«J'ai eu hier, mon petit chat, de véritables succès: j'avais un rôle,
dans la nouvelle pièce, de la plus grande difficulté et je l'ai
fort bien rendu. J'ai ensuite joué _Isabelle_; le trio des trois
femmes a fait le plus grand effet. Mme de la Roche Lambert, qui
faisait _Éléonore_, a chanté et joué comme un ange. Mlle de Condé
a assez bien fait _Jacinthe_, mais ce rôle cependant n'allait ni à
sa voix, ni à sa figure; le spectacle, en tout, a été charmant. M.
d'Auteuil, que tu connais, a joué _l'Amant jaloux_ dans la dernière
des perfections. M. le prince de Condé, à l'exception qu'il n'a pas
beaucoup de voix, a rendu à merveille le rôle de Lopez: il y a mis
toute la gaieté et toute la finesse que le rôle exige. On joue,
dimanche prochain, _le Prince lutin_, pièce nouvelle, de M. de
Saint-Alphonse, la musique est de la Borde, son beau-frère, elle
est dans le goût ancien et très difficile à apprendre. Je partirai
le lendemain pour Versailles, malgré toutes les instances qu'on me
fait, pour rester quelques jours de plus; mais j'ai promis à Madame
Élisabeth de revenir le 17 et je ne veux pas manquer à ma parole;
je n'y aurai pas un grand mérite, car, quoique je m'amuse fort ici
et que j'y sois traitée à merveille, j'éprouverai une véritable
satisfaction à revoir Madame Élisabeth et ma famille, et j'attends ce
moment avec impatience. Bombon se porte, toujours, à merveille: l'air
d'ici lui fait le plus grand bien, il a presque toujours fait beau,
depuis que nous y sommes, de façon qu'il a pu beaucoup sortir. Il est
à présent gros et gras, comme s'il n'avait pas été malade. Adieu,
bijou. Imagine que, dès ce matin, nous recommençons les répétitions.
Je suis lasse comme un chien de mes deux rôles d'hier et nullement en
train, ce matin, de chanter, d'autant plus que cette musique de M. de
la Borde me déplaît.
Chantilly, 15 décembre.
«J'ai reçu avant-hier, mon petit chat, tes lettres du 30 et du 2 de
ce mois. Ces maudites répétitions sont cause que j'ai été quatre
grands jours sans t'écrire, parce que, après avoir appris nos rôles
pour une nouvelle pièce, qu'on devait jouer dimanche, il a fallu en
apprendre d'autres, parce que tous les projets ont été renversés par
la mort de l'archevêque[167] qui a obligé Mme de la Roche Lambert
de partir pour Paris. C'est une perte affreuse, pour l'humanité;
jamais on ne retrouvera d'homme assez pénétré de ses devoirs pour
donner, par an, six cent mille francs aux pauvres, comme faisait ce
pauvre archevêque. Que de personnes, qu'il faisait subsister, vont
se trouver malheureuses, surtout à l'entrée de l'hiver. Cette idée
déchire l'âme. On croit que ce sera l'archevêque d'Arles, l'évêque de
Laon, mais je suis persuadée que ce sera l'évêque de Senlis[168].
[167] Christophe de Beaumont, comte de Lyon, né à la Roque,
près de Sarlato, le 26 juillet 1703; évêque de Bayonne, 1741;
archevêque de Vienne, 1745; archevêque de Paris en 1746.
Commandeur des ordres du Roi en 1748. Duc et pair de France en
1750.
[168] Le nouvel archevêque sera Antoine-Éléonor Le Cler de Juigné
de Neuchelles, né en 1728, évêque de Châlons le 29 avril 1764,
archevêque de Paris en 1781. C'était un excellent choix.
«M. le prince de Condé nous a menées hier, en calèche, Mme de
Sorans et moi, voir tout Chantilly; cela m'a bien amusée. On ne
connaît rien, quand on n'a pas vu un aussi beau lieu. Nous avons
passé au milieu des écuries, mon Dieu, la belle chose! Il n'y a
que l'intérieur du hameau et de l'île d'amour qu'il n'a pas voulu
que nous vissions, il veut ne nous les faire connaître que ce
printemps. On n'est pas plus aimable, plus honnête pour les femmes
que ce prince. Il fait les honneurs de chez lui, comme s'il était
un particulier. Il est, surtout, charmant quand la grande princesse
n'est pas ici; elle est à Paris, depuis trois jours, à cause de Mme
de Ginestous qui est tombée malade le lendemain de son mariage, mais
elle va bien. Mademoiselle est ce qui m'attache le plus ici, elle est
réellement charmante. Je pars après-demain matin. J'ai reçu pendant
mon séjour ici des lettres charmantes de Madame Élisabeth, elle a
la bonté de m'attendre avec impatience, j'en ai une bien grande de
l'aller rejoindre, ainsi que toute ma famille.»
* * * * *
Pendant ce temps M. de Bombelles a correspondu régulièrement. Il
a taquiné sa femme sur ses succès à Chantilly, sur ses goûts de
comédienne, sur ces «dissipations» qui lui feront trouver monotone la
vie qu'elle mène à Versailles quand elle n'est pas de service. Puis
il vient à parler de la princesse de Monaco. «C'est dire du bien de
Mademoiselle, que de dire qu'elle a des manières de Madame Élisabeth
et je suis ravi que tu aies bien prouvé que tu étais à Chantilly pour
elle. L'asservissement de M. le prince de Condé ne me paraît pas
moins extraordinaire qu'à toi: voici dix ans qu'il s'ennuie de Mme
de Monaco et qu'il en est subjugué, nos plus cruelles ennemies sont
nos passions déréglées[169]. J'aurais cru que cette triste sultane
favorite t'aurait parlé de moi; elle m'honora pendant un temps de
quelques bontés.»
[169] Le mot n'est pas juste. Tout en étant subjugué, le prince
de Condé bénissait cette chaîne, si pesante qu'elle fût parfois.
La fidélité et l'amitié de Mme de Monaco déterminèrent le prince
de Condé à régulariser, dès qu'il le put, une union à laquelle
il ne manquait que le sacrement. Dès la mort d'Honoré III de
Monaco (1795), le prince de Condé avait songé à épouser sa veuve.
Les péripéties de l'émigration, la crainte du quand dira-t-on
l'empêchèrent de réaliser son projet avant 1808. Voir le livre
cité du marquis de Ségur: _la Dernière des Condé_.
* * * * *
Ce séjour de Mme de Bombelles à Chantilly avait excité les jalousies,
déchaîné les commérages du clan Guéménée-Coigny, comme le prouve la
lettre suivante. On sent la marquise un peu nerveuse, et elle, si
indulgente d'ordinaire, se répand en justes récriminations contre
les sottes calomnies si bénévolement répandues sur son compte. On a
peine à comprendre que, pour avoir passé quelques jours à Chantilly,
une femme impeccable comme l'était Mme de Bombelles ait pu se trouver
en butte à des caquets aussi criminellement mensongers. Cette lettre
donne trop la représentation de ce qu'étaient certaines coteries à la
Cour de Versailles pour ne pas être lue avec attention.
Versailles, le 18 décembre.
«Je suis arrivée, hier, au soir, mon petit chat, me portant à
merveille, ainsi que Bombon, n'ayant pu m'empêcher de donner quelques
regrets à Chantilly, car véritablement le lieu, la vie qu'on y mène,
tout y est charmant. Les bontés de Mademoiselle m'avaient attachée
à elle, elle m'a paru avoir réellement du chagrin de mon départ; je
lui avais inspiré de la confiance, elle ne me cachait pas ses petits
dégoûts que lui donnait Mme de Monaco, le peu de fond qu'elle pouvait
faire sur toutes les personnes qui l'entouraient. Enfin tout cela
a fait que j'ai été très touchée de me séparer d'elle. Le plaisir
extrême que j'ai eu à revoir Madame Élisabeth, maman, m'a fait
oublier, ou du moins m'a fort consolée de n'être plus à Chantilly.
Mais croirais-tu que ce voyage, qui est la chose la plus simple à
penser, me fait des tracasseries? Le comte de Coigny, qui est méchant
comme la gale, en a fait des gorges chaudes, a prétendu que j'allais
être la complaisante de Mme de Monaco, mille bêtises à peu près
pareilles. Mme de Guéménée par bonté, et par une confiance aveugle en
ce fat, a dit à maman presque des injures, sur mon voyage là-bas.
Maman lui a répondu: qu'il fallait être bien méchant pour trouver
d'autres raisons à mon séjour de Chantilly, que celle de l'amitié
que Mademoiselle avait, depuis longtemps, pour moi, qu'ayant appris
que mon fils avait eu la petite vérole elle m'avait proposé d'aller
lui faire prendre l'air à Chantilly, qu'il était impossible que je
me refusasse à cette marque de bonté et qu'il n'y avait assurément
rien que de fort honnête dans toute ma conduite. Mme de Guéménée
lui a répondu: qu'effectivement, à la manière dont elle présentait
la chose, elle paraissait toute simple, qu'elle la trouvait telle
et le dirait bien à toutes les personnes qui lui en parleraient;
mais, comme maman sait qu'elle ment et qu'elle leur dirait peut-être
des choses qui ne seraient pas, elle n'était pas tranquille, et,
en conséquence, a fait chercher le comte d'Esterhazy à qui elle a
dit ses inquiétudes. Il lui a dit qu'elle pouvait être sûre qu'il
arrangerait cela près de la Reine, au cas qu'elle ne le trouvât pas
bon. Il faut effectivement qu'il lui en ait parlé, car il y a trois
jours que M. le comte d'Artois avec un air goguenard a demandé à
Madame Élisabeth ce que j'avais été faire à Chantilly; la Reine a
pris la parole et a dit que Mademoiselle, me connaissant, m'avait
engagée à y venir et qu'elle trouvait cela fort simple. Il est
heureux que cela ait tourné comme cela et que le comte d'Esterhazy
ait été ici, car d'un voyage qui était assurément fort honnête, on
s'en serait servi pour dire beaucoup de mal de moi; juge quel malheur
si la Reine l'avait cru. En tout cette fameuse société est composée
de personnes bien méchantes, et montée sur un ton de morgue et de
médisance incroyable. Ils se croient faits pour juger tout le reste
de la terre, ce ne sera jamais en bien, car ils ont si peur que
quelqu'un ne puisse s'insinuer dans la faveur qu'ils ne font guère
d'éloges, mais ils déchirent bien à leur aise. Il faut cependant voir
tout cela et ne rien dire, c'est impatientant.
«La belle-fille de M. de Vergennes a eu des convulsions, elle est
grosse de six mois, et on est fort inquiet de son état. Je compte
aller faire une visite à Mme de Vergennes, je ne sais si elle me
recevra; j'espère, au moins, voir Monsieur, car je veux le remercier
de ce qu'il a dit à Madame Élisabeth et l'en faire souvenir. On dit
et même il paraît décidé que c'est l'archevêque de Toulouse[170]
qui sera l'archevêque de Paris; il n'a pas tout à fait la dévotion
du défunt, mais cela vaut bien mieux, paraît-il; il est protégé de
la Société, ainsi cela ira bien. La duchesse de Polignac n'accouche
pas; on commence à croire que c'est un môle. Mme de Sérent n'est
pas de très bonne humeur depuis quelque temps, à ce qu'on m'a dit,
mais il faut convenir que la comtesse Diane abuse tant de sa faveur,
pour la faire aller continuellement, tandis qu'elle se repose, qu'il
n'est pas étonnant que cela aigrisse Mme de Sérent contre elle. Mon
Dieu, que j'envie le sort de ses enfants, ils vont passer l'hiver
avec toi, cela te fera une société charmante. Je suis enchantée que
cette circonstance mette un lien de plus à l'amitié que M. et Mme de
Sérent veulent bien nous marquer, ce sont de si honnêtes personnes
qu'il est impossible de ne leur pas être attaché, quand on les
connaît.»
[170] Etienne-Charles de Loménie de Brienne, né, en 1726, à
Paris, où il mourut en prison, le 16 février 1794. Evêque de
Condom, 1760; archevêque de Toulouse, 1764. Il ne fut pas nommé
archevêque de Paris, Louis XVI ayant répondu: «Encore faut-il
que l'archevêque de Paris croie en Dieu.» Ceci ne l'empêcha
pas d'être plus tard archevêque de Sens, après avoir été un an
contrôleur des finances (1787-1788), en remplacement de Calonne.
Il se montra aussi désastreux administrateur que son prédécesseur.
Versailles, 19 décembre.
«Il faut que tu saches mes folies. Imagine-toi que, dimanche, nous
avons, comme tu sais, joué la comédie, j'ai eu assez de succès.
Après le spectacle on a soupé et ensuite vers minuit on a recommencé
à danser; nous avons dansé jusqu'à sept heures du matin et nous
n'avons fini que parce que nous ne pouvions plus remuer de lassitude.
Mademoiselle, après m'avoir fait des adieux très tendres, a été se
coucher; moi, j'ai été me déshabiller, j'ai fait une petite toilette,
arrangé mes affaires, joué avec mon fils, et je suis partie à neuf
heures et demie. Je me suis arrêtée quelque temps à Paris et suis
arrivée à cinq heures du soir à Versailles, Bombon m'ayant amusée
comme une reine, pendant la route, par ses petites manières.
«J'ai trouvé, en arrivant, un valet de pied de Madame Élisabeth qui
m'a priée, de sa part, de venir tout de suite; j'y ai couru, comme
tu imagines bien. Notre entrevue a été très tendre, j'étais dans le
ravissement de revoir cette petite princesse, nous avons eu bien
des choses à nous dire. On m'a fait, comme tu imagines, bien des
questions; de là j'ai été voir maman, toute ma famille. Comme Madame
Élisabeth a soupé ce jour-là chez la Reine, j'ai été souper chez
maman; mais, sur les dix heures, l'extrême fatigue que j'éprouvais
m'a fait tomber dans une ivresse incroyable. Je tombais de sommeil
et je parlais toujours malgré cela, je disais des choses dépourvues
de bon sens; j'avais, de temps en temps, de bons moments et je
croyais que je devenais folle. J'ai pris le parti de m'aller coucher.
J'ai dormi parfaitement et, depuis ce moment, la raison m'est rendue.»
Versailles, 22 décembre.
«J'ai eu un bien grand plaisir depuis que je ne t'ai écrit, bien
moins causé par la chose en elle-même, que par les grâces qui l'ont
accompagnée. Imagine-toi que pour les fêtes qui vont se donner Madame
Élisabeth m'a fait faire un habit superbe; il est arrivé avant-hier.
Il y avait déjà plusieurs jours qu'elle m'avait dit que bientôt je
saurais un secret, qui l'occupait beaucoup. Effectivement, jeudi,
elle m'a remis un gros paquet qu'elle m'a dit arriver de Chantilly.
Je l'ai ouvert: j'ai vu enveloppe sur enveloppe, point d'écriture, ce
qui me confirmait dans l'idée que ce secret était une plaisanterie.
Enfin, après avoir déchiré encore bien des enveloppes, j'ai trouvé
une petite lettre; sur le dessus était écrit de la main de Madame
Élisabeth _A ma tendre amie_, et dedans il y avait: _Reçois avec
bonté, mon cher petit ange tutélaire, ce gage de ma tendre amitié_.
Au même instant le grand habit a paru, je suis restée confondue. La
joie la plus vive a succédé au premier moment d'étonnement, je me
suis mise à pleurer, je me suis jetée aux pieds de Madame Élisabeth,
elle était dans l'enchantement de ma joie, de mon bonheur. La seule
chose qui l'ait altérée, lorsque je l'ai examiné, a été de le trouver
trop beau: il est brodé en or, en argent, de toutes les couleurs,
enfin c'est un habit qui va à près de cinq mille francs. Ainsi
tu peux en juger; quoiqu'elle m'ait dit qu'elle le paierait quand
elle voudrait, cela la gênera, cependant, un jour, et cette idée
m'afflige. J'aimerais cent fois mieux, que l'habit fut de cinquante
louis, enfin cela est fait et je ne puis m'empêcher d'être ravie.
Sa petite lettre m'a charmée, j'ai trouvé cette tournure-là pleine
d'amabilité. Mais ce n'est pas tout, elle m'a dit: de lui donner ma
garniture de martre et qu'elle se chargeait de la faire arranger,
pour le jour du bal que donnent les Gardes du corps, parce qu'il faut
y être en robe. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour m'y opposer, mais
il n'y a pas eu moyen, et réellement je me trouve, en ce moment-ci,
accablée de ses bienfaits. D'un côté j'en jouis, et de l'autre je
les trouve trop considérables, mais elle y met tant de grâces et
tant de bontés qu'elle me force presque à croire que ses dons ne
l'embarrasseront pas.
«Mme de Causans a paru presque aussi contente que moi des bontés
de Madame Élisabeth, elle était dans le secret. Il est impossible
de donner plus de marques d'amitié qu'elle ne m'en donne. Sa tête
va fort bien à présent et je l'aime réellement de tout mon cœur.
Madame Élisabeth est impatientée, ainsi que moi, d'imaginer que tu
n'apprendras ce fameux secret que dans neuf jours. Je ne te l'ai pas
mandé tout de suite parce que, d'après les informations que j'ai
prises à la poste, sur les jours où je devais t'écrire, tu n'en
n'aurais pas eu la nouvelle plus tôt.»
Remises de jour en jour à cause de la santé de la comtesse d'Artois,
les fêtes officielles, ordonnées pour les relevailles de la Reine,
semblaient indéfiniment ajournées quand Mme de Bombelles écrivait à
son mari le 27 décembre:
«Adieu toutes les fêtes, mon petit chat, Mme la comtesse d'Artois
est au plus mal d'une fièvre qui d'abord avait si peu inquiété que
je ne t'en avais pas parlé, mais qui est devenue des plus graves,
puisque les médecins disent qu'elle est maligne. Ils craignent aussi
que le sang ne soit gangréné, elle a des cloches qu'on appelle
des phlyctènes qui l'annoncent. Elle a été administrée, hier, à
minuit. Cette pauvre petite princesse dans les moments où elle a
sa tête dit qu'elle sent bien qu'elle va mourir, tout le monde en
est persuadé et très affligé, parce que c'était la bonté même, tout
ce qui l'entoure se désespère. M. le comte d'Artois, ne la quitte
pas. Madame, apprenant hier, après dîner, que sa sœur allait plus
mal et craignant qu'on ne l'empêchât de la voir davantage, s'est
mise à courir de toutes ses forces, pour aller chez elle. Elle est
tombée en montant l'escalier, s'est évanouie, et il lui a pris des
convulsions affreuses qui ont duré deux grandes heures. Il n'est
pas encore sûr qu'elle ne fasse pas une fausse couche. Pendant ce
temps-là, Mme la comtesse d'Artois, ne voyant pas venir Madame, s'est
mise à faire des cris, des hurlements affreux, disant qu'elle avait
quelque chose à lui dire, qu'elle voulait la voir absolument. On a
été chercher Monsieur qui est arrivé chez elle et on a été obligé de
lui dire que Madame avait fait un chute, qu'elle allait être soignée
et qu'elle ne pouvait pas sortir de son lit. Madame Élisabeth est si
affligée de l'état de Mme la comtesse d'Artois que je n'ai pas voulu
la quitter, hier, de la journée. Elle a été, avec la Reine, chez
Madame pendant son évanouissement et ses convulsions. La Reine s'est
conduite parfaitement: elle lui a donné tous les soins, toutes les
marques d'amitié, qu'elle lui devait. Si cette catastrophe pouvait
les raccommoder ensemble, ce serait au moins un dédommagement.
J'espère encore que Mme la comtesse d'Artois n'en mourra pas, elle
est si jeune, elle a toujours eu l'air si sain que les médecins
doivent trouver beaucoup de ressources pour la tirer de là. Il est
certain qu'elle est bien mal, et ce qui est un bien mauvais signe,
c'est qu'elle tire les draps avec les mains, elle a toujours l'air de
chercher quelque chose; tous les gens qui sont à la mort ont la même
manie, c'est une espèce de convulsion. Enfin, il fallait que cette
pauvre petite princesse mourût pour qu'on parlât d'elle, mais aussi
n'est-ce qu'en bien, les regrets sont généraux, et, si elle pouvait
en revenir, l'alarme qu'elle aurait donnée ferait qu'on l'aimerait
beaucoup. Je t'avouerai que j'ai un peu de regrets à ne pas mettre
mon habit, ni ma robe; si sa maladie tournait à bien, les fêtes ne
seraient reculées que de quinze jours; mais, si elle meurt, je ne
crois pas qu'il y en ait de sitôt. Si ce malheur arrivait, tu ne
pourrais pas, non plus donner la tienne, cela serait piquant[171].
M. de Louvois m'a assuré hier que ta sœur serait heureuse avec lui,
cela m'a fait plaisir.»
[171] M. de Bombelles s'apprêtait à célébrer avec faste à
Ratisbonne la naissance du Dauphin.
La lettre du 29 décembre nous apprend que «la comtesse d'Artois
est hors d'affaire, que Madame ne fera pas de fausse couche et que
tout le monde est content».--«Je suis dans l'enchantement, ajoute
Mme de Bombelles, car j'avoue que j'aurais été bien piquée si je
n'eusse pas pu mettre mon bel habit. La duchesse de Polignac est
enfin accouchée d'un garçon[172], les grandes douleurs n'ont duré que
quinze minutes. On croit que la Reine fera son entrée le 19.
[172] Melchior, troisième fils du duc et de la duchesse de
Polignac.
A cause des événements de la guerre et de la maladie de la comtesse
d'Artois, on ne s'était pas pressé de décider la date des fêtes.
Mais, la Reine ayant demandé plaisamment s'il fallait attendre que
le nouveau-né pût y danser, les échevins durent s'exécuter: la date
des fêtes fut fixée au 21 janvier, date dont on ne peut s'empêcher
de rappeler le double anniversaire. Les premières cérémonies, _Te
Deum_, inauguration du nouvel Opéra, défilé à Versailles de toutes
les corporations, eurent lieu dans les derniers jours de décembre.
Les serruriers de Versailles ayant offert une serrure à secret à
Louis XVI, en qualité de «compagnon», il voulut découvrir le secret
lui-même. Comme il pressait un ressort, un Dauphin d'acier s'élança
de la serrure. La joie du Roi fut extrême, et aux serruriers il fit
donner trente livres de plus qu'aux autres corps de métiers. De
grandes sommes furent consacrées à délivrer les prisonniers pour
dettes. Les dames de la Halle eurent leur habituel succès, et l'on
entendit le Roi fredonner le refrain dont le ton populaire l'avait
frappé:
Ne craignez pas, cher papa,
De voir z'augmenter votre famille,
Le Bon Dieu z'y pourvoira.
Fait en tant que Versailles en fourmille;
Y eût-il cent Bourbons chez nous,
Il y a du pain, des lauriers pour tous.
Au milieu de toutes ces manifestations populaires «l'affaire» de
Chantilly revient encore sur l'eau. La Reine semble traiter moins
bien Mme de Bombelles «depuis qu'elle a séjourné chez le prince de
Condé». Elle qui, pendant la maladie de Bombon, avait paru y prendre
le plus grand intérêt, n'a pas imaginé de m'en dire un mot. Madame
Élisabeth m'a cependant assurée qu'elle avait trouvé tout simple
qu'invitée par Mademoiselle à l'aller voir, j'y eusse été. Le comte
d'Esterhazy a dit la même chose à mon frère, malgré cela j'avoue que
je suis inquiète. Je lui en parlerai. Il serait affreux qu'on se fût
servi d'une chose aussi simple pour me faire du tort dans l'esprit
de la Reine. Si cela est ce n'est pas un mal sans remède, mais il
faut s'en occuper... Madame Élisabeth me dit que je radote, cela
me rassure un peu, mais cependant pas tout à fait, parce qu'il est
fort possible que la Reine ne lui dise pas ce qu'elle pense de moi,
connaissant l'intérêt qu'elle prend à ce qui me regarde.»