«Il y a de grandes nouvelles, mon petit chat: premièrement M. de
Maurepas a reçu les sacrements, ce matin; il est à toute extrémité
et n'a plus que quelques heures à vivre. Il paraît à peu près
certain que M. de Nivernais le remplacera. Ensuite M. de Lauzun
vient d'arriver et il a appris la nouvelle que nous avions eu un
grand combat dans lequel nous avions pris dix-huit cents matelots,
tué beaucoup d'Anglais et qu'en tout ils avaient pris mille hommes
et que nous n'avons pas eu un seul homme de mort. Cela me paraît si
beau que j'ai peine à le croire, c'est cependant Madame Élisabeth qui
vient de me le faire dire dans l'instant[157]. M. des Deux-Ponts est
revenu[158], Mme des Deux-Ponts vient de me faire dire qu'elle était
au comble de la joie. Je t'enverrai après-demain des détails plus
circonstanciés de cette grande affaire. Si elle est effectivement
aussi brillante qu'on le dit, cela doit déterminer la paix, quel
bonheur cela serait d'abord pour la France, et puis, pour nous,
cela améliorerait ton avancement, te ferait revenir; que je serais
contente.
[157] A cette même date le chevalier de l'Isle écrivait au comte
de Riocour: «Si M. de Maurepas n'a pas encore, au moment où
j'écris, rendu le dernier soupir, il s'en faut de si peu que ce
n'est pas la peine d'en parler. L'affliction que cet événement
cause au Roi va être soulagée par l'heureuse et triomphante
nouvelle de la reddition de toute l'armée de Cornwallis
consistant en 6.000 hommes de troupes réglées et 18.000 matelots.
Ces troupes acculées dans York ont capitulé le 19 octobre,
forcées par les armées réunies de Washington et de Rochambeau.
C'est M. de Lauzun qui nous en apporte à l'instant la nouvelle,
ayant fait le trajet en vingt-quatre jours; il est suivi du comte
Guillaume de Deux-Ponts.» (Lettres inédites, archives de M. le
comte de Riocour.)
M. de Maurepas mourut le 21 novembre. Il avait juste
quatre-vingts ans. On tarda jusqu'au dernier moment à lui
donner les sacrements. Sur l'indifférence de la Cour pendant
cette agonie pénible, on relira avec fruit les lettres de Mme
de Coislin au duc d'Harcourt dans Hippeau, _le Gouvernement
de la Normandie_, t. IV, et _Louis XV intime et les Petites
maîtresses_, p. 159. La veille de la mort, Mme de Coislin écrit:
Ce n'est que depuis hier que l'on cesse de se flatter sur l'état
de M. de Maurepas, et l'on aperçoit déjà une sorte d'envie d'en
être quitte. On parle à la fois de sa fin très prochaine et du
bal que les gardes du corps donneront le mois prochain. Quel pays
que le nôtre! Quels amis, quels cœurs et quels esprits!
Peu de temps avant sa mort, Maurepas montra à Augeard la copie
d'une note qu'il avait remise au Roi. Il y était écrit: «Liste
des personnes que le Roi ne doit jamais employer après sa mort,
s'il ne veut voir de ses jours la destruction du royaume. A la
tête était l'archevêque de Toulouse, le président de Lamoignon,
M. de Calonne, quatre ou cinq autres personnages, et, en dernière
ligne, le retour de M. Necker.» (_Mémoires_ d'Augeard, p. 112.)
Maurepas fut loin d'être un ministre irréprochable, mais à sa
mort les finances étaient en bon état, c'est un fait. Il n'en fut
pas précisément de même avec Loménie de Brienne et Calonne.
[158] Guillaume des Deux-Ponts, né en novembre 1752, fils du
prince palatin Jean des Deux-Ponts et de Sophie, comtesse de
Dham. Il s'était marié le 30 janvier 1780 avec Marie-Anne,
princesse des Deux-Ponts. En 1782, il devint colonel du régiment
de dragons Jarnac, qui devint Deux-Ponts.
«Le baron de Bombelles a été présenté hier au Roi, par M. de
Castries[159]; il lui a offert un ouvrage sur la marine qu'il vient
de faire. Il est parti, tout de suite, pour Paris; il y passera la
journée et partira demain pour Rochefort. M. de Castries, après lui
avoir donné les espérances les plus brillantes, le renvoie sans avoir
rien fait pour lui, ayant pu trois fois leur donner des places de sa
compétence et ne l'ayant jamais fait.»
[159] Ministre de la marine; maréchal en 1783.
Le tout parce que le baron donnait plus de temps à son travail qu'à
solliciter et à faire sa cour au ministre.