21 novembre.

«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais

avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en

la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est

touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir

un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta

femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout

de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme

tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne

que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton

fils. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il mette le comble à ses

bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un cœur

semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il

est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y

a point de singeries qu'il ne fasse...

«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes

dévotions; ce sera de tout mon cœur que je rendrai des actions de

grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu

partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance

envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise

d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse

et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui

devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de

guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse

par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier

avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est

qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils

se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est

arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M.

de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver

ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»

[160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né

le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre

d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette

capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et

de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie

et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait.

Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en

1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres

ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).

* * * * *

Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans

cette lettre:

«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre

de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus

aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il

dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de

toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais

là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue

de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien,

je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me

recommande à tes bonnes prières.»

Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où

Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille,

Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman

d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a

terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la

Miséricorde[161].

[161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de

Ségur.

Chantilly, 27 novembre.

«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à

cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a

fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu

ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups

de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque

toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit

froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu

es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille.

J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui

ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a

comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de

Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais

mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il

m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup

de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble

d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne

serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de

Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu

avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de

talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que

tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait

des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas:

je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre

plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu

me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton cœur. Il m'a

demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise

de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse

Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on

a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que

j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est

réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de

plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas

ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de

côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la

grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure

après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin

de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la

cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a

imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme

de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée.

Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise,

parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit

venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage.

C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une

femme.»

[162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco,

était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il

l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la

Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.

[163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de

la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779,

entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le

prince de Condé, son amant d'un jour.

Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les

regrets qu'elle a laissés derrière elle:

«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame

Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon

cœur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses

enfants, ma sœur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui

était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère

et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il

semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite

vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes

les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je

l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de

l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.»

* * * * *

Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et

qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter

de la fatigue et se retirer de bonne heure.

* * * * *

«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre,

que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux

imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous

n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse

très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les

répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps

de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de

dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche

prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle

de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et

que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce

soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.»

Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais

été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth

m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours

plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon

cœur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son

bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire

à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui

demanderai la première fois.

Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth · 第 17 / 42 题