
des Deux-Ponts.--La comtesse Diane intervient auprès de la
Reine.--Mme de Bombelles est reçue par Marie-Antoinette.--Notes
sur le marquis de Bombelles présentées à la Reine.--Démarches
d'Angélique.--Voyage du marquis à Munich.--Audience de Pie
VI.--Retour de M. de Bombelles à Versailles.--Le comte et la
comtesse du Nord.--Fêtes données en leur honneur.--Opinions
diverses.--Lettre de Mlle de Condé.--Faillite des
Rohan-Guéménée.
L'année 1782 s'ouvre par l'annonce officielle du mariage de Mme
de Reichenberg et du marquis de Louvois. Toutes difficultés sont
vaincues, Mme de Reichenberg le mande à son frère, et sans être
aucunement éprise, elle se dit satisfaite de l'esprit et du cœur
de son futur mari; il est galant, de jolie tournure, généreux, et
a su respecter «la situation scabreuse d'une veuve en tête à tête
depuis six mois». Son frère aîné, le comte de Bombelles, le marquis
d'Ossun[173] et M. de Louvois ont été demander l'agrément du Roi, qui
a signé le contrat le 30 décembre. Des maréchaux de France, des ducs
et pairs, quelques parents ont assisté à cette cérémonie. Le mariage
aura lieu à Saint-Sulpice le 15 janvier, juste trois ans après son
premier mariage.
[173] Ancien ambassadeur en Portugal, beau-père de Geneviève de
Gramont, comtesse d'Ossun, qui sera dame d'atours de la Reine.
Mme de Bombelles a fait sa cour la veille du jour de l'an, et la
manière dont la Reine l'a traitée l'a de nouveau tranquillisée. Sa
Majesté lui a posé plusieurs questions «avec l'air de l'intérêt»
et ne semble pas lui savoir mauvais gré de son voyage à Chantilly.
Mme de Vergennes a fort bien reçu la marquise qui, elle-même, a eu
deux visites inattendues, celle de la douairière des Deux-Ponts
fort aimable, et celle du prince de Condé qui l'a accablée de
compliments. La comtesse d'Artois est tout à fait remise, on s'occupe
des fêtes qui auront lieu à la fin du mois. «Il y aura incessamment
appartement, bal, etc., et mon habit et ma robe brilleront», ajoute
naïvement Mme de Bombelles.
Une soirée intime chez Madame Élisabeth pour tirer le gâteau des
Rois, des folies dites pour dissiper la petite princesse dont la vie
est si monotone, les préparatifs du mariage Louvois, la nomination
étrange, et qui fait rire, de Mme de Genlis comme «gouverneur» des
enfants du duc de Chartres, la prise de Saint-Eustache où Arthur
Dillon s'est couvert de gloire, voilà les événements grands et petits
contés par Mme de Bombelles.
Le 15 janvier, elle est abasourdie: «Je suis arrivée hier soir
à Paris, mon petit chat, et j'y ai appris avec la plus grande
surprise que ta sœur s'était mariée le matin même dans le plus
grand incognito, ayant seulement pour témoin le baron de Bombelles.
En sortant de la messe, elle est arrivée chez la petite Travanet,
s'y est fait annoncer Mme de Louvois, et a eu toutes les peines
du monde à lui persuader que ce n'était pas une plaisanterie. La
pauvre femme est dans un état pitoyable: elle a la jaunisse, des maux
d'entrailles, d'estomac affreux; tu ne peux t'imaginer à quel point
elle est changée, elle est d'une maigreur horrible. Elle est venue
souper hier avec son mari chez la petite Travanet; ils étaient tous
de la plus grande gaieté. J'ai tâché de faire comme eux, mais je ne
puis te rendre à quel point j'avais le cœur serré. M. de Louvois
a été fort aimable, plein d'attentions pour sa femme, quoiqu'elle
soit jaune et maigre; il en est réellement amoureux... et lui en a
donné des preuves... Mais il a encore sur la physionomie une teinte
de mauvaise tête qui m'a fait trembler. Enfin ta sœur est au comble
du bonheur, elle ne trouve rien de parfait dans le monde comme M. de
Louvois. Ainsi je suis bien bonne de me tourmenter, je veux espérer
son bonheur comme les autres...
«Il y a enfin eu «appartement» dimanche, et j'ai mis mon bel habit.
Tout le monde l'a trouvé charmant; j'étais coiffée à merveille,
j'avais des diamants, enfin on m'a jugée fort belle. Je ne peux pas
te rendre cependant le désespoir où j'étais que tu ne fusses pas ici,
je suis sûre que je t'aurais plu; cela m'aurait fait grand plaisir,
au lieu qu'il m'est égal de plaire aux autres. Madame Élisabeth a été
charmante, elle s'est beaucoup occupée de ma toilette et elle était
ravie quand on vantait mon habit. Je le remettrai encore lundi pour
l'entrée de la Reine à Paris. On dit que l'Hôtel de Ville sera décoré
magnifiquement, que cela sera superbe; mais je suis fâchée qu'on
fasse tant de dépenses pendant la guerre.»
Mme de Bombelles part, le 17, pour Villiers où sa belle-sœur et
son beau-frère la reçoivent, elle et Bombon, «avec mille caresses».
Elle y trouve Mme de Louvois venue de son côté avec son mari, Mme
de Souvré, Mme de Sailly, sœur du nouveau marié, M. et Mme de la
Roche-Dragon...
«Tout le monde a été dans l'enchantement de la maison de ton frère
qui est véritablement charmante, écrit Mme de Bombelles le 19. Son
salon surtout est arrangé en perfection, il est tout en colonnes et
sculpté parfaitement; le dîner était excellent, servi à merveille...
Après le dîner on a fait la conversation, et puis Mme de Louvois qui
a la jaunisse plus que jamais et qui n'en pouvait plus s'en est allée
aux Bergeries avec toute sa nouvelle parenté. Le grand monde parti,
nous avons fait venir Bombon à qui Mme de Bombelles a donné des
joujoux, et dont les singeries ont très bien réussi.»
Le lendemain, dîner chez Mme de Souvré aux Bergeries, «maison
horrible et sale qui tombe de tous côtés... La jaunisse de Mme de
Louvois ne fait qu'augmenter.»
A force de parler de la jaunisse des autres Mme de Bombelles est
malade à son tour.
«Tout le monde est à Paris, écrit-elle le 21 janvier, et moi j'ai été
obligée de revenir hier au soir ici, j'ai décidément la jaunisse...
Madame Élisabeth n'était pas partie hier quand je suis arrivée, je
l'ai été voir tout de suite, tu ne peux pas t'imaginer avec quelle
bonté elle m'a parlé. Elle a chargé Loustaneau sans que je le susse
de lui donner tous les jours de mes nouvelles. Elle m'a fait mille
caresses pour me consoler de n'être pas à «l'Entrée», enfin elle a
été charmante...»
Étant retenue à Versailles, la marquise ne peut, et c'est dommage,
sur les fêtes populaires, sur le festin de l'Hôtel de Ville dans la
cour couverte décorée de colonnes corinthiennes, nous apporter sa
note personnelle. De ces journées mémorables les récits ne manquent
pas, officiels ou privés. Rien ne vaut, pour en fixer le souvenir,
que cette histoire par l'image dont les échevins de Paris confièrent
le soin à Moreau le Jeune. Le choix était heureux, et rarement le
graveur devenu célèbre, et déjà favorisé par Marie-Antoinette a
mieux rendu et le fourmillement de la foule et le resplendissement
sous l'éclat des lustres des habits de Cour. Les plus belles fêtes
données par la ville de Paris[174], sous l'ancien régime, ont trouvé
leur historien consciencieux et élégant; la collection de planches
auxquelles Moreau le Jeune apporta des soins si minutieux est un des
plus beaux spécimens de la gravure française[175].
[174] _Mémoires secrets_, t. XX:--Hippeau, _le Gouvernement
de Normandie_, t. IV;--_Supplément à la «Gazette de France»_
du 29 janvier 1782;--_Journal_ de Hardy, t. V;--_Mémoires_ de
Weber. Jamais fêtes ne donnèrent lieu, à l'avance, à autant de
pronostics fâcheux, à autant d'amères critiques. On mettait en
avant la carte à payer, les accidents à prévoir; on s'effrayait
des précautions prises pour empêcher le retour de catastrophes.
Un certain nombre de personnes furent mises à la Bastille pour
des écrits ou des propos répandus contre la Reine. Au sujet de
la fête du 21 janvier, il y eut de sinistres placards faisant
allusion à l'usage pratiqué pour les condamnés à mort: on disait
que le Roi et la Reine, conduits sous bonne escorte à la place
de Grève, «iraient à l'Hôtel de Ville confesser leurs crimes et
qu'ensuite ils monteraient sur un échafaud pour y expier leurs
crimes.» Le 21 janvier! Hardy, (V, 88).--Le même narrateur ajoute:
«Les précautions prises pour ces fêtes sont effrayantes. On
s'attend à quelque malheur» (V, 94).
[175] Voir P. de Nolhac, _la Reine Marie-Antoinette_.
La marquise de Bombelles n'assista pas au repas de soixante-dix
couverts où le Roi était servi par Lefebre de Caumartin, prévôt
des marchands, qui lui présenta la serviette, et la Reine par Mme
de la Porte, nièce de Caumartin; elle n'entendit ni la musique
ni les harangues, elle ne souligna pas la fatigue des uns et des
autres du cortège royal--partis vers midi de la Muette pour n'y
rentrer qu'après minuit;--elle n'eut pas à noter le feu d'artifice
représentant le temple de l'Hymen, les exclamations de la foule
affairée et curieuse, l'embrasement des eaux et des cascades; elle ne
sut pas qu'en se levant de table au bout d'une heure et demie le Roi
avait laissé bien des estomacs non satisfaits[176], elle ignora qu'au
retour par la rue Saint-Honoré, Marie-Antoinette tint à s'arrêter un
instant devant l'hôtel de Noailles où se trouvait le marquis de La
Fayette récemment débarqué d'Amérique, que la Reine permit au jeune
général couvert de lauriers de venir lui baiser la main...; elle
n'assista pas non plus au bal du 23 où la foule était si considérable
que l'ordre n'en fut pas irréprochable[177]...
[176] En dehors de la table royale servie dans la Galerie, il y
avait une table de cent quarante couverts aménagée dans l'hôtel
même. Pour les autres invités des couverts étaient placés un peu
partout. Un grand retard fut apporté au service de certaines
tables et, comme on devait les lever toutes à la fois, lorsque le
Roi quitta les siennes, certains courtisans entamaient à peine
les relevés.
[177] L'affluence était extrême. On se pressait, on s'étouffait
tout en criant: Vive le Roi!... Le Roi, ne pouvant plus avancer,
finit par s'écrier: «Si vous voulez qu'il vive, ne l'étouffez
donc pas.»
Il restait encore des joies mondaines à connaître[178], et à ces
galas de Versailles, Mme de Bombelles put assister et montrer son bel
habit.
[178] Voir les _Souvenirs_ de Belleval et les _Mémoires_ de la
baronne d'Oberkirch.
La fête donnée par les Gardes du corps eut lieu le 30 janvier dans la
grande salle de spectacle du Palais de Versailles; elle commença par
un bal paré et se termina par un bal masqué. La Reine ouvrit le bal
par un menuet qu'elle dansa avec M. de Prisy, un des majors de corps,
puis, pour bien honorer le régiment, elle dansa une contredanse avec
un simple garde[179] nommé par le corps, et auquel le Roi accorda le
bâton d'exempt.
[179] Dumoret, de Tarbes, de la compagnie de Noailles, fut le
garde du corps désigné pour danser avec la Reine. «Il était
transfiguré de joie, dit Belleval, et ses camarades eurent bien
de la peine à ne pas crier: «Vive le Roi!» tant ils sentaient
combien cet honneur fait à un rejaillissait sur tout le corps.»
«Ma jaunisse, écrit Mme de Bombelles le 3 février, a été assez
aimable pour ne pas m'empêcher d'aller au bal paré, et cela m'a
fait un grand plaisir, car c'était la plus agréable chose qu'on ait
jamais vue; on prétend qu'il s'en fallait bien que les bals qu'on y a
donnés pour le mariage des princes approchassent de la magnificence
de celui-ci, parce qu'il y avait un tiers de bougies de plus qu'au
dernier; toutes les loges étaient remplies de femmes extrêmement
parées; la Cour était de la plus grande magnificence, enfin c'était
superbe, et j'étais au désespoir que tu ne fusses pas ici... Ma
robe a joué son rôle, elle est superbe... Le bal a commencé à six
heures et a fini à neuf. A minuit Madame Élisabeth a été avec Mlle
de Condé et plusieurs de ses dames dans une loge au bal masqué; elle
m'a proposé d'y venir et, comme je croyais qu'elle n'y passerait
qu'une demi-heure, j'ai accepté. Point du tout: elle s'y est amusée
comme une reine et y est restée jusqu'à trois heures et demie, de
manière qu'il en était quatre lorsque je me suis mise au lit... A la
sortie d'une jaunisse cela n'était pas très raisonnable... La Reine
m'a traitée à merveille. Elle m'a demandé comment je me portais,
s'il était bien prudent de sortir déjà. Elle m'a dit à demi-voix:
«Irez-vous au bal masqué?»--Je lui ai répondu en souriant que je
n'en savais rien.--Elle a repris: «Oh! l'enfant! Véritablement on
ne mérite pas d'être chaperon quand on va au bal, venant d'avoir
la jaunisse.» Comme ma petite belle-sœur était avec moi et était
entrée chez la Reine sans en avoir le droit, je lui ai dit que je
craignais d'avoir fait une grande sottise en faisant entrer ma sœur
chez elle; elle m'a répondu que cela ne faisait rien et qu'elle était
ravie de la voir. J'ai été charmée que cela se soit passé ainsi,
car je craignais vraiment d'avoir fait quelque chose de très mal.
Le Roi m'a aussi parlé au bal, il m'a demandé si je trouvais le bal
beau... Ensuite il m'a demandé des nouvelles de ma sœur[180], de
maman, de ma tante[181]. Il m'a dit: C'est une épidémie, toutes les
sous-gouvernantes sont malades.--Je lui ai dit: «Oui, sire, il ne
reste que Mme d'Aumale[182].»--Il m'a répondu en riant: «Oh! c'est un
beau renfort...»
[180] La marquise de Soucy, née Mackau, sous-gouvernante depuis
1781.
[181] La comtesse de Soucy, belle-mère de la précédente et
belle-sœur de la baronne de Mackau, sous-gouvernante depuis 1775.
[182] La vicomtesse d'Aumale, troisième sous-gouvernante.
La petite Travanet devait venir voir le bal avec sa belle-sœur: «Je
lui avais fait préparer un joli petit souper, j'en ai été pour mes
frais, car elle n'est pas venue. Elle est restée près de son mari
qui a été dans le plus grand chagrin, parce que Mlle Saint-Ouen,
son ancienne maîtresse, est morte. Je n'ai pu partager son chagrin
là-dessus, car cette créature inquiétait ta sœur, parce que son mari
l'allait voir quelquefois. Mais elle a fort bien fait de ne pas venir
et de donner dans cette occasion-là des marques d'attachement à son
mari. Ce que je ne conçois pas, c'est la profonde douleur de M. de
Travanet. Qu'il en soit un peu fâché, passe, mais de l'être tant, je
trouve cela malhonnête pour sa femme...»
C'est à ce bal qui fit tant de bruit que fut inauguré la mode de
porter des Dauphins en or ornés de brillants. Les cheveux de la
Reine étaient tombés à la suite de ses couches; elle dut adopter une
coiffure basse, dite «à l'enfant», qui fut bientôt en vogue[183].
[183] _Mémoires_ de la baronne d'Oberkirch.
A cette époque aussi vint l'usage du catogan jusque-là porté par les
hommes et que lançaient la Reine et la duchesse de Bourbon. Cette
coiffure cavalière relevée de rubans ne manquait pas de piquant,
mais elle semblait masculine et ne plaisait pas à tout le monde. Le
Roi s'en moquait. Un jour il entra chez la Reine avec un chignon.
Comme Marie-Antoinette riait: «C'est tout simple... puisque les
femmes ont pris nos modes...» La leçon porta, et les modes masculines
disparurent.
Les fêtes n'ont pas fait oublier à Mme de Bombelles la carrière
de son mari. La mort imminente de M. d'Usson, ministre de France
à Stockholm, allait créer un mouvement diplomatique. Aussitôt la
jeune femme court chez Madame Élisabeth et la prie de dire à la Reine
que, si M. de Pons allait à Stockholm, elle désirerait bien voir son
mari à Berlin. Madame Élisabeth remplit courageusement sa mission
périlleuse. La Reine répond vivement et d'assez mauvaise humeur «que
cela ne se pouvait pas» sans en dire la raison.
«Tu juges la peine que m'a fait une telle réponse, écrit la marquise
le 10 février. J'ai fait chercher le lendemain le comte d'Esterhazy à
qui j'ai conté ce qui venait de se passer. Il m'a répondu qu'il n'en
était pas étonné, que la peur de déplaire à 91 (?) en était la seule
raison. Qu'au reste il fallait que je fisse le lendemain la demande à
M. de Vergennes. Je lui ai répondu: «Si la Reine est décidée à barrer
à M. de Bombelles dans toutes ses entreprises, il est inutile qu'il
reste seulement où il est. J'ai la mort dans le cœur, vous pouvez le
dire à la Reine, je ne croyais pas que ma conduite et mon attachement
pour elle méritait une telle aversion.» Il m'a répondu: «Soyez sûre
que la Reine a la meilleure opinion de vous. Elle vous aime même.»
«--J'ai repris: «Si cela est, dites-lui, je vous en prie, l'état
où vous m'avez vue, et que le seul moyen de me consoler serait
l'assurance de Constantinople quand M. de Saint-Priest le quitterait.»
M. d'Esterhazy a promis de parler à la Reine tout de suite après
les Jours Gras, mais, sans doute, il avait tenu à lui exposer dès
le jour même la douleur de la jeune marquise, car le soir il y a
bal, et, dès que la Reine a aperçu Mme de Bombelles qui accompagne
Madame Élisabeth, elle vient s'asseoir devant elle d'un air un peu
embarrassé, et, «voulant lui marquer de la bonté », s'est mise à
parler de choses et d'autres. «J'ai tâché de n'avoir pas l'air de
mauvaise humeur, mais j'avais une telle palpitation de cœur que j'ai
pensé me trouver mal.»
Mme de Bombelles continue démarches sur démarches; elle court chez M.
de Rayneval qui ne lui cache pas qu'elle n'obtiendra pas facilement
le poste de Berlin, elle va dîner chez Mme de Vergennes qui lui
promet son appui, elle écrit à M. de Vergennes qui lui donne enfin
une audience. Le ministre la reçoit bien, lui dit qu'en effet son
mari avait été la première personne à qui il avait pensé pour le
poste de Berlin, mais que «c'eût été l'exposer à toute l'animosité de
l'Empereur, peut-être à celle de la Reine, et «en un mot lui casser
le col». Il ajoutait que le Roi et lui étaient fort satisfaits des
services de M. de Bombelles, «qu'avec ses talents diplomatiques il
n'était pas nécessaire d'aller échelon par échelon pour parvenir à
une place importante, qu'on avait des vues sur lui, plus élevées que
Berlin ou Copenhague, «que cela serait aussi plus loin». Le ministre
n'en voulut pas dire davantage, et Mme de Bombelles en est réduite
aux conjectures: Constantinople ou Saint-Pétersbourg. Ce dernier
poste l'effraierait, vu leur peu de fortune, et elle se reprend de
nouveau à espérer que Constantinople pourrait, dans un temps donné,
leur être dévolu. Elle a été malade d'émotion depuis trois jours...
puis, encore une fois elle se berce d'illusions.
Le 13 février, elle sait à quoi s'en tenir sur le présent, et
l'avenir est toujours aussi vague. «Hé bien! mon petit chat,
écrit-elle à son mari, c'est M. d'Éterno qui va à Berlin, M. de
Sainte-Croix à Liège, et M. de Pons à Stockholm. Qui aurait dit il
y a dix mois que M. d'Éterno ferait un si grand saut!» Chez Mme de
Vergennes elle s'est trouvée en quatrième entre Mme de Pons, Mme
d'Éterno et Mme de Sainte-Croix. «Ces trois dames avaient l'air
d'être enchantées, pour moi, je ne l'étais nullement, et je me disais
en moi-même: «Voilà ce qui s'appelle boire le calice jusqu'à la lie.»
M. et Mme de Vergennes ont été parfaitement aimables pour Angélique;
la femme du ministre affectait de regretter que M. de Bombelles ne
fût pas nommé à Berlin et assurait qu'on saurait l'en dédommager.
La jeune femme a supporté tout cet entretien avec courage; mais,
lorsqu'elle est revenue chez Mme de Mackau, elle étouffait et se mit
à pleurer... A la fin de la lettre elle se dit remontée, car le comte
d'Esterhazy est «chaud ami» et servira certainement les intérêts de
M. de Bombelles. Pauvre petite femme de diplomate ambitieux, comme
elle prend au sérieux des promesses vagues qui n'engageaient à rien!
Certaine phrase de M. de Vergennes aurait dû pourtant lui faire
comprendre que d'ici quelque temps il ne saurait être question de
son mari: cette phrase qu'elle rapporte dans une lettre postérieure
et qui «l'a fait mourir de rire», la voici: «Comme elle insistait,
disant qu'elle allait demander pour son mari le poste de Berlin:
«Patience, patience, répondit le ministre. Il n'y a encore que
sept ans que M. de Bombelles est à Ratisbonne et MM. de Flavigny
et de Barbentane sont depuis vingt-cinq ans en Italie!» Comme Mme
de Bombelles insistait pour qu'aucune comparaison ne pût être
établie entre ces différents messieurs, M. de Vergennes reprit: «Je
conviens que M. de Bombelles est _du bois dont on fait les flûtes_,
mais je n'en crains pas moins, etc...» Assimiler les grands postes
diplomatiques à des flûtes avait eu le don d'exciter le rire de Mme
de Bombelles... Ce qui est plus rassurant c'est que M. de Vergennes,
au dire de M. de Rayneval s'occupe réellement de l'avenir de M.
de Bombelles, mais il ne se pressera pas. D'un mot il a défini la
situation à Mme de Mackau: «Quand, à _quarante ans, M. de Bombelles
sera ambassadeur_, il n'aura pas à se plaindre.»
Il n'y avait pas en effet tant de temps de perdu, quoi qu'en dît Mme
de Bombelles et, même parmi les favoris, les ambassadeurs de moins de
quarante ans étaient des exceptions.
M. de Bombelles d'ailleurs est beaucoup plus raisonnable. Il trouve
toutes naturelles les nominations faites surtout celle de M. d'Éterno
à Berlin[184].
[184] Dans cette promotion les Polignac n'étaient pas parvenus
à placer leur cousin le baron d'Andlau, et la Reine elle-même
n'avait pu faire donner encore une ambassade au comte d'Adhémar,
ministre à Bruxelles. Il est vrai qu'il sera bientôt dédommagé
par l'ambassade de Londres.
Un deuil se préparait à la Cour. Le 27 février, Mme de Bombelles
annonçait à son mari en même temps que Madame Sophie était très
malade et que la fille du Roi venait d'avoir des convulsions et était
en grand danger. L'enfant, qui devint Madame Royale, fut sauvée. Mais
la tante du Roi mourait dans la nuit du 2 au 3 mars.
«Elle a tourné à la mort le 2 au matin. On croyait que les
souffrances venaient de l'effet des remèdes, et on était si persuadé
qu'elle ne mourrait pas encore que, le soir même, il y avait
spectacle au château. En sortant, on est venu avertir le Roi et la
Reine que Madame Sophie était très mal. Ils y ont été ainsi que
Monsieur, M. le comte d'Artois et Madame Élisabeth, et ils y sont
restés jusqu'à son dernier moment. Cette pauvre princesse a eu
toute sa connaissance jusqu'à une demi-heure avant sa mort. C'est
son hydropisie qui a remonté dans la poitrine et s'est jetée sur le
cœur qui l'a tuée. Elle est morte étouffée de la même mort à peu
près que l'Impératrice. Elle est partie ce soir pour Saint-Denis.
Elle a demandé, en mourant, de n'être pas ouverte et d'être enterrée
sans cérémonies[185]. Madame Élisabeth est extrêmement affligée
et frappée de l'horrible spectacle de la mort de Madame sa tante.
Je ne l'ai presque pas quittée depuis ce moment, et je t'écris
de chez elle. Elle a beaucoup pleuré aujourd'hui, elle est plus
calme, et, quoiqu'indisposée depuis plusieurs jours, elle n'a pas
eu de contre-coup de cette mort, mais elle est très triste. Elle
veut absolument faire son testament, elle n'est occupée que de la
mort. Il n'est pas étonnant qu'avec la tête aussi vive elle soit
aussi frappée; mais j'espère que d'ici à quelques jours son esprit
se tranquillisera, et qu'elle n'aura l'idée de la mort qu'autant
qu'elle nous est nécessaire pour bien vivre. Mesdames sont dans un
état affreux, elles sont véritablement bien à plaindre[186]. M.
de Montmorin est au désespoir, ainsi que toutes les femmes qui
appartenaient à cette pauvre princesse et dont elle était adorée.
Elle a fait par son testament Mesdames ses légataires universelles.
Elle a donné une partie de ses diamants à Mme de Montmorin, sa
bibliothèque à Mme de Riantz et plusieurs de ses bijoux à différentes
de ses dames[187]. Le deuil est de trois semaines... Mme de Louvois
qui est venue samedi dernier pour être présentée n'a pas pu l'être,
comme tu imagines bien, ce qui l'a avec raison fort contrariée...»
[185] Sophie-Philippine-Elisabeth-Justine de France, née le
27 juillet 1734, morte le 3 mars 1782. Appelée d'abord Madame
cinquième et, à partir de 1745, Madame Sophie. Louis XV lui avait
donné le surnom de Graille. Elle était fort aimée de ceux qui
l'entouraient.
[186] «Il eût été impossible, écrit la baronne de Mackau à Madame
Clotilde, le 11 mars, de n'avoir pas le cœur percé de douleur
en voyant le cruel état de Mesdames ses sœurs; nous tremblions
toutes pour leur santé.» (Archives royales de Turin.)
[187] Son testament a été publié en entier par M. de Beauchesne.
_Madame Elisabeth_, t. I; appendices.
Si regrettée dans son entourage que fût Madame Sophie, sa mort ne
devait pas interrompre longtemps le mouvement de la Cour et de la
société. Mme de Bombelles est occupée à répéter à Paris la tragédie
qui doit être jouée le 10 mars, chez Mme de La Vaupalière. Le
même jour, elle assistait à Versailles à la présentation de Mme
de Louvois. «Elle était mise à merveille, elle a fort bien fait
ses révérences, mais elle avait si peur que cela lui faisait faire
la grimace de quelqu'un qui va pleurer et rendait son maintien un
peu roide. La Reine m'a dit qu'elle avait un peu de la tournure
allemande, mais qu'il était impossible d'avoir l'air plus noble,
et il me paraît qu'en général sa belle taille et son port ont fait
beaucoup d'effet.»
Ayant été dîner chez la douairière des Deux-Ponts, Mme de Bombelles
croit convenable de lui parler de ses projets et lui demander
conseil. Mme des Deux-Ponts a approuvé ce qui a été fait pour
obtenir l'appui de la Reine. Elle m'a conseillé, de plus, de parler
à la comtesse Diane, d'avoir l'air de lui demander son avis sur
la démarche que j'avais envie de faire, de tâcher de l'intéresser
en cette faveur, afin que la Reine, après m'avoir entendue, soit
entretenue par les personnes de sa société dans sa bonne volonté.
Je t'avouerai que, quoique je sente l'importance de cette démarche,
elle me coûte beaucoup, car il est humiliant pour moi et Madame
Élisabeth d'être obligée de recourir à d'autres voies qu'à la sienne
pour parvenir à la fortune. Je l'ai dit à Mme des Deux-Ponts, elle
m'a répondu: «Que voulez-vous? Il faut prendre les gens comme ils
sont, et, puisque vous avez besoin de la Reine, il faut faire ce
qui peut lui être agréable.» Elle ira encore à Versailles, elle m'a
promis de préparer les personnes à m'entendre, de faire ton éloge,
et enfin de prendre tous les moyens possibles pour t'être de quelque
utilité. Elle m'a répété son conseil sur la comtesse Diane, m'a fait
le canevas de ce que je lui dirais. Elle m'a dit qu'il était inutile
d'en instruire Madame Élisabeth; mais, mon petit chat, pour rien dans
le monde je ne la tromperai... Je ne lui cacherai certainement pas
que je parlerai à la comtesse Diane, et c'est justement parce que je
ne l'aime pas que je serais fausse si j'allais lui parler à son insu.
Je retourne à Versailles, j'entrerai de semaine, je parlerai à Madame
Élisabeth et à la comtesse Diane, et ensuite à la Reine.
«La tragédie s'est jouée le 14 avec l'approbation de tous les
spectateurs. Les petites de la Vaupalière ont été étonnantes; Mme
de Travanet a joué à merveille, moi point mal, et l'ensemble a été
parfait.»
Le 20, de Versailles, Mme de Bombelles rend compte à son mari des
démarches qu'elle a pu faire en sa faveur. D'abord M. de Vergennes
lui a accordé de bonne grâce un congé que M. de Bombelles viendra
passer en France. Le ministre n'a pas spécifié la longueur de
ce congé qu'on espère faire durer le plus longtemps possible...
peut-être jusqu'à vacance d'ambassade.
Fort satisfaite de ce premier succès, Mme de Bombelles s'est rendue
chez Madame Élisabeth à qui elle a conté toute son affaire. «Je lui
ai dit que pour rien au monde je ne ferais ces démarches (auprès de
la comtesse Diane) que si elle-même me les conseillait et que je sois
bien sûre de ne pas lui déplaire. Elle m'a répondu qu'elle croyait
que je ne pouvais rien faire de mieux, que cela ne lui causerait
aucune peine; son amour-propre céderait toujours au désir extrême
qu'elle avait de te voir avancer.
«En conséquence, j'ai demandé avant-hier un moment d'entretien à la
comtesse Diane et je l'ai vue hier matin. J'ai commencé par lui dire
le chagrin que j'avais eu de n'avoir pu obtenir Berlin pour toi,
la cause que je craignais du refus qui m'en avait été fait et tout
ce qui s'est passé alors: les tracasseries injustes qu'on t'avait
faites, il y a trois ans, ta conduite alors, ta parfaite innocence
et le renvoi de la personne qui t'avait fait le plus de tort par ses
mensonges[188], le désir que j'aurais d'obtenir une audience de la
Reine pour te disculper à ses yeux et tâcher d'intéresser ses bontés,
afin qu'elle nous prête son appui dans le moment où nous en aurons
besoin... Je lui ai alors montré ma petite note à ce sujet, elle
l'a lue deux fois et l'a trouvée parfaite. Elle m'a dit qu'elle se
chargeait de demander pour moi une audience à la Reine, qu'il fallait
que j'eusse le courage de lui répéter tout ce que je venais de lui
dire à elle-même, que je lui remisse une note, qu'elle ne croyait
pas qu'elle eût d'engagement pour Constantinople et qu'elle me
promettait de son côté de lui en parler avec la plus grande chaleur.
Elle me prévenait que la Reine ne prendrait pas d'engagements avec
moi, mais que cependant, sans me le dire, elle aurait sûrement égard
à ma demande et qu'il était essentiel que je la fisse plus tôt que
plus tard, qu'elle se concerterait avec le comte d'Esterhazy pour
entretenir la Reine dans l'intérêt que sûrement je lui inspirerais.»
[188] Voir chapitre III, 1779. Il s'agit du comte de Neipperg.
Ces bonnes paroles ont contenté Mme de Bombelles. Puisqu'elle s'est
décidée à se servir de l'influence des Polignac,--en bonne politique
elle aurait dû le faire plus tôt,--elle va pouvoir attendre sans trop
d'agitation le moment où la Reine va lui donner audience. Quand ce
sera fait, elle a bien la résolution de se tenir tranquille jusqu'au
moment décisif.
M. de Bombelles ne partage pas les illusions qu'on a su insuffler à
sa femme, et son espoir dans le résultat des démarches conseillées
est médiocre. «La personne à qui tu dois t'adresser, écrit-il dans
sa lettre du 21 mars, m'a classé parmi ces êtres qui peuvent bien
servir le Roi, mais qu'il faut ranger ou comme des ennuyeux ou comme
de petits ouvriers incomplets. S'ils se permettent une volonté,
d'ailleurs en supposant qu'on eût marché sur une herbe favorable,
avec quelle légèreté ne s'emploiera-t-on pour moi! A la plus faible
objection on quittera la partie et mon jeu deviendra pire.»
Pendant ce temps la comtesse Diane a été vite en besogne; elle a
obtenu sans trop de peine une audience de la Reine pour Mme de
Bombelles.
«La Reine m'a reçue avant-hier, écrit la marquise le 24; elle m'a
paru encore pénétrée des préventions qu'on lui a données contre toi.
Le comte d'Esterhazy et la comtesse Diane avaient eu une grande
conversation la veille avec elle à ce sujet-là, et ils l'avaient
trouvée si entêtée dans son opinion sur ton sujet qu'ils avaient
été au moment de m'empêcher d'y aller parce que, connaissant sa
timidité, ils craignaient que je ne pusse pas lui répondre à ce
qu'elle me dirait. Mais, comme elle avait déjà donné son heure
à Madame Élisabeth, cela n'a pas pu changer. Heureusement, car,
malgré ma peur, je lui ai dit tout ce que je voulais dire. J'ai été
assez heureuse pour la toucher, et elle a dit à la comtesse Diane
que, surtout lorsque je lui avais parlé de mon enfant, je l'avais
intéressée au possible. Mais, pour en revenir au commencement, je
te dirai donc que je suis arrivée chez la Reine avec une colique
enragée. Elle m'a dit: «Eh! bien, Madame, on dit que je vous fais
peur. Asseyez-vous et dites-moi avec confiance ce que vous voulez.
Je lui ai dit: «Le désir que j'ai de justifier M. de Bombelles
aux yeux de Votre Majesté m'a encouragée à prendre la liberté de
lui demander une audience. Ayant toujours compté sur ses bontés,
je m'étais flattée, lorsque le poste de Berlin est devenu vacant
qu'Elle voudrait bien le faire donner à M. de Bombelles. Mais Votre
Majesté s'y étant refusée, je lui avouerai que j'ai craint que les
préventions que je sais que la Cour de Vienne lui a données contre
M. de Bombelles en eussent été cause. Et cette raison m'a bien plus
affligée que la chose en elle-même. Je puis protester à Votre Majesté
que jamais M. de Bombelles ne s'est permis le plus petit propos au
sujet de l'Empereur. Je ne puis pas donner un argument plus fort à
Votre Majesté en faveur de l'innocence de M. de Bombelles que de lui
représenter que le comte de Neipperg, qui a été celui qui lui a fait
le plus de tracasseries a été renvoyé par l'Empereur en raison de ses
mensonges perpétuels, et que son successeur a rendu à M. de Bombelles
toute la justice qu'il devait à son honnêteté et à sa franchisse.
D'ailleurs, si Sa Majesté voulait bien peser combien il aurait été
gauche à lui d'offenser la Reine, de laquelle il attend sa fortune et
son avancement, en la personne de l'Empereur, en se permettant de lui
manquer de respect. Que tu n'avais point cherché d'armes à opposer
à la calomnie, espérant qu'elle se détruirait d'elle-même; mais que
je ne pouvais me permettre de demander une grâce que je désirais
vivement à Sa Majesté.--La Reine m'a répondu: «Je crois bien qu'il a
eu moins de torts qu'on ne lui en a donnés. Mandez à M. de Bombelles
d'engager M. de Trautsmansdorf à le justifier aux yeux de mon frère,
donnez-moi une note bien détaillée de sa conduite, et je serai
charmée d'être convaincue d'avoir été trompée.» Je lui ai présenté
ma petite note au sujet de Constantinople. Après l'avoir lue, elle
m'a dit: «Constantinople me paraît une chose bien difficile, il y a
beaucoup de concurrents, et Madame Sophie m'a légué, en mourant, M.
de Saluces, qui la demande.»
Avant d'apprendre par Mme de Bombelles ce que fut la fin de son
audience, n'est-on pas tenté de s'arrêter un instant et de formuler
quelques critiques. Ainsi cette aversion de la Reine pour M. de
Bombelles, aversion qu'elle n'a jamais avouée, mais qu'elle laisse
deviner en ce jour, vient du rôle joué par notre ministre en 1779.
C'est en prenant les intérêts de la France contre l'Empereur--qui
à cette époque, et en cela très énergiquement secondé par la
Reine, voulait faire intervenir le Roi dans son conflit avec la
Prusse--c'est en faisant son devoir d'agent diplomatique français
que M. de Bombelles a si fort mécontenté la Reine qu'elle n'a su
l'oublier. Restent des formules de respect dont le marquis, contre
toute apparence, car ses formes étaient empreintes d'une parfaite
courtoisie, se serait départi à l'égard de l'Empereur. On est enclin
à croire avec Mme de Bombelles que tout avait été travesti dans le
but de nuire à son mari, que le comte Neipperg avait menti, mais
que la Reine, volontiers rancunière, en était restée à sa première
impression qui satisfaisait son regret de n'avoir pas réussi à
entraîner la France contre Frédéric II.
Nous avons déjà noté quelle influence prédominante dans le choix
des ambassadeurs Louis XVI avait laissé prendre à Marie-Antoinette.
Jamais il n'est question du Roi dans la discussion préliminaire des
candidats. Il semble que la liste dût être soumise par le ministre
à Marie-Antoinette qui maintenait, biffait ou instaurait au gré de
son engouement du moment les ambassadeurs choisis par elle. Ainsi
en avait-il été pour le duc de Guines, le vicomte de Polignac, père
du comte Jules; nous l'avons aussi noté pour le comte d'Adhémar. Un
nouveau candidat surgit, celui-là légué par Mme Sophie dont il était
le chevalier d'honneur. On comprend la hardiesse avec laquelle Mme de
Bombelles établit un parallèle entre son mari et M. de Saluces.
«J'ai répondu à cela, continuait Mme de Bombelles: J'oserai
représenter à Votre Majesté que, si M. de Saluces avait des droits
à cette place équivalents à ceux de M. de Bombelles, je respecterais
trop la mémoire de Madame Sophie pour me mettre en concurrence.
Mais, M. de Saluces n'ayant pas encore été dans la diplomatie, la
place de Constantinople ayant été de tous les temps la récompense de
services antérieurs, il me semblait qu'il serait bien décourageant
pour les personnes employées dans la carrière politique de se voir
continuellement passer sur le corps des personnes qui n'ont jamais
rien fait; que je désirais cette place avec d'autant plus de vivacité
qu'elle était la seule où tu pusses décemment acquérir une aisance
qui assurerait un jour à mon fils une existence heureuse, et que je
ne pouvais penser sans douleur au triste sort qui l'attendait si Sa
Majesté continuait à ne pas s'intéresser à son père.
«La Reine m'a répondu de me tranquilliser, qu'elle ne pouvait pas me
promettre Constantinople, mais que cependant elle s'intéresserait à
ton avancement et réfléchirait sur les moyens que je lui en donnais,
mais qu'avant tout il fallait que tu tâchasses de te raccommoder avec
l'Empereur. Là-dessus elle s'est levée et m'a donné mon audience de
congé.
«J'ai tout de suite été chez la comtesse Diane qui m'a paru fort
contente, m'a promis de reparler à la Reine et m'a dit qu'elle ne
désespérait pas que nous eussions Constantinople, qu'il fallait faire
la petite note au sujet des griefs présents contre toi à la Reine et
qu'il fallait que j'obtinsse de M. de Vergennes qu'il m'écrivît une
lettre par laquelle il me mande qu'il était parfaitement content de
ta conduite depuis que tu es à Ratisbonne.»
Mme de Bombelles fait faire une note en règle par M. de Brentano, la
porte aussitôt à la comtesse Diane qui y fait quelques changements et
se déclare toute prête à la remettre à la Reine avec la lettre de M.
de Vergennes. La comtesse Diane a accompagné cela des choses les plus
honnêtes et m'a dit qu'elle était enchantée que j'eusse vu la Reine,
que cette dernière lui avait dit que je lui avais parlé à merveille
et qu'elle était surtout fort contente de la manière dont je lui
avais parlé des prétentions de M. de Saluces et qu'il lui paraissait
que cela avait fait impression à la Reine.»
Mme de Bombelles se déclare ensuite fort satisfaite des notes
rédigées en collaboration avec M. de Brentano et prie son mari de
remercier celui-ci chaleureusement dès qu'il sera auprès de lui.
«Ces notes ont absolument déterminé en ma faveur l'intérêt de la
comtesse Diane qui me croit à présent beaucoup d'esprit.» La marquise
engageait son mari à éviter toute tracasserie venant de Vienne, puis
elle ajoutait ceci qui prouve bien que la jeune femme n'était pas que
zélée, mais qu'elle ne manquait pas de clairvoyance:
«Tu peux sans infidélité mettre un frein à ton zèle qui ne sera
jamais récompensé par le Roi, puisqu'il est trop faible pour oser
reconnaître d'importants services; il ne fera point changer la
faiblesse de notre gouvernement, parce que ton avis n'est pas assez
prépondérant pour faire adopter d'autres idées et peut te perdre
parce que la Reine, ayant plus de crédit que jamais, ne te pardonnera
jamais de n'être pas de son avis. Ainsi ne fais d'ici à ton départ
que ce dont en conscience tu ne pourras te dispenser et tâche, si tu
le peux sans bassesse, d'engager M. de Trautmansdorf à dire du bien
de toi à la cour de Vienne. Je te vois d'ici te mettre en fureur,
mais je te conjure de ne jamais oublier que tu as un fils. Il n'y a
point de sermon qui vaille ce premier point et je m'en tiendrai là...»
Ci-joint les deux notes auxquelles il vient d'être fait allusion.
L'une est un exposé officiel de la situation de M. de Bombelles;
l'autre, un appel direct à la bienveillance de la Reine. Elles sont
assez nécessaires à l'intelligence de ce qui va suivre pour que nous
les donnions ici.