MÉMOIRE

POUR le Sieur BUFFET, Prêtre, Chapelain ordinaire en la Sainte

Chapelle de Paris:

_CONTRE les Sieurs R........., Chapelain ordinaire & Pointeur; &

C......, Clerc en la même Eglise._

Le déplacement d'un Lutrin sembloit assurer à la Sainte Chapelle le

rétablissement d'une paix durable. En effet, depuis cette époque célebre,

cette Eglise, quoique composée de différens Ordres d'Ecclésiastiques,

n'avoit point eu de divisions qui eussent éclaté au dehors. Cette paix

est aujourd'hui troublée, & la Sainte Chapelle placée au sein du tumulte,

n'a pu résister plus long-tems aux influences de l'air contagieux qui

l'environne. Ce n'est pas du moins un sujet vulgaire qui l'agite, ce

n'est pas pour une masse informe de bois que quelques-uns de ses Membres

sont aux prises, un sujet plus grave & plus sérieux les divise. Un caveau

forcé, des vins & des liqueurs pillés, voilà le sujet de la querelle, en

voici l'origine & les circonstances.

_FAIT._

Le sieur Buffet, ci-devant Prêtre habitué à Saint Roch, y jouissoit par

son exactitude & sa régularité, d'une considération méritée. Sa voix &

quelque talent pour le chant le firent desirer à la Sainte-Chapelle; & le

sieur T...., Chanoine de cette Eglise, que le soin de ces arrangemens

regarde en qualité de Procureur du Chapitre, fut chargé de lui faire les

propositions les plus capables de le déterminer. Entr'autres avantages,

l'Abbé Buffet devoit avoir un appartement complet. On appelle

appartement complet, un appartement auquel une cave est jointe.

Sur la foi de ces promesses, l'Abbé Buffet quitta l'Eglise de Saint Roch

le 15 Janvier 1757, persuadé que le sieur T....... avoit tout disposé

pour le changement auquel on l'engageoit. Mais lorsqu'il fut présenté au

Trésorier, qui, comme chef de cette Eglise, & Maître du Chœur, a le

droit d'admettre ou de rejetter les sujets qu'on propose, il vit avec une

extrême surprise que ce Prélat[16] n'avoit pas même entendu parler de

lui, tant le sieur T..... avoit été peu exact à s'acquitter de la mission

dont il s'étoit chargé.

[16] Tout le monde sçait que M. le Trésorier de la Sainte

Chapelle jouit des honneurs & de plusieurs des droits de

l'Episcopat.

Le Trésorier opposa, comme il le devoit, une juste résistance à

l'admission de l'Abbé Buffet, jusqu'à ce qu'il se fût informé par

lui-même de ses talens & de ses mœurs. L'événement de ses recherches

fut honorable pour l'Abbé Buffet; l'imprudence du sieur T..... n'eut

point de suite, & l'Abbé fut installé au mois de Janvier 1757.

La retraite d'un sieur Bruyant, Serpent de la Sainte-Chapelle, mit l'Abbé

Buffet en état de réclamer l'exécution d'un des principaux points de son

traité. On y fut fidele, & un caveau que le premier laissa vuide, fut

donné à l'Abbé Buffet, après que le sieur T.... eut de son autorité fait

ouvrir la chambre de cet Ecclésiastique, & fait vendre ses meubles par

l'Abbé R..... qu'il emploie à ces sortes d'expéditions.

De ce moment l'Abbé Buffet se trouva dans la plénitude des droits

attachés à sa place. Il en jouit assez long-tems sans concurrens, lorsque

le sieur C...... l'une des Parties adverses, nouveau Clerc à la

Sainte-Chapelle, ayant succédé à l'appartement du sieur Bruyant, crut ne

l'avoir pas complétement remplacé, s'il n'avoit en même-tems sa cave.

Sa prétention trouva peu de partisans, parce qu'elle n'alloit à rien

moins qu'à mettre toute la Sainte-Chapelle en désordre; car dans cette

Eglise, telle cave n'est pas attachée à tel appartement plutôt qu'à tel

autre; mais elles se distribuent entre les Membres de la Sainte-Chapelle,

suivant leur qualité & leur ancienneté; & c'est ce qu'il est important de

saisir dans une matiere, où malheureusement les Jurisconsultes ne pouvant

nous servir de guides, nous sommes réduits à ne pouvoir consulter que les

lumieres naturelles & l'usage.

D'abord, d'un droit positif incontestable, chaque Chanoine a sa cave. Les

Chapelains ordinaires formant la seconde classe des Membres de cette

Eglise viennent ensuite; & enfin les plus anciens de la Communauté des

Clercs obtiennent celles qui restent. Ce judicieux réglement maintient

la paix dans l'Eglise, & chacun attend patiemment que son rang vienne

d'être promû à la cave de son confrere.

Ainsi la demande de l'Abbé C... fut rejettée comme une innovation

dangereuse qu'on ne pouvoit trop tôt réprimer, & l'Abbé Buffet se

regardant, malgré les clameurs de son rival, comme possesseur

incommutable, garnit son caveau de différens vins & de quelques liqueurs

qu'on lui avoit données; & ce caveau dans ses mains devint plus que

jamais un caveau digne d'envie.

Pourquoi faut-il qu'un événement malheureux divisant à la fois les

Clercs, les Chapelains & les Chanoines, & soulevant ceux-ci contre leur

Chef, ait coûté à l'Abbé Buffet la perte d'une cave dans laquelle il

devoit se croire si solidement établi? Pourquoi a-t-il à rappeller ici un

différend que le Roi lui-même a daigné pacifier, & qui devroit être pour

toujours enseveli dans l'oubli? Mais il ne peut se dispenser d'en parler,

puisque ce différend même est la source de la violence dont il est forcé

de se plaindre.

Il arriva que l'année derniere on eut occasion de chanter un _Te Deum_.

Le Trésorier qui, comme maître du Chœur & du Service, pouvoit en

indiquer le jour, voulut bien mettre l'affaire en délibération. Il

proposa le Jeudi d'après la Quasimodo, jour pour lequel l'ordre du Roi ne

pouvoit manquer d'arriver, & qui étant en même-tems la fête de la

Dédicace de son Eglise, donnoit lieu à une plus grande solemnité.

C'en fut assez pour que quelques Chanoines, l'Abbé T...... à leur tête,

voulussent chanter le _Te Deum_ le Dimanche même de la Quasimodo.

L'avantage de vaincre un Chef ami de la paix, les fit passer hardiment

sur l'irrégularité de prévenir à ce sujet les ordres de la Cour, & ils

arrêterent qu'il seroit chanté le Dimanche.

Mais il n'est personne qui ne sente que cette délibération étoit

impuissante sans l'appui des Chapelains & des Clercs qui font seuls le

service de chœur que les Chanoines voient faire. Aussi qu'il y eut alors

de mouvemens, de négociations & de menées sourdes de la part de l'Abbé

T....... pour préparer au Trésorier la mortification d'entendre remercier

Dieu malgré lui!

Enfin le jour parut qui devoit décider entre le Prélat & les Chanoines,

de l'empire du Chœur. Ceux-ci se rendent de bonne heure à leurs postes,

caressent les enfans de Chœur, prient les Clercs, supplient les

Chapelains de ne pas les abandonner dans cette querelle d'honneur.

Le Prélat de son côté, imposant pour cette fois silence à sa modération

naturelle, arrive au chœur, résolu de soutenir avec courage les droits

de sa dignité. Les Vêpres se chantent avec décence jusqu'au _Magnificat_,

après lequel le _Te_ _Deum_ devoit être chanté ou ne l'être pas. Vers ce

moment deux Chanoines dérobant leur marche au Prélat, se coulent

sourdement vers la Sacristie pour y prendre des chapes, & revenir chanter

cet hymne consacré à célébrer des victoires, & devenu dans l'Eglise le

sujet & le signal d'un combat.

A la Sacristie présidoit un sieur Desbarres. Elevé par degrés au rang de

Chevecier, il sçait les différens usages de tous les tems, & il refusa

avec vigueur les chapes aux deux Chanoines. Grande rumeur, dont le bruit

pénétrant jusqu'au chœur, appelle le Trésorier pour l'appaiser. Il y

court; le combat s'engage, le service s'interrompt, & le peuple fidele,

répandu dans la nef, alloit voir éclater la guerre intestine qui

déchiroit en ce moment l'Eglise, si, pour l'honneur du Sanctuaire, un des

Chapelains n'eût à l'instant commencé les Complies.

Les Chanoines cependant ne se rendirent point. A la fin des Complies ils

firent fermer les portes du chœur, pour forcer par capitulation les

Chapelains de se joindre à eux. Ceux-ci restant toujours fideles au

Trésorier envers lequel ils sont liés par un serment, les Chanoines (tant

le desir de vaincre les animoit) oserent bien essayer de chanter

eux-mêmes; mais peu faits pour cet emploi subalterne, leurs organes

s'affoiblirent bientôt, & l'on vit, après quelques vains efforts, les

louanges du Seigneur expirer sur leurs levres.

Cependant l'ordre de la Cour arriva le Dimanche au soir après l'Office,

comme l'avoit prévu le Trésorier. Le _Te Deum_ fut chanté le Jeudi

suivant avec toute la solemnité qui convenoit à la cérémonie; les

Chapelains & les Clercs firent retentir la voûte de leurs voix, les

Chanoines eux-mêmes ne purent en bons citoyens refuser d'y prendre part,

& toutes les voix s'unissant ensemble, le même Cantique célébra

tout-à-la-fois le triomphe de la France & celui du Prélat.

Mais que ce triomphe coûta cher à quelques-uns de ceux qui avoient si

bien servi leur Chef! Le Chapelain[17] qui avoit commencé les Complies

fut sévérement reprimandé d'avoir préféré le desir d'éviter un scandale à

l'honneur des Chanoines, dont il avoit entraîné la défaite. Le malheureux

Desbarres, victime de l'obéissance & de son attachement au rite de son

Eglise, fut destitué. L'Abbé Buffet tomba dans la disgrace marquée du

sieur T....... le plus ardent promoteur du _Te Deum_ prématuré.

[17] _Nota._ Ce Chapelain n'avoit en rien excédé ses droits,

puisque ce sont les Chapelains qui font l'Office, donnent la

bénédiction à l'Enfant de Chœur pour commencer les Complies; les

Chanoines s'abstenant de tous ces détails.

L'éclat de cette contestation parvint jusqu'à un Ministre, à la vigilance

duquel on sçait assez que rien n'échappe. M. de Saint-Florentin en fut

instruit, & un premier ordre du Roi fit surseoir à la destitution du

sieur Desbarres. L'on traita ensuite par des Mémoires respectifs la

question, quel jour le _Te Deum_ avoit dû être chanté; & le jour du

Trésorier l'emporta. En conséquence seconde Lettre-de-cachet qui

maintient le Trésorier dans tous ses droits, défend de rien innover,

rétablit le sieur Desbarres, assoupit tous les différends, & ordonne

qu'elle sera enregistrée sur les Registres.

Mais les effets de cette amnistie ne se sont pas étendus jusqu'à l'Abbé

Buffet. Il n'a pu obtenir du sieur T..... & de quelques Chanoines un

retour sincere, lui dont le seul crime est celui de tous ses confreres,

si c'en est un que d'être restés attachés à un Chef, qui, par ses

qualités personnelles, a plus de droits encore à leur estime que leur

serment ne lui en donne à leur obéissance.

Du jour de ce _Te Deum_ fatal, l'Abbé T...... aux yeux de qui toute

résistance est un crime, & qui d'ailleurs avoit eu d'abord un tort trop

réel avec l'Abbé Buffet pour lui vouloir du bien, a tout mis en œuvre

_pour lui faire perdre sa place_[18]. Il a tenté de faire diminuer le

gros de son bénéfice, cette portion précieuse que le défaut d'assistance

aux Offices n'entame point. Il a travaillé à lui donner tant de

désagrémens, que lui-même se portât à y renoncer.

[18] Le Trésorier seulement peut procéder juridiquement à

l'expulsion des Chapelains & des Clercs. Il a aussi droit de

visite chez les Chanoines, lesquels lui sont subordonnés.

De ce moment les prétentions du sieur C..... sur la cave de l'Abbé

Buffet, qu'on croyoit entiérement éteintes, se sont renouvellées. L'Abbé

T..... l'a plaint affectueusement du malheur de n'avoir point de cave;

que n'avoir point de cave, n'étoit pas proprement être logé; qu'il

devoit poursuivre la restitution de la sienne, & lui a promis bonne &

brieve justice. En même-tems il est allé chez quelques Chanoines déclamer

contre l'Abbé Buffet comme contre un rebelle, un homme dévoué au

Trésorier, dont il falloit punir la désobéissance & la défection; que les

peines canoniques produiroient peu d'effet; que l'appel comme d'abus en

éludoit toute la sévérité; qu'ainsi, après avoir cherché de tout son

cœur ce qui pourroit le mortifier davantage, il avoit imaginé que la

privation d'une cave étant une privation bien sensible, il falloit

enlever à l'Abbé Buffet la sienne de vive force.

Dans le tems même de ce complot sinistre, l'Abbé Buffet livré à une

dangereuse sécurité, travailloit sérieusement à ravitailler cette cave

qu'il ne croyoit pas qu'on dût lui ravir si-tôt. Des témoins déposent

qu'à la fin d'Août dernier, étant sur le point de partir pour la

campagne, trente bouteilles d'un vin choisi lui avoient été envoyées en

présent, & avoient été ajoutées dans le caveau à celles qui s'y

trouvoient déjà.

Le 3 Septembre suivant, pour donner quelque couleur à la violence qu'on

projettoit, l'on imagina de faire _conseiller_ à l'Abbé Buffet par le

Secrétaire du Chapitre de céder enfin sa cave à l'Abbé C......... Comme

un conseil laisse la liberté de ne pas le suivre, l'Abbé Buffet s'en

défendit, & représenta qu'après tout, devant partir le lendemain pour

quelque tems avec la permission du Trésorier, & n'ayant ni tems, ni lieu

propre pour mettre ses vins & ses liqueurs, il falloit remettre à agiter

cette prétention après son retour.

Mais peu avant ce retour, l'Abbé T........ avoit consommé l'acte

d'hostilité qu'il méditoit. Par son ordre un Serrurier est mandé. L'Abbé

R..... son Ministre fidele, & l'Abbé C..... se transportent, non comme

autrefois deux guerriers de la même Eglise sous les auspices de la nuit,

mais en plein jour, vers cette cave restée sans défense. Les verroux sont

brisés, la serrure est fracassée, la porte est enfoncée, le vin

disparoît, les liqueurs sont pillées. Nous n'imputerons cependant pas à

l'Abbé T...... (puisqu'il n'y en a aucune preuve complette) d'avoir pris

sa part d'un butin que bien des raisons lui rendoient peu nécessaire, &

l'Abbé Buffet aimera toujours à croire qu'il n'a participé à cette

affaire que par son conseil.

L'Abbé T..... ne peut nier du moins d'y avoir eu cette part, & d'avoir

été le seul auteur de l'effraction. Car sur la plainte rendue par l'Abbé

Buffet à son retour, les sieurs R....... & C...... ayant été décrétés

d'assigné pour être ouï, l'ont chargé dans leurs interrogatoires d'avoir

donné l'ordre de cette violence.

Il n'est pas difficile d'établir que les Srs R... & C.. doivent être

condamnés solidairement à faire rétablir la porte du caveau, à payer la

valeur des vins & liqueurs pillés, & aux dommages & intérêts résultans de

cette violence, comme aussi que le caveau contentieux doit rester à

l'Abbé Buffet. Les moyens se présentent en foule pour le faire prononcer.

Causes amusantes et connues · 第 33 / 54 题