MÉMOIRE

POUR le Sieur GAUDON, Entrepreneur de Spectacles sur les

Boulevards de Paris:

_CONTRE le Sieur JEAN RAMPONEAU, ci-devant Cabaretier à la

Courtille._

Le sieur Ramponeau, devenu tout-à-coup, sans y prétendre, l'objet des

empressemens de la Cour & de la Ville, a eu honte de sa réputation, & a

senti qu'il étoit fait pour prendre un vol plus élevé. Des dispositions

pour le Théâtre se sont développées en lui assez rapidement; & le Public,

toujours son admirateur, se flattoit de le voir au premier jour amuser

sur le Boulevard ses yeux & ses oreilles. Il se refuse à la convention

solemnelle qu'il avoit faite avec le sieur Gaudon de paroître dans ses

Pieces, & des vues d'intérêt le rappellent à son premier état. Qu'il les

suive, rien n'est plus naturel; mais vouloir faire souffrir une perte

réelle à celui qui l'a arrêté dans sa Troupe; appeller la Religion à son

secours pour se jouer de ses engagemens, c'est en vérité abuser du foible

qu'on a pour lui, & forcer le Public trop complaisant de ne le regarder

plus que comme un homme ordinaire.

_FAIT._

Jean Ramponeau naquit à Argenteuil le .... Ses commencemens, comme ceux

de la plupart des Grands Hommes, furent obscurs, & on peut le regarder

comme le premier de son nom. Il occupa son enfance, comme Homere, à

chanter aux portes des cabarets, en attendant qu'il pût lui-même y faire

chanter à son tour; mais on ne verra point sans doute, comme pour le

Poëte Grec, sept Villes se disputer l'honneur de lui avoir donné la

naissance.

Des vues plus solides le tirerent de ces délassemens agréables. Comme il

pensoit au-dessus de son âge, il ne tarda pas à s'appercevoir, par le peu

d'égards qu'on lui témoignoit quelquefois, que pour acquérir de la

considération & de la consistance il lui falloir un état.

La mort d'un oncle fort avancé en âge lui en procura un, en lui

transmettant la propriété d'un terrein & d'une vaste maison à la

Courtille. Ce vieillard l'avoit bâtie d'une multitude de petites

libéralités dont le ciel avoit récompensé son assiduité dans les Eglises;

& comme il avoit été extrêmement répandu, il laissa à son neveu un

très-grand nombre d'amis, qui, dès que celui-ci eut changé cette maison

en cabaret, devinrent naturellement ses premieres pratiques & ses

prôneurs.

Placé hors de l'atmosphere de la Ferme, le cabaret fameux de Ramponeau

n'en ressentit point les funestes influences. De-là, cette modicité

célebre du tarif de ses vins, presqu'incroyable pour les riches, qui ne

jugent de la bonté des choses que par la grandeur de leur prix, & si

attrayante pour les Citoyens des derniers Ordres de l'Etat. On vit

ceux-ci y accourir en foule, on vit les plus grands noms se mêler parmi

eux, les Dignités cacher leurs signes distinctifs, & aimer à se confondre

parmi ces hommes qu'on regarde quelquefois, dans l'ivresse de la

grandeur, comme des êtres d'une espece différente. L'heureux Ramponeau

parut alors vraiment l'ami des hommes, & tout retraça chez lui la

simplicité sauvage & naturelle du premier âge, & cette égalité dont nous

portons en nous le sentiment & le desir. Quelle satisfaction pure c'eût

été pour ce Philosophe solitaire, qui l'a si fort prônée, de voir là tant

de partisans de son systême ne sentir d'autres besoins, d'autres desirs

que la brute, & se rapprocher, la tête panchée sur la table & les bras

inclinés vers la terre, de l'état pour lequel il prouve si éloquemment

que nous avons été créés!

Mais, malgré cette affluence si flatteuse, Ramponeau sentoit un vuide

dans son cœur. Il ne pouvoit se dissimuler que la curiosité publique

l'avoit pris pour objet, sans qu'on sçût trop pourquoi; qu'il n'étoit

proprement qu'un spectacle muet, & il étoit confus en lui-même de la

bonté avec laquelle les Citoyens de cette Capitale, & même des personnes

d'un certain rang, vouloient bien admirer un homme tourné comme un autre,

& d'une physionomie assez commune, parce qu'il vendoit un plus grand

nombre de pintes de vin que ses Confreres. Il résolut de procurer au

Public le mérite de l'applaudir avec plus de justice, & d'une maniere

plus directe, en montrant que son génie n'étoit pas borné à éluder les

droits de la Ferme par un débit fait au-delà de ses limites. Il prit le

parti de se faire Comédien.

Il est vrai qu'il fut arrêté d'abord dans ce noble dessein par la

difficulté du succès. Il avoit pensé qu'il falloit connoître & étudier la

nature, la rendre sans l'outrer, être naïf sans bassesse, noble sans

enflure, naturel sans afféterie. Mais cette rigueur de la théorie lui

parut bien adoucie par l'aisance de la pratique. On le conduisit à l'un

de nos théâtres; il sentit alors qu'il pourroit être un grand Comédien,

en disposant ses bras en cercle, en tirant avec effort des sons

entrecoupés du fond de sa poitrine, en s'arrêtant à des endroits

prétendus beaux, en regardant le ciel d'un œil égaré & furieux, en

s'emportant avec violence aux approches du cinquieme acte: ou bien encore

en minaudant avec une tabatiere, en allongeant son col vers le parterre,

en rendant avec un sourire léger les sentimens les plus passionnés; en un

mot que pour peu qu'il pût ou forcer la nature ou la méconnoître, il

n'auroit plus à craindre que l'embarras des applaudissemens.

Il s'enhardit donc dans son projet, & pria un ami de le présenter au

sieur Gaudon, Entrepreneur des Spectacles sur les Boulevards, afin

d'essayer ses talens & ses espérances sur un théâtre plus modeste. Mais

quel besoin avoit-il d'être présenté, quand son nom seul l'annonçoit avec

tant d'éclat?

Ils firent ensemble le 24 Mars, un traité en présence de beaucoup

d'honnêtes gens, notables habitans du Boulevard.

Ce traité fait trop d'honneur à Ramponeau, pour que nous ne nous fassions

pas un devoir d'en rendre compte. Cet homme célebre »s'oblige de paroître

& jouer dans le Spectacle du sieur Gaudon, & consent que le sieur Gaudon

le fasse annoncer, afficher, voir en dehors & en dedans, fasse peindre

son portrait au naturel, fasse faire des chansons, livres & pieces _à son

avantage_, pour le tems de deux mois & demi ou environ, depuis le 14

Avril jusqu'au 28 Juin«. De son côté le sieur Gaudon lui promet 400

livres, dont 200 livres, payables par billet à ordre, lui seront

délivrées huit jours après son début, & le reste après cinq semaines; &

de plus on lui accorde la moitié des produits & bénéfices qu'il acquerra

pendant ledit tems, »tant par estampes que livres, chansons & autres

généralement quelconques«. L'acte contient encore l'obligation de la part

de Ramponeau de se trouver aux heures marquées; il est fait double, avec

un dédit de 1000 livres, & l'on convient qu'il sera passé devant Notaires

à la premiere requisition.

Quoique ce traité ne contînt une obligation de payer 200 liv. que huit

jours après le début, Ramponeau, qui malgré sa célébrité éprouve

quelquefois des besoins, souhaita de toucher d'avance le billet à ordre

de cette somme, vraisemblablement pour se mettre en équipage: on le lui

accorda le lendemain, & il ratifia ainsi avec une vraie satisfaction son

engagement.

Afin de le remplir avec plus de succès, il employa une partie des trois

semaines qui lui restoient, depuis le 24 Mars jusqu'au 14 Avril, pour se

familiariser avec les regards du Public. Ce n'étoit pas qu'il en fût

grandement effrayé. Il avoit cette honnête assurance que donne l'usage du

grand monde & du monde vu fréquemment.

Le lieu qu'il choisit pour ses essais, fut un lieu où les talens les plus

décidés ne se présentent qu'en tremblant. Il alla avec un sieur Hayet,

homme de Spectacle, se faire voir à Versailles; mais on assure qu'il n'y

réussit pas. Il ne trouva dans ce séjour que de faux amis, & des

partisans froids & glacés; & beaucoup de gens qui lui avoient témoigné à

la Courtille une considération distinguée, ne parurent pas même le

reconnoître à la Cour.

Dépité contre le séjour de la grandeur, Ramponeau revint promptement vers

ses ardens admirateurs, les faciles Parisiens. Déja tout étoit prêt pour

son triomphe, le sieur Gaudon avoit payé deux habits à un Poëte qu'il

fait travailler, avoit fait préparer sa salle avec plus de magnificence,

avoit arrêté des Acteurs nouveaux; les chansons étoient composées, une

piece en regle étoit faite, les rôles distribués & appris, les affiches

imprimées, quand un événement imprévu a répandu la consternation sur le

Boulevard, & a détruit l'espérance de l'allégresse publique: Ramponeau a

refusé de monter sur le théâtre.

Tout Paris s'est partagé sur la cause de ce refus éclatant.

Les uns jettant les yeux sur l'enfance de Ramponeau, & sur le peu de

secours qu'on a donné à ses talens naturels, ont pensé qu'un sentiment

secret de son incapacité l'avoit empêché de se commettre sur un théâtre,

aux regards du Public, si inconstant dans sa faveur.

D'autres, politiques profonds, ont imaginé que Ramponeau ébloui par la

fortune rapide que lui promettoit un débit immense, a lu dans l'avenir

les hautes destinées de sa postérité, & qu'il a craint d'apporter, en

montant sur le théâtre, quelque obstacle à ses grands établissemens, par

la force du préjugé gothique qui nous subjugue encore.

Beaucoup d'honnêtes gens ont cru que c'étoit de sa part, affaire de

scrupule. Ils ont fait attention que sa renonciation au théâtre est faite

devant un Notaire apostolique, qu'elle porte date du samedi veille de

Quasimodo; & en lisant les termes dans lesquels elle est conçue, ils se

sont applaudis de sa désertion comme d'une conquête éclatante. Voici les

termes de l'acte qui semble favoriser cette idée.

»Aujourd'hui est comparu... sieur Jean Ramponeau, Cabaretier, demeurant à

la Basse-Courtille.... lequel a volontairement déclaré que les

_réflexions mûres_ qu'il a faites sur les dangers & les obstacles

qu'apporte au salut la profession des personnes qui montent sur le

théâtre, & sur la justice des censures que l'Eglise a prononcées contre

_ces sortes de gens_, l'ont déterminé à renoncer, comme par ces

présentes, par principe de conscience & _pour d'autant travailler de sa

part à conserver la pureté des mœurs_ qui convient à un Chrétien & dans

laquelle il prie Dieu de le maintenir; _il renonce_ à monter & promet à

Dieu de ne jamais monter sur aucun théâtre, ni faire aucune fonction,

profession ni acte qui tienne à l'état de ceux qui montent sur les

théâtres quels qu'ils soient.

»Pourquoi il proteste, par les présentes, contre toutes soumissions &

engagemens qu'il pourroit avoir faits ou pourroit faire avec qui que ce

soit, notamment avec le sieur Gourlier dit Gaudon, Entrepreneur de

Spectacles sur les Boulevards de cette Ville, pour paroître & jouer, soit

dans les Spectacles dudit sieur Gaudon, soit dans tous autres, ou faire

par lui-même, ou souffrir qu'il soit fait par son ministere, sous son nom

& à son occasion, quelques actions, chansons, livres & estampes, le tout

tendant à l'exercice desdites professions de ceux qui montent sur les

théâtres & autres semblables, & à lui donner la publicité indécente _qui

ne convient qu'aux gens de cette sorte_: comme lesdites conventions &

engagemens quels qu'ils soient & quelques conventions qu'ils contiennent

n'ayant été & ne pouvant être qu'extorqués de lui dans des tems où il

n'avoit ou n'auroit pas eu l'entier usage de sa raison, ni la faculté de

faire des réflexions sur la conséquence de l'exécution desdites

soumissions ou engagemens pour la régularité de ses mœurs & son salut, &

que conséquemment lesdites soumissions ou engagemens, quels qu'ils soient

ou quoi qu'ils contiennent, ne lui pourront nuire ni préjudicier, &c.»

Mais nonobstant le beau dehors de cet acte & les expressions pieuses

qu'on y a prodiguées, tous les gens bien instruits sçavent que cette

retraite a été pure affaire d'intérêt, que Ramponeau a voulu couvrir du

voile de la Religion; & voici à cet égard ce que portent nos mémoires.

Lorsque Ramponeau a pensé sérieusement à se livrer au théâtre, il a,

comme tout le monde sçait, vendu son fond moyennant 1500 liv. de rente au

sieur Martin, qui depuis pour faciliter la rime à leurs Poëtes, se fait

appeller le sieur Martineau. Une des conditions secretes du traité a été

que Ramponeau protégeroit cet établissement par quelques regards

favorables, & de tems en tems par sa présence.

Martineau qui fondoit ses principales espérances sur le nom célebre de

son vendeur, a vu qu'il alloit les perdre, si Ramponeau se livrant au

Public sur le Boulevard, ôtoit par-là, ou réduisoit presqu'à rien, le

grand motif d'aller à la Courtille. Il lui a fait là-dessus les

représentations les plus pressantes & les plus tendres, lui a montré cet

édifice élevé par lui & par la Renommée prêt à tomber; & pour mieux le

convaincre, il l'a menacé de son insolvabilité, si la diminution du débit

occasionnée par la désertion de Ramponeau, ôtoit le seul moyen de lui

payer les arrérages d'une rente que rien n'assuroit. Ramponeau a senti

toute la force de ces représentations; il s'est trouvé partagé entre la

gloire qui l'appelloit au théâtre, & l'intérêt qui le rappelloit à son

cabaret. L'intérêt l'a emporté, il est retourné au cabaret où lui & la

Dame son épouse ont un _appartement complet_, il se promene dans les

salles & dans les cours, répond avec politesse aux Seigneurs étrangers

qui veulent remporter la satisfaction de l'avoir vu, s'entretient

familierement avec les nôtres, lie la conversation avec les écots

distingués, sourit aux uns, serre la main aux autres, & accorde à tous

ses regards & sa vue. Par ce retour à la Courtille, la scene perd un

sujet de la plus haute espérance, & le Public un amusement digne de lui.

En payant le dédit de 1000 liv. & les dommages & intérêts résultans de sa

retraite à la veille de l'ouverture du théâtre, Ramponeau eût fait une

retraite décente, honnête, qu'on eût pu même regarder comme dictée par

_le desir de conserver la pureté des mœurs & par ses réflexions mûres

sur les dangers & les obstacles qu'apporte au salut la profession du

théâtre_. Par-là il eût été tout ensemble pieux & équitable, & l'estime

publique l'auroit suivi dans sa vie privée.

Mais il a cru pouvoir s'exempter de rien payer, en faisant de cette

affaire, une affaire de religion, comme si la religion pouvoit dispenser

de satisfaire aux loix de l'équité.

Il a donc fait signifier le 12 Avril l'acte de renonciation au théâtre,

avec offres de rendre le billet à ordre de 200 liv. qu'il a reçu. Pour

donner même plus de faveur à sa prétention, il a pris le 23 Avril des

lettres de rescision contre son engagement du 24 Mars dernier.

Il soutient que cet engagement est contraire aux bonnes mœurs; que tout

engagement contraire aux bonnes mœurs est nul de plein droit, & ne donne

lieu à aucune peine en cas d'inexécution; qu'ainsi si on l'a loué, gravé,

chansonné, affiché, tous ces préparatifs doivent être en pure perte pour

le sieur Gaudon, & qu'il est de l'intérêt de la religion qu'il puisse

retourner dans son cabaret _pour y mieux conserver la pureté_ _des

mœurs, & prévenir, par ses réflexions mûres, les dangers & les obstacles

qui s'opposeroient à son salut_.

Nous soutenons au contraire, que dès qu'un établissement est autorisé

soit par des Lettres Patentes, soit par des Arrêts des Cours, soit par

l'établissement d'une Garde, ou autres témoignages extérieurs

d'approbation de la part de la Puissance publique, il est injurieux pour

elle de dire qu'un tel établissement soit contraire aux bonnes mœurs,

qu'ainsi l'indemnité résultante de l'inexécution des conventions faites

avec les chefs de cet établissement doit être prononcée; qu'à la vérité

si des ames timorées croyent pouvoir faire plus sûrement _leur salut &

mieux conserver la pureté des mœurs_ au cabaret qu'au théâtre, elles

peuvent suivre le mouvement de piété qui les anime, mais que l'intérêt du

ciel, qu'on allégue, n'autorise point à être injuste, & que dès-là qu'un

engagement n'a eu pour objet que de concourir à des fonctions autorisées

par l'Etat, on doit payer les peines de son inexécution. Tels sont les

moyens du sieur Gaudon. Perdons un moment de vue Ramponeau, si le Public

veut bien le permettre; & développons ces moyens de maniere à en faire

sentir toute la justice.

Causes amusantes et connues · 第 35 / 54 题