L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan
prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait
derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement
et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres
grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents
impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on
pleurait.
Puis, peu à peu, tomba le silence.
Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à
voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes
étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils
taillaient et égalisaient à coups de serpette.
L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon
brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres
jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les
profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent.
Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments
des Beni-Rahan étaient entravées.
Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient,
et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant
et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs
hennissements. En un instant, le douar fut debout.
--C'est lui! c'est lui! dit-on.
Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes,
faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes
fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la
terre, y appuyant leur oreille.
--Par la tête du Prophète, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal
qu'il apporte sur sa croupe?
Un hennissement lointain répondit joyeusement aux appels des juments du
douar, et bientôt le puissant galop d'un _buveur d'air_ martela le sol.
Des jeunes gens se précipitèrent à la tête des chevaux qui brisaient
leurs entraves, et le douar entier cria:
--Merzoug! Merzoug!
Alors, dans la nuit, surgit l'étalon.
Hommes, femmes, enfants le saluèrent à grands cris, et pendant plusieurs
minutes les échos du Bou-Djaber répercutèrent ce nom.
--Merzoug! Merzoug!
Un cavalier à barbe blanche le montait à poil. A quelques pas des
tentes, il se laissa glisser à terre et, tenant le coursier par un
bridon en corde, il cria quand eurent cessé les clameurs:
--Salut à tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du caïd
Si-Salah-ben-Omar.
--Voleur, répliquèrent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies infligé un
affront immérité sur nos têtes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient
encore de nous. Ils disent: «Ces gens des Beni-Rahan se sont laissé
prendre devant leur barbe le maître des chevaux de guerre; et celui qui
a sauvé son cavalier dans la mêlée, son cavalier n'a pu le sauver des
larrons.» Sheik, tu es un homme habile; salut!
--Ne m'accusez pas, répondit le vieillard, si je suis coupable je
consens à ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit,
comme rétribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du
vol. Pour l'avoir tenté et accompli, il faut l'adresse et l'audace des
jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis
pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du
Prophète. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter
le cheval, j'ai donné cent _douros_, ma fortune, j'ai vendu à des
juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu'à leurs _khelalas_
d'argent[5]. J'ai prié et supplié longtemps, et l'on m'a menacé des
chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem.
[Note 5: Khelalas, boucles qui servent à retenir la robe des femmes
aux épaules.]
--Nomme-le.
--Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de
la rançon.
Et il est écrit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen
de fraude.
Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles.
Sa voix tremblait.
Alors le caïd Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son
cheval à la lueur d'un feu de branches sèches et ne lui avait découvert
ni blessure, ni tare, le coeur partagé entre la joie et la tristesse,
s'avança vers le sheik.
--Tu as bien tardé, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois
je dis à chaque coucher de soleil: «Demain!» L'autre jour, lassé de
ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant,
comme des nénuphars, tes filles à la rivière: «Je donne à leur père
trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; après quoi, il n'aura plus
à s'inquiéter de leur chercher un époux!» Puis, j'ai réfléchi et
j'ai accordé le quatrième jour, à l'aube, malgré mes jeunes hommes
impatients. Il faut être miséricordieux. Et j'ai attendu encore un jour,
et nous sommes au sixième, et depuis trois heures le soleil a disparu
là-bas, derrière la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a
touché l'os.
--Que veux-tu dire? s'écria le vieillard, tandis que deux grosses larmes
glissaient dans les plis profonds de ses joues. Où sont mes filles?
Comment ne viennent-elles pas à ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas,
éclairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le maître de l'heure,
caïd, réponds!
--Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube
au crépuscule et du crépuscule à l'aube, elles n'ont cessé de répéter:
«Père! Père! Mon Seigneur!» et tu n'es pas venu. Tu es resté sourd comme
un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre.
Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens,
sheik, tu es notre hôte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente.
--Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme à
l'heure maudite où on me les a volées.
--Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus
ingénue jouvencelle trompe sur cette matière le cadi le plus scélérat.
Nous sommes dupés tous, mon père; mais que ma tête soit maudite si
celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou
de mauvais traitements. Viens.
On plaça devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers
d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais
il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lèvres, et
seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait.
Dévoré d'inquiétude, prêtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait
pendant que le caïd, assis près de lui, et le servant lui-même, le
pressait de manger, il murmurait:
--Yamina! Meryem!
Enfin, n'y tenant plus, il se leva.
--Pardonne à mon impatience, caïd Salah, mais j'ai hâte de revoir les
bien-aimées de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me
suis réjoui malgré l'usage. Mes amis étonnés me disaient: «Quoi! tu
fêtes la naissance de filles!» Et je leur répondais: «Oui, car le rayon
de leurs yeux jettera de la poussière d'or sur le deuil de mes ans.» Et
ils s'en allaient riant et répétant: «_Adda maboul_». Cet homme est fou.
Mais eux seuls étaient fous, car depuis plus de douze ans elles ont été
le soleil de mes heures. Debout, caïd! Il est tard et les chemins
sont hérissés de dangers quand on voyage à la lueur sidérale avec deux
_toflas_ (fillettes) que les gens de nos douars ont surnommées les
Roses.
Un doux sourire éclaira sa vieille face bronzée et ses yeux se
mouillèrent. _Les Roses!_--Il répéta le mot avec orgueil, avec sa vanité
innocente de père.--Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit
encore, fier et heureux que l'on sût, aux Beni-Rahan, de ce côté-ci de
la rivière, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi.
--Sois sans crainte, répliqua le caïd, nul ne tentera de te les enlever.
Je te prêterai une bonne mule et deux de mes _deïras_ t'escorteront
jusqu'à l'_Oued Mellegue_.
Puis se tournant vers le _dar-diaf_, il demanda à haute voix:
--Enfants, êtes-vous prêts?
--Nous attendons tes ordres, monseigneur!