«C'est hier, mon petit chat, que j'ai débuté; le spectacle a été
charmant, tout le monde a bien joué. Je me suis fort bien acquittée
de mon rôle de Mme de Saint-Clair, dans _la Fausse Magie_, je n'ai
pas trop eu peur et j'ai été fort applaudie. On a joué, avant, _la
Métromanie_ dans la plus grande perfection. M. le prince de Condé
faisait _Francaleu_; le comte François de Jaucourt, le _Métromane_,
tout le monde a prétendu qu'il avait mieux joué que Molé; en un mot,
cela a été à merveille, et j'aurais donné tout au monde, pour que tu
fusses avec nous, cela t'aurait certainement amusé. Ce qui m'amuse
encore davantage, c'est que l'air de Chantilly fait le plus grand
bien à Bombon. Il se porte à merveille, reprend singulièrement des
forces; il recommence à marcher seul. Il veut être toute la journée
dehors et rien ne l'amuse comme d'être à l'air. Si tu voyais sa joie
quand je rentre chez moi, comme il crie: maman, maman; il me tend
ses petits bras, me mange de caresses et ne veut plus me quitter.
Je n'ai jamais vu d'enfant aussi caressant et aussi attaché à sa
nourrice; aussi, quand il faut le quitter, il n'y a sortes de ruses
que je n'emploie pour m'esquiver, sans qu'il me voie, et, quand je ne
réussis pas, ce sont les pleurs de ce pauvre enfant qui, je l'avoue,
me font pleurer aussi. Tu sais, peut-être, la mort de Tronchin:
il est mort à peu près de la même maladie que M. de Maurepas. Mme
de Boulainvilliers est morte aussi, ainsi qu'une dame dont je ne
sais plus le nom, qui a gardé son mari de la petite vérole. Le mari
en est mort, elle a gagné sa maladie et vient aussi de mourir. Je
trouve cela touchant; je crois que c'est de Perci qu'elle se nomme,
la connais-tu? Mme de la Trémoïlle[164], qui est ici, m'a beaucoup
demandé de tes nouvelles et me traite à merveille, parce que je suis
ta femme. Elle est, quoique bien plus vieille, beaucoup plus jolie
que sa belle-fille, la princesse de Tarente[165] qui est bien faite,
a tout ce qui faut pour être agréable et, pourtant, ne l'est point.
Son mari a l'air d'un enfant de douze ans: il est petit, joli, blanc
et couleur de rose, n'a pas l'apparence de barbe. On dit qu'il a
dix-sept ans, ainsi que sa femme; cette dernière a l'air d'en avoir
dix de plus que lui[166]. M. d'Auteuil, un gentilhomme de M. le
prince de Condé, qui fait les rôles d'amoureux, m'a chargée de le
rappeler à ton souvenir; il m'a fait un grand éloge de toi, aussi
m'a-t-il plu beaucoup; il est honnête et plein d'attentions. Adieu,
bijou, j'espère recevoir bientôt de tes nouvelles, je t'aime et
t'embrasse de tout mon cœur.»
[164] Duchesse de la Trémoïlle, née princesse de Salim Kirlbourg.
[165] La princesse de Tarente, fille du dernier duc de
Chastillon, femme du fils aîné du duc de la Trémoïlle, fut dame
d'honneur de la Reine. Emprisonnée en 1792 à l'abbaye, elle
échappa par miracle aux massacres de septembre, et mourut en
Russie pendant l'émigration en 1814. Le duc de la Trémoïlle
actuel, fils du second mariage de son père, a publié (Grimaud,
Nantes, 1897) les _Souvenirs de la princesse de Tarente sur la
Terreur_.
[166] Le prince de Tarente ne tarda pas à se séparer de sa femme.
Devenu veuf et duc de la Trémoïlle, il épousa, en 1830, Mlle
Valentine Walsh de Serrant, d'où le duc actuel.