1778-1779
Succession de Bavière.--Mort de l'électeur
Maximilien-Joseph.--Négociations de Joseph II avec
Charles-Théodore, électeur palatin.--Projets belliqueux de
l'Empereur.--Prudence de Marie-Thérèse.--Sa correspondance
avec Marie-Antoinette et avec Mercy.--Le baron de Goltz,
ministre de Prusse.--Hésitations de la Reine.--Impressions
de Bombelles.--Commencement d'hostilités.--Reprise des
négociations.--Traité de Teschen.
On se rappelle le mot de Louis XVI au comte de Vergennes lors du
séjour prolongé, à Versailles, de son beau-frère l'empereur Joseph
II: «Ceci doit donner une furieuse jalousie au roi de Prusse».
C'était en grande partie dans le but de tâter le pouls de la France
pour le cas où la succession de Bavière amènerait un conflit que le
frère de la Reine s'était éternisé dans son personnage de mentor.
Frédéric[68] avait eu beau répandre méchamment que Joseph II traitait
Louis XVI d'«imbécile» et d'«enfant», l'Empereur, d'ailleurs revenu
sur le compte de son beau-frère[69], n'en sentait pas moins que la
France était une des premières puissances d'Europe et qu'il lui était
nécessaire de gagner la confiance de celui qui la gouvernait. Cette
confiance, on le sait, Joseph II l'acquit assez vite pour qu'il
ait pu, au sortir d'une de ces conférences qui excitaient tant le
mécontentement de Madame[70], confesser à Mercy: «Si je m'y étais
prêté, le Roi m'aurait montré ses papiers et tout ce que j'aurais
voulu.» Mais il était un point sur lequel le Roi de France entendait
ne pas se prononcer: les affaires d'Allemagne, gros point noir à
l'horizon.
[68] Frédéric II au baron de Goltz, décembre 1776, 22 août
1777.--Bancroft, _Histoire de l'action commune de l'Amérique et
de la France_, t. III.
[69] Voir chapitre II. Le baron de Goltz, après avoir dit que
l'Empereur «s'était montré peu édifié de l'affabilité du Roi»,
ajoute que, «quant au bons sens, il le trouvait supérieur à
ce qu'il en croyait». (A Frédéric II, 18 mai 1777. Recueil
Flammermont).
[70] _Correspondance_ du comte de Scarnafis avec le roi de
Sardaigne (Recueil Flammermont).
Nul n'ignorait dans les cercles diplomatiques que l'Autriche
convoitait un agrandissement de territoire du côté de la Bavière.
Lors du traité de Versailles il avait été sérieusement question de
permettre l'annexion de la Bavière à l'Autriche contre la cession des
Pays-Bas à la France.
Si ces échanges de territoire n'avaient pu se réaliser, l'occasion
ne tarderait pas à s'offrir pour l'Autriche de revendiquer des
prétentions, qui jusqu'alors étaient restées à l'état de rêve. La
succession de Bavière allait s'ouvrir à la mort, escomptée dès
longtemps, de l'électeur Maximilien-Joseph: ses états devaient passer
à l'électeur palatin Charles-Théodore, dont la puissance était
minime. Une fois réveillés d'anciens droits sur certains districts,
Joseph II négocia durant toute l'année 1777 avec Charles-Théodore,
pour obtenir cette cession à l'amiable, et il était sur le point
de conclure un arrangement avec le Palatin, satisfait de s'assurer
la possession du reste de la Bavière moyennant ce sacrifice
partiel, lorsque, subitement, le 30 décembre, mourait l'électeur
Maximilien-Joseph. A peine quelques jours s'étaient-ils écoulés que
l'Empereur signait un traité avec Charles-Théodore: le 15 janvier
1778, 12.000 Autrichiens envahissaient les districts cédés de la
Basse Bavière. Joseph II avait agi témérairement. Il expliquait à
son frère Léopold: «ce vrai coup d'État, cet arrondissement pour la
monarchie d'un prix inestimable»; il mandait à Mercy: «C'est une de
ces époques qui ne viennent que dans des siècles et qu'il ne faut
pas négliger». Il se proclamait la «cheville ouvrière» d'une affaire
que Kaunitz réprouvait, contre laquelle l'impératrice Marie-Thérèse
se révoltait en femme d'expérience et en bonne mère de famille[71].
«Si même nos prétentions sur la Bavière étaient plus constatées
et plus solides qu'elles ne sont, on devrait hésiter d'exciter un
incendie universel pour une convenance particulière... Je ne m'oppose
pas d'arranger ces affaires par la voie conciliante de négociation
et convenance, mais jamais par la voie des armes ou de la force,
voie qui révolterait à juste titre tout le monde contre nous dès le
premier pas, et nous ferait même, perdre ceux qui seraient restés
neutres... Je ne vois donc aucun inconvénient de différer la marche
des troupes; mais beaucoup de grands malheurs en ne la différant pas.»
[71] _Maria Theresia und Joseph II_, t. II (Recueil
Geffroy-d'Arneth).--Cf. _Correspondance diplomatique du marquis
de Bombelles_. (Bib. nat.).
Joseph II n'écouta ni sa mère ni Kaunitz. Lui que nous avons vu
donneur de conseils sensés à la cour de Versailles, s'embarquait,
non sans imprudence, dans une affaire dont l'issue pouvait être
dangereuse. Sans doute il se faisait l'illusion, comme il l'écrivait
à Léopold, de réussir sans guerre, par une simple démonstration
armée. C'était compter sans Frédéric qui, dès l'invasion de la Basse
Bavière, réunissait une armée sur les frontières de Bohême, prêt à
les franchir si l'Empereur persistait dans son plan d'agrandissement
injustifié de territoire. Le roi de Prusse entendait prouver à
l'Empereur d'Allemagne qu'il n'avait pas le droit d'agir comme lui
Frédéric avait agi en Silésie.
A ces nouvelles toute l'Allemagne s'agitait, entrait en rumeur.
L'électeur de Saxe qui avait des prétentions à la succession de
Maximilien, faisait cause commune avec la Prusse, envoyait ses
troupes rejoindre celles de Frédéric; le duc des Deux-Ponts, autre
héritier de l'Électeur, soutenu par le roi de Prusse, protestait
énergiquement contre l'attitude prise, et cependant les Bavarois
que, dans l'espèce, on n'avait guère pris soin de consulter, se
refusaient, dans leur haine contre l'Autriche à cet arbitraire
changement de domination[72]. Et cette effervescence des Bavarois
qu'alimentera la Prusse durera assez longtemps pour qu'à son retour
de France le marquis de Bombelles la retrouve très vivace et la
signale de nouveau dans une dépêche au baron de Breteuil, ambassadeur
à Vienne: «Le dernier paysan bavarois a de l'aversion pour
l'Autrichien et de la bonne volonté pour le Français.» Rappelons-nous
ces rapports peu favorables à l'injuste ingérence de l'Empereur dans
les affaires de l'Allemagne, et nous aurons la clef des réticences
et des mauvaises dispositions de Marie-Antoinette à l'égard de
Bombelles quand il s'agira pour lui d'un changement de poste.
[72] _Correspond. diplomatique de Bombelles._
«Cela ne plaira pas trop là où vous êtes», avait écrit Joseph II à
Mercy, dès le début de l'affaire. Il ajoutait d'ailleurs: Mais je ne
vois pas ce qu'on pourra trouver à y redire, et les circonstances
avec les Anglais y paraissent très favorables. L'Empereur ne pouvait
se dissimuler dans quel état d'agitation ces nouvelles précipitées
allaient jeter la cour de France, il n'était pas sans prévoir ce que
serait l'attitude du baron de Goltz, attisant le feu, réveillant et
remuant parmi les ennemis de Choiseul et de l'alliance autrichienne
les vieilles préventions contre l'avidité impériale[73].
[73] On devra lire les nombreux extraits de correspondance entre
Frédéric II et Goltz donnés dans l'ouvrage de Bancroft (t. III).
Le ministre prussien, moine scrupuleux encore que jamais, mit
tout en œuvre pour exciter les esprits contre la Cour de Vienne.
Mercy à la même époque ne se lassait pas de signaler, avec
nombreuses preuves à l'appui, les inventions et les calomnies de
son collègue.
Devant l'effet produit à Paris par les démonstrations de l'Empereur,
Marie-Antoinette s'agitait, écrivant à Mme Polignac qu'elle craignait
bien que son frère «ne fît des siennes[74]». Le Roi ne cherchait
pas à dissimuler son mécontentement. La Reine, ayant parlé vivement
sur l'affaire de Bavière et sur le danger d'un refroidissement de
l'alliance, Louis XVI répondit: «L'ambition de vos parents va tout
bouleverser, ils ont commencé par la Pologne, la Bavière fait le
second tome; j'en suis fâché par rapport à vous.»--Mais, reprit
Marie-Antoinette, n'étiez-vous pas informé et d'accord sur une
affaire de Bavière?--J'étais si peu d'accord, répliqua le Roi, que
l'on vient de donner ordre aux ministres français de faire connaître,
dans les cours où ils se trouvent, que ce démembrement de la Bavière
se fait contre notre gré et que nous le désapprouvons[75].
[74] Mercy à Marie-Thérèse, 17 janvier.
[75] Le comte de Vergennes le mandait à M. de Bombelles, 9
février. C'était là le commentaire obligé des instructions
données en 1775 au marquis (Voir chapitre I), et l'on doit se
rappeler cette phrase: «... Loin de vouloir servir d'instrument
aux projets d'oppression que la Cour impériale pourrait former,
Sa Majesté se prévaudrait de l'alliance comme d'un moyen de plus
pour servir la cause de l'Etat.» (Archives de Seine-et-Oise,
E. 453). Les partisans de la Reine désapprouvaient hautement
la circulaire du comte de Vergennes, disant que c'était une
demi-démarche uniquement propre à exciter de la défiance entre
des alliés. (_Correspondance_ du comte de Scarnafis, Recueil
Flammermont).--On doit aussi se souvenir des considérations sur
le voyage de l'Empereur en 1777, que Vergennes soumit au roi le
12 avril... «Si cette alliance est intéressante à conserver, elle
veut être maintenue avec assez d'égalité pour qu'un des alliés
ne se croie pas en droit de tout exiger de l'autre sans être
tenu à lui rien rendre; c'est ce qui arriverait immanquablement,
Sire, si Votre Majesté, prêtant l'oreille à des insinuations
spécieuses, se portait à donner plus d'extension au traité de
1756, ou (ce que la Cour a paru désirer singulièrement) si Votre
Majesté prenait l'engagement d'employer toutes ses forces au
soutien de l'alliance (Beauchesne, _Vie de Madame Elisabeth_, t.
I, appendice).
L'affaire une fois engagée, sans qu'on eût pris ses avis,
Marie-Thérèse, ne pouvant rien empêcher de ce qui était fait,
s'employa du moins à conjurer les conséquences d'une aventure de
tous points dangereuse. Que faire, sinon s'efforcer d'abord et avant
tout de resserrer l'alliance entre la France et l'Autriche? Cette
alliance, bien des gens à la Cour et dans le monde politique en
France seraient enclins peut-être, vu les circonstances où l'Autriche
a mis les apparences contre elle, à la vouloir dénoncer. Il faut à
tout prix empêcher ce malheur, peser de toutes ses forces de mère
et de souveraine sur la jeune princesse qui avait été le nœud de
l'alliance et devait servir à la consolider ou au moins à l'empêcher
de se rompre.
L'Impératrice semble craindre de se rendre importune et suspecte au
Roi en s'adressant à lui directement, elle dirige tous ses efforts
sur la Reine à laquelle elle parle ou fait parler un tout autre
langage que celui dont elle a coutume. Dans ses lettres à sa fille et
à Mercy, vrais chefs-d'œuvre de diplomatie maternelle et féminine,
elle va mettre tout en jeu: l'amour-propre de Marie-Antoinette, son
affection pour sa mère, son antipathie naturelle pour le roi de
Prusse, jusqu'aux espérances de grossesse, qui pour la première fois
ont réjoui son cœur. «On y sent, dit l'historien qui a le mieux lu
et compris l'auguste correspondante de Mercy, toute l'ardeur d'une
souveraine qui tremble pour ses peuples, d'une mère qui tremble pour
ses fils, toute l'habileté d'une femme de génie qui, vieillie dans la
politique et connaissant jusque dans ses plus intimes replis l'esprit
et le cœur de sa fille, savait merveilleusement quelle corde il
fallait toucher, quels sentiments invoquer, pour faire de cette fille
une auxiliaire dévouée et un instrument docile[76].»
[76] M. de La Rocheterie, _Hist. de Marie-Antoinette_, I, p. 369.
L'Impératrice va quitter les sévérités et les gronderies ordinaires
quand elle écrit à sa fille, elle va renoncer pour un moment à lui
reprocher très vivement sa passion pour le jeu[77], les distinctions
accordées à des favoris--y compris Esterhazy,--les tracasseries
entre la princesse de Lamballe et Mme de Polignac. Avant d'entamer
sa campagne diplomatique, elle a fait part de ses désirs: «Dans ce
moment où la mort de l'Electeur de Bavière amène une crise violente,
il serait intéressant que ma fille fît bon usage de son ascendant
sur le Roi.» Marie-Thérèse éprouve des doutes sur le succès de sa
démarche: «Peut-on s'en flatter tant qu'elle est enfoncée dans ses
légèretés et dissipations habituelles?»
[77] Malgré les conseils de Joseph II, le jeu avait repris de
plus belle au début de l'année. Les finances de la Reine en
étaient obérées au point qu'elle «était obligée de se refuser aux
actes de bienfaisance que lui dicteraient sa grandeur d'âme et sa
générosité naturelle.» (Mercy, III, 155).
Au fur et à mesure qu'elle sent l'effet produit par ses lettres à
Mercy et à sa fille, Marie-Thérèse change de ton. Elle ne raille
plus, elle ne gronde pas; elle écrit serré, net, précis; un peu plus
elle implorerait pour obtenir l'appui de sa fille.--Très montée
contre la Prusse dont le ministre[78] avec ses méchancetés excite
son aversion,--mais ne voulant pas en principe s'occuper d'affaires,
sentant sans nul doute, aux criailleries de toute une partie de la
Cour, combien elle risque de se rendre impopulaire en exagérant
son ingérence dans la question, Marie-Antoinette entend marcher
prudemment puisque les premières ouvertures ont été mal accueillies
du Roi.
[78] L'année précédente, le 3 février, elle écrivait déjà à
sa mère: «Je suis plus révoltée qu'étonnée des vilenies et
méchancetés du mauvais voisin; peut-être même est-il trompé sur
quelques points par le ministre qu'il a ici; il est connu depuis
longtemps pour un homme peu scrupuleux et qui, pour se faire
valoir auprès de son maître, n'hésite pas à lui mander toutes
sortes de fables.»
Mais comment résister aux appels à la tendresse, aux cajoleries
adroites, aux exposés dramatiques dont Marie-Thérèse émaille ses
lettres? Dans une de ces missives elle avait parlé avec aigreur
du roi de Prusse, qui voudrait se rapprocher de la France: «Tous
deux nous ne pouvons exister ensemble, cela ferait un changement
dans notre alliance, _ce qui me donnerait la mort_, vous aimant si
tendrement...» Et Marie-Antoinette de pâlir en lisant ce fragment
de la lettre de sa mère à Mercy. «C'est par cette secousse, mande
l'ambassadeur, qu'elle a été mise dans le mouvement et l'inquiétude
où je la trouvai.»
Mais voici qui est mieux et qui va définitivement secouer la Reine
de sa demi-indifférence. «C'est à cinq heures du matin et bien à la
hâte, dramatise l'impératrice le 19 février, le courrier étant à ma
porte, que je vous écris. Je n'étais pas prévenue de son départ, et
on se presse pour obvier aux plus noires et malicieuses insinuations
du roi de Prusse, espérant, si le roi est au fait qu'il ne se
laissera pas entraîner par des méchants, comptant sur sa justice
et sur sa tendresse pour sa chère petite femme.» Jamais il n'y eut
d'occasion plus importante de «tenir fermement» l'intérêt des deux
maisons et des deux Etats. «Qu'on ne se précipite en rien et qu'on
tâche de gagner du temps pour éviter l'éclat d'une guerre qui une
fois commencée pourra durer et avoir des suites malheureuses pour
nous tous...» L'idée seule la fait succomber... «et, si je n'y
succombe, mes jours seraient pires que la mort...»
Maintes fois l'Impératrice reviendra sur le sujet et, quand elle
craindra d'avoir trop insisté, elle atténuera: elle aime bien trop
son gendre pour l'entraîner dans une entreprise contraire à ses
intérêts ou à sa gloire: «Je sacrifierais plutôt la mienne; mais, si
nous voulons faire le bien, il le faut faire conjointement: sans
cela rien ne se ferait de solide.»
Marie-Antoinette a parlé au Roi, mais avec hésitation[79], au dire de
Goltz, sans précision, commente Mercy. Louis XVI a fait dire au baron
de Goltz qu'il n'entendait point se mêler des affaires de son maître.
Cela ne suffit pas à Mercy: «Il faut, mande-t-il à l'Impératrice se
mêler des affaires de l'Autriche dans le sens qui convient à un bon
et fidèle allié.»
[79] L'ingérence de Marie-Antoinette dans l'affaire a pourtant
déjà indisposé contre elle le public. Voir la _Correspondance_ du
comte de Scarnafis (Recueil Flammermont, p. 356 et suivantes).
A son tour Joseph II s'adresse à sa sœur: «Puisque vous ne voulez
pas empêcher la guerre, lui écrit-il, le 20 mars, nous nous battrons
en braves gens, et dans toutes circonstances, ma chère sœur, vous
n'aurez point à rougir d'un frère qui méritera toujours votre estime.»
Émotion de la Reine qui entrevoit le danger où peut se trouver
son frère. Elle parle fortement aux ministres, insiste pour qu'en
exécution du traité des démarches formelles soient faites.
La diplomatie européenne entre en mouvement, la Russie voit dans
cette affaire un moyen de s'ingérer dans les affaires de l'Allemagne
et de diriger vers Saint-Pétersbourg les regards jusque-là tournés
du côté de Versailles. A Ratisbonne on s'agite: Bombelles confère
avec M. de Schwarzenau, ministre de Prusse[80]; il sait lui tenir
tête quand le ministre de Frédéric II représente son souverain comme
protecteur des libertés de «l'Allemagne et n'ayant d'autre intérêt
que celui de la justice»; mais, comme il n'a pas pris parti formel
contre la Prusse, c'est s'exposer aux réclamations autrichiennes. On
ne manquera pas de s'en souvenir à Vienne, et la Reine lui gardera
longtemps rancune de sa neutralité qu'elle juge offensante.
[80] Bombelles à Vergennes: _Corr. diplom._ (Bib. nation.), mars
à juin.
Au milieu de juin on ne croit plus guère au maintien de la paix.
L'Angleterre a envoyé à ses ministres en Allemagne l'ordre de
se rapprocher le plus possible de l'Autriche[81]: c'est là un
grave danger au moment où vient d'éclater la guerre d'Amérique.
Marie-Thérèse espère encore que la France ne se laissera pas prendre
aux cajoleries du roi de Prusse, que l'alliance austro-française sera
maintenue. C'est à quoi tendent les efforts de Marie-Antoinette.
Désireuse de servir à la fois les intérêts de ses deux pays, elle
faisait malgré elle pencher la balance en faveur de l'Autriche.
Dès le début de l'affaire elle était en discussion avec Vergennes:
le ministre voulait rester fidèle à l'alliance, mais seulement
dans certaines conditions. Il fit observer avec raison que les
possessions garanties par le traité à Marie-Thérèse n'étaient pas
contestées, et que la guerre avait pour objet des acquisitions dont
les titres étaient parfaitement ignorés à l'époque de la conclusion
de l'affaire; enfin, que rien n'autorisait l'Autriche à regarder
cette alliance comme un moyen d'agrandir ses États. Louis XVI avait
offert sa médiation... La guerre n'en éclata pas moins: le 5 juillet,
Frédéric II entrait brusquement à Nachod, en Bohême, et, le 7, les
premiers coups de feu étaient tirés.
[81] Bombelles à Vergennes.
Folle d'inquiétude, Marie-Thérèse ne renonce pas encore néanmoins à
une solution pacifique. Elle tente une nouvelle démarche: Mercy est
chargé de plaider sa cause auprès de Marie-Antoinette. La Reine,
en lisant l'appel désespéré de sa mère, éclate en sanglots; elle
décommande une fête qu'elle devait donner à Trianon. Le Roi, alarmé
de la surexcitation de sa femme que, dans son état de grossesse, il
veut contenter, lui promet de faire tout son possible pour apaiser sa
douleur. Vergennes n'a pas l'air de vouloir rien changer à la ligne
de conduite qu'il s'est tracée, il est urgent d'agir sur Maurepas.
La Reine parle ferme au vieux ministre qui cherche des faux-fuyants
pour ne pas répondre. Colère de la Reine. «Voilà, Monsieur, la
cinquième fois que je vous parle d'affaires, s'écrie impérieusement
Marie-Antoinette... Jusqu'à présent j'ai pris patience, mais les
choses deviennent trop sérieuses et je ne veux plus supporter de
pareilles défaites.»
Reprenant toute la suite de l'affaire de Bavière, elle montre que
la condescendance de la France est la seule cause de l'insolence de
la Prusse. Et Maurepas, abasourdi par ce langage impérieux, de se
confondre en excuses et en protestations de dévouement[82].
[82] Mercy à Marie-Thérèse, 17 juillet.
Du côté autrichien il y a conflit d'action. Marie-Thérèse[83], de son
plein gré, a envoyé, le 13 juillet, Thugut à Frédéric pour traiter de
la paix: elle a offert d'abandonner toute prétention sur la Bavière
si la Prusse, de son côté, renonçait à la succession des margraviats
d'Anspach et de Bayreuth. Démarche qui lui coûte beaucoup et qui
sera inutile, car Joseph II la désavouera avec colère, Frédéric II
la repousse avec dédain[84]. Au bout d'un mois toute négociation
est rompue. Une armée de Prussiens et de Saxons sous les ordres du
prince Henri s'est avancée sur le bord de l'Isar en face du maréchal
autrichien Laudon, un autre corps de troupes couvre la Silésie.
Laudon est obligé de se replier devant le prince Henri. Près de
400.000 hommes sont sur le point d'en venir aux mains dans une lutte
terrible. Cette catastrophe peut-elle être encore évitée?
[83] Marie-Thérèse à Joseph II.
[84] _Correspondance_ de Mercy, III, 231, 234;--Marie-Antoinette
à Marie-Thérèse.--Marie-Thérèse à Marie-Antoinette.--Vergennes à
Bombelles (Arch. de Versailles).--_Maria Theresa und Joseph II_,
II, 345.
Ici Marie-Thérèse fait un nouvel effort: «Sauvez votre maison et
votre frère, écrit-elle à Marie-Antoinette... Il ne convient pas à la
France que nous soyons subjugués à notre plus mortel ennemi. Elle ne
trouvera jamais un ami et un allié plus sincèrement attaché que nous.»
Restée sans nouvelles depuis deux semaines Marie-Antoinette se
rongeait d'inquiétude. Dès qu'elle a reçu la lettre de l'Impératrice
elle se précipite chez le Roi qu'elle trouve en conférence avec
Maurepas et Vergennes et expose ses desiderata. Elle ne parle plus
d'intervention armée puisqu'elle s'est heurtée à des refus formels,
mais d'une médiation de la France pour rétablir la paix et arrêter
l'effusion du sang.
La Reine ne rencontre plus d'objection dans le conseil du Roi, cette
pensée d'une médiation qui ne compromet pas la France est conforme à
la politique suivie dès le commencement de l'affaire; Vergennes y
fait d'autant moins d'objections qu'il n'y a plus de temps à perdre.
A Bombelles il ne dissimule par le déplaisir que le refus de Frédéric
II a causé à la Cour de Versailles[85].
[85] Vergennes à Bombelles (archives de Seine-et-Oise).
Marie-Thérèse écrivait lettre sur lettre à sa fille, insistant
pour un arrangement immédiat. Le temps devenait mauvais, la neige
commençait à couvrir les montagnes, Maximilien était très malade,
les armées souffraient... On pouvait tout craindre tant que ces
malheureuses circonstances dureraient. «Tâchez, ma chère fille, de
les faire finir au plus tôt; vous sauverez une mère qui n'en peut
plus, et deux frères qui, à la longue, doivent succomber, votre
patrie, toute une nation qui vous est si attachée... Il faut beaucoup
de fermeté et égalité de langage et ne pas perdre un seul instant...
Quel bonheur si vous pouvez faire vos couches en paix et de nous
l'avoir procurée si glorieuse pour le Roi, en serrant de plus en
plus les nœuds de notre alliance, la seule nécessaire et convenable
pour notre sainte religion, pour le bonheur de l'Europe et de nos
maisons.» Par le baron de Pichler l'Impératrice-reine fait dire de
plus à Mercy: «Non seulement le bien de la monarchie mais ma propre
conservation en dépend[86].» Il faudrait citer toutes les lettres où
Marie-Thérèse insiste, harcelant sa fille pour obtenir cette paix à
laquelle Joseph II n'est plus hostile.
[86] _Correspondance_ de Mercy, 9 et 17 septembre.
Marie-Antoinette envisage maintenant les événements avec calme: son
ennemi, le baron de Goltz, avouera plus tard qu'aiguillonnée par les
sollicitations réitérées de la Cour de Vienne elle ne pouvait agir
autrement qu'elle n'avait fait. D'ailleurs le moment ne devenait-il
pas favorable pour terminer cette guerre, qui jusqu'alors s'était
passée en mouvements de troupes et en escarmouches sans importance?
Avec le mauvais temps qui accourt les hostilités vont se trouver
forcément suspendues; déjà deux corps prussiens ont dû se retirer en
arrière.
S'il surgit des difficultés pour la conclusion de cette paix désirée
par l'Autriche et par la France, elles viennent maintenant du côté
de la Prusse. Bombelles mande, en novembre, de Ratisbonne, que les
agents de Frédéric répandent les bruits les plus tendancieux, faisant
entendre «qu'aussitôt la Reine accouchée le Roi ferait marcher 40.000
hommes sur le Rhin au secours de l'Autriche si le Roi de Prusse ne
renonçait pas à réunir les margraviats à sa couronne».
On parlemente, on discute à Versailles et à Vienne les clauses d'une
paix possible, Marie-Antoinette menant les négociations, réclamant
la pacification de l'Allemagne, parce qu'elle est convaincue «qu'il
y va de la gloire du Roi et du bien de la France, non moins que du
bien-être de sa chère patrie». Au début de l'affaire de Bavière on
a vu avec quelle ardeur un peu inconsidérée, la Reine, stimulée
par les instances de Vienne, réclamait de sa seconde patrie--la
vraie--une intervention effective en faveur de la première. Dès
qu'elle a compris où étaient les véritables intérêts de la France
Marie-Antoinette se montre moins Autrichienne, plus modérée dans ses
réclamations. Obéit-elle aux conseils suggérés par Maurepas évoquant
les nouveaux devoirs que lui imposerait sa prochaine maternité,
comme l'ont raconté le baron de Goltz et le comte de la Marck[87],
se rendit-elle compte d'elle-même, qu'elle ne pouvait pas entraîner
la France dans une nouvelle guerre au moment où ses armes étaient
engagées contre l'Angleterre en Amérique? Il faut lui rendre cette
justice qu'elle sut faire taire ses sentiments intimes contre la
Prusse et se montra partisan sincère de la médiation proposée par
elle-même. Dans son ardent désir d'obtenir une paix honorable, tout
en sauvegardant l'alliance austro-française, elle sut refouler ses
premières pensées, et, loin de contrarier l'action diplomatique, elle
l'aida de toutes ses forces.
[87] _Corresp._ de Mirabeau et de la Marck,
Introduction;--Corresp. du baron de Goltz, dans Bancroft, t. III.
Pendant ce temps Frédéric II restait menaçant. Si l'hiver devait
fatalement interrompre les hostilités, il avait pris ses mesures
de manière qu'à l'ouverture de la campagne suivante il pourrait
attaquer partout, et porter la guerre de Silésie en Moravie. Sa
manière d'être indisposait contre lui ceux-là mêmes qui en France
s'étaient jusque-là montrés hostiles à l'Autriche et admirateurs
des novations prussiennes. Quelques-uns meilleurs prophètes que les
autres ne voyaient pas sans inquiétude ce constant grandissement
d'une puissance nouvelle. La protégée d'hier, car la Prusse avait
été protégée par la France contre l'Autriche, ne pouvait-elle
devenir sa rivale de demain? Bombelles, dont les sympathies au
début de l'affaire n'étaient guère du côté de l'Autriche, qui avait
souligné auprès du Cabinet français l'arbitraire ingérence de
Joseph II dans la succession de Bavière, qui s'était par là attiré
le mécontentement et peut-être le long ressentiment de la Reine,
Bombelles commençait à trouver gênantes, déplacées et dangereuses
les prétentions de Frédéric II. Il ne se contentait pas d'écrire à
Vergennes, le 14 décembre: «La Prusse envoie des notes blessantes à
l'Autriche au moment où cette puissance serait disposée à la paix»,
il jugeait impartialement le différend, et ne se laissait plus aller
à aucune récrimination contre le Cabinet de Vienne. L'Impératrice
de Russie, par l'organe de M. de Panin a fait dire «qu'elle a foi
dans les lumières du roi de France qui accorde depuis si longtemps
sa protection à la cour germanique»: c'est un bon son de cloche,
car, d'autre part, on croyait la Russie désireuse de prendre, le cas
échéant, le parti de la Prusse.
Avec son ami le baron de Breteuil, ambassadeur à Vienne[88],
Bombelles s'ouvre davantage: tout en confessant ses anciennes
sympathies et sa rancune contre l'orgueilleuse Autriche qui trouble
par son ambition la paix de l'Europe centrale, il conclut: «Nous ne
pouvons plus, comme autrefois, revenir systématiquement à l'alliance
du roi de Prusse. Ce prince et ses successeurs seront trop puissants
pour porter dans cet accord l'esprit de déférence qu'il nous convient
de trouver.» Après un siècle on trouve justes les prévisions de
Bombelles, et l'on ne fera plus un crime à Choiseul d'avoir inventé
l'alliance autrichienne, à Marie-Antoinette de s'être efforcée de la
maintenir.
[88] 21 décembre.--Archives de Versailles. E, 449.
Dans la médiation, Bombelles voyait encore un moyen de rétablir
notre influence en Allemagne et de montrer au roi de Prusse, «ce
qu'un mot de nous met dans la balance de l'Europe». L'Empereur
n'était pas désireux de revoir cette influence: il fallait «ramener
à la modération un prince, qui s'en était écarté contre le vœu de
son auguste mère et de tous les gens sensés de son empire». Joseph
II, en effet, ne cacha pas son mécontentement de l'attitude de la
France, il en voulut à sa sœur qui avait fait passer les intérêts de
la France avant ceux de l'Autriche. Ne dira-t-il pas, même au comte
de la Marck: «La conduite politique du Roi en cette occasion est bien
éloignée de celle que j'aurais dû attendre d'une Cour alliée et qui
se disait amie.[89]»
[89] Bombelles à Vergennes, 2 décembre (Arch. de Versailles).
De ce qu'il appelait de la mauvaise volonté, l'Empereur devait se
souvenir moins de deux ans après, lors des affaires de Hollande.
Les négociations furent longues, mais une fois commencées au début
de janvier 1779, elles suivirent leur cours. La question des
margraviats de Bayreuth et d'Anspach que la Prusse aurait volontiers
convoités[90], le mécontentement initial de la Saxe, dont les
compensations étaient minimes, le grand déplaisir de Joseph II qui
n'ignorait pas que la paix le forcerait à renoncer à la presque
totalité de ses prétentions sur la Bavière, les exigences de la
Prusse qui se sentait au fond soutenue par la Russie, surtout après
qu'une convention eût été signée le 21 mars à Constantinople entre
les Russes et les Turcs, ce qui rendait à Catherine sa liberté
d'action pour appuyer Frédéric, tout cela rendit assez pénibles
les préliminaires et les pourparlers. Enfin le Congrès se réunit à
Teschen en Silésie, et la paix fut signée le 13 mai. La Reine ne s'en
était pas mêlée, Mercy n'avait pas cru même nécessaire de la faire
intervenir. La maison d'Autriche renonçait en faveur de l'électeur
palatin à la succession de Bavière et obtint pour dédommagement cette
portion de la régence de Burghausen qui, comprise entre le Danube,
l'Inn et la Saltza, faisait communiquer directement l'archiduché
d'Autriche avec le Tyrol. Le Palatin dut indemniser en argent
l'électeur de Saxe, qui revendiquait les _alleux_ de la Bavière[91].
[90] Bombelles à Vergennes, 23 décembre (Arch. de Versailles).
[91] Frédéric II, _OEuvres posthumes_, t. V;--Flassan, _Hist. de
la diplomatie_, t. VII, liv. VII.
L'Empereur était fort mécontent; l'Impératrice, soulagée par une
solution qu'elle désirait ardemment, marqua au Roi et à la Reine
toute sa reconnaissance, et, rendue au sentiment de justice avec la
fin de ses inquiétudes, elle convint que la France avait fait tout ce
qu'on était en droit d'attendre d'elle pour la pacification.
Ainsi notre diplomatie heureusement dirigée en la circonstance avait
sauvé l'Allemagne de l'embrasement qu'elle redoutait et conservé à la
France la libre disposition de toutes ses ressources pour la guerre
d'Amérique. Ce double échec était grave pour l'Angleterre: cette
puissance devait bientôt en éprouver de plus désavantageux encore[92].
[92] Pour la guerre d'Amérique, outre les _Mémoires_ de Ségur,
l'ouvrage de Bancroft, on devra consulter les _Histoires_ de
Louis XVI, etc., de Droz, de Todières, et un excellent livre
récent de M. le vicomte de Noailles: _la Marine française en
Amérique_.
Après ce rapide exposé que nous étions tenu de faire, puisque
Bombelles jouait un petit rôle dans les négociations, nous avons hâte
de retourner à Versailles où nous avons laissé l'aimable Angélique
auprès de Madame Élisabeth.