AVANT-PROPOS

Le parfum qui s'exhale de ces effluves du passé n'est pas cet unique

parfum de volupté qu'on a coutume de respirer dans tout ce qui émane

du XVIIIe siècle, le siècle des grâces et des faciles complaisances.

Ce n'est pas à nous, qui avons fait revivre les amours du plus

voluptueux des monarques, de reprocher aux écrivains même les plus

graves d'avoir, pour plus exactement peindre une époque, recherché

celles d'entre les femmes de la société qui, par leurs aventures,

s'offraient le mieux en mesure de retenir l'attention. Plus que

les dames de haute vertu les célébrités amoureuses sollicitent la

curiosité de la plupart, et c'est vers celles qui dispensèrent

généreusement le plaisir ou inspirèrent passions ou caprices que

tendent les efforts de ceux qui sont en mal d'histoire anecdotique.

Le public, surtout certain public d'élite féminin,--celui qui prend

le temps de lire, mais recherche plutôt un délassement teinté

de psychologie souriante, voire de physiologie instructive et

amusante à la fois, que de trop pédantes leçons de diplomatie ou de

politique,--le public très fin, très quintessencié, très prompt à

établir des comparaisons, des femmes qui comprennent ou qui devinent

et qui concluent, encourage volontiers ces «analystes» des cœurs

réduits parfois au rôle d'anecdotiers d'amour.

N'est-ce pas la vie qui passe dans ces ailes bruissantes de

femmes-papillons? Dussent-elles s'en brûler, il leur faut la lumière

qui, encore une fois, dans un suprême battement, les fait scintiller

devant la postérité. Si une du Barry ou une Parabère scandalise

ces lectrices averties, une Choiseul-Stainville, une Custine, une

Flahaut, voire une Tallien ou une Aimée de Coigny intéressent ou

captivent, rendent indulgentes pour elles-mêmes celles qui, dans

les amours passées, aiment à trouver la représentation des amours

présentes ou futures.

Embellies par le recul des années, ces figures leur apparaissent

grandies ou rendues vaporeuses--suivant que le metteur en scène a

imprimé plus de relief au caractère ou laissé la première place aux

élans du cœur,--auréolées jusque par-delà la mort de cette couronne

de volupté poétique qui, «depuis qu'il est des hommes... et qui

aiment» constitue le moins indiscutable des brevets d'immortalité.

A côté de celles qui aimèrent d'amour ou aimèrent simplement le

plaisir[1], on citerait celles qu'un seul sentiment purifia, et l'on

pense aussitôt à une Pauline de Beaumont dont la mort fit verser de

vraies larmes à Chateaubriand, à une Sabran attendant patiemment

que le chevalier de Boufflers pût l'épouser, à une Polastron usant

de son influence de mourante sur le comte d'Artois pour obtenir sa

conversion. N'en est-il pas quelques autres parmi celles dont on

n'a pas pour coutume de parler, si séduisantes qu'elles aient été,

et, cela parce que, «à l'austère devoir pieusement fidèles», elles

y trouvèrent unique et suprême volupté? Il semble qu'Angélique de

Mackau, marquise de Bombelles, l'amie dévouée et aimée de Madame

Élisabeth, dont il nous a été permis, grâce à un journal intime,

de dessiner la vie, soit une de ces femmes d'âme élevée dignes de

solliciter l'attention.

[1] De certaines femmes de cette époque on a pu dire: «Elles

n'ont connu ni les grandes passions ni les grands repentirs; les

philosophes du XVIIIe siècle ne leur avaient laissé que la moins

consolante des religions: celle du plaisir.» (A. de Pontmartin,

_Causeries du Lundi_.)

Rencontrer au sein de la société mourante du XVIIIe siècle un ménage

modèle, admirable par son amoureuse et amicale fidélité et, en même

temps, intéressant non seulement par lui-même mais par ses alentours,

par les milieux où il lui a été donné de se mouvoir; grâce à des

fragments d'autobiographie et à une correspondance nombreuse--le

mari, diplomate, étant souvent absent du nid--prendre ce couple

avant les justes noces, le voir évoluer au milieu de la Cour de

Marie-Antoinette, l'étudier psychologiquement durant les années

heureuses, pouvoir plus tard le suivre aux heures de lutte, aux

heures d'angoisse, voilà le régal que nous offraient les dossiers

inexplorés des Bombelles.

Avec le fonds Dupleix-Valori qui a servi à l'ouvrage de M. Tibulle

Hamon, _Dupleix et la perte des Indes_, le fonds Bombelles est

le plus important des archives de Seine-et-Oise si riches en

correspondances et papiers d'émigrés[2]. C'est sans doute à cette

importance considérable (ce fonds ne contient pas moins de 230

dossiers très fournis), que nous avons dû de le trouver à peu près

inexploré. Exception doit être faite pour M. A. de Beauchesne qui,

dans sa _Vie de Madame Élisabeth_, a publié quelques lettres de Mme

de Bombelles à son mari pendant l'année 1781; pour M. Maxime de La

Rocheterie qui a «visé» çà et là des impressions tirées de cette

même correspondance pour son _Histoire de Marie-Antoinette_[3]. Ces

citations peu nombreuses et partielles ne déflorent pas l'ensemble

d'une correspondance qui, avec d'autres papiers inédits, fournit le

canevas principal du récit que nous offrons aujourd'hui au public.

[2] Ignorés d'ailleurs de la plupart des intéressés.

[3] M. de La Rocheterie a également publié la _Correspondance du

marquis et de la marquise de Raigecourt avec le marquis et la

marquise de Bombelles pendant l'émigration_. Société d'histoire

contemporaine, 1892. Tiré à petit nombre et devenu rarissime.

Quand, il y a plusieurs années déjà--habitant alors Versailles,

dans l'atmosphère même où nos héros et leur entourage avaient vécu,

aimé et commencé à souffrir--nous faisions transcrire sous nos yeux

les parties principales de ces innombrables dossiers, le savant

archiviste du Département--très épris d'histoire lui-même, quand

les paperasses administratives lui en laissent le temps,--M. Émile

Coüard, a complaisamment dirigé nos recherches dans ce labyrinthe

cartonné. Son obligeante expérience a souvent épargné notre peine:

qu'il reçoive ici l'expression de notre amicale reconnaissance.

Versailles, 1902.--Paris, 1905.

ANGÉLIQUE DE MACKAU

MARQUISE DE BOMBELLES

Angélique de Mackau, Marquise de Bombelles, et la Cour de Madame Élisabeth · 第 8 / 42 题