Toutes les possessions des citoyens sont sous la sauve-garde des Loix.
Mais il en est quelques-unes qui sont plus spécialement sous sa
protection, & auxquelles on ne peut porter atteinte, sans s'exposer aux
peines les plus graves & les plus méritées. Tels sont tous les lieux
d'affection & de confiance dans lesquels chaque citoyen a pris soin de
réunir l'assemblage de ses forces ou de ses prétentions, comme seroit,
par exemple, le dépôt d'un Notaire, la bibliotheque d'un Sçavant, le
Chartrier d'une ancienne abbaye, la chambre où repose un Chanoine, la
cave d'un Chapelain. Tous ces lieux défendus par la foi publique, & dont
l'état actuel n'est pas toujours fait pour paroître au grand jour, ne
peuvent être violés sans un attentat beaucoup plus punissable que les
délits ordinaires.
Mais si les délinquans sont des hommes qui, par état, ont dû connoître
toute l'atrocité de la violence qu'ils commettoient, s'ils ont dû
respecter plus que personne l'asyle qu'ils ont forcé avec effraction,
s'ils eussent dû eux-mêmes le défendre envers & contre tous, alors leur
offense doit exciter toute l'animadversion de la Justice.
Enfin si les coupables ont concerté long-tems leur attentat avant d'oser
le commettre, s'ils ont épié le tems d'une absence favorable pour
exécuter leur violence, s'ils ont essayé par une contestation excitée
sans fondement de se ménager un prétexte qui diminuât l'énormité de leur
délit, s'ils ont joint à l'effraction, un pillage de la grandeur duquel
ils ont détruit la preuve, c'est alors que la Justice s'arme contr'eux de
toute sa rigueur, & c'est malheureusement la position où le conseil
criminel de l'Abbé T..... a mis les Parties adverses.
Au lieu de représenter modestement au Chapitre assemblé ses prétentions &
ses moyens, d'attendre en silence que cette Compagnie, après avoir jugé
sa compétence, prononçât entre les Parties, d'implorer alors l'autorité
du bras séculier, si l'Abbé Buffet eût refusé d'obéir; le sieur C..... a
osé être lui-même son propre juge, il a oublié que l'Eglise n'a pas de
pouvoir coactif, il a eu la témérité de forcer non un endroit ordinaire,
mais un caveau qui méritoit les plus grands ménagemens de sa part, il a
perfidement attendu que l'Abbé Buffet laissât par son absence sa cave
indéfendue, & c'est au moment même où cet Abbé se livroit en Champagne
aux plus douces espérances de l'augmenter encore, qu'il a pillé tout ce
qu'elle renfermoit, & s'en est rendu maître de guet-à-pens.
Si du moins les sieurs R...... & C.... pouvoient alléguer quelque chose
qui diminuât l'atrocité de leur faute, l'Abbé Buffet, qui même en les
poursuivant, n'oublie pas qu'une même Eglise les réunit dans son sein, se
féliciteroit de les trouver moins coupables! Mais, de quelque côté qu'il
porte ses regards, rien ne paroît pouvoir les excuser & les défendre.
L'Abbé C..... dira-t-il que ce caveau lui appartenoit? Mais, outre qu'il
seroit toujours punissable de se l'être procuré par effraction, il est
contre la vérité qu'il puisse le prétendre comme sien. S'il le réclame
comme une annexe de son appartement, aussi-tôt une nuée de témoins
s'élevent contre lui, les registres de la Sainte-Chapelle le condamnent,
& tout le Clergé de cette Eglise dépose pour l'Abbé Buffet d'un usage
immémorial, aussi ancien que cette Eglise même, de rendre les caves le
prix du rang, de l'ancienneté, & des conventions particulières. Et s'il
reconnoît que tel est l'ordre qui regle la distribution des caves de la
Sainte-Chapelle, de quel droit, simple Clerc nouvellement reçu, veut-il
disputer à l'Abbé Buffet, son Ancien & Chapelain, une cave qui a fait une
des principales clauses de son traité?
Prétendra-t-il, comme il l'a insinué dans son interrogatoire, qu'il n'a
été que l'instrument de l'animosité du sieur T....., que la chose en soi
est de peu de conséquence, & qu'après tout cet Abbé abattant ce qui lui
nuit partout où il le trouve, a déjà fait ouvrir aussi militairement la
chambre de l'Abbé Bruyant, qu'il a fait vendre le reste de ses meubles
par l'Abbé R...... sans Huissier; que d'autres Chanoines ont fait ôter un
cadenat d'une des chambres de la Sacristie, pour la donner au Sonneur,
en haine du Chevecier, & que jamais on n'a vu là-dessus de plainte en
justice.
Qu'est-ce donc qui sera grave aux yeux de l'Abbé C....., si de forcer une
cave à main armée, & de la piller, n'est pour lui qu'une bagatelle? Et
qu'appellera-t-il un délit, si ce n'en est pas là un des plus énormes?
Que deviennent l'ordre public & la sûreté de nos possessions, si, après
qu'un Chapelain n'aura rien négligé pour mettre sa cave en état, son
confrere même ne la respecte pas? Que diroit l'Abbé T..... lui-même dont
on allegue ici les ordres, si quelqu'un eût donné, eût exécuté des ordres
semblables contre cette cave que ses soins ont formée? Qu'on n'allegue
point ici ses heureuses témérités en d'autres occasions, pour diminuer la
violence qu'il a fait commettre. Elles ne doivent servir au contraire
qu'à en rendre la punition plus prompte & plus éclatante.
Enfin les deux coupables soutiendront-ils que le Chapitre a autorisé
l'effraction dont on se plaint? Qu'ils rendroient bien peu de justice à
ce Corps, dont les sentimens sont si connus, & qui doit, par honneur &
pour son intérêt propre, prévenir de semblables violences, de l'en
supposer l'auteur! Où est l'acte Capitulaire qui ait décidé que l'Abbé
Buffet laisseroit la cave à son compétiteur? Où est la délibération qui
ait permis d'enfoncer la cave d'un Chapelain absent, prêt à revenir dans
quelques jours, & cela sans formalité, sans l'avoir cité en Chapitre,
sans l'avoir déclaré contumace? A l'exception de l'Abbé T....... & d'un
ou deux Chanoines, qui ont sur le cœur leur entreprise manquée sur le
_Te Deum_, tous réprouvent hautement cette violence, tous souhaitent
qu'elle soit sévérement punie; & chacun tremblant pour soi-même, croit
voir dans la cave de l'Abbé Buffet la sienne attaquée & pillée. C'est
ainsi que l'impunité conduit d'une moindre violence à une plus grande.
Quelques chanoines ont fait ôter un cadenat à une des chambres de la
Sacristie, qui appartient au Chevecier, & l'en ont voulu priver pour
mortifier ce généreux Défenseur des droits du Trésorier, dont le refus
ferme & courageux renvoya deux Chanoines sans chapes dans le chœur.
Aujourd'hui les entreprises de l'Abbé T...... deviennent plus hardies,
ses hostilités croissent, & les caves même sont attaquées. Il est tems
enfin qu'un exemple de sévérité rétablisse le calme dans cette Eglise,
dont toutes les Parties sont en trouble, & maintienne chacun de ses
Membres dans des possessions qu'on ne peut ébranler sans soulévement &
sans scandale. _Signé_, BUFFET.
Me. ELIE DE BEAUMONT, Avocat.
[Illustration: ornement]
[Illustration: ornement]