Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj
d'El-Merridj, à une demi-portée de fusil du douar, fut attiré par le
tumulte.
Il interrogea le cavalier indigène lui servant à la fois d'ordonnance,
d'interprète et de guide.
L'autre écouta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec
indifférence:
--Ce n'est rien, répondit-il, quelque femme qu'on viole.
L'officier était un jeune, tout frais émoulu de l'École Militaire.
Bien qu'étranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de
leur langue, on l'avait nommé sous-lieutenant de spahis. C'est autant
à l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien à
l'Afrique, qu'à l'incapacité de hauts et bas fonctionnaires qui y
entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remède, la
ruine de l'Algérie.
Comme son interprète s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appelé
_Petit Sabir_, il crut avoir mal compris et répéta sa question.
--Une femme qu'on viole! répéta distinctement le spahis.
Puis, écoutant de nouveau, penché sur sa selle, prunelles brillantes et
narines ouvertes.
--C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-être plusieurs... Ah! on s'amuse
là-bas, conclut-il avec un soupir.
--Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays!
s'exclama l'officier indigné, en poussant son cheval dans la direction
du douar.
--N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des
Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs
affaires.
Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre.
Le spahis le suivit au galop, continuant à l'avertir:
--Ecoute-moi; sur ta tête et la mienne, écoute-moi. Tu n'as pas de barbe
au menton. Un officier qui connaît les Arabes peut seul oser ce que tu
fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te
comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colère qui passe
dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a été
exprimée par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te
prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton képi et la
soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne.
L'officier n'écoutait pas; il était déjà sur les tentes. Une vingtaine
de chiens fauves, s'élancèrent saluant les étrangers de leurs aboiements
furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres,
plus féroces, sautaient jusqu'à l'étrier pour déchirer la botte.
--Holà! gens du douar! appelez vos chiens, canailles!
Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze
bédouins s'avancèrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les
chiens de la voix et du geste.
--Que se passe-t-il? demanda impérieusement le sous-lieutenant, roulant
les yeux et grossissant sa voix.
Ils toisèrent de la tête aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond
comme une jouvencelle des _Ouled-Aidoun_[4].
[Note 4: Tribu de Kabylie.]
--Les routes sont à tout le monde, répondirent-ils. Quand nous t'avons
aperçu, là-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a songé
à sortir du douar pour aller te crier: «Où vas-tu?» Tu peux passer en
paix, sans t'inquiéter de nos affaires. Marche! marche! Si tu désires
atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval!
Mais lui, pâle de l'insolence de ces Bédouins et s'adressant à son
interprète:
--Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec
plus de politesse.
--Nous respectons le bureau arabe, répliqua l'un des anciens, mais
pourquoi appelle-t-il de France des enfants à la mamelle pour commander
aux hommes? La barbe à la barbe! On n'a jamais entendu dire que les
choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets
pied à terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose
tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosité seule te
pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les
villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien un
_mercanti_ dit à l'autre: «Voleur, fils de voleur», et l'autre répond:
«Banqueroutier, fils de banqueroutier.» Souvent ils sont ivres et se
battent entre eux. Je vais à mes affaires sans tourner la tête; les
disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les
disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris à épeler
le Koran sublime, tu y aurais trouvé ces paroles. Va!...
Le jeune officier était brave et le désir de savoir le poussait. Malgré
les représentations de son guide et l'attitude menaçante des gens
du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe témérité de
l'inexpérience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se
servant du seul mot qu'il connût pour l'avoir entendu crier à chaque pas
dans les rues de Constantine:
--_Balek! balek!_ Place! place! Et il ajoutait:
--Bureau arabe! bureau arabe!
Il se parait à faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en
effet, tous s'écartaient devant lui.
Quelques-uns, cependant, à la vue de son blanc visage, faisaient
le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil chargé d'éclairs,
s'interrogeaient. Si l'un avait dit: «Frappe!» dix auraient ajouté:
«Tue!» Et tous auraient frappé. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne
se fit pas.
Au contraire, le caïd, qui égrenait tranquillement son chapelet,
assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se
compromettre, au cas où les choses eussent pris fâcheuse tournure, le
caïd éleva la voix:
--Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe?
Nous ne faisons pas de plis à nos coeurs pour cacher nos desseins et
n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour âme, oeil pour oeil,
nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a
répondu: «Garde mieux tes chevaux.» Il répondra aux Ouchtatas, s'il est
juste: «Gardez mieux vos filles.» Que chacun ait soin du sien.
Et un cheik, à barbe couleur poivre et sel, ajouta:
--L'Arabe, son frère, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il
peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux,
des os déjà rongés; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive
aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repaît
sans crier victoire... Laisse-nous!
--Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, répliqua le
sous-lieutenant. Allons, place!
On le laissa approcher, et même un jeune homme, près de la tente, en
souleva avec complaisance un coin... lui dévoilant une ineffaçable
scène.
V
D'abord, dans la pénombre, il ne distingua que des formes vagues. Mais
bientôt se déroula le drame.
A terre, sur la natte de palmier de la tente, un coussin de laine sous
les reins, une toute jeune fille, nue comme Eve, était étendue.
Sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir la ligne éclatante des
dents, ses noirs cheveux s'éparpillaient en désordre, comme si des mains
crispées avaient secoué sa tête, et ses grands yeux éteints se noyaient
dans le vide.
L'officier la crut morte, tant son corps semblait rigide, mais il
découvrit bientôt que ses seins, pareils à celui où fut montée la coupe
antique, se levaient et s'abaissaient avec des mouvements saccadés,
tandis que l'une des jambes nerveusement tendue s'agitait par un
tremblement rapide et convulsif.
Pâle, le coeur serré, oppressé comme sous le cauchemar, il ne pouvait
détacher ses regards de cette enfant à peine nubile, hésitant à
comprendre qu'elle était déchirée par les ruts furieux de ces fauves.
La stupéfaction, la pitié, la colère grondaient en lui, quand soudain
éclatèrent de lamentables sanglots:
--_Baba! ia baba! ia Sidi!_ (Père, ô mon père, ô mon seigneur!)
Il aperçut alors un peu plus loin; acculée contre une selle, une seconde
fillette plus frêle, plus gracile encore. Nue comme l'autre, souillée
et déchirée comme l'autre, l'oeil hagard et chargé d'épouvante, elle
attendait... Et dans son effarement, elle jetait par intervalles ce cri
de détresse, cet appel désespéré à la protection paternelle:
--_Baba! ia baba! Sidi!_
Et elle pleurait toutes ses larmes d'enfant.
--Allons! dit une voix, choisis, prends ta part, si tu veux, celle du
Bureau Arabe: tu y as droit.
--Laissez ces jeunes filles, cria l'officier ivre de fureur, laissez ces
jeunes filles! lâches que vous êtes, assassins! brigands!
Et il tira son sabre.
La lame jeta un éclair; mais au même instant, il fut entouré, saisi,
désarmé, poussé, porté, remis en selle. Alors, respectueusement, un des
anciens lui rendit son arme, répétant ce qu'on lui avait dit déjà:
--Pars; les chemins sont à tout le monde, mais les douars des Beni-Rahan
appartiennent aux Beni-Rahan.
--Ce sont des repaires de scélérats! hurla le jeune homme. Des bandits
qui violent des enfants, c'est justice de les anéantir par le fer et le
feu. A mort! à mort!
La voix du caïd s'éleva dans la foule:
--Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu
dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mère
servir de jouet aux soldats de ton pays. Le caïd Salah-ben-Omar, tout
enfant, se souvient de ses soeurs, à peine plus âgées que lui, que
les _grandes capotes bleues_ éventrèrent après s'en être repues. Et si
lui-même a échappé aux coups de baïonnette, c'est qu'il était si petit
qu'on ne le trouva pas dans le fourré où il se blottissait. Il ne
récrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bédouins
saignent les autres, c'est que souvent on les a saignés. De quoi te
plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens?