Heureusement surgit une idée lumineuse dans l'esprit de mon

compagnon. Avant de quitter Paris, un de mes amis m'avait fait cadeau

d'une superbe canne plombée, surmontée d'une belle pomme en argent,

qui pouvait au besoin me servir d'arme, si j'avais maille à partir

avec les ours ou les loups, ou quelque autre animal imaginaire; mais

revenons à l'idée de mon compagnon: Fatigué de trouver la route

sans cesse obstruée par des caravanes sans fin, il imagina d'élever

la canne au-dessus du traîneau et dit au yemschik d'enjoindre aux

conducteurs de la caravane d'avoir à nous laisser le passage libre.

L'effet fut magique. Tous les conducteurs rangèrent aussitôt leurs

traîneaux, qu'ils poussaient jusque dans les amas de neige qui

bordaient la route et se tenaient respectueusement, leur coiffure

à la main, pendant que nous passions, s'imaginant sans doute que

j'étais l'empereur en personne ou au moins quelque gouverneur général.

Je vis cinq caravanes ainsi rangées sur le côté de la route, dans

l'espace d'un demi-mille. J'avais donc ma revanche. Quand les

caravanes d'or rencontrent de tels embarras sur leur route, elles

jettent une grande confusion parmi les conducteurs de caravane de

thé. Si ces derniers ne sont pas assez prompts à se ranger, les

Cosaques sautent en bas de leurs sièges et tombent à coups redoublés

de plat ou de dos de sabre sur les retardataires. Ceux-ci reçoivent

ces mauvais traitements comme chose due, et se bornent à protéger

leur tête avec leur vaste manteau pour tâcher d'amortir les coups. Je

ne rencontrai qu'une seule caravane d'or, c'était près de Tomsk. Elle

se composait d'une douzaine de traîneaux couverts et escortés par un

officier et une dizaine de soldats, qui marchaient en avant ou en

arrière. Cette caravane transportait pour une valeur de 6,000,000 de

roubles d'or. Chaque coffre contenant le précieux métal était placé

dans le corps même d'un traîneau, où il était solidement scellé avec

des crampons de fer rivés dans la charpente. Chaque traîneau était

attelé de cinq ou six chevaux. Quelquefois, les autorités permettent

à certaines personnes de prendre passage sur ces traîneaux, pour

faire le voyage d'Irkoutsk et Saint-Pétersbourg. Cette faveur est en

général réservée aux familles des fonctionnaires ou des officiers qui

sont incapables de payer les frais d'un si long voyage.

De temps en temps, nous rencontrions sur notre route des bandes de

criminels qui se rendaient au lieu d'exil qui leur était assigné,

probablement aux mines du Trans-Baïkal. Quand vous rencontrez ces

bandes de malheureux, votre attention est d'abord attirée par le

cliquetis des chaînes que quelques-uns d'entre eux portent, rivées

au-dessus du genou. Ces chaînes leur laissent la liberté de marcher,

mais non celle de courir. On ne prend cette précaution que contre les

criminels de la pire espèce. Ces convois sont précédés d'une escouade

de soldats avec leurs fusils chargés et la baïonnette au bout, et

derrière viennent des traîneaux pour les malades, et ceux qui sont

trop faibles ou trop épuisés pour continuer leur route, enchaînés

ou non. Un de ces convois était accompagné de femmes, de petits

garçons et de petites filles qui marchaient en liberté le long de la

route. C'étaient les femmes et les enfants de quelques exilés. Les

premières étaient évidemment des femmes de la campagne: elles avaient

des traits repoussants et peu propres à inspirer la pitié. Quant aux

hommes, quelques-uns avaient un aspect sinistre. C'étaient évidemment

des assassins pour qui le bannissement ne me semblait pas une peine

suffisante. Je n'aperçus aucun condamné politique.

Je n'arrivai à Irkoutsk qu'après la tombée de la nuit, fort

désappointé de ne pas jouir de l'agréable coup d'œil qu'offre cette

ville, si souvent décrite, avec ses nombreux clochers, au lever

du soleil, ou au moins en plein jour. Et, comme jusqu'à présent

je ne suis pas encore sorti de la maison à la lumière du jour, je

suis forcé de remettre toute description de la ville, à une date

postérieure.

CHAPITRE XVI.

Irkoutsk et ses curiosités

Idées préconçues du voyageur qui arrive à Irkoutsk.--Tableau de

l'animation de cette ville, par Mme de Bourboulon.--Aspect

extérieur de la ville.--.Quand un marchand sibérien est

devenu vieux et riche, il se fait ermite.--Pourquoi tant

d'églises à Irkoutsk? Irkoutsk d'aujourd'hui et Irkoutsk avant

l'incendie de 1879.--Ravages causés par cet incendie.--Comment

il éclata.--Organisation des sapeurs-pompiers en

Sibérie.--Krasnoyarsk et son abîme.--Irkoutsk et sa

rivière.--L'Angara.--Le lac Baïkal.--Sources thermales

des bords de ce fleuve.--Leurs vertus.--Kïakhta et

Maimatchin.--Maimatchin, la ville interdite aux femmes.--Visite

de deux dames russes à cette ville.--L'arc-de-triomphe

d'Irkoutsk.--La chapelle miraculeuse.--La châsse de saint

Innocent.--Vie de ce saint homme.--Le dernier saint russe.--Les

médailles et les crucifix de saint Innocent.--Stock d'objets

d'échanges pour descendre le cours de la Léna.--Prix des

denrées alimentaires à Irkoutsk.--Le vin de Champagne à

Irkoutsk.--Friponnerie de commis de magasin.--Les exilés.--Les

exilés polonais en Sibérie.--Triste sort de ces infortunés.--Un

dentiste américain dans la capitale de la Sibérie

orientale.--M. Ledyard et ses ancêtres.--Impression générale

produite sur M. Jackson par la ville d'Irkoutsk.--L'hiver sur

les bords de l'Angara.

On a beaucoup écrit pour vanter Irkoutsk, la capitale de la Sibérie

orientale. Chaque voyageur qui a visité ces régions s'est cru,

pour ainsi dire, obligé de tomber en extase devant cette ville, et

devant la rivière Angara qui baigne ses faubourgs. On arrive donc

à Irkoutsk avec des idées préconçues; on s'attend à y rencontrer de

longues et larges rues bordées, d'un bout à l'autre, de superbes

maisons, véritables hôtels princiers, appartenant aux propriétaires

des mines d'or et toute une pléiade d'églises grecques, sans rivales

pour la splendeur. Naturellement, M. Jules Verne, dans son récit des

_Merveilleuses aventures de Michel Strogoff_, ne pouvait omettre

de dire quelques mots de cette ville, et--toujours d'après Mme de

Bourboulon--de nous la dépeindre comme une apparition enchanteresse

sur laquelle vient se reposer l'œil surpris du voyageur qui, pendant

des milliers de verstes, depuis Ekaterinbourg jusqu'à l'Angara, n'a

rencontré que des steppes sans limite, des forêts ou des marais.

C'est Mme de Bourboulon, à la vérité, qu'il faut rendre responsable

de l'extravagance de ces descriptions des villes sibériennes, elle

qui a décoré du titre pompeux d'Athènes de la Sibérie, cette vulgaire

bourgade qu'on désigne sous le nom de Krasnoyarsk et qui nous

présente Irkoutsk sous un jour qui le ferait prendre pour un Paris en

miniature.

Au reste, voici ses propres expressions:

«En entrant dans la ville, après quarante jours de voyage à

travers les déserts de la Mongolie, nous sommes surpris de trouver

l'animation et le mouvement d'une grande ville. Ici on trouve un

grand mouvement de voitures: tarantass, telegas, droschkies et les

petits coupés de nos fabricants de Paris. Bon nombre de maisons sont

à deux ou trois étages. La grande rue contient un certain nombre de

beaux magasins avec glaces et enseignes, en russe et en français».

Il est vrai qu'Irkoutsk était une bien plus jolie ville avant

l'incendie de 1879; mais on doit reconnaître encore aujourd'hui que,

vue du dehors et spécialement d'une certaine distance, elle est fort

jolie, ayant de larges rues, beaucoup de belles maison, un palais où

habite le gouverneur, quelques grands édifices publics ou militaires

et environ vingt mille habitants. Mais la gloire d'Irkoutsk et

la cause de sa renommée, sont ses églises au nombre de vingt ou

vingt-cinq. Ces églises lui donnent un certain cachet religieux et

respectable qui prévient en sa faveur. Irkoutsk, en un mot, est un

vrai Brooklyn pour les églises.

L'ensemble de ces édifices surmontés chacun de cinq dômes grecs,

produit un effet imposant. De plus, le nombre de ces monuments donne

une preuve de la richesse de cette cité; ce doit être pour le cœur

des gens bien pensants un indice consolant de régénération morale.

Dès qu'un fripon quelconque a fait fortune en Sibérie soit dans les

mines, soit dans l'épicerie en vendant des marchandises frelatées à

un prix exorbitant ou du vin pétillant à raison de sept roubles la

bouteille, et qui n'a de champagne que le nom, soit encore dans le

commerce des boutons de cuivre et des anneaux ayant pour acheteurs

les pauvres Yakoutes et les Tongouses qui habitent les bords de

la rivière; aussitôt, dis-je, qu'un de ces coquins si communs à

Irkoutsk s'est enrichi par un commerce malhonnête et s'est retiré

des affaires, il jette un coup d'œil en arrière, il voit qu'il est

temps de faire pénitence. C'est alors qu'il songe à accomplir un acte

d'expiation dont le souvenir passera à la postérité. Il n'oublie

pas d'ailleurs les distinctions terrestres telle que la nomination

dans l'ordre de Sainte-Anne ou la croix de Vladimir qui doivent être

sa récompense ici-bas, il consacre alors une partie de sa fortune à

construire une église. C'est à la vérité à peu près la seule voie qui

lui reste pour obtenir les honneurs qu'il convoite en ce monde et

assurer le salut de son âme dans l'autre.

Telle est l'origine des superbes monuments religieux dont Irkoutsk

est littéralement encombré et qui lui ont valu sa renommée de beauté

que plus d'une ville pourrait lui envier avec d'au moins autant

de raison, que la réputation de sainteté de ses riches citoyens

repentants _in extremis_. Mais ôtez-lui ses églises et je crois que

les voyageurs ne lui trouveront rien de plus attrayant qu'à Tomsk,

Omsk où n'importe quelle autre des villes sibériennes qui sont toutes

stéréotypées sur le même modèle. Toutefois j'ai lieu de croire que

le nombre des constructions religieuses ne diminuera pas de sitôt,

car vraiment si le nombre des commerçants continue à croître et si

ceux-ci persistent à s'enrichir par les procédés qu'ils emploient

actuellement, l'enceinte de la ville ne tardera pas à devenir trop

étroite pour la multitude d'églises qui restent encore à bâtir

comme témoignages matériels de l'aveu des iniquités commises. C'est

donc à tort, il me semble, que Mme de Bourboulon a fait croire aux

habitants d'Irkoutsk, que leur ville était un petit Paris sibérien,

tandis qu'ils n'ont emprunté à la grande capitale que ses vices sans

acquérir aucune de ses nombreuses qualités.

Je dois dire qu'aujourd'hui Irkoutsk n'a plus que le reflet de sa

splendeur d'avant 1879. L'incendie qui éclata le 7 juin 1879, brûla

les trois quarts de la ville, et aujourd'hui c'est à peine si la

moitié des maisons détruites alors sont reconstruites. Nombre de

propriétaires qui se sont trouvés dépouillés par cette catastrophe

de leur demeure et de tout leur avoir, n'ont pu faire rebâtir leurs

maisons dont les ruines noircies, attestent encore aujourd'hui les

ravages du feu. Pendant longtemps le souvenir de ce sinistre occupera

une place marquée dans la mémoire des habitants d'Irkoutsk. Je me

rappelle encore la dépêche annonçant à New-York la nouvelle de cet

événement. Si ma mémoire est fidèle, cette dépêche était ainsi

conçue: «Irkoutsk, la capitale de la Sibérie orientale, a été presque

entièrement détruite par le feu.»--Cette nouvelle ne causa aucune

émotion. Les gens qui lurent la dépêche hochèrent tout simplement

de la tête en se disant: «Irkoutsk, c'est la première fois que j'en

entends parler», et on n'y songea plus.

Cet incendie fut néanmoins une épouvantable catastrophe: le feu

consuma au moins cent édifices en pierre; trois mille maisons en

bois, six églises grecques, deux synagogues, deux temples catholiques

ou luthériens, les bâtiments de la douane et la halle aux viandes.

La valeur des propriétés détruites a été estimée à 35 millions de

dollars. Sur les trente-six mille habitants que comptait la ville,

vingt mille purent être considérés comme sans asile; huit mille

des habitants qui eurent à souffrir du feu étaient dans l'aisance;

deux mille étaient militaires; mille, employés du gouvernement;

mais on fut obligé de fournir du blé à prix réduit à six mille;

deux mille cinq cents employés du gouvernement furent remerciés à

la suite de cette catastrophe, en un mot quatorze mille restèrent

sans emploi. Avant l'incendie, le gouvernement possédait à Irkoutsk

nombre d'établissements importants: un gymnase, où l'on enseignait le

chinois et le japonais; un séminaire; une école militaire; une école

de navigation; un théâtre, et, en outre, plusieurs manufactures; tous

ont été reconstruits.

Il faut faire remonter l'origine de cet incendie à une cause assez

insignifiante et qui, partout ailleurs, n'eût pas eu les proportions

désastreuses que prit cette catastrophe. Une pauvre femme eut le

malheur de renverser une lampe de pétrole qui communiqua le feu à sa

maison construite en bois; un vent violent soufflait alors, de sorte

que les flammes gagnèrent les maisons voisines également construites

en bois, et en fort peu de temps, l'incendie s'étendit par toute la

ville. Irkoutsk n'est plus, comme je l'ai déjà dit, qu'une partie

de lui-même, mais comme toutes les autres villes de la Sibérie, il

est menacé d'être de nouveau réduit en cendres, les conditions où

il se trouvait avant 1879 restant les mêmes aujourd'hui. J'ai eu

l'occasion de me rendre compte de l'organisation et de la manière

de procéder du corps des sapeurs-pompiers de cette ville. Deux

jours avant mon départ, un incendie éclata dans un établissement de

bains. Je me rendis aussitôt sur le lieu du sinistre en compagnie

du lieutenant Danenhower et de Jack Cole, afin de voir la manière

dont on chercherait à se rendre maître du fléau. Mais dans quelques

instants, la maison fut réduite en cendres. Le pauvre Jack Cole

était indigné et exhalait librement sa colère. Heureusement il

s'exprimait en anglais. Il s'efforça inutilement d'expliquer à ceux

qui l'entouraient, la manière simple et rapide par laquelle lui et

ses camarades eussent en un instant réglé cette petite affaire.

Le corps des sapeurs-pompiers sibériens possède une organisation fort

curieuse. Dans un village, à une centaine de verstes d'Irkoutsk,

ayant eu à attendre mes chevaux pendant une heure environ, j'en

profitai pour visiter la localité. Mon attention fut attirée par de

grossières peintures en blanc sur fond noir, que je vis à l'entrée

de chacune des maisons. Une de ces peintures représentait un

clairon, une autre une hache, une troisième un cheval attelé à un

traîneau sur lequel était un tonneau, d'autres étaient de simples

numéros. Ces signes, hiéroglyphiques pour moi, avaient cependant

une signification, dont j'eus l'explication plus tard; ces tableaux

étaient destinés à rappeler les devoirs incombant à chaque villageois

en cas d'incendie. Ainsi le tableau représentant un cheval attelé

à un traîneau chargé d'un tonneau, signifie que le propriétaire de

la maison où se trouvait ce tableau, doit se rendre sur le lieu du

sinistre avec un tonneau plein d'eau, et ainsi chacun doit arriver

pour combattre le fléau avec les instruments ou ustensiles indiqués

sur le tableau placé sur sa maison. Quant à ceux dont les maisons

portent seulement des numéros, ils n'ont qu'à se joindre aux pompiers

dans le plus bref délai possible en emportant un seau avec eux. A

Irkoutsk, dès qu'un incendie vient à éclater, les habitants en sont

aussitôt avertis: pendant le jour au moyen de ballons placés sur

une tour élevée; pendant la nuit, ces ballons sont remplacés par des

lanternes à verres de couleur. Quant aux pompes à incendie, c'est une

chose extravagante, encore inconnue dans ces régions.

Pour le voyageur, Irkoutsk a ses curiosités, tout comme une ville

ordinaire. Krasnoyarsk par exemple, se vante d'avoir au milieu des

montagnes qui l'avoisinent, un abîme dont on n'a pu encore trouver

le fond. D'après ce que rapportent les habitants, on a pu laisser

descendre un plomb attaché au bout d'une ligne jusqu'à une profondeur

de cinq ou six milles, sans rencontrer d'obstacle. On eut poussé

l'expérience plus loin, mais la corde fit défaut et avant que celle

qu'on avait demandé à Saint-Pétersbourg n'arrivât, l'ancienne ligne

se brisa, de sorte qu'on en resta là, et depuis on n'a fait aucune

nouvelle tentative pour mesurer la profondeur du gouffre. D'un autre

côté, si Krasnoyarsk a son abîme, Irkoutsk a sa rivière l'Angara, qui

circonscrit les deux tiers de la ville, et qui, pour les habitants,

est la plus froide, la plus rapide et la plus belle du monde. Mais

la grande curiosité d'Irkoutsk, celle qu'aucun voyageur qui vient

en cette ville en été, ne peut se dispenser de visiter, est le lac

Baïkal. Celui-ci est environ à quatre-vingt dix verstes d'Irkoutsk,

et c'est en réalité le plus froid, le plus profond et en même temps

l'un des plus beaux lacs du monde. Les auteurs allemands l'ont nommé

le lac de Constance de la Sibérie, et comme il alimente l'Angara,

celle-ci doit naturellement être le Rhin de la Sibérie. Les chutes de

Schaffhouse y sont représentées par les rapides que forme l'Angara

en sortant du lac. Sur ces rapides, l'eau se précipite avec une telle

impétuosité, qu'elle ne gèle jamais, lors même que la glace atteint

six pieds d'épaisseur sur le lac. C'est à cinq milles environ du lac,

au milieu d'un paysage montagneux plein de majesté, que se trouvent

ces rapides. En cet endroit, la rivière est large de plus d'un

mille, et l'énorme volume de ses eaux se précipite en bouillonnant

sur un plan incliné de quatre milles environ de longueur. A la tête

des rapides et au milieu du courant, existe une masse énorme de

rochers qu'on nomme Shaman Karmen, parce que c'est sur ces rochers

qu'autrefois, à l'époque où le Shamanisme florissait dans ces

contrées, on faisait des sacrifices humains; les victimes étaient

ensuite précipitées dans les eaux du torrent qui gronde au-dessous.

L'Angara est la seule rivière qui sorte du Baïkal. Les beautés

de cette rivière ont servi, je crois, de thème à un jeune exilé

russe, le comte Tohtaï pour écrire un poëme; de même, un des

nombreux employés de télégraphe envoyés par la compagnie danoise,

et resté ensuite au service de la Russie pour transmettre les

dépêches anglaises à destination du Japon et de la Chine, un jeune

Danois, M. Larsen, a composé, pendant son séjour à Irkoutsk, une

valse entraînante, intitulée «Angara», dont la czarine régnante

a gracieusement accepté la dédicace. C'est sans doute la seule

composition musicale qu'ait inspiré la Sibérie; car la musique

caractéristique de cette contrée est le grincement lugubre des

chaînes attachées aux pieds des prisonniers, que la police russe

traîne à travers la neige, pendant des milliers de milles le long des

routes sans fin de la Sibérie.

Pendant l'été, les eaux de l'Angara sont froides comme la glace,

et quiconque tenterait de s'y baigner serait assuré d'y contracter

une maladie; en hiver également, ceux qui voyagent sur la glace

qui recouvre son lit peuvent constater que la température y est de

quelques degrés inférieure à celle qui règne sur ses rives. On doit

attribuer la cause de ce phénomène à ce que les eaux de l'Angara

saillent des profondeurs insondables du Baïkal où les cinq mois de

l'été ont à peine le temps de les dégeler. En hiver, ce lac présente

la miniature fidèle de l'Océan Arctique avec ses monticules de

glaçons superposés et ses immenses crevasses. Là aussi les caravanes

de traîneaux s'en vont à la dérive sur d'énormes glaçons comme elles

pourraient le faire au-delà du cercle arctique. La couche d'air

qui recouvre cette vaste nappe d'eau est si froide que les oiseaux

de passage qui veulent la traverser en hiver, tombent quelquefois

asphyxiés sur la glace. Quelques auteurs ont prétendu qu'on y

rencontrait des phoques présentant les mêmes caractères spécifiques

que ceux de l'Océan glacial: toutefois je n'ai aucune preuve de ce

fait.

En hiver, dès que les eaux du Baïkal sont glacées, sa surface donne

passage aux nombreuses caravanes qui se rendent de Russie en Chine et

_vice versa_. Pour faciliter l'immense trafic qui se fait par cette

voie, l'administration des postes de Russie entretenait autrefois

en hiver, au milieu même du lac, une station où les voyageurs

trouvaient les relais de chevaux dont ils avaient besoin. Mais

il arriva une année, où, à la suite d'un dégel subit, la station

entière: chevaux, yemschiks et constructions disparurent sous la

glace sans que depuis on ait pu en retrouver la moindre trace. Cette

catastrophe fut cause de la suppression de cette station. En été,

quand le temps est calme, un vieux bateau à vapeur portant le nom

de «Général Korsakoff» fait le service du lac, mais ce bâtiment ne

peut affronter les tempêtes violentes et les rafales qui s'y élèvent

quelquefois. Il existe à Irkoutsk un dicton d'après lequel ce n'est

que sur le Baïkal et dans une vieille embarcation qu'un homme apprend

véritablement à prier du fond de son cœur.

Le lac Baïkal est l'objet d'un culte superstitieux parmi les

indigènes; ils lui donnent le nom de Svyatoe More, c'est-à-dire

Mer-Sainte. La légende dit que jamais le corps d'un chrétien n'est

perdu dans ses eaux; car si quelqu'un vient à s'y noyer, ses flots

ont toujours soin de le rapporter sur le bord. Ce lac est la plus

vaste nappe d'eau douce de l'ancien monde, et en Asie elle ne le

cède en étendue qu'à la mer Caspienne et à la mer d'Aral. Ses rives

sont élevées et accidentées et souvent fort pittoresques; sur divers

points elles atteignent jusqu'à mille pieds d'élévation... Les

chasseurs d'Irkoutsk peuvent trouver dans les forêts qui couvrent

ses rives, les animaux sauvages de toutes les tailles; les ours, les

cerfs, les renards, les loups, les élans y abondent. On rencontre

aussi, dans le voisinage, des sources d'eaux minérales qui jouissent

d'une grande réputation parmi les gens habitants d'Irkoutsk.

Celles de Yurka sur la Selinga, à 200 verstes de Verchare Zdevisk

et à quelques milles seulement de la rive orientale du lac Baïkal,

constituent une station thermale affectionnée aussi bien des Russes

que des Bouriaites. L'eau de ces sources a une température de 48°

Réaumur et contient une forte proportion de soufre... D'après les

savants de l'endroit, une cure doit s'effectuer dans les vingt et

un jours, si non le patient doit y revenir l'année suivante. On

raconte l'histoire d'un Bouriaite dont le traitement et la guérison

méritent d'être rapportés. Cet homme, étant complétement perclus, fut

apporté à la station, car il ne pouvait se tenir à cheval. Chaque

jour on le portait dans la piscine où on le laissait jusqu'à ce qu'il

s'évanouit. Alors on le retirait et on le couvrait de neige de la

tête aux pieds, et enfin on le conduisait dans une chambre chauffée

à une température presque intenable, on l'y maintenait enveloppé de

fourrures. Au bout d'une semaine de ce traitement, dit-on, le patient

était déjà capable d'aller seul au bain, et au bout de vingt et un

jours il s'en retournait complétement guéri. Un pareil traitement ne

pourrait néanmoins être supporté par un autre que par un Bouriaite.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 20 / 22 段