Il faut faire une grande différence entre le métier de Barbier-Perruquier
& le talent de coëffer les Dames. La profession de Perruquier appartient
aux Arts méchaniques: la profession de Coëffeurs des Dames appartient aux
Arts libéraux.
Les Arts méchaniques ont donné naissance à l'établissement des différens
Corps & Communautés. Ces Arts se bornent à une pratique purement
manuelle, bien au-dessous des créations du génie, & se tiennent
renfermés dans la sphere étroite qui leur est propre.
Il n'en est pas de même des Arts libéraux pour lesquels on payeroit
inutilement une Maîtrise; ce n'est point avec quelque piece de métal
qu'on peut acheter ce goût, cette faculté active d'inventer & de
produire, qui leur donne l'existence & la vie; il faut porter dans son
ame le germe des talens créateurs: quiconque a le génie propre à l'Art
qu'il adopte, doit l'exercer avec pleine liberté; telles sont les maximes
protectrices des beaux Arts, celles à la faveur desquelles ils ont fait
en France des progrès si merveilleux. Il eût été ridicule d'ériger en
Corps & Communauté les Poëtes, les Statuaires, les Peintres, les
Musiciens, comme les Perruquiers, les Cordonniers & les Tailleurs.
Le Peintre anime la toile, le Statuaire un bloc de marbre, l'un & l'autre
parlent aux yeux pour les tromper, & ce prestige est la perfection de
l'ouvrage. Le Musicien & le Poëte portent à l'ame les objets sur lesquels
ils s'exercent, & quand ils ont le génie de leur Art, ils peignent en
traits de flammes, ils échauffent tout ce qui se trouve dans la sphere de
leur activité.
Nous ne sommes ni Poëtes, ni Peintres, ni Statuaires, mais par les talens
qui nous sont propres, nous donnons des graces nouvelles à la beauté, que
chante le Poëte; c'est souvent d'après nous que le Peintre & le Statuaire
la représentent; & si la chevelure de Bérénice a été mise au rang des
Astres, qui nous dira que pour parvenir à ce haut degré de gloire, elle
n'ait pas eu besoin de notre secours?
Les détails que notre Art embrasse se multiplient à l'infini.
Un front plus ou moins grand, un visage plus ou moins rond, demandent des
traitemens bien différens; par-tout il faut embellir la nature, ou
réparer ses disgraces. Il convient encore de concilier avec le ton de
chair la couleur sous laquelle l'accommodage doit être présenté. C'est
ici l'Art du Peintre, il faut connoître les nuances, l'usage du clair
obscur, & la distribution des ombres, pour donner plus de vie au teint &
plus d'expression aux graces; quelquefois la blancheur de la peau sera
relevée par la teinte rembrunie de la chevelure, & l'éclat trop vif de la
blonde sera modéré par la couleur cendrée, dont nous revêtirons ses
cheveux.
L'accommodage se varie encore à raison des situations différentes. La
coëffure de l'entrevue n'est pas celle du mariage, & celle du mariage
n'est pas celle du lendemain. L'art de coëffer la prude, & de laisser
percer les prétentions sans les annoncer, celui d'afficher la coquette, &
de faire de la mere la sœur aînée de sa fille; d'assortir le genre aux
affections de l'ame, qu'il faut quelquefois deviner; au desir de plaire,
qui se manifeste; à la langueur du maintien qui ne veut qu'intéresser; à
la vivacité qui ne veut pas qu'on lui résiste; d'établir des nouveautés,
de seconder le caprice, & de le maîtriser quelquefois; tout cela demande
une intelligence qui n'est pas commune, & un tact pour lequel il faut en
quelque sorte être né.
Les progrès de notre Art se portent encore plus loin. Sur ce Théâtre où
regne l'illusion, où les Dieux, les Héros, les Démons, les Fées, les
Magiciens, se reproduisent sans cesse; une tête sortant de nos mains est
tantôt celle d'une Divinité, tantôt celle d'une Héroïne, tantôt celle
d'une simple Bergere; la chevelure d'Armide n'a rien de commun avec celle
de Diane, & celle de Diane n'a rien de commun avec celle d'Alcimadure;
les cheveux serpentans & entrelacés des furies, ne forment-ils pas le
plus parfait contraste avec les ondulations des cheveux flottans de
l'Amour? C'est en saisissant les nuances attachées à ces différens
genres, que le charme se perpétue, & qu'on reconnoît la main d'un Artiste
habile.
L'Art des Coëffeurs des Dames est donc un Art qui tient au génie, & par
conséquent un Art libéral & libre.
L'arrangement des cheveux & des boucles ne remplit pas même tout notre
objet. Nous avons sans cesse sous nos doigts les trésors de Golconde.
C'est à nous qu'appartient la disposition des diamans, des croissans, des
sultanes, des aigrettes. Le Général d'Armée sçait quel fond il doit faire
sur une _demi-lune_ placée en avant; il a ses Ingénieurs en titre; nous
sommes Ingénieurs en cette partie, avec un _croissant_ avantageusement
placé, il est bien difficile qu'on nous résiste, & que l'ennemi ne se
rende: c'est ainsi que nous assurons & que nous étendons sans cesse
l'empire de la beauté.
Les fonctions des Barbiers-Perruquiers sont bien différentes; tondre une
tête, acheter sa dépouille, donner à des cheveux qui n'ont plus de vie la
courbe nécessaire avec le fer & le feu; les tresser, les disposer sur un
simulacre de bois, employer le secours du marteau, comme celui du peigne,
mettre sur la tête d'un Marquis la chevelure d'un Savoyard, & quelquefois
pis encore, se faire payer bien cher la métamorphose; barbouiller des
figures pour les rendre plus propres; enlever avec un acier tranchant, au
menton d'un homme, l'attribut de son sexe, baigner, étuver, &c; ce ne
sont-là que des fonctions purement méchaniques, & qui n'ont aucun rapport
nécessaire avec l'Art que nous venons de décrire.
Les Perruquiers auront, si l'on veut encore, la faculté de faire
l'accommodage des cheveux naturels des hommes, parce que cet accommodage
ne doit être qu'un arrangement de propreté. Nous aurions pû cependant
leur disputer la coëffure des Petits-Maîtres, par une raison d'analogie;
mais nous laisserons volontiers leurs têtes entre les mains d'un
Perruquier, pour qu'ils fassent moins de progrès dans la coquetterie; en
un mot, nous ne coëffons que les Dames; leurs maris même ne sont pas de
notre compétence, & tant que nous nous renfermerons dans des bornes
pareilles, la jalousie des Perruquiers pourra crier, mais la Police
n'aura rien à nous dire.
En vain les Perruquiers objecteroient-ils, que s'ils ont la main trop
pesante pour la coëffure des Dames, ils peuvent avoir chez eux des
Garçons qui l'ayent beaucoup plus légere.
Cette objection seroit un aveu, que l'Art de coëffer les Dames ne seroit
pas propre à leur état, puisque les Maîtres n'auroient pas le talent
nécessaire pour l'exercer; & de-là nous pourrions conclure, que leurs
Garçons distraits par d'autres soins ne l'acquerroient pas davantage;
mais une raison bien plus puissante s'oppose, à ce que les Dames
employent les Garçons Perruquiers pour leur coëffure: les Garçons
Perruquiers changent à chaque instant de boutique, & ces changemens
perpétuels ne permettent pas de les admettre à un ministere de confiance
tel que le nôtre.
Le Coëffeur d'une femme est en quelque sorte le premier Officier de sa
toilette; il la trouve sortant des bras du repos, les yeux encore à
demi-fermés, & leur vivacité, comme enchaînée par les impressions d'un
sommeil, qui est à peine évanoui. C'est dans les mains de cet Artiste,
c'est au milieu des influences de son Art, que la rose s'épanouit en
quelque sorte, & se revêt de son éclat le plus beau; mais il faut que
l'Artiste respecte son ouvrage, que placé si près par son service il ne
perde pas de vue l'intervalle, quelquefois immense, que la différence des
états établit; qu'il ait assez de goût pour sentir les impressions que
son Art doit faire, & assez de prudence pour les regarder comme
étrangeres à lui.
Il est donc vrai de dire, que ni les Perruquiers ni leurs Garçons, ne
sont pas propres à faire l'office des Coëffeurs des Dames; que l'Art des
Coëffeurs est étranger à la Communauté des Maîtres Perruquiers, comme
étant un Art libre & libéral.
Voyons maintenant si les Statuts de la Communauté des Maîtres Perruquiers
ne présentent rien qui puisse porter la plus légere atteinte aux vérités
que nous venons d'établir: c'est le second objet de nos réflexions.