«J'ai reçu ce matin, mon petit chat, ta lettre du 13, je l'attendais
avec une impatience que je ne puis t'exprimer. J'ai presque pleuré en
la lisant; que ta sensibilité à la nouvelle que je t'ai apprise est
touchante! Que Bombon ne peut-il déjà comprendre le bonheur d'avoir
un père comme toi! A chaque instant je jouis du bonheur d'être ta
femme, ta lettre m'a causé tant de plaisir que je l'ai fait lire tout
de suite à M. de Soucy, à Madame Élisabeth, qui l'a trouvée, comme
tu le verras dans son petit billet, charmante. Tu étais bien digne
que le ciel fît en ta faveur presque un miracle en te conservant ton
fils. Je prie Dieu, de tout mon cœur, qu'il mette le comble à ses
bontés en donnant à cet enfant toutes les vertus et surtout un cœur
semblable au tien. Il vient de s'endormir après avoir bien soupé, il
est d'une gaieté qui est le plus sûr garant de sa bonne santé. Il n'y
a point de singeries qu'il ne fasse...
«J'ai été à confesse, cette après-midi, et ferai demain mes
dévotions; ce sera de tout mon cœur que je rendrai des actions de
grâces à Dieu de tous les biens qu'il m'a faits. Je n'ai pas voulu
partir pour Chantilly, sans avoir rempli ce devoir de reconnaissance
envers l'Être suprême. On m'avait promis la relation de la prise
d'York, mais, comme elle n'arrive pas, je te dirai que MM. de Grasse
et de Rochambeau, avant de l'assiéger, ont dissipé la flotte, qui
devait défendre le port et ont fait couler à fond un vaisseau de
guerre, que M. de Rochambeau a attaqué York par terre et M. de Grasse
par mer, et Cornwallis[160], qui était à York, s'est rendu prisonnier
avec six mille Anglais. Ce qu'il y a de bien extraordinaire, c'est
qu'on dit qu'ils avaient encore des vivres, pour trois semaines; ils
se sont rendus le 18 octobre. M. de Lauzun est parti le 24, et il est
arrivé, comme tu sais, avant-hier; c'est assurément bien aller. M.
de la Fayette, de Noailles, des Deux-Ponts viennent passer l'hiver
ici et retourneront là-bas le printemps prochain.»
[160] Charles Mann, marquis Cornwallis, général anglais, né
le 31 décembre 1738. Il se distingua au début de la guerre
d'Amérique où il seconda le général en chef Clinton. Après cette
capitulation de Yorktown, il eut des alternatives de succès et
de revers. Finalement il fut surpris sur les côtes de Virginie
et dut mettre bas les armes avec 9.000 hommes qu'il commandait.
Gouverneur du Bengale en 1786, gouverneur général de l'Inde en
1801, il mourut en 1805 dans la province de Bénarès. Ses lettres
ont été publiées à Londres en 1889 (3 vol.).
* * * * *
Voici le petit billet de Madame Élisabeth dont il est question dans
cette lettre:
«Je suis dans l'enchantement, ma chère Angélique, de la lettre
de ton mari; il est impossible d'être plus tendre et plus
aimable: tu l'es aussi de me l'avoir envoyée. Tout ce qu'il
dit est bien vrai, et après une connaissance aussi parfaite de
toi je lui saurais bien mauvais gré de ne pas t'aimer; mais
là-dessus, tes amies n'ont rien à désirer. Tu dois être revenue
de Saint-Louis, je t'en fais mon compliment. Mon bras va bien,
je souffre moins qu'hier. Adieu, je t'embrasse, à demain. Je me
recommande à tes bonnes prières.»
Les quelques lettres qui suivent nous conduisent à Chantilly, où
Mme de Bombelles est l'hôte du prince de Condé et de sa fille,
Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, celle dont on connaît le roman
d'amour platonique avec le marquis de la Gervaisais et qui a
terminé ses jours dans un couvent sous le nom de Marie-Joseph de la
Miséricorde[161].
[161] Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis Pierre de
Ségur.
Chantilly, 27 novembre.
«Je suis arrivée ici, mon bijou, avec mon petit Bombon, avant-hier à
cinq heures. Le petit a été charmant pendant tout le voyage, il n'a
fait que rire et jouer surtout lorsque nous avons pris la poste. Tu
ne peux t'imaginer la joie qu'il a eue des six chevaux et des coups
de fouet des postillons. Il se porte à merveille, se promène presque
toute la journée; il fait heureusement un beau temps, quoiqu'il soit
froid, et il a l'air de s'amuser beaucoup de tout ce qu'il voit. Tu
es sûrement curieux de savoir comment j'ai été reçue? à merveille.
J'ai été, en arrivant, dans l'appartement de Mademoiselle et lui
ai fait dire que j'étais là; elle y est venue tout de suite et m'a
comblée de caresses et d'honnêtetés. Un instant après M. le prince de
Condé y est arrivé en me disant: qu'il avait imaginé que j'aimerais
mieux faire connaissance avec lui chez sa fille que dans le salon; il
m'a fait beaucoup de remerciements de ma complaisance, enfin beaucoup
de choses honnêtes. Depuis que je suis ici tout le monde m'y comble
d'attentions et je serais la plus grande dame de la France que je ne
serais pas mieux traitée. Hier, pendant la répétition, le prince de
Condé m'a dit: que tu avais joué la comédie avec lui, mais que tu
avais bien peur. Je lui ai répondu que tu avais acquis beaucoup de
talents depuis ce temps-là, que tu jouais très bien actuellement, que
tu avais construit, chez toi, un petit théâtre fort joli. Il m'a fait
des questions sur ta maison, sur la manière dont tu étais là-bas:
je lui ai dit, d'un air modeste, qu'il était difficile de répandre
plus d'agréments dans la société que tu ne le faisais, et je n'ai pu
me refuser à un petit éloge de ton esprit et de ton cœur. Il m'a
demandé quand tu reviendrais et il m'a dit qu'il serait bien aise
de te voir ici. Nous jouons dimanche _la Métromanie_ et _la Fausse
Magie_ dans laquelle je fais Mme de Saint-Clair. Imagine-toi qu'on
a trouvé ma voix jolie, je sais parfaitement mes airs, de sorte que
j'espère n'être pas plus ridicule qu'une autre. Mademoiselle est
réellement aimable, elle a beaucoup de naturel et un grand désir de
plaire aux femmes qui sont chez elle. Mme de Monaco[162] n'est pas
ici, Mme de Courtebonne[163] non plus; cette dernière est mise de
côté tout à fait; mais Mme de Monaco est plus que jamais dans la
grande faveur. M. le prince de Condé est parti pour Paris, une heure
après mon arrivée, pour la seconde fois, depuis huit jours, afin
de déterminer Mme de Monaco à revenir ici; cette dernière fait la
cruelle à cause du petit séjour de Mme de Courtebonne ici, elle a
imposé pour première condition de son raccommodement le renvoi de Mme
de Courtebonne qui l'a été honteusement deux jours avant mon arrivée.
Je sais tous ces détails par M. de Ginestous, qui épouse une Génoise,
parente de Mme de Monaco; il se marie lundi, et Mme de Monaco doit
venir ici après le mariage si M. le prince de Condé est bien sage.
C'est inouï qu'un prince de cet âge-là soit dominé à ce point par une
femme.»
[162] Marie-Catherine de Brignole, princesse Honoré de Monaco,
était depuis longtemps la maîtresse du prince de Condé. Il
l'épousa en émigration. Elle mourut en 1837. Voir, dans _la
Dernière des Condé_, le chapitre _Marie-Catherine de Brignole_.
[163] La comtesse de Courtebonne née Gouffier, une des dames de
la duchesse de Bourbon, avait été le prétexte d'un duel en 1779,
entre le marquis d'Agoult, qu'elle avait promis d'épouser, et le
prince de Condé, son amant d'un jour.
Mme de Bombelles se plaît à Chantilly, mais elle n'ignore pas les
regrets qu'elle a laissés derrière elle:
«Mon départ de Versailles a été réellement touchant. Madame
Élisabeth ne pouvait pas me quitter; moi, je pleurais de tout mon
cœur; de là, j'ai été faire mes adieux à ma tante: elle, ses
enfants, ma sœur étaient au désespoir de me quitter. Maman, qui
était à Paris, a eu la charmante attention de venir, avec mon frère
et sa femme, à Saint-Denis où nous avons passé une heure ensemble. Il
semble que les affreuses inquiétudes que m'avait données la petite
vérole de Bombon aient réveillé, pour moi, le sentiment de toutes
les personnes qui doivent m'aimer un peu; cela me fait plaisir, je
l'avoue, et j'ose dire que je suis, en quelque manière, digne de
l'amitié qu'on a pour moi par le prix infini que j'y attache.»
* * * * *
Jour par jour, Mme de Bombelles conte par le menu ce qu'elle voit et
qu'elle fait. Pour écrire à son mari, elle sait très bien prétexter
de la fatigue et se retirer de bonne heure.
* * * * *
«Je te dirai d'abord, écrit la fidèle correspondante, le 29 novembre,
que Bombon est d'une joie, d'un bonheur d'être ici, que tu ne peux
imaginer, parce qu'il est presque toute la journée dehors. Nous
n'avons heureusement pas encore eu de pluie, et, quoiqu'il fasse
très froid, le temps est assez beau. Moi, je m'amuse assez, mais les
répétitions prennent tant de temps que je n'ai exactement le temps
de rien faire. On répète, le matin, _l'Amant jaloux_ qu'on jouera de
dimanche en huit et, le soir _la Fausse Magie_, qu'on joue dimanche
prochain. J'ai eu, ce soir, les plus grands succès dans mon rôle
de Mme de Saint-Clair. On a trouvé que je le jouais très bien et
que j'étais très bonne musicienne. M. le prince de Condé disait ce
soir: «C'est une bien bonne acquisition que nous avons faite là.»
Mademoiselle me comble d'amitiés et, excepté par toi, je n'ai jamais
été gâtée comme je le suis, depuis que je suis ici. Madame Élisabeth
m'a déjà écrit depuis que je suis ici, elle me donne tous les jours
plus de marques de bonté et d'amitiés, aussi l'aimai-je de tout mon
cœur. Je ne sais ce que je ne donnerais pas, s'il s'agissait de son
bonheur. Je lui ai écrit ce matin et j'ai oublié de la prier de dire
à M. le comte d'Artois que son clavecin était en route, mais je lui
demanderai la première fois.