Et les deux cavaliers s'avancèrent, sortant de l'ombre, éclairés peu
à peu par le feu d'un brasier qu'une vieille attisait. Enveloppés et
encapuchonnés dans leurs grands burnous sombres, la barbe pointue, sabre
sous la cuisse, pistolet au côté et fusil en bandoulière, on eût dit
de ces moines-bandits de la Ligue allant accomplir quelque ténébreuse
équipée.
Chacun portait couché en travers, sur le devant de la selle, un objet
de sinistre aspect, long rouleau, empaqueté en des branches de lauriers
liées à chaque extrémité par des cordes de poils de chameau.
Le milieu plus gonflé faisait s'écarter les branches, et dans les
entrebâillements, on distinguait sous le frêle tissu d'un haïk des
blancheurs de chairs.
A cette vue tous se turent; les hommes, debout et farouches,
regardaient; les femmes rentraient, se cachant le visage, et sous
quelques tentes des lamentations étouffées s'élevèrent.
Et le père, muet d'horreur, regardait, lui aussi, s'avancer les
_deïras_. Sa bouche s'ouvrit, mais la langue resta clouée au palais et
sa prunelle dilatée et sans rayon, comme s'il se refusait à comprendre.
Enfin, jetant ses mains crispées sur sa face, il arracha des touffes
de sa barbe blanche, puis courut palper tout tremblant, dans les
écartements des branches les corps rigides de ses bien-aimées.
--Yamina! clamait-il, Yamina et ma douce Meryem!
Et il allait de l'une à l'autre, pris de folie. Puis, soudain, poussant
un cri terrible et tournant sur lui-même, il tomba la face contre terre.
--Qu'on l'emporte, ordonna froidement le caïd. Ce qui est écrit est
écrit. Les uns agissent d'une façon, les autres d'une autre. Dieu seul
connaît la vraie voie. La malédiction était sur leurs têtes. Nous ne
sommes que de la poterie, et le potier fait de nous ce qui lui
plaît. Qui sait ce que nous réserve le destin. Ecoutez, hommes! Vous
traverserez le gué et le déposerez de l'autre côté de la rivière entre
les corps de ses filles, et demain les Ouchtatas, les Ouarghas, les
Bon-Ghanem et tous les Chaouias de la plaine iront se répéter de douars
en douars et de marchés en marchés, qu'il n'y a rien de bon à gagner en
volant les chevaux des Beni-Rahan.