1778
Présentation d'Angélique à la Cour.--Le marquis rejoint
son poste.--Séparation douloureuse.--Mme de Bombelles
et Madame Elisabeth.--La duchesse de Bourbon et le
comte d'Artois.--Duel de princes.--Mme de Canillac.--La
princesse de Guéménée.--Constitution de la maison de Madame
Elisabeth.--Correspondance entre les deux époux.--Le comte
d'Esterhazy.--Premières promenades à cheval.--Quelques
semaines à Ratisbonne.--La princesse de Fürstenberg.--A
Marly.--Marie-Antoinette et Mme de Bombelles.--Le chevalier de
Naillac.--Un concert à Ratisbonne.--M. de Bombelles au clavecin.
Le mariage conclu, les deux époux passèrent un temps assez court à
Versailles, à l'_Hôtel d'Orléans_[40], chez le baron de Breteuil.
Du moins, la séparation d'usage à l'époque quand les mariés ou l'un
d'eux était trop jeune n'eut-elle pas lieu, et la lune de miel
reçut-elle plein effet. Ce qu'elle fut, on le devine sans peine au
ton qui règne dans leurs lettres, car à peine se sont-ils compris et
ont-ils jeté les bases d'une affection aussi solide que passionnée
que leur destinée les sépare.
[40] Situé rue Colbert.
Est-ce à cet éloignement fréquent, à l'interruption constante de
cette vie intime qu'il faut attribuer la durée et le diapason
toujours égal de cette affection conjugale dont le monde des cours
offre peu d'exemples? On devra comparer Mme de Bombelles à ces
femmes admirables d'officiers de marine qui patiemment, pendant des
mois, pendant des années, attendent celui qui navigue au loin et
cherche à illustrer le nom que porteront les enfants.
Le devoir de la jeune femme l'attachait à Versailles quand bien même
la bonté de Madame Élisabeth eût été insuffisante à l'y retenir. Là
elle veillera à la carrière de son mari, pensera à son avenir au lieu
de s'occuper de ses plaisirs. Qualité ou défaut, l'ambition mène les
hommes qui n'ont pas pour unique souci de vivre mécaniquement et au
jour le jour; Bombelles n'avait jamais échappé à cette obsession
quand il était célibataire; raison de plus d'être ambitieux du jour
où il a pris femme et caresse l'espoir de fonder une famille, et
ces rêves d'ambition[41] il les a aussitôt inculqués à «son ange».
L'amour et l'ambition les guideront tous deux, et voilà, ce semble,
une explication toute naturelle de ces longues séparations, qu'avec
des désirs plus restreints ils eussent pu rendre plus courtes et
moins douloureuses. Tous deux souffraient de l'éloignement, s'en
plaignaient parfois amèrement, mais s'inclinaient forcément devant la
nécessité. L'expression de leurs regrets et de leurs espérances nous
aura du moins valu une correspondance où les anecdotes politiques
alternent avec l'expression des sentiments tendres, et l'historien
comme le psychologue doivent y trouver à glaner.
[41] «Qu'une vie est belle, a écrit Pascal, lorsqu'elle commence
par l'amour et qu'elle finit par l'ambition.»
Bombelles menait les deux de front.
Dès le commencement de février, rappelé par les événements de
Bavière[42], le marquis de Bombelles est parti pour rejoindre son
poste emmenant avec lui sa jeune sœur. Sa femme l'a accompagné
jusqu'à Strasbourg; à peine de retour à Paris, elle lui écrit le
«cœur bien gros», car elle se sent «isolée et comme un corps sans
âme». Elle a pris seize ans le 24 février. «Que d'événements viennent
de se passer, et la fin de l'année ramènera-t-elle des jours heureux!»
[42] Voir chapitre suivant.
La voici «dame», présentée au Roi et à la Reine, aux princes, au
duc d'Orléans[43] et à la duchesse de Chartres[44], s'occupant, à
peine entrée à la Cour, de son frère le baron de Mackau, qui veut
vendre son bâton de capitaine au régiment de Berchenyi. A ce propos
apparaît le nom du comte Valentin d'Esterhazy, l'ami dévoué de M.
de Bombelles, le serviteur fidèle, à l'avis souvent écouté par
Marie-Antoinette, et, à voir combien souvent est évoqué le nom du
grand seigneur hongrois, personnage resté un peu énigmatique dans la
vie de la Reine, on remarquera sans doute que le colonel au service
de la France jouit d'une influence comme bien peu d'autres en ont
connue à la cour de Louis XVI[45].
[43] Louis-Philippe Ier, veuf de Louise-Henriette de
Bourbon-Conti, remarié secrètement à la marquise de Montesson,
mort en 1785.
[44] Louise-Marie-Adélaïde Bourbon-Penthièvre, femme de
Louis-Philippe-Joseph (Philippe-Egalité), morte en 1821.
[45] Sur les Esterhazy, voir _Fantômes et Silhouettes_,
Emile-Paul, 1903.
Ces occupations de cour et de famille ont permis à Mme de Bombelles
de ne pas se confiner dans son seul chagrin, mais ce chagrin est
réel, comme le prouve une lettre de Mme de Mackau jointe à celle de
sa fille. «La privation est cruelle», et elle la ressent vivement
moralement et physiquement.
Deux jours après, Mme de Bombelles réinstallée à Versailles semble
un peu remontée, car elle a reçu les nouvelles attendues de son
mari. Quel plaisir à recevoir cette lettre mêlée de tendresses et de
folies «qui l'a fait à la fois pleurer et rire». Il y a là sans doute
quelque incident humoristique de voyage comme le marquis aime à les
raconter et qui, un instant, a déridé la petite veuve. Quant à avoir
envie de danser, il y a loin; et pourtant, la duchesse de Chartres
l'a invitée à son bal; elle a pu s'excuser, étant souffrante. Il n'en
est pas de même du bal donné par sa tante, la marquise de Soucy, car,
si elle n'y allait pas, on dirait «qu'elle est une bégueule», et par
le fait elle y paraîtra, quitte à «passablement s'y ennuyer».
N'a-t-elle pas eu un instant l'espoir d'être grosse? Cette joie d'une
nouvelle prématurée que n'établissait aucune certitude a été de
courte durée et, dès maintenant, cette antienne reviendra dans ses
lettres. On admirera avec quel enthousiasme cette petite épousée de
seize ans appelle de tous ses vœux une maternité qui pouvait encore
se faire attendre, et cela à une époque--«déjà», pourrait-on dire en
observant ce qui se passe aujourd'hui--où il était peu de mode dans
la société d'avoir des enfants, et où l'échéance même du premier
était volontiers reculée.
Mme de Bombelles a pris sa semaine auprès de Madame Élisabeth dans
les premiers jours de mars. Cela vaut au marquis mille compliments
de la princesse qui «voudrait bien être dans la poche» de son amie,
quand elle ira voir son mari en Alsace, et, en raison de ce projet
vague, des questions en vue de ce voyage.
Ce qui est important et ne saurait être indifférent à M. de
Bombelles, c'est que Madame Élisabeth l'a emmenée chez le Roi.
Celui-ci a beaucoup regardé la marquise. Madame a dit à Madame
Élisabeth que son amie «embellissait tous les jours»; enfin la Reine
lui a adressé quelques mots.
Les jours gras sont arrivés; aussi s'ingénie-t-on chez Madame
Élisabeth à trouver quelque idée nouvelle pour s'amuser. «Nous avons
joué une comédie de notre tête, écrit Mme de Bombelles le 5 mars,
vous jugez si c'était beau! Ensuite maman a mis une redingote, s'est
décoiffée et a mis un vieux chapeau; Mme de Soran[46] a mis un
grand taffetas vert qui lui entourait la tête et le corps, et elles
ont chanté un dialogue d'un ivrogne et d'un pénitent qui est de
Saint-Cyr. Maman, en faisant l'ivrogne, avait une figure si drôle
que tout le monde en a ri si fort qu'on ne s'entendait plus.» Et,
après ces innocentes folies, on a dansé jusqu'à minuit, au grand
amusement de Madame Élisabeth.
[46] Veuve du marquis de Rosières Soran, fille de Donatien
de Maillé, marquis de Curman, chevalier de Saint-Louis et
d'Elisabeth d'Anglebermes de Lagny, veuve de Jean-Louis d'Alsace,
comte de Hénin-Liétard-Blincourt, marquis de Saint-Phal, laquelle
avait eu de son premier mariage une fille qui épousa le marquis
du Muy, fils du maréchal.
La marquise de Soran sera, quelques mois plus tard, nommée dame
de Madame Elisabeth. Elle ne chercha pas à jouer de rôle à la
Cour, mais elle était très appréciée dans le monde des lettres,
et La Harpe, un de ses admirateurs, l'avait surnommée la _Mère
des Amours_. Avec sa taille mince et bien prise, sa coiffure et
son ajustement très soignés, ses petites grâces malicieuses et
ses coquetteries, c'était une charmante petite vieille. Elle
était généralement accompagnée de sa fille Delphine, mariée
depuis au comte Stanislas de Clermont-Tonnerre, et qui ne tarda
pas à devenir aussi dame de Madame Elisabeth.
On passera sur des petits détails de cour ou de société, commencement
du portrait de Madame Élisabeth par J.-B. Martin, représentation du
_Milicien joueur_ chez la princesse de Guéménée, gentillesses et
enfantillages de Madame Élisabeth, pour arriver à l'aventure qui
motiva le duel du comte d'Artois et du duc de Bourbon, aventure
fort connue, mais sur les conséquences de laquelle Mme de Bombelles
apporte quelques détails nouveaux.
Avant son mariage, on le sait, le comte d'Artois qui courtisait
toutes les femmes et, de préférence celles qu'il aurait dû respecter
avait un peu compromis la duchesse de Bourbon et en même temps la
dame de compagnie de celle-ci, Mme de Canillac. Le congé assez
brusque donné à cette dernière avait été attribué à la jalousie de
la princesse dont on avait blâmé la colère. Or, le mardi gras de
cette année 1778, le comte d'Artois était au bal de l'Opéra, donnant
le bras à Mme de Canillac. De son côté, la duchesse de Bourbon y
assistait, donnant le bras à M. de Roncherolles, propre frère de Mme
de Canillac. A l'abri de leur déguisement, les deux masques, qui
n'étaient pourtant pas absolument sûrs de se reconnaître, échangèrent
des paroles piquantes, puis amères. Le comte d'Artois, s'étant
échauffé un peu plus et perdant toute bienséance, tint des propos
assez lestes pour que la princesse offensée voulût lui arracher son
masque; n'y parvenant pas, elle en releva la barbe avec son éventail
en disant: «Il n'y a que M. d'Artois ou un polisson qui puisse me
tenir de pareils propos.»
Le prince piqué au vif voulut se venger et, séparant brutalement
la princesse du bras qu'elle tenait, il lui froissa le masque sur
la figure. Grand _brouhaha_ dans l'assistance, ajoute une des
_Correspondances secrètes_, puis chacun disparut.
Malgré le bruit fait dans le monde par cette affaire, le duc de
Chartres l'ignora d'abord; le prince de Condé qui était à Chantilly
avec le duc de Bourbon ne la connut que deux jours après par son
premier écuyer M. d'Autichamp; il vint se plaindre aussitôt à M. de
Maurepas qui convint du tort du comte d'Artois, mais voulut éviter
d'être médiateur en disant: «Comme le Roi n'aime pas le bal et n'y va
pas, il ne voudra pas se mêler de ce qui s'y est passé.» Le prince
se fâcha et parla si haut que le ministre se crut obligé d'en aller
rendre compte au Roi. Voulant éluder l'affaire, celui-ci répondit:
«Que la Reine arrange cela.--Mais, Sire, reprit Maurepas, M. le
prince de Condé entend que ce soit vous.--Eh bien! donc, ce sera moi.»
Quand le Roi se décida à faire venir son frère, le public faisait
déjà des gorges chaudes de l'affaire, trouvant fort étonnant que
les princes ne se fussent pas battus. Au milieu de ces hésitations,
des claquettes de cour comme Bezenval envenimaient les choses,
sous couleur de les arranger. Le Roi proposa au comte d'Artois de
faire des excuses à la duchesse de Bourbon, mais cette proposition
fut rejetée après bien des débats et des médiations. Il fut décidé
que le prince de Condé ferait des excuses au nom de la duchesse de
Bourbon, pour s'être servie d'un terme injurieux envers le frère du
Roi et qu'ensuite le comte d'Artois exprimerait des regrets de sa
vivacité à la princesse. Personne ne fut content de l'arrangement
qui ne fut pas accepté. Les partis restaient en présence sans se
décider à sortir d'une situation fausse: la duchesse de Bourbon
continuait à se montrer très animée, la Reine persistait à défendre
le comte d'Artois. Un duel était la seule issue possible, mais aucun
des princes n'avait envoyé de témoins à l'autre. D'un autre côté,
le comte d'Artois refusait de s'excuser, mais les princes et les
ducs réunis chez le prince de Condé avaient arrêté entre eux que,
si le frère du Roi ne donnait pas satisfaction au duc de Bourbon,
«les grands du royaume lui refuseraient le service et les honneurs;
que son régiment même ne le reconnaîtrait plus pour digne de le
commander». Qui prendrait l'initiative, lequel des deux princes
se déciderait à envoyer des témoins à l'autre? Après bien des
tergiversations, ce fut le comte d'Artois qui parla le premier.
Le dimanche, il dit et répéta qu'il irait, le lendemain lundi, à une
certaine heure, se promener au bois de Boulogne; on conseilla au
duc de Bourbon de saisir au bond la proposition et à ne pas tarder
davantage. A huit heures du matin en effet, le lundi 16, le duc de
Bourbon se trouvait au bois de Boulogne avec M. de Vibraye, son
capitaine des gardes; le comte d'Artois arrivait une heure après,
accompagné du chevalier de Crussol. Ils allèrent au-devant l'un de
l'autre avec beaucoup de vivacité. Le comte d'Artois dit au duc de
Bourbon: «Vous me cherchez, me voilà.--Je suis ici pour exécuter
vos ordres», répondit le duc. Les princes se battirent en chemise.
«Ils se battirent très bien, écrit Mme du Deffand à Horace Walpole:
le comte avec impétuosité, le duc avec beaucoup de sang-froid;
ils se portèrent six bottes sans se blesser et, voulant porter la
septième, le chevalier de Crussol se mit entre eux et leur dit que
c'était assez.--Êtes-vous content? dit le comte d'Artois au duc
de Bourbon.--Monsieur, répondit celui-ci, je n'oublierai jamais
l'honneur que vous m'avez fait.--Le comte d'Artois ouvrit ses bras,
embrassa son cousin, et tout fut dit.»
A la Cour, on était très inquiet pendant ce temps. Sans exagérer
l'inquiétude de la Reine pour son beau-frère, comme l'a souligné
Bezenval[47], il est à croire que Marie-Antoinette, n'ayant pu
empêcher le duel, s'estimait satisfaite que l'issue en eût été
si heureuse. Dans l'après-dîner, alors qu'on ignorait encore
l'issue du duel, les princes parurent à la Comédie-Française, à la
représentation d'_Irène_[48]. L'entrée de la Reine avait été peu
applaudie; le parterre battit des mains et cria bravo en apercevant
le duc de Bourbon; quand le comte d'Artois avança la tête hors de
la loge royale pour saluer la duchesse de Bourbon, on l'applaudit
également.
[47] C'est à ce propos que Bezenval, qui s'est mêlé de l'affaire
comme témoin du comte d'Artois _avant_, mais est arrivé _après_
le duel, se laisse aller à des épigrammes contre la Reine qui l'a
reçu dans ses petits appartements, «simplement, mais commodément
meublés». Je fus étonné, non pas que la Reine eût désiré tant de
facilités, mais qu'elle eût osé se les procurer.» Bezenval se
vengeait d'avoir été, peu de temps auparavant, remis à sa place
par la Reine, que ses assiduités importunaient... (Voir dans
les _Mémoires_ de Mme Campan, t. I, la réfutation des dires de
Bezenval.)
[48] Cette assez mauvaise pièce fut pourtant applaudie; mais, dit
Mme du Deffand, c'était plutôt Voltaire qui en était l'objet que
la pièce. L'auteur fut couronné de fleurs, et Vestris lui adressa
un impromptu qui finissait par ces vers:
Voltaire, reçois la couronne,
Que l'on vient de te présenter.
Il est beau de la montrer,
Quand c'est la France qui la donne.
Dans sa lettre du 1er avril, Mme de Bombelles, ayant assisté à
Versailles à la représentation de la pièce jouée à Paris, donne
ces détails.
Le public se montrait satisfait, mais l'incident n'était pas
terminé. Aussitôt son retour à Paris, le comte d'Artois avait écrit
au Roi qu'il n'avait pu éviter de lui désobéir et qu'il le priait
de pardonner aux deux coupables. «Je réclame, disait-il, la tendre
amitié de mon frère, soit que sa clémence, soit que sa sévérité
prononce, et j'espère qu'il ne fera aucune distinction entre mon
cousin et moi.» Le lendemain, le comte d'Artois reçut l'ordre de se
rendre à Choisy, et le duc de Bourbon à Chantilly. Leur exil dura
huit jours et, le 25 mars, ils venaient à Versailles remercier le
Roi[49].
[49] _Correspondance de Mme de Bombelles_, 19 et 29 mars;--Lettre
de Mme de Mackau, 18 mars;--_Correspondance secrète_, édit.
Lescure, t. I;--_Correspondance de Mme du Deffand_;--_Mémoires de
Bezenval et de Mme Campan_;--Bachaumont, _Mémoires secrets_.
Une fâcheuse histoire que la jalousie de la duchesse de Bourbon avait
fait naître et qui mettait en rumeur la Cour et la Ville se terminait
donc fort bien. Une seule personne peut-être, dont le nom avait été
prononcé avec dédain aurait pu se montrer discrète et ne pas rappeler
l'attention sur elle, c'était Mme de Canillac. «A sa place, écrit Mme
de Bombelles, je n'aurais jamais eu le front de reparaître et je me
serais cachée dans quelque coin de la terre. Elle me faisait pitié,
malgré toutes ses étourderies, j'avais conservé pour elle l'amitié
que vous me connaissez, mais c'est passé, je ne l'aime plus.» La
jeune femme avait peut-être raison d'éviter Mme de Canillac dont la
conduite était loin d'être à l'abri des reproches. La princesse de
Guéménée la protégeait, mais l'on disait dans Paris que son amour
pour Mme de Canillac venait[50] de ce que, «lorsqu'elle venait chez
elle, elle y attirait les jeunes gens et les princes». De là, le peu
d'entraînement de Mme de Bombelles à souper chez Mme de Guéménée:
«J'ai peur, écrit-elle, que l'on ne dise, si j'y vais souvent, que
lorsque Mme de Canillac n'y est pas, c'est Mme de Bombelles qui la
remplace.» Situation délicate qui embarrasse fort la jeune femme, car
sa famille et elle ont beaucoup d'obligations aux Rohan, et «il est
impossible de ne pas aimer une personne qui me marque de l'amitié
chaque fois qu'elle me voit».
[50] Mme de Canillac, malgré l'aventure, allait être nommée en
titre dame pour accompagner Madame Elisabeth.
Cela l'amène à faire ces réflexions bien sensées pour son âge: «Si
vous étiez ici, cela ne m'inquiéterait pas un instant parce que vous
y viendriez presque toujours avec moi et qu'il est bien difficile,
avec la plus mauvaise volonté du monde, de dire du mal d'une femme
qu'on voit bien avec son mari. Je crois que le meilleur parti est
de rester comme je suis, si elle n'en parle plus; et, si elle veut
que j'aille souper, chez elle, d'y aller et sans avoir la mine de
blâmer ce qui s'y passera, ce qui ne conviendrait ni à mon âge
ni à ma position, d'avoir l'air si décent et si honnête qu'on ne
puisse jamais faire une histoire sur mon compte... D'ailleurs, je
ne crois pas aux trois quarts et demi de tout ce qui se dit, parce
que j'ai assez bonne opinion de Mme de Guéménée pour croire que, si
elle voyait le moindre danger pour ma réputation, à ce que j'aille
chez elle, elle ne m'y engagerait pas.» Peut-être Mme de Bombelles
s'exagérait-elle les dangers qu'elle pouvait courir chez Mme de
Guéménée. Celle-ci en revanche, habituée à une vie de luxe et de
plaisir à outrance, au point de s'en ruiner de façon non douteuse,
ne s'était jamais rien refusé[51]; laissée entièrement libre par son
mari occupé par sa liaison avec la comtesse Dillon, aurait-elle eu le
scrupule moral d'arrêter une jeune femme, si la pente était devenue
glissante? A tout prendre, Mme de Bombelles se montrait avisée en
ayant peur et en percevant un danger que d'autres n'auraient pas vu;
sûrement elle gagnerait l'approbation de son mari, à qui elle disait,
en finissant sa tirade morale: «Je crois que vous serez de mon avis
sur tout ce que je viens de vous mander.»
[51] Le salon de Mme de Guéménée n'était pas prude, on y jouait
un jeu d'enfer, et la Reine avait le grand tort de s'y montrer
beaucoup trop souvent. Joseph II l'avait proclamé, non sans des
épithètes peu flatteuses pour la princesse de Guéménée, à son
voyage de l'année précédente.
Voici des projets de mariage. On dit que Mlle de Condé[52] va épouser
le duc d'Aoste; il est question pour Mlle de Bombelles d'épouser un
M. de la Garde qu'a mis en avant Mme de Razé.
[52] Fille du prince de Condé et d'Élisabeth Godfried de
Rohan-Soubise, à qui le marquis de Ségur a consacré de très
intéressantes pages: _la Dernière des Condé_ (Calm. Lévy, 1899).
Elle eut un amour platonique pour le marquis de la Gervaisais
(Lettres publiées par Ballanche, 1827, rééditées par Paul
Viollet, 1875). Ne se maria jamais, et entra en religion sous le
nom de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde.
Une visite politique: Franklin a été reçu par le Roi et la famille
royale; «il a l'air très vénérable et se coiffe comme un paysan».
Cette visite entraîne un déplacement aux Affaires Étrangères. M.
Gérard de Rayneval, premier commis, avait d'abord été désigné pour
traiter avec Franklin, tout en résidant à Paris, mais le représentant
des États-Unis ayant fait connaître «que le Congrès serait trop
flatté de recevoir un ministre du Roi pour qu'on lui refusât cette
satisfaction honorable», Gérard fut désigné pour ce poste et partit
pour l'Amérique.
La constitution définitive de la maison de Madame Élisabeth
devait mettre en mouvement les intrigues et les compétitions.
Le 9 avril, la liste officielle est connue; la coterie Polignac
y a plusieurs représentants. La comtesse Diane, sœur de M. de
Polignac, va être nommée dame d'honneur, la marquise de Sérent
(née Montmorency-Luxembourg) est dame d'atours, le comte de
Coigny, chevalier d'honneur; le comte d'Adhémar, premier écuyer;
M. de Podenas, écuyer; l'abbé de Montaigu, aumônier. Outre Mme de
Bombelles, Mme de Canillac et Mme de Causans qui avaient déjà le
service, les dames pour accompagner seront la marquise de Soran,
Mmes de Bourdeilles, de Tilly, de Melfort. Mme de Mackau restait
nominativement sous-gouvernante des Enfants de France.
Comme par le passé, c'était Mme de Causans qui dirigeait
effectivement la maison, mais nous verrons pourtant la comtesse Diane
de Polignac vouloir jouer son rôle. Ce dernier choix n'était pas
heureux; outre que les siens jouissaient déjà de grandes faveurs à
la Cour de Marie-Antoinette, en attendant de plus nombreuses encore
qui devaient surexciter les jalousies, la comtesse Diane, «laide
en perfection», très spirituelle, mais assez méchante, avait une
détestable réputation[53].
[53] Plus tard seraient nommées dames: la vicomtesse d'Imécourt,
la marquise de Lambellon des Essarts, la comtesse de La
Bourdonnaye, la vicomtesse des Monstiers-Mérinville, la comtesse
de Lastic, la comtesse de Blangy, la marquise de Marguerie, la
comtesse des Deux-Ponts, enfin la marquise de Raigecourt, née
Causans (_Almanach royal_, de 1778 à 1789).
Cette installation rendue définitive à la petite Cour de Madame
Élisabeth n'empêche pas Mme de Bombelles de faire des projets pour
rejoindre son mari. Vers le milieu de juillet, elle sera à Strasbourg
avec sa mère, et, si les occupations du marquis l'empêchent de
venir jusque-là, elle poussera jusqu'à Ratisbonne. «Rien au monde
ne pourrait m'empêcher d'aller vous voir, reprend-elle en gamme
tendre; votre présence me fait une peine que rien ne peut adoucir
et, lorsque je ris, ce qui m'arrive souvent, je ne sens pas le même
plaisir que j'éprouvais, lorsque vous étiez là... C'est une privation
continuelle pour moi de ne pouvoir pas, sur-le-champ, vous faire part
des pensées qui m'occupent, et croyez bien que, si je ne peins pas si
bien que vous ce que je souffre de notre séparation, je le sens aussi
vivement.» Ces premières lettres du marquis manquent, mais les très
nombreuses qui restent nous font aisément deviner la partie tendre
des absentes. Autant le langage de Mme de Bombelles est réservé et
chastement affectueux, autant celui de son mari est passionné et
brûlant. Il ne souffre pas que moralement; il souffre dans sa chair
qui gémit de l'absence après une trop courte et délicieuse possession.
Si amoureuse qu'elle soit et si attristée qu'elle se dise par la
séparation, Mme de Bombelles est la moins à plaindre des deux époux.
N'a-t-elle pas sa mère, sa sœur, la marquise de Soucy, toute une
société qui l'apprécie? Ne jouit-elle pas surtout de cette amitié
bienveillante et sûre d'une princesse qui tient peut-être un peu
égoïstement à sa «Bombelinette», mais qui pourtant n'est pas femme à
la séquestrer entièrement et admet sincèrement l'idée qu'elle devra
la quitter pendant des mois. Est-il rien de plus charmant que cette
intimité tendre, presque enfantine de ces deux jeunes femmes? «Dis
bien au marquis, dit la princesse un jour, que je te donnerai des
congés, quand il voudra, que je sens le plaisir qu'il doit éprouver
de t'avoir par celui que j'éprouve moi-même.»
Mme de Bombelles a maintenant une petite chambre au Château et, tout
gentiment, Madame Élisabeth vient la voir chaque matin. Souvent
elle fait apporter son déjeuner, et toutes deux, assises près de la
fenêtre, prennent leur petit repas. C'est le moment des confidences
dont Mme de Bombelles a le bon droit d'être fière; la simple et
bonne Madame Élisabeth ne varie pas dans ses amitiés que rien ne
viendra troubler. Elles allaient avoir bientôt à se réjouir toutes
deux, car officiellement, et réellement cette fois, on annonçait la
grossesse de la Reine. Ce «mal au cœur» depuis si longtemps attendu
réjouissait tout le monde, excepté le comte de Provence[54] et
les envieux de la Reine[55]. «Vous n'avez pas idée, écrit Mme de
Bombelles de la joie de la Reine et de celle du Roi. On doute encore
un peu, mais on l'espère presque autant qu'on le désire.»
[54] «Vous aurez su le changement survenu dans ma fortune,
écrira-t-il à Gustave III... Je me suis rendu maître de moi à
l'extérieur fort vite et j'ai toujours tenu la même conduite
qu'avant, sans témoignage de joie, ce qui aurait passé pour
fausseté et ce qui l'aurait été, car franchement, et vous
pouvez aisément m'en croire, je n'en ressentais pas du tout;
ni de tristesse, qu'on aurait pu attribuer à de la faiblesse
d'âme. L'intérieur a été plus difficile à vaincre.» Madame et
la comtesse d'Artois, tout en conservant une attitude très
convenable, n'en faisaient pas moins, _in petto_, de désagréables
réflexions (Voir la _Correspondance_ de Mercy, t. III, mai à
août).
[55] Parmi ceux-ci: Maurepas et les ministres qui, dans cette
grossesse, voyaient l'affermissement du crédit de la Reine sur
l'esprit de Louis XVI; les envieux des Polignac, dont la faveur
était plus forte que jamais; Mme de Marsan, qui ne pardonnait pas
à la Reine son goût pour Choiseul et son peu de sympathie pour
les Rohan. Un volume de pamphlets les plus odieux était jeté dans
l'OEil de Bœuf, et l'auteur, découvert mais non poursuivi, était
Champcenetz.
Comme on peut le prévoir, en apprenant la constitution de la maison
de Madame Élisabeth, M. de Bombelles se vit partagé par deux
sentiments: le premier, de reconnaissance envers la princesse qui
s'attachait définitivement son amie et envers le Roi qui assurait
ainsi l'existence matérielle de sa femme; le second, de tristesse, en
constatant que le fossé se creusait plus profond entre Angélique et
lui. «Plaignez-moi, écrit-il dans un jour de mélancolie; plaignez-moi
du tourment que j'endure d'être si loin de vous; chaque jour me le
rend plus insupportable et vous seriez contente de moi si vous voyiez
tous les efforts que ma raison doit faire pour accoutumer un cœur
tout à vous à en être séparé. Cela me donne par moment une humeur
dont je ne suis pas toujours le maître.» On ne peut comparer leurs
situations réciproques; elle «a des distractions»; lui, est «rongé
de regrets en songeant aux privations qu'il éprouve». Mettant en
parallèle leurs deux affections, il dit encore: «Vous n'aimez que
le marquis de Bombelles, homme tendre, honnête, mais qui a mille
semblables. Moi, j'aime Angélique qui, dès l'enfance, se distingua à
mes yeux, qui joint aux plus jolis traits une âme naïve, charmante,
un caractère bien supérieur au mien; de là, s'ensuit que nous ne
pouvons sentir avec la même vivacité une absence dont les pertes
qu'elle entraîne sont bien plus grandes pour moi que pour vous... Je
ne serai jamais complètement heureux que lorsque je serai près de
vous.»
La raison lui commande de se résigner à ce qu'il ne peut empêcher;
il ne demandera pas à sa femme de fausses démarches, car «leur peu
de fortune prescrit bien des lois que son cœur maudit.» Être obligé
de se laisser arrêter par des considérations matérielles, quand on
aime passionnément, n'est-ce pas cruel? Que ceux qui n'ont une femme
que pour «étayer les démarches de l'ambition ou pour assurer leur
revenu soient satisfaits de ce faible lien», passe encore; mais pour
lui la félicité n'existe que «dans l'union constante de deux êtres
destinés à n'être jamais séparés». Ces pensées lui ont été suggérées
par une conversation avec M. de Mackau qui ne comprend pas ce besoin
d'union entre deux époux qui s'aiment, admet difficilement que le
marquis désire faire venir sa femme à Ratisbonne, dans le cas où il
ne lui serait pas possible de s'éloigner pour cause politique. Et ce
mot de congé prononcé par Madame Élisabeth lui a fait sentir toute
la dureté de la séparation. Songeant à la formation de la maison de
la princesse, il a vu là un «enchaînement nouveau», l'engagement de
ne donner que des moments à son mari que son état conduira longtemps
dans des pays éloignés». Alors qu'arrivera-t-il? conclut l'époux
attristé. «Le temps triomphe des plus tendres sentiments. Supposé
qu'on aime toujours son mari, il n'est plus que l'accessoire du
bonheur pour une femme, il cesse d'en être la base, et souvent elle
finit par dire ce qu'une personne de beaucoup d'esprit et de peu de
foi adressait à un ancien amant qui se plaignait d'une inconstance à
laquelle son absence avait donné lieu: «Que si elle pouvait aimer les
absents elle aimerait Dieu.»
Ces inquiétudes doivent-elles fâcher sa femme et l'indifférence lui
conviendrait-elle mieux? Qu'elle se fasse cette réflexion: «Mon mari
m'aime au-delà de toute expression, il succombe parfois au chagrin de
vivre loin de moi, ses torts sont les garants de son amour, et son
amour assurera le bonheur de mes jours.»
Beaucoup moins mélancolique est la lettre de Mme de Bombelles, du
25 avril, qui se croise avec celle de son mari. Elle s'est trouvée
jouer un petit rôle dans une négociation de cour. Avant de donner la
place de premier écuyer de Madame Élisabeth à M. d'Adhémar, ami des
Polignac, Mme de Guéménée avait été chargée de la proposer au comte
de Clermont. Le duc d'Orléans ayant empêché celui-ci d'accepter,
la princesse, d'accord avec Madame Élisabeth, pensa au comte
d'Esterhazy. Mme de Bombelles est chargée par Madame Élisabeth de
pressentir le brillant colonel de hussards; elle le prie de venir
le voir pour une communication urgente. Il arrive avant souper, la
marquise lui dit qu'elle est chargée de se jeter à ses pieds, de le
supplier afin d'obtenir quelque chose de lui, que c'est de la part
de Madame Élisabeth qui le prévient qu'on lui proposerait la place
de premier écuyer et qu'elle ne lui pardonnerait de refuser.» Ici
Madame Élisabeth confirme le dire de son amie, en ajoutant en marge
de la lettre: «Angélique n'a jamais rien écrit au monde de plus vrai,
cela aurait fait le bonheur de ma vie.» Comment cet Esterhazy dont
Marie-Thérèse avait vu avec peine la toujours croissante faveur et
qu'elle décorait du surnom de «freluquet» était à ce point nécessaire
à la famille royale, que Madame Élisabeth, partageant l'engouement
de sa belle-sœur et de toute la cour pour le spirituel Hongrois, le
déclarait utile à son bonheur!
Mme de Bombelles ne manque pas d'appuyer les pressantes instances
de Madame Élisabeth et insiste sur «les fortes raisons» qui lui
faisaient désirer le consentement du comte. Esterhazy pourtant ne
se laissa pas séduire; il répondit: «qu'il était très flatté des
bontés de Madame, qu'elles étaient bien faites pour le faire passer
sur toutes considérations», mais qu'il priait Mme de Bombelles de
représenter à la princesse que, «n'ayant jamais demandé ni désiré
de place, il lui était impossible d'en accepter une qui n'était pas
la première dans sa maison, surtout la première étant destinée à
une personne qui n'était pas faite pour passer avant lui[56], qu'il
donnerait pour raison à la Reine et à Mme de Guéménée l'amour qu'il
avait pour sa liberté, qu'il aurait cependant sacrifié au désir que
Madame a bien voulu lui en marquer si la place avait pu lui convenir».
[56] Le comte de Coigny, chevalier d'honneur.
En d'autres termes _aut prior, aut nihil_. Voyez le beau
désintéressement! On ne comptera donc pas Esterhazy parmi ces
étrangers qu'on reprochera tant à Marie-Antoinette de favoriser
outre mesure et dont elle prendra la défense en disant: «Au moins
ceux-là ne demandent rien.» Dans le cas présent le favori de la
Reine trouve que la situation offerte ne payait pas suffisamment ses
mérites et, s'il reste sous sa tente, n'en doutons pas, c'est qu'il
espère mieux. N'était-ce pas assez qu'il fût colonel d'un régiment
de hussards, qu'il eût--malgré le comte de Saint-Germain et sur
l'ordre exprès de Marie-Antoinette--obtenu la garnison de Rocroi
qu'il désirait, qu'il fût pensionné[57] et logé par le Roi, ses
dettes une fois payées, surtout qu'on tolérât sa présence presque
continuelle à Versailles, qu'il fût le confident et l'ami de la
Reine[58]. On conçoit que quitter ce ministère officieux des grâces
pour une situation plus assujettissante qu'agréable ne devait guère
lui convenir; on comprend même mal que la Reine, qui se servait de
lui, en remplacement de Bezenval, pour les missions délicates[59],
et n'avait nullement l'intention de l'éloigner de sa personne, eût
permis qu'on le lui proposât.
[57] Les papiers trouvés dans l'armoire de fer ont appris que
Louis XVI remettait tous les ans 15.000 francs à la Reine pour le
comte Esterhazy.
[58] Esterhazy jouissait de faveurs spéciales qui excitaient la
jalousie. Il sera, nous le verrons, l'un des quatre gentilshommes
autorisés à tenir compagnie à la Reine, pendant qu'elle a la
rougeole (été de 1779). Mercy se plaint, dès le 17 janvier, qu'il
est autorisé, plus expressément que quiconque, à venir faire sa
cour à la Reine, dans sa loge, à Versailles et à Paris. Cette
distinction, qui n'était pas dans les usages de ce pays-ci, et
qui était une prérogative exclusive pour les charges de cour,
a excité de la jalousie contre le comte Esterhazy et quelque
surprise parmi cet ordre du public qui fréquente habituellement
les théâtres.»
[59] Voir les _Mémoires de Lauzun_, dans _Fantômes et
Silhouettes, les Esterhazy à la cour de Marie-Antoinette_, et
les fragments de _Mémoires_ de Valentin Esterhazy, publiés par
Feuillet de Conches.
On insista pourtant, à plusieurs reprises. Le lendemain à la revue,
à la fin du dîner servi sous la tente, le comte Valentin dit tout
bas à Mme de Bombelles que Mme de Guéménée l'avait fait chercher
le matin, lui avait de nouveau proposé la place, que lui, l'avait
refusée en donnant pour raison sa liberté. Il l'avait ensuite répété
à la Reine qui s'en était entretenue avec lui; puis, Mme de Guéménée
ayant annoncé à Madame Élisabeth qu'il ne pouvait avoir l'honneur
de lui être attaché, cette princesse lui avait exprimé ses regrets
avec tant de grâce qu'il en était enchanté et chargeait bien Mme
de Bombelles «de lui dire combien il était affligé de ne pas lui
appartenir». Ajoutant l'outrecuidance, à ses refus dédaigneux,
Esterhazy ne craignait pas, après s'être dit pour la vie le plus zélé
des serviteurs de la princesse, d'insinuer que, «si jamais il lui
arrivait d'avoir quelques discussions avec la Reine, il lui demandait
la permission de plaider sa cause, enfin d'être son agent toutes les
fois qu'il pourrait être assez heureux pour lui être utile.» Enfin
après le dîner il renouvelait ses regrets à la princesse et lui
offrait un petit livre où étaient inscrits les noms des officiers du
régiment du roi.
Il est difficile de souligner davantage la faveur incroyable dont
jouissait le présomptueux Hongrois sur l'esprit de la Reine;
que penser, de plus, du ton protecteur avec lequel il offre son
intervention à Madame Élisabeth. Une femme seule, et encore en
situation exceptionnelle comme la princesse de Guéménée, eût eu le
droit de parler sur ce diapason à une Fille de France. Personne ne
s'en froissa, pas plus la petite princesse qui «répond toutes sortes
d'honnêtetés» aux belles phrases d'Esterhazy, que Mme de Bombelles
qui n'y vit pas malice. Au contraire, elle termine son récit par
ces mots: «Ne parlez de cela à personne, c'est un grand secret...,
mais, comme vous aimez beaucoup le comte d'Esterhazy, j'ai imaginé
que vous seriez bien aise de savoir cette petite anecdote.» Elle a
raison, puisque le marquis la remerciera de la lui avoir contée,
s'intéressant à tout ce qui touche Esterhazy, regrettant que son ami
n'ait pas pu profiter de la situation offerte.
* * * * *
Projets, contre-projets et départ pour Plombières reculé, d'où
regrets et protestations de tendresses de part et d'autre, voilà ce
qui forme, avec des réflexions diplomatiques et des plaintes contre
le ministre des Affaires étrangères, le canevas des lettres un peu
monocordes qu'échangent en mai les deux époux. Le marquis a approuvé
Mme de Bombelles de fuir les occasions dangereuses, tout en usant
d'égards respectueux envers la princesse de Guéménée qui a protégé
son enfance et marqué de l'intérêt au ménage. Aussi c'est avec peine
qu'il apprend que la gouvernante des Enfants de France a été frappée
d'un coup de sang. Esterhazy le préoccupe peut-être davantage, car
cette amitié, sur laquelle il se croit en droit de compter, doit à
un moment donné lui être fort utile. C'est de lui qu'on tient les
renseignements émanant du ministère, c'est par lui qu'on pourra
réclamer l'appui de la Reine le jour où l'«avancement» sera en jeu.
L'_avancement_ c'est le but de tout fonctionnaire public, mais il
faut avouer que M. de Bombelles est piqué de cette tarentule à un
degré peu commun, et l'on conçoit que ses demandes incessantes
aient quelquefois lassé, et les bureaux du ministère, habitués de
tout temps à agir avec une lenteur aussi sage que désespérante, et
les protecteurs plus ou moins bien armés auxquels il a confié ses
intérêts. Nous verrons plus tard que, lorsqu'il s'agira d'obtenir
l'appui de la Reine, celle-ci, qui a d'autres protégés et à qui
Bombelles, pour des raisons venant d'Autriche, n'est pas entièrement
sympathique, ne se laissera pas persuader que le marquis est mûr pour
une ambassade, et que la comtesse Diane d'un côté, et Esterhazy de
l'autre, le seconderont tièdement.
La vie de Cour est assez calme: une petite comédie, _Mélanide_, à
Montreuil, puis un déplacement à Marly. «La vie y est réglée comme un
couvent, écrit la marquise le 29 mai. Le matin, on va à la messe; à
midi trois quarts, je dîne avec Madame Élisabeth. Nous travaillons,
nous lisons, nous causons jusqu'à sept heures; à sept heures, nous
faisons une grande toilette pour aller au salon où l'on arrive à sept
heures trois quarts. On joue au pharaon jusqu'à dix heures; après,
on soupe. Après le souper, on se remet au pharaon qui dure jusqu'à
je ne sais quelle heure. Madame Élisabeth s'en va à minuit... et
puis nous nous couchons.» Ce que Mme de Bombelles ne dit pas, parce
qu'elle peut l'ignorer, c'est que les parties offraient souvent de
grosses différences. Pendant ce séjour à Marly, la Reine, qui avait
perdu un instant jusqu'à 1.000 louis, se trouvait à la fin en perte
de 600[60]. Un plus grave résultat se produisit un jour; on ouvrait
toutes grandes les portes pour avoir des joueurs. «Il s'y introduisit
des fripons, écrit le comte de Mercy; et on en saisit un qui venait
de donner au banquier un rouleau de jetons en guise de louis.» On
comprend si d'aussi fâcheuses aventures survenues au jeu de la Cour
excitaient la critique du public. On le sut et on le colporta[61].
[60] Dans l'année 1778, la Reine fit des différences énormes. A
la fin de l'année, elle se trouvait perdre 7.550 louis, chiffre
donné par l'abbé de Vermond au comte de Mercy.
[61] _Corresp._ du comte de Mercy, t. III;--Lettres de Mme de
Coislin, dans le _Gouvernement de la Normandie_, par C. Hippeau,
t. IV.
Les jours ne sont pas toujours aussi monotones; il y a parfois
comédie ou danse. Madame Élisabeth ayant désiré monter à cheval,
des ordres sont donnés en conséquence. Mme de Bombelles doit-elle
l'accompagner? Oui, si l'on n'eût consulté que son plaisir; mais, la
comtesse Diane ayant insinué prudemment que la marquise, ne sachant
pas monter, pouvait faire encourir des dangers à Madame Élisabeth,
elle a suivi la première fois en carrosse pendant que la princesse
était à cheval. Moins prudente, la Reine trouve que cela «n'a pas
le sens commun» et déclare à Mme de Bombelles qu'il faut qu'elle
monte à cheval, que cela l'amusera et donnera de l'émulation à
Madame Élisabeth, «qu'il n'y avait aucun danger parce qu'un piqueur
serait chargé de lui montrer». Personne ne trouva à redire à cette
combinaison discutable, et la première promenade se passa sans
encombre. Le hasard fit que Mme de Bombelles avait du goût pour le
cheval et qu'elle apprit assez vite à monter convenablement. Grande
joie du marquis qui, à Ratisbonne lui a déjà cherché une monture;
grande joie de Madame Élisabeth qui «raffole du cheval[62]».
[62] Madame Élisabeth sera fort bonne écuyère, mais d'une
hardiesse qui effrayait ceux qui l'accompagnaient. «Il serait
peut-être désirable, écrit à cette époque Mme de Mackau à Madame
Clotilde, qu'elle montât moins à cheval, mais c'est un goût
dominant, et elle s'en porte à merveille, de manière que l'on ne
peut guère la contrarier sur cet objet.» (Archives de la Maison
royale de Savoie;--lettres communiquées aimablement par notre
érudit confrère M. G. Roberti, professeur à l'Académie militaire
de Turin.)
Plus que jamais désolé de son exil de Ratisbonne, le marquis cherche
par tous les moyens à en sortir et brûle d'envie de reprendre du
service militaire. Mme de Bombelles n'est pas femme à l'en dissuader,
«car elle serait sûrement bien aise de lui voir faire de belles
actions», mais qu'il ne se presse pour prendre un parti, qu'il
attende le retour du comte d'Esterhazy qui «doit être absolument sa
boussole dans son désir de se remettre au courant du métier de la
guerre».
On parlait de nouveaux embarquements, de vaisseaux venant de l'île
Maurice capturés par les Anglais. On sait en effet que, depuis la
fin de janvier 1878, un traité d'alliance avait été conclu entre la
France et les États-Unis, et que la guerre de l'Indépendance n'avait
rencontré que des admirateurs. Au printemps, la France se lançait
dans une aventure où beaucoup de ses enfants allaient se couvrir
de gloire, mais où en même temps elle allait épuiser ses finances.
Calculant mal les conséquences politiques de cette grosse question de
l'«Indépendance», tous applaudissaient à une guerre dont la France
ne devait tirer aucun profit. «Louis XVI et Marie-Antoinette, a dit
Bancroft, l'historien de la guerre, lorsqu'ils s'embarquèrent pour
délivrer l'Amérique, le plaisir souriant à la proue du navire et la
main de la jeunesse inexpérimentée au gouvernail, auraient pu crier
à la jeune République dont ils protégeaient les débuts: _Morituri te
salutant_.» Les succès des d'Estaing, des Rochambeau, des Lafayette
excitaient l'enthousiasme en France.[63] On comprend que le sang
militaire de M. de Bombelles s'échauffât aux nouvelles d'Amérique
et qu'il fût tenté, lui aussi, d'aller recueillir une gloire que
devaient lui refuser à jamais les conférences de la Diète et les
ennuis de la succession de Bavière. Mais il en fut de cela comme de
maint autre projet de l'entreprenant marquis; on ne manquait pas de
jeunes ambitions et de mâles courages pour aller en Amérique courir
sus à l'ennemi héréditaire, tout en donnant l'indépendance à une
nation naissante; nul n'était besoin d'un ancien officier, éloigné
depuis plusieurs années de la vie active.
[63] Voltaire, revenu à Paris le 10 février, après un exil de
vingt-sept ans, était descendu chez le marquis de Villette, au
coin de la rue de Beaune et du quai des Théatins (aujourd'hui
quai Voltaire). Il avait été reçu par la foule en triomphateur;
les Académies réunies lui prodiguèrent des honneurs quasi
souverains; la Comédie-Française lui décerna une couronne que
le prince de Beauvau tint à lui mettre sur la tête... Il ne put
résister à tant d'émotions. Il tomba dangereusement malade,
refusa les consolations de la religion et mourut le 30 mai, à
l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Le 2 juillet, Jean-Jacques
Rousseau, devenu hypocondre, mourait à Ermenonville, où le
marquis Stanislas de Girardin lui donnait asile. A l'heure qu'il
est, on n'est pas encore d'accord sur les circonstances de sa
mort.
Deux mois passés avec sa femme qu'il est venu chercher à Strasbourg,
qu'il a conduite à Ratisbonne, puis ramenée à Strasbourg, donnent
à M. de Bombelles le courage d'attendre les événements et de
reprendre, si mieux ne se peut, la chaîne germanique. Leur affection
réciproque, comme on le devine au ton des lettres, n'aura rien perdu
à ce rapprochement de quelques jours; leur intimité n'en est devenue
que plus étroite et tendre, mais combien plus dure la séparation,
combien cruel, pour des êtres faits pour vivre ensemble, cet «au
revoir» dont nul, d'avance, ne pourrait fixer l'échéance prochaine.
Tout en caressant ses vagues et peu exécutables projets, rentrée à
l'armée d'un côté, retour à Versailles de l'autre, le marquis revient
à Ratisbonne en faisant l'école buissonnière, et chaque jour il
conte à sa femme ses impressions de voyage teintées d'une nuance de
mélancolie.
«Mes beaux jours sont passés et ne reviendront qu'avec vous, écrit-il
de Doneschingen, le 15 octobre, je suis comme Pygmalion avant
que sa statue n'eût été animée. Mon génie est éteint, mon esprit
amolli, et le bonheur qui m'avait accompagné dans toutes mes routes
m'a abandonné...» Le temps est affreux, les rivières débordent;
néanmoins, par moments, il jouit de beaux spectacles auxquels il
n'est pas insensible.
Si bien qu'il connaisse le paysage, il a admiré les environs de
Fribourg du côté de l'Alsace, l'entrée très large de la Souabe, puis
les gorges resserrées laissant à peine passage à une grande route
bordée par un torrent «qui, roulant sur des pierres prodigieuses,
forme de distance en distance des cascades magnifiques». Un souvenir
l'a frappé «au milieu de cette Thébaïde, car il rappelle le passage
de notre Reine: ce sont les barrières placées là en 1770 pour assurer
son passage lors de sa venue en France; elles sont peintes en rouge
et blanc et font le plus charmant effet»... Passons sur l'auberge
où le voyageur ne trouve que du pain et du beurre, mais où, en
revanche, il fait boire à sa santé quatre-vingt-dix paysans qui,
«l'œil morne et la tête baissée», attendaient le bailli, porteur des
ordres de l'Empereur, avant d'aller tirer à la milice. Dans ce coin
de Forêt Noire, une réception princière attend le marquis, et il la
raconte assez humoristiquement: un carrosse est venu le chercher à
Doneschingen pour le mener au château du prince de Fürstenberg. «Le
carrosse, les valets de pied, le courrier de la cour qui précède la
voiture, la canne à la main, des soldats qui présentent les armes
bien gauchement, des gentilshommes qu'on trouve suivant leur grade
à chaque repos des escaliers, tu connais tout cela qui se ressemble
dans les petites cours d'Allemagne... Mais ce qui ne ressemble à rien
c'est la figure de Mme la princesse régnante de Fürstenberg. Sous un
visage d'un rouge brun pend un goître de même teinture que ma vue
basse avait d'abord pris pour la gorge de Son Altesse. Le prince
son époux, à une bosse près, est de la taille du comte de Sinsheim
que tu connais. Et, comme le comte, le prince se redresse chaque
demi-minute, ainsi que le ferait une figure à ressorts.
«La princesse fille qui a été élevée à Strasbourg avec votre sœur
de Soucy a en charge les manières françaises, elle rit de tout, mais
son rire est une grimace. Elle est vive et ses membres sont lents; de
plus, complètement gravée de la petite vérole. Malgré ces agréments
elle a charmé son cousin qui est venu de Prague, à petites journées,
pour l'épouser, un peu avant le nouvel an. Ces quatre princes et
princesses étaient rangés en haie, quand j'ai fait mon entrée. Deux
dames assez jolies étaient derrière les Altesses. Après les premiers
compliments, les condoléances sur le mauvais temps, les questions
parasites, j'ai répondu en bref que je venais de Strasbourg, que
j'étais à Ratisbonne, fort affligé de ne pas t'y ramener. Une des
deux jolies dames a pris la parole: «Je le crois aisément, Monsieur,
car Mme la marquise de Bombelles est bien jolie.» Cette dame que
j'aurais volontiers embrassée est Mme de Neustein qui t'a vue à la
Comédie, lors de ton premier passage à Strasbourg. J'avais grande
envie de lier conversation avec elle, mais on est venu avertir que le
concert était prêt.»
Une musique passable se fait entendre pendant une heure, mais le
marquis en était «distrait par la princesse mère par une abondance
de paroles supérieure à celle qui coule dans sa cour». Ce sont
des histoires sur une cousine à elle, Mlle de Lochrum, qui a été
débauchée à Manheim par un prince allemand et qui vit déshonorée
maintenant à Paris; sur la princesse Thérèse de Tour et Taxis,
qui devait épouser le fils de cette dame et qui n'en a pas voulu.
«Voyez-vous, Monsieur le marquis, j'aimions cette fille comme notre
enfant; un jour qui voulait aller au Strasbourg et que mon prince ne
voulait pas, elle fit un semblant d'avoir peur de la fin du monde,
car vous savez bien que le monde, à ce qu'on contait, devait finir;
et mon prince lui permit de venir à Strasbourg avec moi, et nous y
avons bien fait les folles... et nous n'avons plus eu peur et le bon
Dieu a fait que le monde dure encore.» Avec résignation le marquis
disait oui à tout, et sa douceur établissait entre la princesse et
lui la plus grande confiance. Un dernier détail typique: après la
partie de loto qui a suivi le souper, la princesse fit payer trois
kreutzer par tête pour le loyer des cartons...
* * * * *
Pendant ce temps, Mme de Bombelles qui, à Strasbourg, a retrouvé
toute une smalah, sa mère, sa sœur Mme de Soucy, Mlle de Brassens,
enfin sa belle-sœur Mlle de Bombelles, et le chevalier de Naillac,
qui prétend à la main de cette dernière, est revenue à petites
journées à Paris. Les voyageurs ont visité Châlons et Reims, les
cathédrales et la sainte Ampoule. Les lettres de Mme de Bombelles
sont tristes; elle vient d'être heureuse, quand ce bonheur se
retrouvera-t-il? A peine arrivée à Versailles, mille tracas la
pressent. Mme de Guéménée avait promis une place de sous-gouvernante
des enfants de France à sa sœur la marquise de Soucy[64]; tout est
changé: plus de place au premier enfant, on promet pour le second.
Autre souci pour la gratification concédée en principe au marquis et
remise à plus tard par les bureaux des Affaires étrangères. D'où des
démarches qui n'aboutiront pas auprès de M. de Maurepas, de M. de
Vergennes. Auprès du ministre elle doit s'occuper encore de son frère
et obtenir une audience. Enfin l'appartement du baron de Breteuil que
Mme de Bombelles habite d'ordinaire à l'_hôtel d'Orléans_, quand elle
n'est pas de semaine, n'est pas prêt pour la recevoir.
[64] Mme de Soucy sera, en effet, nommée sous-gouvernante deux
ans plus tard.
A Marly, où peu de jours après la Cour s'est transportée, Mme de
Bombelles trouve, le 20 octobre, réception charmante. La Reine lui
demande des détails sur son voyage, sur ses plaisirs à Ratisbonne,
sur ses progrès en équitation; Monsieur lui pose des questions sur
la société qu'elle a fréquentée; la comtesse Diane, Mme de Maurepas
lui font mille «honnêtetés». Quant à Madame Élisabeth, il n'est pas
de choses aimables qu'elle ne dise sur le mari, surtout maintenant
qu'elle est sûre de posséder la femme pour un temps.
L'espoir d'une grossesse taquine la marquise: un mal de cœur lui a
semblé de bon augure, puis naïvement elle confesse qu'elle avait plus
dîné que d'ordinaire et qu'une fausse digestion était seule cause de
ce malaise. En revanche, et tout le monde s'en réjouit, «le ventre de
la Reine est très gros». En bon courtisan, la marquise ajoute: «Mais
il lui va à merveille... Le Roi avait l'air de très belle humeur.»
Un demi-événement de cour: le comte d'Esterhazy n'est pas encore venu
à Marly.
Personne n'en a entendu parler, «ce qui ferait craindre que sa faveur
ne soit baissée». Cette «alarme» est de peu de durée d'ailleurs,
car Esterhazy ne tarde pas à arriver; il venait d'avoir la goutte
aux deux pieds et à une main et avait souffert le martyre. Mme de
Bombelles croit remarquer qu'on lui parle moins; ceci ne pouvait être
que fortuit, car nous verrons, au moment des couches de la Reine,
Esterhazy plus en faveur que jamais.
Les questions de toute la Cour, les empressements du comte d'Artois,
qui se plaint galamment d'une trop longue absence, les compliments
réitérés de la comtesse Diane, tout cela distrait la petite
marquise, mais comme à tous ces hommages et à ces gracieusetés, elle
préférerait «ne faire qu'un saut» à Ratisbonne. Elle le dit et le
répète le plus gentiment possible.
Les maux de cœur reviennent décidément. Serait-ce vrai? C'est
précisément le moment où il y a bal chez le prince de Poix,
gouverneur de Marly. La comtesse Diane a proposé à Mme de Bombelles
de l'y emmener; chez la dame d'honneur, elle retrouve Mme Jules de
Polignac, Mme de Châlons et toutes trois se rendent au bal. La Reine
s'étonne de ne pas voir danser la jeune femme et, croyant qu'on
ne l'a pas priée, elle se lève et va dire aux «agréables» qui se
trouvaient là de la faire danser. Comme Mme de Bombelles a refusé
au premier danseur qui se présente, la Reine vient à elle et la
questionne: apprenant qu'elle souffre de l'estomac, Marie-Antoinette
n'insiste plus, mais se met à causer de façon charmante. Le sujet de
l'entretien est Madame Élisabeth. La Reine est très contente de sa
belle-sœur, mais elle craint, «comme elle est toujours porte-parole
sur tout ce qui la regarde», que la jeune princesse ne «la prenne
pour une pédante». Protestation de Mme de Bombelles qui assure à
la Reine que Madame Élisabeth lui est profondément attachée et
parfaitement sensible à la bonté témoignée.
Cette bienveillance de la Reine, ces égards dont elle est l'objet
de la part des hommes de la cour, le duc de Coigny et le comte
d'Esterhazy en tête, l'intérêt que tous semblent porter au marquis,
Mme de Bombelles s'en dit reconnaissante et touchée; mais la vie de
représentation la fatigue, et elle n'est pas fâchée de quitter Marly,
car se coucher très tard, faire trois toilettes par jour, rester tout
le temps sur un tabouret, sans pouvoir appuyer ses pauvres reins
«qui lui font bien mal», c'est trop pour sa santé qui a besoin de
ménagements.
Nous ne suivrons pas la marquise dans ses alternatives de joie ou de
désappointement suivant qu'elle se croit grosse ou non; l'expression
d'un désir si louable adressé à son cher mari ne varie guère dans
la forme. D'autres soins encore sollicitent son attention: Mlle de
Bombelles a l'air de s'être coiffée du chevalier de Naillac qui, nous
l'avons dit, a accompagné les voyageuses depuis Strasbourg, et qui,
dès ce moment, a fait une cour en règle: cour un peu libre et sans
gêne, à en croire la marquise, car il a écrit à sa belle-sœur des
lettres peu respectueuses où il appelle «petite chère amie» celle
qu'il aspire à épouser, et cela «sans respects ni considération à la
fin».
Le chevalier a des qualités, du bien à venir, mais pour le moment
presque rien, et le mariage ne serait possible qu'avec la promesse
d'un poste diplomatique donnée par M. de Vergennes. Or les deux époux
sont bien d'accord pour ne pas fatiguer le ministre d'une demande
nouvelle au moment où la question d'une gratification de 10.000
francs pour le marquis est en suspens. Sans gratification pas de
mariage possible, donc de la patience et de la modération, et qu'il
ne soit pas reparlé du mariage avant janvier.
Que ceci paraisse long à Henriette de Bombelles toute férue de
son chevalier, conseillée par l'un et par l'autre, encouragée
par la duchesse de Mailly[65], ceci n'est pas douteux. De là de
petites discussions--très courtoises d'ailleurs--entre les deux
belles-sœurs, et l'on peut supposer que chacune garde sa manière de
penser et d'agir. Avant que ce mariage, en apparence sur le point de
se faire, soit définitivement rompu, il coulera beaucoup d'encre à ce
sujet.
[65] Née Talleyrand-Périgord, belle-fille du maréchal de Mailly,
de la branche de Mailly-Haucourt.
* * * * *
C'est à Ratisbonne, où il est enfin rentré malgré les inondations
du Danube[66], que le marquis reçoit les dernières lettres de sa
femme. Le voyage avec ses péripéties et ses incidents l'a distrait;
l'arrivée dans la triste capitale de la Diète l'a rendu de nouveau
morose.
[66] Depuis 1729, on ne se rappelait pas avoir vu une crue
pareille.
Non pas qu'on ne lui fasse fête et qu'on ne désire, par tous les
moyens possible le «dissiper». Certaine soirée chez la baronne de
Buchenberg vaut la peine d'être racontée. Il y avait là «petite
assemblée» dont Mme de Beulwitz que le marquis citera souvent, une
Mme de Gillerberg «qui fait de petits yeux à son mari pour que le
bonhomme n'oublie pas sa paternité», et «beaucoup de demoiselles
qui, rangées à une table autour du jeune Lincken qui est grand
comme une perche, ressemblaient à des écoliers qui se grandissent
tant qu'ils peuvent pour sucer, sur le Pont-Neuf, la noix confite
attachée au haut d'un grand bâton.» Tout ce monde semblait assez
triste, les parties allaient finir, lorsque le marquis entra; ce
furent des élans de joie à sa vue. «Je m'apercevais fort bien, dit
M. de Bombelles à la contenance de Mme de Beulwitz, à l'aimable
rougeur qui couvrait son teint, qu'elle avait une grande proposition
à me faire. Si ma vertu n'eût pas été rassurée par la sienne, à
son regard embarrassé, à ses mots entrecoupés, j'aurais craint une
attaque à ma fidélité conjugale. Mais ses désirs étaient plus aisés
à satisfaire qu'il ne lui a été de les articuler. Vois-la, je t'en
prie, debout, me dire après une douzaine de révérences: «Monsieur le
marquis... mais oserai-je?... Non, ce n'est pas possible, je n'oserai
pas... Vous êtes bien honnête, mais encore... c'est que cela vous
fatiguerait.»--«Eh bien! Madame, de grâce, de quoi s'agit-il?--Ah!
Monsieur, de me faire un extrême plaisir... mais un plaisir si grand
que je ne sais comment m'y prendre pour vous le demander... ma
fille, parlez pour moi; mon fils, aidez-moi dans ma prière.»--Alors
les compliments de la fille n'ont pas été moins longs et dureraient
encore si le fils n'était venu me réciter en écolier qui craint
d'oublier sa leçon: «Monsieur, c'est que ma chère mère, ma chère
sœur et moi nous voudrions bien que vous chantassiez sur le clavecin
l'air: _Fournissez un canal au ruisseau_.» Jusqu'à ce moment, le
reste de la société s'était tue. Alors, une demoiselle, nièce du
grand-prévôt du chapitre dont tu te rappelles l'énorme fadeur du
blond de ses cheveux, a crié comme un aigle: «Oui, _Fournissez un
canal au ruisseau_.» Et bravement, je me suis mis au clavecin. Je ne
t'exagère pas, ils m'y ont tenu une heure entière; et l'air que la
demoiselle blonde a encore retenu mot à mot est: _Il était un oiseau
gris_. Ah! c'est là, mon ange, où il fallait tout le flegme que donne
l'habitude du ridicule. Figure-toi qu'elle nous a chanté cet air
en voulant imiter ma sœur; sa mine, son accent allemand, sa voix
glapissante formaient un ensemble qui fournirait à lui seul un des
meilleurs tableaux de Callot.»
En somme, succès énorme pour M. de Bombelles qui continue à se
gausser de ses admirateurs. Il chantait tant qu'il voulait hors de
mesure, «mettait une phrase de chant pour une autre», tout cela
paraissait «unique, charmant», et la bonne Mme de Beulwitz de
s'écrier à chaque reprise: «Ah! que mon mari n'est-il là... Tenez,
Mesdames, vous voyez la preuve de ce qu'il m'a dit!»--«Et que vous
a-t-il dit?» reprenait la demoiselle blonde.--«_Que M. de Bombelles
avait un doigt sur le clavecin, comme on n'en a jamais vu._»
M. de Bombelles ignorait le charme de son doigt: «Tu n'as pas
remarqué le doigt, mon Angélique, et j'en suis bien aise, car tu
me regretterais trop!» Il dit en terminant: «J'espère que ce récit
t'amusera un moment; sois sûre que je ne l'ai nullement orné, et que
je pourrais y ajouter mille détails aussi ridicules et aussi vrais.»
La plume du marquis n'est pas toujours tendre à la société de
Ratisbonne.--Une lettre du 1er novembre, dont le début est un long
dithyrambe en faveur de l'amour conjugal et surtout de l'amour que
lui inspire Angélique, finit aussi par quelques portraits. Voici
la comtesse de..., à qui il a dit que sa femme se croyait grosse
et qui s'est moquée. «Je l'aime par la bonne foi avec laquelle
elle t'est attachée. Son mari, aux affaires près, est d'assez bonne
société, et surtout à merveille avec Brentano[67] qui ne se conduit
pas, à beaucoup près, si bien. Ce garçon, d'ailleurs aimable et dont
tu connais les qualités a de jour en jour plus mauvais ton avec
la comtesse et me prouve, ce qui est positif, que les femmes sont
souvent plus tourmentées par leurs amants que par leurs maris.»
Passant en revue les étrangers qui fréquentent Ratisbonne, M. de
Bombelles note un comte de Schlick, «d'une superbe figure et qui
paraît de bonne compagnie». Il est admis aux soupers de la société
diplomatique, ainsi que le frère aîné de la comtesse. Un autre hôte
temporaire est le neveu du fameux comte Bernstorf qui fut premier
ministre en Danemarck. «C'est une rare et indigeste figure que la
manière de se mettre rend encore plus ridicule. Sous un toupet de
cinq à six pouces de haut, formé par des cheveux d'un blanc jaune,
il montre un visage plat comme une punaise, carré comme un mouchoir,
qui domine sur un petit corps vêtu d'un habit tout blanc; un gilet,
plus court qu'il ne le faut de deux doigts, laisse à sa fin passer
des paquets de la chemise qui n'est pas si blanche que l'habit. A
peine ce monsieur m'eût-il été présenté à la comédie, qu'il vint me
dire: «Parbleu, je ne conçois pas, de par tous les diables, comment,
sarpejeu, vous pouvez écouter cette fichue pièce.»
[67] M. de Brentano, secrétaire de la légation.
Le marquis ne semble pas avoir apprécié le charme de cette avalanche
de jurons anodins, car une réponse brève «eut le bonheur de le
défaire de cette singulière production du pays d'Hanovre».
Bombelles ne fait guère de confidences politiques à sa femme: de
graves événements pourtant se préparaient en Bavière dont le marquis
se trouvait spectateur immédiat.