Les Bombelles dans l'histoire.--Le marquis tuteur de ses
sœurs.--Henriette-Victoire, comtesse de Reichenberg, épouse
morganatique du landgrave de Hesse-Rheinfels.--M. de Bombelles
à Ratisbonne.--Les instructions du comte de Vergennes.--Mlle
de Schwartzenau.--Jeanne-Renée de Bombelles projette de marier
son frère à Mlle de Mackau.--L'éducation des jeunes filles et
les mariages dans la noblesse.--La sous-gouvernante des Enfants
de France et la jeunesse de Madame Élisabeth.--Intimité de la
princesse avec Angélique.--Lettres de Mlle de Mackau au marquis
de Bombelles.--L'empereur Joseph II à Versailles.--Eléonore
d'Olbreuse et ses descendants.--Mariage d'Angélique.
Aucun des écrivains ayant eu à retracer la vie de Madame Élisabeth
n'a négligé de prononcer le nom de la marquise de Bombelles, née
Angélique de Mackau. On sait qu'avec la marquise de Raigecourt,
née Causans, et la vicomtesse des Monstiers Mérinville, née La
Briffe, elle fut l'amie de cœur de la sœur de Louis XVI, et les
nombreuses lettres si affectueusement incorrectes que lui a adressées
Madame Élisabeth ont sauvé son nom de l'oubli[4]. Par malheur les
renseignements que nous ont transmis Ferrand dans son _Éloge de
Madame Élisabeth_ (1795), Feuillet de Conches dans son _Introduction_
aux Lettres de Madame Élisabeth, et l'éditeur des _Mémoires_ de la
baronne d'Oberkirch sont erronés sur bien des points.
[4] Nous l'avons dit plus haut: grâce à M. M. de la Rocheterie,
on connaissait la correspondance pendant l'émigration des
Raigecourt avec la marquise de Bombelles.
Quant au marquis de Bombelles, hormis dans les livres documentaires
sur l'émigration, où d'ailleurs on le confond souvent avec un de ses
frères, il n'est guère parlé de lui[5]. Histoire générale et mémoires
ont l'air de l'ignorer. Il est donc nécessaire d'expliquer en peu de
mots ce qu'étaient sa famille et celle de sa femme.
[5] Sauf dans Feuillet de Conches (_Louis XVI_,
_Marie-Antoinette_, etc.), pour la période qui se rapporte à sa
mission en Russie, et récemment dans la _Correspondance_ du comte
de Vaudreuil avec le comte d'Artois (2 volumes publiés par M.
Léonce Pingaud).
La famille de Bombelles fixée au XVIIIe siècle en Alsace, dans les
fiefs de Worck, d'Achenheim et de Reishoffen, descendait de Salmon de
Bombelles, docteur en médecine, natif de Senes au comté d'Asti, qui,
attaché au service du duc d'Orléans (Louis XII), reçut des lettres
de naturalité du roi Charles VIII[6]. Il est retrouvé trace de cette
maison plus ancienne qu'illustre, à la cour des ducs de Lorraine;
elle est couchée sur les listes de pension pour officiers et loyaux
serviteurs de ces princes; après l'annexion à la France des duchés de
Lorraine et de Bar, il est question de démêlés judiciaires entre le
comte de Bombelles, lieutenant général et l'administration des duchés
au sujet du fief de Reishoffen appartenant naguère au grand-duc de
Toscane et échangé contre d'autres terres.
[6] Archives de Seine-et-Oise, E. 231.
Ce Henri-François de Bombelles, lieutenant général, gouverneur de
Bitche, commandant de la frontière de la Lorraine Allemande et de la
Sarre, est le père de Marc-Henri. Officier de valeur et de services
éclatants[7] (les lettres du maréchal de Belle-Isle, du prince
de Nassau, du maréchal du Muy, de Paris-Duverney, conservées aux
Archives de Seine-et-Oise, témoignent en quelle estime le tenaient
ses chefs ou les administrateurs de l'armée[8]), il conquit une
situation prépondérante comme gouverneur de Bitche, poste qu'il
conserva de nombreuses années et jusqu'à sa mort survenue en 1760, au
moment où l'on songeait à lui donner le bâton de maréchal de France.
[7] A Fontenoy, à Raucoux, il se distingua particulièrement;
comme gouverneur de la Lorraine allemande qu'il a fortifiée
et rendue praticable par des chemins militaires, il a
droit également aux éloges, comme le témoigne l'importante
correspondance militaire qui lui est adressée.
[8] Arch. de Seine-et-Oise, E. 233, 234.
M. de Bombelles s'était marié deux fois. Du premier lit, il laissait
un fils et une fille. Celle-ci était entrée dans un couvent de
Saverne et les portes du cloître se sont, à ce point, fermées sur
elle, que c'est à peine si, parmi tous ces papiers de famille, son
nom est prononcé. L'aîné de la famille, appelé le comte de Bombelles,
marié à Mlle B. de la Vannerie, et vivant, à cause du caractère
difficile de sa femme, fort en dehors de ses frères et sœurs de
père, se souciera fort peu de ses devoirs de chef de famille. Il
accomplira une carrière militaire honorable, deviendra maréchal
de camp, chevalier de l'Ordre de Saint-Lazare et de Notre-Dame du
Mont-Carmel.
Du second mariage avec Marie-Suzanne de Rassé, sont nés quatre
enfants, deux fils et deux filles. Le deuxième des fils, Basile,
comme ses frères, commandera une compagnie du régiment de Berchenyi;
de grandes folies de jeunesse pèseront sur toute sa vie; il sera
enfermé à Metz pour dettes et donnera les plus grands ennuis aux
siens[9]. Après avoir servi en Allemagne, on le retrouve en 1792
maréchal de camp à l'armée de Condé.
[9] Arch. de Seine-et-Oise, E. 387, E. 391.
Le vrai chef de la famille c'est Marc-Henri, _marquis_ de Bombelles,
second fils du lieutenant général. Ce marquisat venait d'un fief
masculin situé en Palatinat, concédé par le prince héréditaire de
Hesse-Darmstadt, reconnu par l'empereur et pour lequel régularisation
a été consentie en France[10].
[10] Lettre du 6 avril 1758 du prince héréditaire de Hesse
Darmstadt au lieutenant général de Bombelles.
Pour l'administration des finances très exiguës de la famille, pour
l'éducation de ses deux sœurs, le marquis de Bombelles s'est tout
à fait substitué à son frère aîné, et, d'un commun accord, c'est
lui qui dirige, ordonne tout. Par sa raison pondérée, ses goûts
d'économie, l'affection toute paternelle qu'il porte à ses sœurs--il
s'est privé du revenu du fief pour leur éducation--il se montre à la
hauteur de son rôle et digne d'éloges sans réserves. Ceci n'était
pas toujours l'avis de sa belle-sœur, la comtesse de Bombelles,
jalouse de cette influence et qui excitait continuellement son mari
contre son frère. Après la mort de son aîné en 1785, le marquis eut
des démêlés particuliers avec sa belle-sœur. Il répondit assez
justement: «Mon frère tirait une grande vanité d'être le chef de sa
famille et ne pouvait pas se dissimuler que, sans lui en disputer le
titre, j'en acquittais les charges[11]...» et l'incident fut clos.
[11] Lettre du 13 avril 1786.
Né le 6 octobre 1744, à Bitche, capitale de la Lorraine allemande dont
le comte de Bombelles, son père, était le gouverneur, Marc-Henri entra
fort jeune, comme page, dans la maison du duc de Bourgogne, petit-fils
de Louis XV, et le jeune prince témoignait la plus grande amitié à son
compagnon de jeu. De complexion délicate le duc de Bourgogne était
souvent souffrant, et chacun de l'entourer et d'essayer de le
distraire[12]. On dut l'opérer d'une tumeur à la hanche, mais on ne le
guérit point. Pendant cette maladie aux alternatives de mieux et de
cruelles souffrances, les courtisans commençaient à ralentir leurs
visites et entraient de préférence chez le duc de Berry (le futur Louis
XVI). Un jour que le malade se trouvait dans une solitude presque
complète, il fit signe à son page qu'il voulait lui parler; des paroles
qu'il prononça on a établi ce mot «historique» qui semblerait un peu
étonnant pour un enfant de dix ans, si l'on ne savait, d'autre part, que
ce petit martyr royal, dont la fin fut si courageuse et édifiante, en
était bien capable. «Bombelles, dit-il, sais-tu pourquoi nous ne voyons
personne, tandis que la foule se porte chez mon frère? C'est qu'ici,
c'est la chambre de la douleur, et chez Berry, c'est la chambre de
l'espérance[13].»
[12] Le duc de Bourgogne mourut le 22 mars 1761. Voir les pages
émouvantes consacrées à ce charmant prince dans: _la Mère des
trois derniers Bourbons_, par Casimir Stryienski, Paris, 1902,
et _l'Eloge_ de Lefranc de Pompignan.
[13] Anecdote contée par Alissan de Chazet: _Mgr de Bombelles_,
dans _Mémoires, Souvenirs et Portraits_ (t. II).
Après la mort du prince, Marc-Henri de Bombelles entra au service,
dans les mousquetaires, se distingua à l'armée du maréchal de
Broglie, fut blessé à Forbach, fit brillamment les campagnes de 1761
et 1762 comme aide de camp du marquis de Béthune. Il commanda ensuite
une compagnie du régiment de Berchenyi jusqu'au jour où il la céda
à son frère Basile. Il était parvenu au grade de colonel lorsque,
appuyé par le baron de Breteuil, alors ministre à Naples, il demanda
à faire partie de la légation. Pendant son absence de plusieurs
années M. de Bombelles confiait Henriette-Victoire et Jeanne-Renée
à Mme d'Offémont, née Françoise de Bombelles, sa tante, qui, veuve
depuis longtemps d'un officier au régiment de Condé-Infanterie,
vivait retirée dans sa terre d'Offémont (Ile-de-France)[14].
[14] Les Gobelin d'Offémont descendaient de Jean Gobelin,
seigneur de la Tour en 1516. Baltazar Gobelin, seigneur de
Brinvilliers, président en la chambre des Comptes, fit ériger sa
terre en marquisat pour son fils Antoine. Celui-ci fut, en 1668,
marié à Marie-Madeleine Dreux d'Autray, fille d'Antoine, seigneur
de Villiers et d'Offémont. C'est la célèbre empoisonneuse,
marquise de Brinvilliers. Claude Antoine de Gobelin porta le
nom de comte d'Offémont. Son fils, Nicolas-Louis, était le mari
de Françoise de Bombelles. D'où le comte d'Offémont, né le 3
novembre 1774 (Dossier 234). Le château d'Offémont appartient
aujourd'hui à M. de Sancy de Parabère, ancien officier supérieur
de cavalerie.
Excellent cœur mais tête folle, Henriette-Victoire avait voué une
affection ardente au frère qui avait veillé sur son enfance, payé son
entretien au couvent et qui même, de Naples, continuait à s'occuper
d'elle avec une sollicitude constante. Par les lettres de la jeune
fille conservées aux Archives de Seine-et-Oise on voit quelle place
un peu encombrante Mlle de Bombelles occupait dans les pensées... et
les calculs financiers du secrétaire d'ambassade.
Pas jolie, fantasque, exubérante et surtout sans aucune fortune,
Mlle de Bombelles était fort difficile à marier. Les partis se
présentaient peu: le hasard devait amener celui auquel on aurait pu
le moins songer. Un prince souverain allemand, père de la princesse
de Bouillon, avait rencontré Henriette-Victoire pendant un voyage en
Bavière, auprès de son frère devenu ministre à Ratisbonne. Séduit
par le bavardage étourdi de cette jeune fille de dix-huit ans, le
landgrave Constantin de Hesse Rheinfels demanda sa main. Il avait
soixante ans; par son premier mariage il était père de plusieurs
princes et princesses qui supporteraient mal une telle mésalliance.
M. de Bombelles put hésiter longtemps avant d'accepter pour sa
sœur une union plus brillante en apparence qu'en réalité; devant
l'insistance de Henriette-Victoire, qui ne voyait qu'une chose: être
princesse, il céda, et le mariage eut lieu en 1776.
Malgré la loi sur les mariages inégaux qui régnait en Allemagne, Mlle
de Bombelles se berçait de l'illusion qu'elle obtiendrait le droit
d'être traitée en princesse et de compenser par là la disproportion
des âges. Elle ne devait pas réussir; elle porta le nom de comtesse
de Reichenberg et, malgré tous les efforts de son mari en Allemagne,
et de ses parents en France, elle ne put jamais obtenir d'être
qualifiée princesse. Après deux années tristement passées dans les
châteaux gothiques du vieux landgrave nous la retrouverons veuve
d'abord et, contre toute vraisemblance, inconsolable, puis, au
bout de très peu de temps, désireuse de se remarier à tout prix et
épousant contre le gré des siens, le plus mauvais sujet du royaume,
le marquis de Louvois.
L'autre sœur du marquis, Jeanne Renée, nous la suivrons également
au cours de cette étude: d'abord jeune fille, vivant tantôt auprès
de son frère à Ratisbonne, tantôt à Versailles, où la comtesse de
Marsan, la baronne de Mackau ou Mme de Bombelles, sa belle-sœur, lui
donnent tour à tour l'hospitalité; ensuite, après un projet d'union
manquée avec le chevalier de Naillac, mariée au marquis de Travanet:
c'est une femme gracieuse et spirituelle, assez instruite, d'un
commerce agréable et très aimée dans l'entourage de Madame Élisabeth;
elle est l'auteur de la romance célèbre «Pauvre Jacques», dont nous
parlerons à son heure.
Quant à Angélique de Mackau elle se présente trop bien elle-même
avec son charme exquis, sa «sensibilité», pour que nous ne lui
laissions pas la parole le plus souvent possible. Avec elle nous
allons entrer dans l'intimité de Madame Elisabeth; nous connaîtrons
de nouveaux traits de bonté de l'intéressante princesse. La cour de
Marie-Antoinette nous apparaît sans voiles avec ses compétitions
rivales, ses clans opposés les uns aux autres. Les Polignac, les
Rohan, leurs différentes coteries, surtout l'un peu énigmatique comte
Valentin d'Esterhazy dont l'influence sur la Reine ne peut sembler
douteuse, se projettent en pleine lumière..., bien d'autres encore
restés jusqu'ici au second plan faute de renseignements.
Depuis le printemps de 1775, le marquis de Bombelles était chargé,
en remplacement du baron de Mackau, de la légation de France auprès
de la Diète de Ratisbonne[15]. En face des projets ambitieux de
Joseph II sur la Bavière, la situation du ministre de France près
des princes germaniques s'offrait rien moins que facile. Le rôle de
M. de Bombelles consistait avant tout à ne pas s'ingérer dans les
affaires des petits souverains avec leurs puissants voisins. Pour
remplir utilement un emploi de conciliation et d'effacement, un
diplomate de carrière patient, sachant vivre simplement et presque à
l'écart des intrigues «grouillantes» de Ratisbonne était nécessaire.
Le plénipotentiaire allait se tirer avec honneur d'un poste délicat,
et, s'en tenant à la lettre de ses instructions, il mériterait les
éloges du Ministère français; il n'en devait pas être de même du
Cabinet autrichien qui, ne trouvant pas en lui un serviteur aveugle
de l'Empereur, se plaindra à Paris; de là une série de griefs
accumulés sur sa tête et dont la reine Marie-Antoinette lui tiendra
bien longtemps rigueur, quand plus tard il sera question de donner au
diplomate un avancement mérité.
[15] Les instructions du comte de Vergennes pour M. de Bombelles,
établissaient notamment certains points politiques qui devaient,
quelques années plus tard, être opposés aux calculs ambitieux de
Joseph II sur la Bavière: «Le roi, y était-il dit, ne négligera
rien pour resserrer et rendre plus inviolables les liens qui
assurent le repos de l'Allemagne; mais, en remplissant ses
engagements à cet égard. Elle (_sic_) ne se croit pas déchargée
de ceux qu'elle a formés bien plus anciennement avec le corps
germanique par la garantie du traité de Westphalie... Sa Majesté
n'a cessé de recommander à son ministre auprès de la Diète
aussi bien qu'à tous ses autres ministres résidant près des
princes de l'empire de déclarer que son alliance avec la maison
d'Autriche était fondée sur les traités de Westphalie et sur les
constitutions germaniques; qu'elle regardait comme une de ses
premières maximes de ne pas permettre d'y porter atteinte; que,
bien loin de vouloir servir d'instrument aux projets d'oppression
que la Cour impériale pourrait former, Sa Majesté se prévaudrait
plutôt de l'alliance comme d'un moyen de plus pour servir la
cause des Etats.» (Le comte de Vergennes au marquis de Bombelles,
10 avril 1715.--Arch. de Seine-et-Oise, E. 453).
Le marquis s'était créé des intimités dans quelques familles; très
attiré chez Mme de Schwartzenau, femme du ministre de Prusse, il
s'était cru épris de la fille de la maison et avait songé à demander
sa main. Certaines hésitations de dernière heure, peut-être aussi des
obstacles de fortune ou de caractère que des lettres postérieures
nous font deviner l'avaient fait renoncer à son projet. La jeune
fille, plus désireuse que lui, sans doute, de contracter cette union,
s'était montrée mortifiée de l'abandon du marquis, et la rupture
n'alla pas sans récriminations et sans aigreur. Débarrassé d'un
poids qui l'étouffait, M. de Bombelles n'eut plus qu'une idée: se
marier en France. Il était âgé de trente-trois ans, muni d'un poste
diplomatique important, il n'avait plus à se préoccuper que du sort
de sa jeune sœur qui alors vivait avec lui à Ratisbonne...
Ce fut justement Jeanne Renée qui persuada à son frère que, s'il
voulait épouser Mlle de Mackau, fille d'une des sous-gouvernantes
des Enfants de France, il n'avait qu'à formuler une demande. L'année
précédente, le marquis tombé malade à Versailles s'était vu soigner
comme un fils par la baronne de Mackau avec laquelle, depuis
toujours, il avait entretenu les liens de la plus étroite intimité.
Une jeune fille rieuse et raisonnable à la fois, de «caractère
enchanteur» et d'éducation parfaite, cette Angélique, que depuis
son enfance il suivait pas à pas, avait charmé la convalescence
du diplomate; de longues causeries sous les ombrages des parcs
appartenant à la princesse de Guéménée et à la comtesse de Marsan[16]
devaient laisser dans l'esprit de l'un et de l'autre de durables
impressions... Ils ne le savaient pas peut-être jusqu'au jour où la
correspondance de Mlle de Bombelles avec la baronne de Mackau vint
raviver de charmants souvenirs, faire entrevoir la possibilité d'une
union entre deux cœurs qui avaient déjà cheminé dans les sentiers de
l'amitié.
[16] La princesse de Guéménée, née Rohan-Soubise, était
propriétaire de ce domaine de Montreuil, qui deviendra
l'habitation aimée de Madame Elisabeth. La comtesse de Marsan
occupait rue Champ-la-Garde une grande maison dont le parc
pouvait communiquer avec celui de sa nièce. Derrière la propriété
de Mme de Guéménée, avec son entrée sur la rue Champ-la-Garde,
se trouvait la petite maison prêtée à Mme de Mackau, et que lui
donna plus tard Madame Elisabeth.
De part et d'autre, il était écrit qu'on s'accorderait vite. Mme de
Mackau était sans fortune, dans le marquis de Bombelles, diplomate
d'avenir, elle trouvait un bon parti pour sa fille. Loin d'élever des
objections contre la différence d'âge, elle encouragea sa fille, à
peine âgée de seize ans, à répondre aux sollicitations dont son amie,
Mlle de Bombelles, se faisait l'interprète. De son côté, Marc-Henri
n'était que peu en état par lui-même de donner une brillante
situation à celle qui deviendrait sa femme; mais il escomptait
volontiers, outre les espérances de carrière, la protection destinée
à devenir efficace de la jeune sœur du Roi.
Si jeune qu'elle fût, en effet, Mlle de Mackau jouait un petit rôle
dans la cour intime des Enfants de France. Sa mère, femme fort
capable, s'était appliquée à lui donner une instruction sérieuse; la
vie modeste qu'elle et ses enfants menaient à Strasbourg n'avait pu
que fortifier les excellentes qualités d'Angélique. La jeune fille
n'avait pas connu les dangers d'une existence trop mondaine soit dans
l'intérieur familial, soit dans les couvents à la mode, lesquels
préparaient si bien à la vie de cour et si mal à la vie conjugale.
* * * * *
A cette époque, la femme appartenant à la société se tient dans le
monde comme sur un théâtre. Elle sent sur elle les regards du public,
elle apprend un rôle très difficile à porter. Aussi l'apprentissage
commence-t-il de bonne heure. La vie de famille d'alors peut nous
paraître étrange, tant elle est différente de celle que mènent la
plupart des jeunes filles d'aujourd'hui.
On a formé l'enfant dès le berceau aux belles manières. Elle s'est
habituée à se promener d'un air grave; on juge de ce que peuvent
être ses jeux de prime jeunesse en corps de baleine et en paniers;
sauter et courir voilà de fort sottes occupations pour une fille
noble destinée à tenir un rang dans la société, surtout à la Cour,
but de toutes les aspirations. Elle voit fort peu sa mère, tant les
multiples occupations mondaines, le théâtre, la Cour, les petits
salons où l'on cause, où l'on joue, où l'on soupe, où l'on médit,
prennent son temps, accaparent exclusivement son esprit. Passer
des heures avec l'enfant dont l'intelligence s'éveille peu à peu,
jouer avec elle en un charmant abandon, livrer les profondeurs
naïves de sa tendresse maternelle, se montrer petite et simple pour
mieux insuffler son amour, se faire aimer à force d'abdication du
moi, à force d'oubli des préoccupations et des soucis extérieurs,
reprendre peu à peu et savoir garder la place qu'ont occupée les
«remplaçantes», voilà ce que tant de femmes--appartenant même à la
société la plus absorbée par les devoirs mondains, la plus en proie
aux suggestions frivoles--savent quotidiennement faire aujourd'hui.
C'était autrefois une fort rare exception. Quelle intimité peut
exister entre une mère qui à peine quelques minutes par jour
s'informe de la santé, de la conduite et des progrès de sa fille, et
une enfant qui, sitôt le devoir solennel accompli, remonte dans les
combles de l'hôtel avec sa gouvernante? Aucune. Au respect filial,
se mêle une bonne dose de crainte et, dans l'amour, il est comme
une hésitation, un désir d'obéir plus qu'un besoin de répondre à un
sentiment naturel. Les parents n'ont pas plus que ceux d'aujourd'hui
au fond du cœur une grande dureté, mais il va de leur dignité de
garder cette hauteur qui écarte les familiarités, met un frein aux
attendrissements, conserve les distances.
Cette première vie de famille un peu sommaire ne suffit pas pour
l'éducation d'une fille. La mode n'est pas venue encore des
institutrices à demeure, mais il est de grandes maisons de tenue
religieuse[17] et d'allure mondaine à la fois où se retirent des
femmes de tout âge, où l'on se dispute ces enfants de la noblesse
suivant leur rang et leur fortune: Fontevrault, Panthémont[18], rue
de Grenelle, les Dames de Sainte-Marie de la rue Saint-Jacques,
Saint-Louis de Saint-Cyr pour un noyau restreint, portes ouvertes
à deux battants sur le monde dont les bruits, les nouvelles, les
caquets arrivaient sans retard. A ces veuves, prises d'accès
de dévotion passagère, à ces femmes en instances de séparation
judiciaire, à celles qui fuyaient la société trop bruyante par raison
ou par tristesse ou simplement parce que la petite vérole les avait
maltraitées, il fallait ces distractions, ces effluves de la Cour
et de la Ville... Les jeunes filles élevées dans un bâtiment séparé
prenaient contact, aux longues heures de récréation, avec celles qui
peuplaient les parloirs, elles s'imprégnaient de l'air du siècle,
cependant qu'on leur enseignait le chant, le dessin et la danse, tous
les talents de la bonne compagnie et surtout l'art de plaire[19].
[17] «L'usage de ce temps aimable et frivole, écrit la vicomtesse
de Noailles (_Vie de la princesse de Poix_) était de confier
l'éducation des filles au couvent depuis l'enfance jusqu'au
mariage. Personne n'avait, ou ne croyait avoir le temps d'élever
ses enfants: d'ailleurs, sur plusieurs filles, il y en avait
toujours quelqu'une destinée à entrer en religion, et, par
conséquent, il fallait l'éloigner du monde avant qu'elle pût le
regretter.» La dernière phrase est-elle bien juste? Ce n'est pas
toujours dans ces couvents-là qu'on plaçait les jeunes filles
destinées au voile.
[18] L'abbaye de Panthémont était située là où est maintenant
le temple protestant, 108, rue de Grenelle. C'était le couvent
le plus élégant et le plus mondain de Paris. Les princesses
Bathilde d'Orléans et Louise de Condé y passèrent plusieurs
années, cette dernière jusqu'à sa vingt-cinquième année. Les deux
princesses avaient leur appartement à part, leur train de vie
à part, leur table particulière, une dame d'honneur, plusieurs
femmes de service. Elles donnaient à dîner et recevaient toute
une petite cour. (Voir la _Dernière des Condé_, par le marquis
P. de Ségur;--et comte Ducos, _la Mère du duc d'Enghien_.--Voir
aussi _la Femme au XVIIIe siècle_ des Goncourt, et les charmants
_Portraits_ de Jules Soury.)
[19] Ces maisons où l'éducation est si frivole font naturellement
penser à ce couvent de Terceire dans les Açores, où firent halte
les officiers français revenant d'Amérique. Lauzun, Broglie,
Ségur y remportèrent de faciles succès. L'abbesse qui n'y voyait
pas de mal adressait aux jeunes conquérants des compliments
que Ségur paraphrasa ainsi: «Ces jeunes personnes auxquelles
je vous laisse offrir vos hommages, s'étant exercées à plaire,
seront un jour plus aimables pour leurs maris, et celles qui se
consacreront à la vie religieuse, ayant exercé la sensibilité
de leur âme et la chaleur de leur imagination, aimeront plus
tendrement la divinité.»
Elle sait se tenir, marcher, faire sa partie dans un menuet; elle
sait causer de mille riens, baragouiner l'anglais ou l'italien, se
moquer et critiquer; elle a appris la généalogie de sa famille et un
peu celle des Bourbons; elle a cet esprit naturel qui est instinctif
aux castes qui, ne prenant pas le temps d'approfondir les sujets et
n'ayant pas à se préoccuper des difficultés de l'existence, cueillent
la fleur au vol... Elle ne sait rien de la vie et de ses devoirs,
rien des plaies sociales qui, sans qu'elle s'en doute, l'entourent
et qu'elle peut être appelée à secourir... Elle n'a qu'un but, qu'un
désir, que son éducation particulière a fait croître, surchauffé
au point d'en faire une obsession: se marier très jeune, suivant
les convenances de rang et de fortune. Les parents arrangent tout
d'avance: les futurs conjoints se voient une ou deux fois, le mariage
est décidé avant qu'ils n'aient le temps de se connaître. Parfois
elle a treize ou quatorze ans, lui seize ou dix-sept ans[20]; dans ce
cas, le soir des noces les deux enfants sont séparés, le mari pour
faire son apprentissage aux armées[21], elle pour rentrer pour deux
ou trois ans dans son couvent ou dans un autre.
[20] Mariées à quatorze ans: Mlles de Bouillon, de Luynes, de
Noailles d'Ayen; à treize ans et demi: Mlles de Montmorency, de
Polignac; à douze ans, Mlle de Nantes, Mlles de Brézé, du Lude,
d'Arquien; à onze ans, Mlles de Noailles, de Boufflers et la
fille de Samuel Bernard; à dix ans et demi, Mlles de Mailly,
Colbert, etc. Un duc d'Uzès se maria à dix-sept ans avec une
fille du prince de Monaco qui en avait trente-quatre; le prince
de Turenne, le duc de Fitz-James, le duc de Fronsac se mariaient
aux mêmes âges. Le duc de la Trémoille se mariait à quatorze ans,
la même année que Louis XV qui en avait quinze... Il en est bien
d'autres dont les _Mémoires_ du duc de Luynes et de Saint-Simon
nous donnent les noms. Charles-Gaspard de Rohan Rochefort aura
seize ans quand il épousera sa cousine, Louise-Josèphe de
Rohan-Guéménée, de six mois plus âgée que lui. Le fils du comte
de Berchenyi, à seize ans, épousera une enfant de neuf ans. (Voir
_infra_).--Voir aussi l'excellent livre de M. Fernand Giraudeau,
_les Vices du jour et les Vertus d'Autrefois_.
[21] Qui n'a présent à l'esprit le mariage du jeune duc de
Bourbon, âgé de quatorze ans et demi, avec la princesse Bathilde
d'Orléans. Celui qui, depuis, devait faire si mauvais ménage avec
sa femme, commença par l'enlever le soir des noces. Ce petit
scandale amusa la cour, et Laujon en fit une pièce qu'il appela
_l'Amoureux de quinze ans_ (Voir _la Mère du duc d'Enghien_, par
le comte Ducos;--et nos _Fantômes et Silhouettes_, Emile Paul,
1903).
On l'appelle madame, elle a le droit de recevoir quelques visites,
elle continue à se perfectionner dans les arts d'agrément, les
livres sont presque complètement fermés; la petite mariée ne songe
qu'au jour où il lui sera permis de paraître sur la première scène
du monde, à être présentée à la Cour et à se mêler à la société
brillante. Elle envisage la nouvelle vie qui va lui être faite; elle
entrevoit diamants, beaux atours, berline, comédie, fêtes et soupers.
Tout un prisme de joies aveugle ses yeux. Elle ne pensait guère qu'à
cela en allant à l'autel, et voilà le moment arrivé. Le mariage sera
consommé dans une terre familiale. Puis la jeune femme accourra à
Paris, se montrera dans quelques salons, recueillera sourires et
compliments, et couverte de bijoux, en grand habit, elle paraîtra le
vendredi à l'Opéra dans la première loge du côté de la Reine. Voilà
les mariages dans la noblesse au XVIIIe siècle.
Si les buts à atteindre sont souvent les mêmes de nos jours pour de
très jeunes épousées, il faut confesser que l'état de la jeune fille
actuelle est plus enviable. N'a-t-elle pas le droit d'avoir place au
banquet des plaisirs, de jouer son rôle dans le mouvement mondain?
jusqu'à un certain point ne lui est-il pas possible d'étudier ceux
parmi lesquels elle choisira ou laissera choisir son mari? Du moins
ne la force-t-on pas comme jadis à prononcer des vœux religieux afin
que par le sacrifice des filles et des cadets traités en branches
parasites s'épanouisse en pleine sève le principal rejeton.
De là ces religieuses, ces abbés sacrifiés «par ordre», et l'ancien
évêque d'Autun pourra écrire: «Dans les grandes maisons, c'était la
famille que l'on aimait bien plus que les individus et surtout que
les jeunes individus que l'on ne connaissait pas encore». Contre
ces abus de puissance paternelle qui réglait cruellement le sort
de quelques-uns en faveur du seul qui dût en profiter, il avait
été protesté dès le Concile de Trente, mais ces menaces n'avaient
produit aucun effet; après comme avant, les parents continuèrent à
régler eux-mêmes et suivant leur fantaisie le sort de leurs fils ou
de leurs filles. Si l'on ne peut nier que le droit d'aînesse, tel
qu'il a pu se conserver en Angleterre, tel que la constitution des
majorats pouvait, dans une certaine mesure, le remplacer chez nous,
devait et doit encore s'offrir comme l'unique moyen de garder intacts
non seulement les terres patrimoniales, mais le rang auquel ont
droit certains noms illustrés au service de l'État, on ne saurait
s'indigner assez haut contre cette habitude mise en vigueur aux
XVIIe et XVIIIe siècles de froquer tout ce qui était jugé inutile.
Parcourez Saint-Simon: la liste est longue des grandes familles qui
procédaient ainsi. C'est le premier duc de la Rochefoucauld qui fait
prêtres le deuxième et le quatrième de ses fils, force cinq filles
sur cinq à se faire religieuse. Le second duc eut trois chevaliers
de Malte et un prêtre parmi ses cinq fils. Les Rohan, les Matignon,
les Mailly usaient des mêmes procédés envers les cadets de leurs fils
et filles. Forcée aussi Mlle de Mortemart qui, «faisant de nécessité
vertu», devint l'irréprochable abbesse de Fontevrault. Forcée Mlle
de Tencin... dont les aventures sont connues. Forcés tous ces petits
abbés de cour, écrivains licencieux, de Chaulieu à Grécourt, de La
Châtre à Voisenon qui se vengèrent par le scandale de leurs livres
et de leurs mœurs de la violence qu'ils avaient dû subir. Quand
Fléchier arrive en Auvergne, avec les juges des Grands Jours, il est
informé qu'un certain nombre de religieuses se sont évadées de leur
couvent, et que d'autres s'adressent aux représentants du roi, pour
être rendues à la liberté; et l'évêque de constater: «Je ne m'en
étonnai pas. On les contraint pour des intérêts domestiques, on leur
ôte par des menaces la liberté de refuser. Les mères les sacrifient
avec tant d'autorité qu'elles sont contraintes de souffrir sans se
plaindre.»
Rapprochons-nous de l'époque qui nous occupe. Il y a toujours des
chevaliers de Malte pris par ordre parmi les cadets de vieille
souche et plus ou moins bien lotis, des prêtres forcés, des abbesses
nées parmi les plus grandes maisons... Nécessité familiale devant
laquelle on s'incline. Il est un clan où le chapeau de cardinal
se passe d'oncle en neveu, les Rohan sont un instant plusieurs à
porter la pourpre et on les distingue par le nom de Guéménée et de
Soubise, tandis que le senior garde le nom de Rohan. Plût au Ciel que
la source de ces cardinaux se fût tarie, avant l'avènement du trop
célèbre Louis, grand-aumônier de France... l'homme du Collier!...
Il y a toujours de tout jeunes gens qu'on marie sans les consulter
comme on avait marié le prince Charles-Joseph de Ligne et le duc
de Fronsac. Il y a toujours des jeunes filles élevées dans des
couvents très mondains où l'on apprend les révérences et l'art de
se comporter à la Cour, il y a toujours aussi Saint-Cyr où la règle
est plus sévère, l'éducation plus sérieuse, mais là ce n'est plus un
couvent uniquement de luxe; n'y entrent et sur places libres, que
les jeunes filles nobles et de famille militaire qu'a désignées la
faveur du Roi... Celles-là auront une dot minuscule et un trousseau
pour faciliter leur établissement, et c'est pourquoi la noblesse
pauvre recherche tant pour ses filles l'institution de Saint-Louis.
Le temps n'est plus où Racine faisait chanter les chœurs d'_Esther_,
devant la Cour, par les protégées de Mme de Maintenon: les dames
de Saint-Cyr sont des religieuses augustines et les exhibitions
mondaines ont cessé.
Angélique de Mackau, de famille noble et sans fortune, se trouvait
bien dans les conditions voulues pour entrer dans cette maison
recherchée. Il s'en fallut de peu qu'elle n'y complétât son
éducation... Mais la jeune princesse dont elle était devenue la
compagne la réclamait pour elle-même et, devant sollicitation si
impérieuse, toutes considérations s'étaient tues.
* * * * *
Comment s'était conclu cet arrangement, Mme de Bombelles l'a conté
elle-même en 1795 à M. Ferrand, tout en expliquant de quelle façon,
quelques années auparavant, sa mère était devenue sous-gouvernante de
cette enfant volontaire et indisciplinée, mais d'une grâce et d'une
sensibilité charmante qui était Madame Élisabeth.
La première éducation de la petite princesse ne s'était pas faite
sans difficulté. Orpheline à trois ans[22], elle n'obéissait à
personne. Les témoignages contemporains la montrent à l'âge de six
ans comme une petite sauvage, avec un air déterminé et doux en même
temps, avec je ne sais quoi d'entier et de rebelle qui ne se laissait
pas aisément apprivoiser. Elle offrait des aspérités, des disparates
bizarres de caractère; elle passait volontiers d'un extrême à
l'autre: tantôt sensible et charmante, tantôt fière et hautaine. Ses
inégalités rappelaient le duc de Bourgogne[23].
[22] Elisabeth-Philippine-Marie-Hélène de France, née le 3 mai
1764, baptisée le même jour en présence de la famille royale,
par l'archevêque de Reims, et tenue sur les fonts par le duc de
Berry, son frère aîné, le futur Louis XVI, au nom de l'Infant Don
Philippe, et par Madame Adélaïde, sa tante, au nom de la reine
d'Espagne douairière. Le dauphin mourut en 1765; la dauphine
Marie-Josèphe de Saxe, deux ans après.
[23] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_.
La comtesse de Marsan[24], gouvernante des Enfants de France, eut
fort à faire pour mater cette nature indépendante. A l'encontre de
Madame Clotilde, sa sœur, âgée de cinq ans, qui s'offrait très
souple, désireuse d'apprendre et de se plier à ce qui lui était
commandé, Madame Élisabeth se montrait entêtée dans ses caprices,
opiniâtre dans ses révoltes, orgueilleuse et hautaine avec ceux
qui la servaient; dans l'exagération de sa morgue princière elle
ne souffrait pas non seulement qu'on lui tint tête, mais même
qu'on pût tarder à exécuter ses désirs. A ses débutantes études,
elle n'apportait ni grâce ni bon vouloir et, malgré l'exemple de
sa sœur, toujours mis devant ses yeux,--à sa grande jalousie,
d'ailleurs,--elle proclamait qu'elle n'avait besoin ni de se
fatiguer, ni d'apprendre, «puisqu'il y avait toujours près des
princes, des hommes qui étaient chargés de penser pour eux».
[24] Marie-Louise Geneviève de Rohan-Soubise, veuve de
Jean-Baptiste Charles, comte de Marsan, prince de Lorraine,
mort à vingt-trois ans sans enfants, en 1743. La comtesse de
Marsan, très «Rohan» et très «Lorraine», portait au plus haut
degré l'orgueil des maisons qu'elle représentait. Elle embrassa
les prétentions des Rohan de passer avant les ducs et pairs,
comme descendants des rois de Bretagne et des rois de Navarre.
Ils réclamèrent le titre d'Altesse quand Elisabeth Godfried, de
Rohan Soubise, épousa le prince de Condé (Voir les lettres d'elle
publiées dans _Fantômes et Silhouettes_, Émile-Paul, 1903). On
connaît la carrière militaire, plus fastueuse que glorieuse, du
maréchal de Soubise, qui dut l'exagération des faveurs versées
sur sa tête par Louis XV à son dévouement absolu au roi, à la
perfection de ses manières, à sa complaisance pour les favorites
et à la finesse de son esprit de courtisan. La comtesse de
Marsan était gouvernante des Enfants de France depuis 1754.
Elle avait été l'ennemie acharnée de Choiseul. Mme de Pompadour
la détestait. (Cf. les _Mémoires_ de Mme du Hausset, et les
_Mémoires_ de Choiseul, tout récemment publiés par M. Fernand
Calmettes.)
Une circonstance fortuite devait amener un premier changement dans
l'humeur fantasque de l'enfant. Elle était tombée malade. Clotilde
demanda avec instance à la soigner, obtint que son lit fût apporté
dans la chambre de sa sœur. S'il ne lui fut pas permis de la
veiller la nuit, du moins ne la quitta-t-elle pas dans le jour, et
de cette intimité de chaque instant, de ces soins apportés avec
touchante affection devaient naître de probants résultats. Clotilde
donna d'excellents conseils à sa sœur et, de plus, se fit sa vraie
première institutrice; bientôt Élisabeth, qui s'y était refusée
jusqu'alors, consentit à épeler ses mots; au bout de peu de temps,
elle prenait goût à la lecture.
La marquise de la Ferté-Imbault, fille de la célèbre Mme Geoffrin
et femme philosophe des plus instruites, avait été priée par Mme
de Marsan de l'aider dans sa tâche, en attendant que fût nommée
une sous-gouvernante capable de diriger effectivement les jeunes
princesses[25]. Mme de la Ferté-Imbault se mit à la besogne, choisit
dans son vaste répertoire philosophique les morceaux les plus
délicats et qu'elle jugeait les mieux propres à influencer de jeunes
esprits. On demeure étonné des auteurs élus dans ce but. Nourrie
surtout dans l'antiquité, la marquise fit apprécier à ses élèves
des fragments d'Aristote, elle ne leur épargna ni Zoroastre, ni
Confucius, elle fit surtout pour elles des «arrangements» inspirés
des _Hommes illustres_ de Plutarque. Le livre où Mme Roland raconte
en ses _Mémoires_ avoir puisé son enthousiasme pour la République
était-il bien à la portée de princesses aussi jeunes? Mme de Genlis
en aurait douté, elle qui proclamait que tous livres étaient
dangereux à laisser lire seuls à des enfants de sept à quinze ans.
C'est pourquoi Mme de la Ferté-Imbault s'était donné la peine de
faire elle-même les extraits.
[25] Sur Mme de la Ferté-Imbault, consulter le _Royaume de la rue
Saint-Honoré_, par le marquis Pierre de Ségur.
Sans doute Plutarque devenu l'instituteur de leur bas âge avait dicté
aux princesses, comme à Henri IV, «beaucoup de bonnes honnêtetés et
maximes excellentes». Déjà elles suivaient les leçons de physique de
l'abbé Nollet, les leçons d'histoire de Guillaume Le Blond; l'abbé
de Montaigu succédant à l'abbé Lussins était chargé de l'instruction
religieuse. On verra avec quelle élévation il devait comprendre sa
vraie mission. Mais c'est à sa nouvelle éducatrice d'un mérite tout
particulier qu'il faut avant tout reporter la transformation en
qualités des défauts de la jeune Madame Élisabeth.
Marie-Angélique de Fitte de Soucy, baronne de Mackau, veuve d'un
ministre du roi à Ratisbonne[26], vivait tout à fait modestement à
Strasbourg, lorsque Louis XV, à l'instigation de Mme de Marsan et sur
les témoignages rendus par les dames de Saint-Louis (elle avait été
élevée à Saint-Cyr), laissant les meilleurs souvenirs l'appela près
de ses petites-filles en qualité de sous-gouvernante.
[26] Les Mackau appartenaient à une noble et ancienne famille
irlandaise. Au XIXe siècle le nom fut illustré par l'amiral de
Mackau, une des gloires de la marine française. Il était le
petit-fils de la baronne de Mackau, mère d'Angélique, et le père
du vaillant champion des Droites à la Chambre, député de l'Orne
depuis trente ans.
L'arrivée de Mme de Mackau, escortée de sa fille Angélique, devait
faire bonne impression sur la petite princesse.
«Mme de Marsan, a raconté Mme de Bombelles, reçut ma mère comme
si elle eût eu à la remercier d'avoir accepté l'emploi qu'elle lui
avait confié. Elle voulut me voir et me présenter à Mesdames. Madame
Élisabeth me considéra avec l'intérêt qu'inspire à un enfant la vue
d'un autre enfant de son âge.
Je n'avais que deux ans de plus qu'elle, et étant aussi portée
qu'elle à m'amuser, les jeux furent bientôt établis entre nous et la
connaissance fut bientôt faite. Ma mère, n'ayant point de fortune,
pria Mme de Marsan de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr.
Elle l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite dans
une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable attachement.
Cependant Madame Élisabeth demandait sans cesse à me voir; j'étais la
récompense de son application et de sa docilité; et Mme de Marsan,
s'apercevant que ce moyen avait un grand succès, proposa au Roi que
je devinsse la compagne de Madame Élisabeth, avec l'assurance que,
lorsqu'il en serait temps, il voudrait bien me marier. Sa Majesté y
consentit. Dès ce moment je partageai tous les soins qu'on prenait de
l'instruction et de l'éducation de Madame Élisabeth. Cette infortunée
et adorable princesse, pouvant s'entretenir avec moi de tous les
sentiments qui remplissaient son cœur, trouvait dans le mien une
reconnaissance, un attachement qui, à ses yeux, tinrent lieu des
qualités de l'esprit; elle m'a conservé sans altération des bontés
et une tendresse qui m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve
aujourd'hui de douleur et d'amertume...» Si façonnée par l'auteur
de l'_Éloge de Madame Élisabeth_ que nous apparaisse cette note,
elle est bien, aux efforts de style près, l'expression de ce que
ressentait Mme de Bombelles auprès de Madame Élisabeth.
Par cela même qu'elle était la compagne plus âgée de la princesse,
dans ses jeux comme dans ses études, et compagne choisie non subie,
Angélique devait exercer utile influence, aider puissamment Mme
de Mackau à faire triompher son programme de femme de haute piété
et d'opiniâtre persévérance. Là où Mme de Marsan, plus indolente,
n'avait pas pleinement réussi, Mme de Mackau fut assez rapidement
victorieuse. D'une enfant vaniteuse et personnelle elle ne devait
pas tarder, avec l'aide de l'abbé de Montaigu, à faire une princesse
éprise et respectueuse de ses devoirs; dès l'époque de sa première
communion[27], qui devait de si peu précéder le mariage de la
princesse Clotilde avec le futur roi de Sardaigne, elle avait
compris, suivant l'éloquente parole d'un de ses panégyristes[28], non
l'un des moindres, «qu'une partie de la religion consiste à ne pas
faire porter aux autres le fardeau de nos imperfections et de nos
caprices, mais, au contraire, à servir nos semblables, s'il se peut,
ou du moins à leur témoigner de la bienveillance, ce qui n'est jamais
difficile aux grands». Sa tendance originelle à l'orgueil fit bientôt
place à la douceur et à l'affabilité, et ce qu'elle avait de trop
ardent et de trop personnel s'atténua sensiblement et ne fut plus que
de la franchise et de la fermeté.
[27] Le 13 août 1775.
[28] Mgr Darboy, _Préface_ à la _Correspondance_ de Madame
Elisabeth, publiée par Feuillet de Conches.
Quand, le 20 août, Madame Clotilde, mariée par procuration, partit
pour le Piémont, ce fut pour sa sœur un cruel déchirement. Ce
qu'étaient, à l'époque, ces mariages à l'étranger des Filles de
France, on le sait: adieu suprême à la famille, à la patrie, à
toutes les affections, à toutes les intimités de l'enfance et de la
jeunesse. Elles n'avaient plus même, ces princesses, pour épancher
leur cœur, cette consolation des correspondances intimes qui
entretiennent les liens des parents et des élus de l'amitié. Toute
lettre était obligée de subir l'estampille officielle, de suivre
le canal diplomatique; souvent elle passait au crible des agents
secrets des Gouvernements: la confiance, l'abandon disparaissaient
de cet échange de pensées; il fallait user de subterfuges pour faire
passer des lettres qui exprimaient autre chose que des phrases
protocolaires. Madame Clotilde sera autorisée à venir de temps à
autre jusqu'à Chambéry pour y recevoir des membres de sa famille.
Elle aura l'occasion de revoir ses frères, mariés eux-mêmes à des
princesses de Piémont, elle ne reverra jamais la jeune sœur dont
elle avait protégé l'enfance et qui professait pour elle une si
tendre et sincère affection.
Les onze ans de Madame Élisabeth n'avaient pas encore la force de
dissimuler ce qu'elle ressentait amèrement: elle se laissa aller,
se sentant orpheline pour la seconde fois, à la violence de son
désespoir. L'éclat de cette douleur fit impression à la Cour où ce
genre de manifestations s'éteint d'ordinaire sous les règles de
l'étiquette et la banalité des conventions: devoirs ou plaisirs.
Marie-Antoinette s'en attendrit et, sous l'empire de cette émotion,
elle put écrire à l'impératrice Marie-Thérèse: «Depuis le départ de
la princesse de Piémont, je connais beaucoup plus ma sœur Élisabeth,
c'est une charmante enfant qui a de l'esprit, du caractère
et beaucoup de grâce. Elle a montré au départ de sa sœur une
sensibilité bien au-dessus de son âge.»
Si intéressante que soit la jeune princesse, il ne nous est pas
permis de la suivre jour par jour dans le cours de ses études et de
ses distractions[29]. Nous nous la figurons pourtant dans tous les
déplacements de Cour, à Compiègne, à Fontainebleau, jouant comme
précédemment les charades qu'a composées Mme de Marsan, la vicomtesse
d'Aumale[30], une des sous-gouvernantes, remplissant le rôle de
souffleur, Mme de Mackau présidant aux répétitions. A ses côtés nous
voyons toujours Angélique, compagne de jeux et compagne de «classe».
Elle était le sourire quand, pour mieux se faire obéir, Mme de Mackau
se croyait obligée de prendre le front sévère; elle représentait
l'émulation et le goût au travail quand la jeune princesse avait le
regard «absent». Elle la suivait dans ces courses de botanique, dont
Madame Élisabeth se montrait si friande sous l'égide de Lemonnier,
médecin des Enfants de France ou d'un autre savant, Dassy, médecin
habitant Fontainebleau, elle l'accompagnait aux soupers de la famille
royale où, dès sa douzième année, la sœur de Louis XVI est admise.
[29] Voir la _Vie de Madame Elisabeth_, par M. de Beauchesne, et
_Madame Elisabeth_, par Mme la comtesse d'Armaillé.
[30] C'était aussi une ancienne élève de Saint-Cyr. Elle était
douce et gaie et s'était fait aimer de Madame Elisabeth.
Quand Mme de Marsan, peu après le départ de Madame Clotilde, eût
donné sa démission et passé son «gouvernement» à la princesse de
Guéménée, celle-ci voulut modifier la direction si sage jusqu'alors
donnée. Dans la vie de Cour elle comprenait surtout les côtés
brillants. La simplicité des goûts de Madame Élisabeth l'étonnait,
et elle s'employa à lui donner toutes les distractions possibles,
reprochant à sa tante, Mme de Marsan, «d'avoir formé la princesse
pour la pauvreté du couvent, au lieu de l'avoir élevée pour occuper
un des trônes d'Europe».
La vérité est que Madame Élisabeth avait une prédilection pour la
maison de Saint-Cyr. La comtesse de Marsan y conduisait volontiers
ses élèves, les religieuses que ne gâtaient plus guère de visites
royales accueillaient avec empressement les petites princesses,
et c'était toujours une vraie joie pour Madame Élisabeth quand il
lui était permis de passer une journée au milieu de ses chères
orphelines. Elle aimait à leur répéter: «Je suis comme vous une
enfant de la Providence», faisant allusion aux malheurs de son
enfance; elle prenait part aux jeux, à la promenade et au goûter
des jeunes filles, puis elle recevait à leurs côtés la bénédiction
du Saint-Sacrement. Le silence conventuel était un instant rompu,
les jeunes entretiens voletaient et se raquetaient de cour en cour
au point d'étonner les mânes de la Fondatrice. L'austère maison de
Saint-Louis s'illuminait de lueurs d'allégresse.
Pas de semaine, quand elle est à Versailles, et cela non seulement
jusqu'aux Journées d'octobre, mais même jusqu'au dernier séjour
à Saint-Cloud, où Madame Élisabeth ne se précipite à Saint-Cyr.
Comme de plus, dans la suite, la jeune princesse ne montrera que
peu de goût pour le mariage et se dérobera le plus qu'elle pourra à
la vie bruyante de Cour, il sera remarqué que sa piété sincère et
sans ostentation, sa propension à la vie d'intimité, son penchant
pour les œuvres charitables pourraient un jour la déterminer à
entrer au couvent. Elle aimera aussi rendre de nombreuses visites
aux Carmélites de Saint-Denis où s'est retirée Madame Louise. Louis
XVI lui fera des observations sur la fréquence de ces visites: «Je
ne demande pas mieux que vous alliez voir votre tante, mais à la
condition que vous ne l'imiterez pas... j'ai besoin de vous.»
En somme, la princesse Élisabeth ne songea jamais sérieusement à se
cloîtrer; si les mariages avec des princes étrangers ne lui sourirent
pas, c'est qu'elle entendait rester en France, se consacrer au
Roi qu'elle chérissait, à la famille royale à qui elle se sentait
utile, et aussi à cette grande famille qu'elle s'était créée et
qui s'étendait de ses amies d'élection à ses pauvres, les siens et
ceux qu'on lui amenait. Il est des vies d'abnégation qui valent des
existences monastiques, il est des actes qui surpassent les silences
imposés, il est des piétés indulgentes aux autres qui passent avant
toutes les austérités conventuelles. L'empreinte morale et religieuse
donnée par Mme de Mackau allait résister à l'impulsion mondaine
tentée par la princesse de Guéménée, et même après ses quatorze ans,
lorsque sa maison eut été montée, Madame Élisabeth ne devait pas
sensiblement changer ses idées. Son caractère solidement établi ne se
modifierait que peu avec l'âge. Chez elle, les idées primesautières
faisaient bon ménage avec les principes moraux les plus sévères, la
piété avec la riante gaieté, une vraie «sensibilité» dont elle ne
cherchait pas à atténuer les effets s'alliait, à un moment donné, à
une rare énergie.
Nous la verrons passer au milieu du monde de la Cour ne cherchant
pas le mal et ne le voyant qu'à la dernière limite, se mêlant le
moins possible aux intrigues qui fourmillaient jusqu'autour d'elle,
donnant les meilleurs exemples de tenue et de bienveillance, aimant
la vie retirée au milieu de la Cour agitée, ce qui ne l'empêchera pas
d'accomplir ses devoirs de sœur du Roi.
Maintenant que nous avons renouvelé connaissance avec la charmante
princesse qui illumine cette biographie d'une de ses plus tendres
amies, nous nous hâtons de retourner vers notre héroïne principale
qui attend impatiemment l'heure où le oui solennel l'aura unie au
mari choisi par sa mère et, par elle-même, adopté avec enthousiasme.
* * * * *
Le mariage devait s'arranger avec d'autant plus de facilité qu'entre
le marquis et sa belle-mère l'accord était complet depuis longtemps.
Il n'était pas rare que Mme de Mackau, écrivant à Naples à M. de
Bombelles, l'appelât son _cher gendre_[31], lui demandant conseil
pour toutes choses, réclamant son appui et sa direction morale pour
son fils dont le marquis eut à protéger les débuts, plus tard à
tempérer le caractère.
[31] Nombreuses lettres conservées aux archives de Seine-et-Oise.
Angélique, douce, raisonnable--très raisonnable toujours malgré un
soupçon d'enfantillage de forme plus que de fond--bonne, affectueuse
et désireuse d'affection, très séduisante avec ses traits fins,
ses grands yeux bons respirant la franchise, son accueil amène et
bienveillant, était aimée de tous ceux qui l'entouraient. Chacun
prenait intérêt à son avenir conjugal: elle ne faisait pas en somme
qu'un mariage de raison inespéré, en épousant un homme d'intelligence
et de valeur, ministre plénipotentiaire à trente-trois ans et appelé
à devenir ambassadeur. Elle aimait comme un frère très aîné cet ami
de la famille, et elle trouvait tout simple, en s'alliant à un homme
sérieux, de dix-sept ans plus âgé qu'elle, de se donner un protecteur
en même temps qu'un mari.
C'est par lettres que l'union a été décidée, c'est par lettres qu'ils
se sont promis l'un à l'autre. M. de Bombelles a encore auprès de
lui sa sœur Jeanne-Renée qui se porte garant du charme de Mlle
de Mackau, et l'un et l'autre, sans s'être revus, semblent tout
disposés à se déclarer épris. Les lettres d'Angélique témoignent d'un
contentement parfait, du désir de rendre son mari heureux, de la
volonté d'être heureuse par lui.
Cette union était-elle prédestinée? On le croirait à la façon dont
Mlle de Mackau a gardé le souvenir des années d'enfance «où ils
jouaient ensemble», où elle l'appelait «son mari», sans savoir ce
qu'elle disait, ajoute-t-elle, mais elle se hâte de faire comprendre
qu'elle a réfléchi à cette appellation d'abord inconsciente: «Je vous
assure que je vous ai toujours aimé depuis ce temps et la raison qui
succède à l'enfance, au lieu de détruire la tendre amitié que j'avais
pour vous, n'a fait que l'augmenter. Non, ce n'est pas un rêve, je
puis avec assurance vous dévoiler mon cœur, puisque mon sort va
s'unir au vôtre... Jamais votre âge ne m'a effrayée, ce serait bien
plutôt à vous de vous effrayer du mien. J'ose me flatter que vous me
connaissez assez pour être persuadé de ma confiance en vous et, en
suivant vos avis et ceux de maman, je puis vous assurer que vous ne
souffrirez jamais des inconvénients de mon âge; comme vous dites fort
bien, le cœur n'en a point, le mien sera toujours uni au vôtre, et
le désir que j'ai de vous plaire vous dédommagera des défauts que
vous pourriez trouver chez moi.»
Voilà de l'amitié et de la tendresse en attendant de l'amour,
et cette jeune fille de seize ans sait graduer les sentiments.
N'est-elle pas aussi bien raisonnable pour son âge lorsqu'elle
écrit: «Je suis bien persuadée que vous serez toujours le même avec
moi, je vous juge par moi-même; je sais bien que, lorsqu'on vit
continuellement ensemble, l'on ne peut pas toujours être en commerce
de galanterie, mais la tendre et constante amitié y succède, et l'une
vaut bien l'autre.»
De si bonnes dispositions pour l'avenir de son ménage ne sauraient
aller sans de profonds sentiments de famille. Aussi Angélique
est-elle reconnaissante à son futur mari de sa «façon de penser sur
son adorable mère». C'est avoir gagné le cœur de sa fille que de
dire du bien de Mme de Mackau.
Qu'il ne s'exagère pas surtout les charmes de sa figure. Elle n'a
nullement embelli depuis qu'il l'a vue, et sa belle-sœur a eu bien
tort de la vanter. Là où Mlle de Bombelles n'a pas exagéré c'est
en répétant sans cesse sa façon de penser. La jeune fille s'excuse
sur sa gaucherie à écrire et termine ainsi sa lettre: «Adieu, mon
cher marquis, c'est sous l'autorité de la plus respectable des mères
que je vous jure que jamais autre que vous ne sera uni au sort
d'Angélique.»
Nous sommes là en pleine comédie de Sedaine! Mais ne rions pas, ces
sentiments étaient sincères. Le nom de Mme de Mackau a été invoqué;
celle-ci prend aussitôt la plume et ajoute, d'abord gaiement:
«Franchement, je crois pourtant ma pataraphe nécessaire pour donner
une certaine validité à l'engagement ci-dessus. Il est bien certain
que celle qui l'a écrit a fait suivre à sa plume le chemin de son
cœur; quoi qu'il en soit, comme le mien est à l'unisson, je confirme
une promesse qui, en faisant le bonheur d'une fille chérie, fera
aussi celui de sa mère et de toute sa famille.»
La gaucherie même de la lettre de sa fille doit plaire au marquis,
Mme de Mackau le sent, et elle le dit à son futur gendre: «Elle
met son âme à découvert et la laisse aller à son aise; je n'ai pas
voulu m'en mêler ni en corriger un mot... Cette petite fille aime
l'affirmatif et je ne serais pas étonnée qu'à l'autel, elle dise:
Oui, oui.»
Mme de Mackau aborde ensuite un point délicat que M. de Bombelles n'a
pas cru devoir taire à sa fiancée. Le marquis avait aimé, on vient
d'y faire allusion, une jeune fille, Mlle de Schwarzenau, et avait
été payé de retour; la rupture toute récente s'était offerte fort
pénible, la blessure était encore ouverte, et «l'infortunée qui lui
avait été chère» méritait des égards et des ménagements. Cette fausse
position, ce cœur brisé de femme, le remords qu'entraînait sans
doute une rupture soudaine, et le devoir qu'il restait à remplir, M.
de Bombelles avait exposé tout cela à Mlle de Mackau, lui demandant
loyalement son amitié pour la délaissée, sûr d'être compris de celle
qui le sauvait d'une union qui ne lui plaisait plus.
Avec son bon cœur, Angélique avait lu entre les lignes, et comme sa
mère et sa tante[32], après lui avoir communiqué la lettre délicate,
épiaient les impressions sur son visage, elle n'avait pas eu un
moment d'hésitation: «Ah! pour ça oui, en vérité, s'était-elle écriée
avec sa charmante franchise, j'y pensais ce matin, et j'avais formé
le plan de le lui proposer, la pauvre enfant! Ah! je sens trop son
malheur pour ne pas tâcher de l'adoucir?»
[32] La marquise de Soucy.
A ce trait, Mme de Mackau s'était attendrie. «Sa tante et moi,
l'avons prise dans nos bras; nous étions aussi affligées que nos
cœurs nageaient dans la joie... Ainsi soyez tranquille, votre
dernier devoir sera partagé de bien bon cœur par celle qui s'occupe
d'avance de remplir tous ceux qui peuvent contribuer à votre bonheur.»
Que Mme de Mackau, déjà séparée de son fils dont le caractère indécis
l'effraie, regrette par moments la nécessité de se séparer de «son
Angélique qui faisait sa consolation», dont «l'heureux naturel, de
ses jours les plus tristes, faisait souvent des jours de bonheur»,
cela se conçoit. Seule la certitude que le gendre de son choix fera
le bonheur de sa fille peut lui rendre courage et sécher ses pleurs.
Quand le moment du «dernier sacrifice» sera venu, «la victime sera
gaie et contente, la prêtresse ne lui montrera pas une douleur qui
serait injuste puisqu'elle ne tiendrait qu'à son personnel».
Avant de clore sa lettre sentimentale, Mme de Mackau se rappelle
qu'elle remplit une fonction de Cour et donne des détails sur le
séjour de l'empereur Joseph II, arrivé le 18 avril à Paris sous le
nom de comte de Falkenstein. «Je débuterai demain la reprise de mon
service par l'opéra _Castor et Pollux_ qu'on donne à l'Empereur. Je
voudrais bien pouvoir y céder ma place à votre petite femme qui est
très affligée de n'y pas aller... Il faut pourtant que ma lettre
parle d'un prince qui, dans ce moment-ci, fixe toutes les attentions.
Sa manière d'être «si peu commune avec les personnes de son rang»
a étonné la Cour. Cette simplicité qui «adoucit la Majesté sans la
voiler», cette affabilité, cette «honnêteté» lui gagnent tous les
cœurs. Comment ne serait-il pas adoré dans son pays?»
Au seuil de ce récit, nous ne pouvons nous arrêter autant qu'il
conviendrait au voyage familial et politique à la fois du frère de
Marie-Antoinette. Il serait impardonnable de n'en point dire quelques
mots.
Grâce aux récits contemporains nul n'ignore que l'Empereur se posa en
mentor de la Reine, dont il était l'aîné de quatorze ans, qu'il lui
parla très sérieusement et lui laissa des Instructions écrites[33],
qui produisirent un effet... momentané. Il affecta de se montrer
sévère et critique au milieu des cajoleries dont l'entoura sa sœur,
mais il jouait un rôle dont on pouvait deviner les dessous. Il
blâmait le luxe, le goût pour les plaisirs que manifestait la Reine.
Comme il s'était attaqué précédemment à la princesse de Lamballe, il
s'attaqua aux Polignac. Il s'occupa spécialement du jeu effréné, qui
se jouait dans l'entourage de Marie-Antoinette, et Mercy rapporte
comment il s'emporta au sujet de la princesse de Guéménée, dont il
appelait la maison «un tripot».
[33] Les _Réflexions à la Reine_ de France sont un véritable
examen de conscience où l'empereur présentait à la jeune
princesse ses devoirs sous deux aspects: 1º comme épouse; 2º
comme reine. (Voir _Marie-Antoinette_, par M. de la Rocheterie,
où cette instruction est donnée en grande partie, p. 351 et
suivantes.)
Voici quelques-uns des paragraphes du questionnaire impérial:
--Employez-vous tous les soins à plaire au Roi? Etudiez-vous
ses désirs, son caractère pour vous y conformer? Tâchez-vous de
lui faire goûter votre compagnie et les plaisirs que vous lui
procurez, et auxquels, sans vous, il devrait trouver du vide?
Votre seul objet doit être l'amitié, la confiance du Roi.
Comme Reine, vous avez un emploi lumineux: il faut en remplir les
fonctions.
Votre façon n'est-elle pas un peu trop leste?...
Plus le Roi est sérieux, plus votre Cour doit avoir l'air de se
calquer après lui. Avez-vous pesé les suites des visites chez
les dames, surtout chez celles où toute sorte de compagnie se
rassemble, et dont le caractère n'est pas estimé?
Avez-vous pesé les conséquences affreuses des jeux de hasard, la
compagnie qu'ils rassemblent, le ton qu'ils y mettent?
... Daignez penser un moment aux inconvénients que vous avez déjà
rencontrés aux bals de l'Opéra.
... Gardez-vous, ma sœur, des propos contre le prochain, dont
on fait tout l'amusement... Par des méchancetés dites sur le
prochain..., on évite les honnêtes gens...
L'Empereur recommandait aussi à sa sœur de conserver
l'étiquette, de bien penser à sa situation et à sa nation «qui
est trop encline à se familiariser et à manger dans la main».
Or, lui-même donnait l'exemple de la simplicité outrée. On peut
s'étonner de voir l'Empereur philosophe recommander à sa sœur
de se montrer «dévote et recueillie à l'église», ajoutant que le
plus grand impie devrait l'être par politique. Il était mieux
dans son rôle en signalant l'inconvénient de la société des
jeunes gens, et de l'accueil trop facile fait aux étrangers,
surtout aux Anglais dont les usages et les mœurs devenaient
alors fort à la mode, au grand déplaisir du Roi.--Joseph II à
Léopold, 11 mai 1777, et Mercy à Marie-Thérèse.
En ce qui touchait le jeu et l'exagération des plaisirs, Joseph II
avait raison. Était-il doué d'un esprit assez supérieur et pondéré
pour tout morigéner et critiquer sans apporter le remède? Ce que
l'on sait de lui ne le prouverait pas entièrement: s'il a laissé en
Allemagne la réputation d'un philanthrope utopiste à la recherche du
bien et rempli des meilleures intentions, on ne saurait faire de lui
un Marc-Aurèle ou un saint Louis.
Esprit curieux, mais mal équilibré, entêté plutôt que ferme, ayant
plus de vivacité que de bon sens, concevant de vastes plans, mais ne
les mûrissant pas, passionné pour les petites choses et se noyant
dans les détails, «gouvernant trop, mais ne régnant pas assez»,
a dit le prince de Ligne, parlant en libéral, mais agissant en
souverain absolu, le prince philosophe gâtait de vraies qualités
par d'indiscutables travers. «Les questions, confesse le baron de
Gleichen, avaient l'air de chercher un conseil, mais il ne cherchait
ordinairement que d'en trouver un qui s'accordât avec son avis.»
Qu'en dehors de la Cour, Joseph II ait obtenu de vrais succès, qu'il
ait inspiré un vif intérêt même aux personnes les moins disposées à
se laisser imposer par la grandeur, ceci n'est pas douteux; c'est une
petite bourgeoise orgueilleuse et destinée à jouer un rôle quelque
vingt ans plus tard qui le confessera. Dans une lettre à Sophie
Cannet, la future Mme Roland, écrivait à cette époque: «L'Empereur
est bien fait, doux, simple et noble, ressemblant à la Reine (la
petite Phlipon ne disait pas encore insolemment: Antoinette); grand
sans excès, bien campé, blond sans être roux. Il annonce la bonté et
a tout à la fois l'air digne et tant soit peu timide. Il va partout,
quelquefois sans suite, à pied ou en fiacre. Il visite les hôpitaux,
les monuments, il se rend toujours là où il n'est pas attendu, et
saisit ainsi la vérité avant qu'on ne lui mette des voiles.» Voilà
une phrase qui fleure son Jean-Jacques et nous donne un avant-goût
de ces «flambeaux de la vérité» et de ces «masques de l'imposture»,
dont s'émailleront les discours des rhéteurs de la Révolution. Mais
Marie-Jeanne à cette heure d'une visite impériale ne songe guère à
revendiquer des améliorations sociales, ni à sacrifier sur l'autel de
la Liberté, elle admire un souverain absolu dans la simplicité de son
allure, dans son maintien, dans sa manière de s'intéresser à toutes
choses. «Il donne des preuves de son goût et de sa bienfaisance
par ses remarques, ses questions et ses largesses[34]... Tout est
conséquent chez lui. Il ne fait pas comme ces princes qui, venant
incognito, ne laissent pas que de traîner avec eux tout leur faste.
Il garde son incognito et en jouit parfaitement.» Jusqu'à sa mise
qui se trouve en conformité avec son programme voulu de simplicité:
un habit puce avec un bouton d'acier, de petites bottines, une seule
boucle à la frisure. Avec Mme Roland on conviendra que c'était là un
costume modeste bien en rapport avec le rôle de conseiller somptuaire
qu'a assumé le frère de Marie-Antoinette.
[34] Il avait passé en revue les manufactures et les arsenaux,
rendu visite à Geoffrin et à l'Institut, à Mme du Barry et à
Buffon (avec le grand naturaliste, il avait à réparer une bévue
de son frère Maximilien refusant maladroitement un exemplaire de
luxe de l'_Histoire naturelle_); il avait causé avec économistes
et savants. Il avait voulu tout voir, se rendre compte de tout,
peut-être sans grand esprit de suite. Ce séjour, comme l'écrivait
Louis XVI à Vergennes, devait donner une furieuse jalousie au roi
de Prusse. Et, d'ailleurs, c'était vrai.
Dans ce concert de louanges, il pouvait se produire des notes
discordantes.
Joseph II, en effet, se montra plus que froid avec Choiseul, qui
pourtant était le promoteur de l'Alliance autrichienne, qui avait
valu la Dauphine à la France.
Le duc était venu à Versailles le jour de la cérémonie des
cordons bleus et au jeu de la Reine, «mais il n'y a rien eu de
bien remarquable dans l'accueil qu'il lui a fait, l'ayant connu
personnellement à Vienne, écrit le comte de Viry, si ce n'est
que le Roi Très Chrétien a laissé apercevoir de nouveau, à cette
occasion, ses dispositions peu favorables pour cet ex-ministre
qui est retourné mardi dernier à la campagne.»
Joseph II avait traversé la Touraine sans s'arrêter à Chanteloup.
Avec M. de Vergennes, l'Empereur attaqua de front la question
brûlante. L'entrevue se passa ainsi, d'après la dépêche du comte
de Viry, ministre de Sardaigne.
«Bien des gens, lui dit ce prince, sont surpris de l'inaction de
la France dans les circonstances actuelles.
«--Je le sais, a répondu le secrétaire d'Etat; mais le conseil
du Roi a pensé sagement qu'il ne fallait pas qu'un Roi de
vingt-deux ans signalât le commencement de son règne par une
guerre d'ambition. Nous connaissons tous les avantages de notre
position, mais nous ne voulons pas nous embarquer dans une guerre
qui pourrait causer un incendie général.--La France, répliqua
l'Empereur, n'a rien à craindre, tant que durera notre alliance.
Quant à moi, je me trouve dans des positions plus épineuses; il
me sera bien difficile de toujours conserver la paix...--J'ose
vous assurer, monsieur le Comte (l'Empereur voyageait sous le
nom de comte de Falkenstein), dit alors M. de Vergennes, que la
maison d'Autriche n'a rien à craindre, tant que durera notre
alliance.--Cette réponse, placée avec esprit et à propos, a fait
sentir finement à l'Empereur, combien l'on pensait à Versailles
que cette alliance lui était avantageuse. Aussi le prince a-t-il
coupé court à ces matières...»
[Au marquis d'Aigueblanche, 6 juin 1777 (Recueil Flammermont.)]
Paris l'avait séduit, la nation ne lui déplaisait pas, malgré
sa légèreté, et, s'il avait une fort mince opinion de ceux qui
gouvernaient, malgré les belles phrases dont il les avait bernés,
il conservait une haute idée des ressources de la monarchie, si
le gouvernail était aux mains de plus habiles.
Il redoutait le retour de Choiseul au pouvoir. «Si le duc de
Choiseul avait été en place, disait-il,--à la satisfaction du
Roi, et au vrai déplaisir de la Reine, sa tête inquiète et
turbulente aurait pu jeter le royaume dans de grands embarras.»
Par contre, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui
avait laissé une haute idée de sa capacité (Mercy, t. III, p. 70).
Sur chacun il avait une opinion: le comte d'Artois était «un
petit-maître», Mesdames de France étaient «nulles». Avec Louis
XVI, il s'était ouvert sur bien des questions, et il avait semblé
goûter sa conversation. En revanche, il écrivait à Léopold son
impression intime: «Cet homme est un peu faible, mais point
imbécile; il a des notions, il a du jugement, mais c'est une
apathie de corps comme d'esprit. Le _fiat lux_ n'est pas encore
venu, et la matière est encore en globe.»
Joseph II, qui prétendait tout savoir et morigénait tout le
monde à fleur de jugement, était jugé par plus fin que lui.
«L'Empereur, écrivait le comte de Provence à Gustave III, est
fort cajolant, grand faiseur de protestations et de serments
d'amitié; mais, à l'examiner de près, ses protestations et son
air ouvert, cachent le désir de faire ce qui s'appelle tirer les
vers du nez et de dissimuler les sentiments propres, mais en
maladroit; car avec un peu d'encens, dont il est fort friand,
loin d'être pénétré par lui, on le pénètre facilement. Ses
connaissances sont très superficielles.» (_Gustave III et la Cour
de France_, t. II, 390.)
En fait, Joseph II est venu en France avec un double but:
sous couvert de s'informer du ménage de sa sœur et de donner à
Marie-Antoinette des conseils paternels, il tient à se rendre compte
à la fois des intentions des conseils du Roi dans le cas d'une
rupture avec la Prusse lors de la succession prochaine de Bavière, et
de l'état des forces de la France. Il venait de visiter le pays en
observateur sagace, et cela au moment même où les comtes de Provence
et d'Artois faisaient, à travers la France, des voyages dispendieux
et destinés à augmenter l'impopularité de la Cour: «Ils voyagent,
écrit la comtesse de La Marck, comme ces gens voyagent, avec une
dépense affreuse et la dévastation des postes et des provinces.»
En recevant les _Instructions_, le premier mouvement de
Marie-Antoinette avait été un mouvement d'humeur, puis elle s'était
montrée raisonnable et avait pris des résolutions. Elle cessait de
faire des promenades à Paris, d'assister au jeu de la princesse de
Guéménée. Elle semblait avoir pris goût à la lecture, s'entretenait
avec des personnes sérieuses, choisissait plus judicieusement les
personnes admises à lui faire la cour... Tout cela ne dura guère que
quelques semaines. Quand le comte d'Artois revint de son voyage dans
l'Est, il fut plus en faveur que jamais, et entraîna la Reine à une
nouvelle série de plaisirs et de distractions.
* * * * *
L'Empereur partira enchanté de sa sœur qui a fait maintes
promesses... Reviendra-t-il? Le bruit qui a couru qu'il songeait
sérieusement à épouser Madame Élisabeth recevra-t-il une sanction?
Mme de Mackau a rencontré l'Empereur chez Madame Élisabeth, et, de
là, mille projets caressés, repoussés, repris encore. Pourquoi ne
pas le dire, même si c'est impossible? L'Empereur a semblé frappé
de l'aménité et du charme de Madame Élisabeth[35], sa physionomie
indiquait qu'il était fait pour la rendre heureuse, «et, dans le
vrai, il ne pourrait faire une chose plus convenable, car il est
impossible d'être plus aimable que cette jeune princesse». Et ce
beau projet, que d'autres ont entrevu et qui sera repris plus tard,
hante Mme de Mackau. Elle craint pourtant qu'il s'envole en fumée:
«Les gens de ce haut parage, ajoute-t-elle en moraliste pratique, ne
se marient pas pour le bonheur; ils ne sont pas aussi heureux que
nous, n'est-ce pas? Plaignons-les sur cet article et réjouissons-nous
de l'usage que nous allons faire de notre bon sens en préférant le
bonheur aux grandeurs et à l'opulence.»
[35] «L'Empereur, écrit le comte de Viry, ministre de Sardaigne,
n'ignorant pas tous les bruits qui ont couru du projet de mariage
qu'on lui supposait avec Madame Elisabeth, a affecté de dire
à Leurs Majestés très chrétiennes, à toute la famille royale,
qu'il ne pensait pas à se remarier.» (Au roi de Sardaigne, 25
avril 1777. Dans _Correspondance diplomatique_ publiée par
Flammermont.)
Une réponse de M. de Bombelles que nous ne possédons pas a témoigné
la joie ressentie à Ratisbonne au reçu de la lettre de Mlle de
Mackau. Notre diplomate, comme on le verra, en bonne veine d'humeur,
aime les vers, ceux des autres et même les siens, hélas! car ses
lettres sont souvent inondées de ces lignes plus ou moins badines, à
peu près rimées, qu'au XVIIIe siècle on appelait de petits vers. Il
s'est contenté cette fois de citer quelques vers classiques et, comme
il suppose Angélique peu experte en la matière, il a souligné la
citation: les vers étaient de Boileau, il était bon de le rappeler.
Très sérieusement, Mlle de Mackau a commencé sa lettre du 28 mai,
datée de Montreuil où elle est au régime du lait pour enrayer une
grippe opiniâtre. Elle a remercié le marquis de ces promesses
d'avenir; elle lui est reconnaissante des arrangements pris pour
sa mère. «Il ne m'est plus permis de douter de tout ce que vous
m'assurez et, quoique je ne comprenne pas encore bien comment vous
ferez, je tiens cela presque aussi assuré que si je le voyais.»
Voici l'épigramme qui n'est vraiment pas mal pour une pensionnaire:
«Vous prenez un grand empire sur mon esprit, et j'ai peur que bientôt
je finisse par croire tout ce que vous me direz. C'en est au point
qu'en lisant avec plaisir les deux lignes et demie de vers que vous
me citez, j'ai été tout étonnée de les trouver dans l'_Enfant
Prodigue_ de M. de Voltaire, trouvant très extraordinaire qu'ils
ne fussent point de Boileau, puisque vous le disiez. Je me suis
persuadée que M. de Voltaire les avait volés à Boileau et que vous
étiez initié dans ce petit secret.»
La pointe railleuse achevée, la petite personne raisonnable qu'est
Angélique passe à d'autres sujets: les affaires de sa mère que le
marquis prend à charge, le chagrin de Mlle de Schwartzenau que sa
rivale heureuse plaint de tout son cœur. «Quant à ma façon de penser
sur Caroline, je serais indigne de vous si cela était autrement. Une
personne malheureuse est toujours un objet intéressant pour une âme
sensible; d'ailleurs cette jeune personne aura toujours un attrait
près de moi; il ne dépendra pas de moi d'adoucir ses malheurs et elle
trouvera toujours en moi une véritable amie.»
Elle lit, elle travaille dans «son petit château[36]» de Montreuil,
elle tâche de se rendre digne de son «savant mari». Et de la carrière
de ce mari dont dépendra la tranquillité de tous les siens, elle
s'occupe déjà. Sa mère a vu le ministre, M. de Vergennes, et M.
Gérard de Rayneval, premier commis des Affaires étrangères; ils ne
sont pas d'avis que M. de Bombelles prenne un long congé pour aller
à Vienne voir son ancien chef, le baron de Breteuil. Une absence de
deux mois pendant que la Diète le réclame, ce n'est pas possible:
quinze jours tout au plus. «Autrement vous feriez très mal et je
serais fâchée tout rouge.»
[36] «Ce petit château», on l'a déjà dit, était une modeste
maison donnant sur la rue Champ-la-Garde et dont le jardin
communiquait avec le parc de la princesse de Guéménée. La maison
de la comtesse de Marsan était un peu plus loin dans la même rue.
Si elle donne des conseils de carrière, la petite ambitieuse, elle
accepte volontiers des avis conjugaux, et la fin d'une de ses lettres
de juin est pénétrée d'une soumission qu'elle s'efforce de faire
paraître relative, mais que l'on sent, malgré les réticences, prête à
se montrer entière. «La raison vous guidera sûrement dans ce que vous
me ferez faire, aussi je suis parfaitement tranquille. Je suis bien
aise que vous ayez marqué un trait noir sur tous les _je veux_ des
maris; ils sont bien désagréables pour une femme. Vos prières seront
toujours des ordres pour moi, et je serai toujours bien aise de vous
faire plaisir. Mais je vous avoue que je ne ferais jamais une chose
volontiers lorsque vous m'auriez dit _je veux_, et il n'y a que ce
vilain mot qui pourrait me donner un peu d'humeur.»
Bien que ne devant être célébré qu'en janvier le mariage est annoncé,
et Mlle de Mackau entre en relations suivies avec sa nouvelle
famille. C'est la comtesse de Reichenberg qui écrit d'Allemagne
plusieurs lettres plus tendres les unes que les autres; c'est la
comtesse de Bombelles, femme du frère du marquis, qui fait un effort
pour paraître aimable. «Elle m'aime beaucoup, dit Angélique un peu
sceptique, je lui ferai bien ma cour pour qu'elle m'aime davantage.»
Le monde de la Cour se met aussi en frais pour l'amie de Madame
Élisabeth; la princesse de Guéménée la mène à l'Opéra voir un nouvel
opéra, _Evrelingue_. La Reine ayant la fièvre tierce, il n'y a pas de
séjour à Compiègne; Angélique s'en console aisément, car «Compiègne
l'ennuie», et elle s'est dit: «A quelque chose malheur est bon.»
A la fin de l'automne, il est question de former la maison de Madame
Élisabeth. La comtesse de Reichenberg mande aussitôt la nouvelle qui
l'intéresse particulièrement à son frère: «Mme de Brancas est dame
d'honneurs, et Mme de Canillac dame d'atours. Je sais bien que Mme de
Mackau conserve le titre de sous-gouvernante des Enfants de France et
les appointements, mais cela l'éloigne de Madame Élisabeth.»
Si la nouvelle était vraie, c'eût été peut-être un changement dans
la situation de sa future belle-sœur. Puisque son frère avait
d'avance fait le sacrifice de la laisser trois ans à Versailles,
pourquoi ne pas faire nommer sa femme «dame de compagnie» pendant
ce temps. Par intérêt de famille, Mme de Reichenberg observe: «Il
serait bien désirable qu'il y eût une femme de notre nom à la cour, à
cause des enfants. Non sans raison, elle ajoute: «Notre chère petite
belle-sœur connaît bien sa princesse et sûrement serait mieux auprès
d'elle qu'aucune de ces dames.»
A la fin de cette lettre de novembre, où elle annonçait prématurément
au marquis la constitution de la maison de Madame Élisabeth, se
trouve rappelé un fait historique qui a déjà frappé quelques
écrivains et qui mérite d'être noté en passant.
Mme de Reichenberg, s'ennuyant à Waldeck, s'est plongée dans la
lecture de l'histoire d'Allemagne. Elle y a lu, écrit-elle, une
anecdote qui pourra peut-être lui servir un jour. Il s'agit, comme
on va le voir, d'un mariage inégal et elle prévoit ce qui pourrait
arriver à la mort du landgrave; or ce mariage inégal intéresse
l'histoire européenne. Le fait est connu dans sa donnée générale, il
l'est moins dans ses détails.
Le point de départ est celui-ci: en 1693, le duché d'Hanovre fut
érigé en électorat par l'Empereur Léopold, en faveur de la branche
cadette de Brunswick. Cette maison de Brunswick était divisée en
trois branches: la première s'appelait Brunswick-Lunebourg, la
deuxième Zell, et la troisième Hanovre. Il était naturel de penser
que les deux branches aînées s'opposeraient à l'érection d'un
neuvième électorat en faveur de la branche cadette; le prince de
Brunswick se contenta de formuler son opposition; quant au duc
de Zell, voici la raison qui semble l'avoir engagé à donner son
consentement: «Il avait épousé une demoiselle d'Orbreuse, fille d'un
gentilhomme du Poitou, d'abord de la main gauche; ensuite il avait
obtenu de l'Empereur Léopold, que la duchesse jouirait des mêmes
prérogatives que si elle eût esté épousée de la main droite, en sorte
que, si de ce mariage, il fût provenu des enfants mâles, ils auraient
succédé légitimement et sans contradictions.»
Les deux époux en mourant ne laissèrent qu'une fille qui épousa ce
même Ernest-Auguste, évêque d'Osnabruck, duc d'Hanovre et nouvel
électeur; ainsi le duc de Zell, ne pouvant rien désirer de plus
avantageux que de faire sa fille électrice ne s'opposa point à ce
que fût érigé un nouvel électorat: «De cette électrice descend toute
la maison de Hanovre qui règne aujourd'hui en Angleterre, et par
conséquent les trois enfants du landgrave de Cassel, puisque sa femme
était la sœur du feu Roi d'Angleterre.» Mme de Reichenberg en tire
des conséquences toutes personnelles que nous la verrons rappeler
au cours de ce récit, et c'est pourquoi nous y insistons: «De cette
anecdote, dit-elle à son frère, vous savez ce que nous devons
conclure, et je ne croirai plus les personnes, qui me diront que
l'Empereur ne peut pas rendre à une femme les prérogatives que les
préjugés lui ont ôtées, surtout lorsqu'elle ne peut ni ne veut faire
aucun tort à la succession.» Si l'on envisage la question à un point
de vue d'histoire générale, elle offre un intérêt: la généalogie
donnée par l'historien allemand est vraie. De cette duchesse de Zell
descendent les familles royales d'Angleterre et les Hohenzollern. Son
nom seul est estropié; la demoiselle du Poitou s'appelait Éléonore
Dexmier d'Olbreuse et appartenait à la famille de Jean V Dexmier d'où
descendent également les Dexmier d'Archiac représentés aujourd'hui
par le comte d'Archiac. A cette dernière branche se rattachaient la
célèbre Madame Davasse de Saint-Amaranthe (en réalité Saint-Amarand)
et sa fille Émilie de Sartine qui tenaient sous la Terreur un salon
assez mélangé et furent guillotinées dans la fameuse fournée des
Chemises rouges[37].
[37] Voir comte Horric de Beaucaire, _Une Mésalliance dans
la maison de Brunswick_;--un article de M. Depping dans la
_Revue bleue_, 1896;--Paul Gaulot, _les Chemises rouges_:--G.
Lenôtre, _le Baron de Batz_, 1896;--le _Carnet_ de 1901 sur Mlle
d'Olbreuse, et un livre récent de M. H. d'Alméras, _Emilie de
Saint-Amaranthe_.
Il est question aussi des _Chemises rouges_ dans l'aimable
ouvrage de M. Jacques de la Faye, _la Princesse Charlotte de
Rohan et le duc d'Enghien_ (Émile-Paul, 1905).
Le marquis de Bombelles se préoccupait-il à ce moment de généalogies
princières qui devaient fournir à sa sœur un précédent pour se faire
reconnaître princesse? C'est fort peu probable. Les prétentions dont
Mme de Reichenberg le harcèlera sans cesse, surtout l'année suivante
quand elle sera veuve, il s'en souciait fort peu en novembre 1777. Il
s'apprêtait à revenir à Paris pour hâter les préparatifs d'une union
désirée avec ardeur des deux côtés.
* * * * *
Le mariage eut lieu le 23 janvier 1778, à l'église Saint-Louis, à
Versailles, quatre jours après le contrat qu'avaient signé le Roi
et la Reine[38]. Madame Élisabeth avait obtenu de Louis XVI pour
son amie une dot de 100.000 francs, une pension de 1.000 écus et la
promesse d'une place de dame pour accompagner auprès de sa personne,
quand sa maison serait formée. La manière dont elle annonça cette
faveur à Mlle de Mackau peint le cœur de la princesse: «Enfin! tu
seras à moi. C'est un lien de plus entre nous, et rien ne pourra le
rompre[39].»
[38] _Gazette de France_, 19 janvier 1778 et jours précédents.
[39] Comte Ferrand, _Eloge de Madame Elisabeth_. Notes de Mme de
Reichenberg.