Kiakhta et de Mainsatchine, les deux villes frontières de la Russie
et de la Chine, deux places dignes d'être visitées. La distance qui
la sépare de ces deux villes, est de six à sept cents verstes, ou un
peu plus de quatre cents milles. Avec une voiture ou un traîneau,
on peut faire ce voyage, aller et retour, en six jours; et les
voyageurs qui visitent Irkoutsk se dispensent rarement de faire ce
voyage afin de pouvoir dire qu'ils ont mis le pied sur le sol du
Céleste-Empire. Tout le commerce par terre entre la Russie et la
Chine se fait à Mainsatchine, et c'est pour cette raison que les deux
villes de Mainsatchine et Kiakhta, ont été fondées. Mainsatchine
compte environ deux mille habitants, tous Chinois, appartenant au
sexe masculin, car la présence des femmes dans cette ville et dans
la circonférence de cinq cents verstes tout autour, a été interdite
lors de la signature du traité de commerce de Kiakhta. En outre, des
thés et des lanternes de diverses couleurs, les marchands chinois
de Mainsatchine fournissent encore à l'Europe, une grande quantité
d'objets et de peintures d'un caractère qui n'est pas précisément
de nature à orner les murs de votre salon. On raconte même, à ce
sujet, l'histoire d'un fonctionnaire russe, qui, étant allé visiter
Kiakhta avec sa femme et sa fille, ne put dissuader celles-ci de se
rendre à Mainsatchine. Elles ne voulurent entendre parler à aucun
prix de retourner sur les bords de l'Angara sans avoir pénétré dans
la ville prohibée du Céleste-Empire. Le fonctionnaire dut donc céder.
Et les deux dames, ayant revêtu des uniformes militaires, toute la
famille se fit conduire à Mainsatchine. Mais ces païens de Chinois
eurent bien vite reconnu leur supercherie et vu que deux de leurs
visiteurs appartenaient à un autre sexe que celui dont ils portaient
le costume, néanmoins, ils n'en laissèrent rien voir, et, agissant
absolument comme s'ils n'eussent pas éventé la ruse, conduisirent
de la façon la plus naturelle du monde les trois visiteurs dans une
maison spécialement consacrée à la vente de ces sortes d'objets,
qui, disions-nous, tout à l'heure, ne seraient pas précisément à
leur place le long d'un mur d'un séminaire ou d'un pensionnat de
jeunes filles. Les deux dames durent se résigner à examiner sans
sourciller les divers objets qu'on exhiba devant elles, mais se
promirent bien de ne jamais plus revenir à Mainsatchine. Toutefois,
les femmes peuvent visiter cette ville, pourvu que l'un des riches
marchands chinois de cette place veuille bien favoriser leur entrée
et le recevoir chez lui. C'est ainsi que Mme de Bourboulon visita
Mainsatchine. On est même surpris que M. Jules Verne n'y ait point
conduit son héros, après l'avoir amené sur les bords de Baïkal, qui
se trouve à une si faible distance.
Quand aux objets dignes d'être vus que possède Irkoutsk à l'intérieur
de ses murs ou dans ses environs immédiats, on peut citer un arc
de triomphe, élevé pour perpétuer le souvenir de l'annexion des
territoires de l'Amour à la Russie; et une jolie petite chapelle
située au milieu de la ville. Cette chapelle échappa miraculeusement,
dit-on, à l'incendie de 1879. Mais la vraie curiosité d'Irkoutsk
est la châsse du grand Innocent, un saint dont le corps est encore
aussi frais que le jour de sa sépulture. Cette précieuse relique
est conservée dans le monastère de Vosnesenati, qui est bâti sur
l'Angara elle-même. Le corps de ce saint repose dans un sarcophage
enrichi d'or et d'argent et surmonté d'un dais de superbes étoffes
admirablement brodées. Mais de tout le corps on ne laisse voir
au public qu'une main desséchée sur laquelle les dévots viennent
appliquer respectueusement leurs lèvres. Pendant les premiers temps
de son apostolat, Innocent se voua au service des missions. En 1721,
il fut envoyé par le synode de l'Église grecque pour évangéliser
les Chinois. Mais, trouvant les barrières de la Chine fermées,
il revint à Irkoutsk, où il se fixa. Là il consacra son temps et
sa fortune aux pauvres. Il allait presque sans vêtements, car il
donnait tous ceux qu'il possédait aux malheureux qu'il rencontrait
grelottant le long de son chemin. Cet homme de bien étant mort, son
souvenir resta cher à tous ceux au milieu desquels il avait vécu et
travaillé. Or, il arriva que quelque cinquante ans après sa mort
des fouilles furent pratiquées dans le sol du monastère où il avait
été enterré et que son corps fut retrouvé intact. La nouvelle se
répandit aussitôt par toute la ville qu'un miracle s'était opéré;
et bientôt toutes les églises de la Sibérie orientale retentirent
des louanges du saint homme qui avait été l'objet d'une telle faveur
de la part du Très-Haut. Les pèlerins arrivèrent de toute part pour
voir la châsse où le corps d'Innocent avait été déposé; les portraits
du saint furent vendus par milliers; et l'on attribua aux crucifix
d'Innocent des vertus merveilleuses pour guérir les maladies et les
infirmes, et, en outre, celle de réconforter ceux dont le cœur était
las de ce monde et de ses misères. Enfin le clergé déclara hautement
qu'Innocent avait été un saint pendant sa vie.
Mais alors quelques mauvais plaisants, comme il n'en manque pas à
Irkoutsk, surgirent et voulurent savoir pourquoi le corps d'un
certain haut fonctionnaire russe, notoirement connu pour avoir
été un fieffé voleur pendant tout le temps qu'il avait occupé son
emploi, ne recevait point aussi les honneurs réservés aux saints,
puisque son corps, exhumé en même temps que celui d'Innocent, avait
présenté le même état de parfaite conservation. Ces mécréants
allèrent même jusqu'à prétendre que le corps du saint homme, ayant
été inhumé dans un endroit où le sol ne dégèle jamais à quatre pieds
de profondeur pourrait bien ne s'être ainsi conservé que parce qu'il
ne pouvait faire autrement. Mais on imposa silence à ces personnages
irrévérencieux, et le corps de pauvre fonctionnaire fut voué à
l'oubli pendant que la renommée d'Innocent grandissait tous les
jours, sans que rien pût lui porter atteinte. Elle prit même un tel
développement à Irkoutsk que pas une femme vertueuse, condamnée à
garder le lit, n'eût voulu se dispenser d'avoir sous son oreiller
un crucifix d'Innocent auquel, naturellement, on s'empressait
d'attribuer sa guérison quand elle se relevait. Aujourd'hui encore on
cite de ces guérisons.
Une fois la réputation de thaumaturge octroyée à Innocent bien ancrée
dans l'esprit des habitants d'Irkoutsk, le clergé du monastère prit
le soin d'établir les statuts légaux et ecclésiastiques nécessaires
pour lui assurer une place dans le calendrier. On s'adressa donc au
czar pour obtenir de lui, en sa qualité de chef spirituel de l'Église
grecque, le droit pour Innocent, quoique mort, de vivre en esprit
au plus haut rang de la gloire spirituelle. Le czar se rendit aux
sollicitations de son clergé, et un beau jour arriva, au monastère
de Wosnesenati, un courrier spécial, apportant un ukase impérial,
octroyant au moine défunt le droit d'avoir une auréole autour de la
tête sur ses images; mais déclarant en même temps qu'il serait le
dernier saint qu'on pourrait découvrir dans les limites de l'empire
russe. Et voilà comment Innocent est resté le dernier sur la liste
des saints de race russe.
La réputation de saint Innocent est fort grande, dit-on, parmi
les habitants de la basse Léna. Aussi étais-je déterminé à
m'approvisionner assez largement, en quittant Irkoutsk, de médaillons
et d'images de ce saint, dont j'espérais tirer parti pour me procurer
les nécessités de la vie dans les régions septentrionales où les
roubles papier ou les kopecks de métal n'ont pas le quart de la
valeur des boutons de cuivre, des anneaux du même métal, ou des
mouchoirs de poche aux couleurs voyantes. Ces derniers forment une
portion assez considérable du stock d'articles d'échange que j'ai
achetée à Irkoutsk. Il me seront, d'ailleurs, aussi nécessaires sur
la basse Léna, que des articles similaires le sont par le voyageur
de l'Afrique centrale. J'ai acheté aussi une certaine quantité de
boutons de cuivre, d'anneaux, de têtes de tabac, de tissus communs
et de velours, et, en somme, j'emmène avec moi le chargement d'une
voiture de colporteur. Ce fut une bonne fortune pour moi d'avoir
fait mes achats à Irkoutsk, car à Yakoutsk, on ne peut guère trouver
que des briques de thé et du tabac, sauf pendant la foire annuelle
du printemps. Mais, outre cet avantage, j'ai eu celui de me rendre
compte des profits énormes que prélèvent les marchands de ces
contrées, et de voir à quel point ces gens sont enclins à vous
voler quand il le peuvent. Aussi combien les marchands américains
me semblent-ils peu soucieux de leurs intérêts en ne tournant pas
leurs efforts du côté de ces districts du Trans-Baïkal, et en
laissant leurs confrères russes et anglais récolter tout le profit
que fournit le commerce de ces contrées, quand ils pourraient amener,
sur les mêmes marchés, des marchandises similaires à celle de leurs
concurrents, mais dont les frais de transport seraient moins élevés
des deux tiers. Du reste il sera peut-être intéressant pour eux
d'avoir un aperçu du prix que j'ai payé certains objets. Les sommes
exprimées par les roubles-papier[11] et les kopecks devraient être
divisées par deux afin d'avoir le cours actuel équivalent au dollar
d'Amérique.
[11] L'équivalent en monnaie française serait 2 fr. 50 par
rouble-papier.
Un petit fromage de Hollande, fort mauvais, d'ailleurs, 1 rouble 20
kopecks la livre;
Une boîte de pruneaux de France, 4 roubles;
Une bouteille de légumes conservés au vinaigre (_pickles_), 2 roubles
25 kopecks;
Un petit flacon de sauce Worcester, 1 rouble 30 kopecks;
Du sucre, 40 kopecks la livre;
Du café, 1 rouble 30 kopecks;
Du thé, 2 roubles;
Une livre d'extrait de Liebig, 2 roubles 80 kopecks;
Une terrine de pâté de foie gras de Strasbourg, 5 roubles;
Des fruits conservés en flacons, 2 roubles 1/2 la pièce, et le
détaillant se plaint parce que le flacon lui coûte un rouble de
transport pour venir de Saint-Pétersbourg.
De fruits conservés, de provenance américaine, je n'en ai pu trouver
nulle part. Des couteaux fort ordinaires, avec un manche en os, sans
nom de fabricant, ou des couverts en fer, à manche d'os également,
se vendent à raison de 15 francs la douzaine. Les seuls articles
de fabrique américaine que j'aie rencontrés à Irkoutsk sont des
machines à coudre; encore ne pourrais-je pas affirmer que ces
machines n'auraient point été construites en Allemagne et vendues
avec l'étiquette d'une maison américaine. Toute la coutellerie qu'on
trouve ici semble provenir de Solingen, en Allemagne; elle est,
d'ailleurs, d'un prix modéré et d'excellente qualité; les fabricants
de lames de Sheffield n'auraient donc guère de chance ici. Tous les
instruments, tels que: haches, scies, etc., portent des noms de
fabricants allemands ou russes. Les vins portent d'ordinaire une
belle étiquette française, mais viennent à peu près tous du Caucase
ou de la Crimée. Là, ils sont payés à raison d'un franc la bouteille;
mais à Irkoutsk, on les vend 3 ou 4 roubles. Un champagne très doux
et très mauvais, qui cependant n'a jamais traversé l'Oural, est
coté 7 roubles la bouteille. Je peux affirmer qu'il y aurait ici
un débouché important pour les vins de Californie, pourvu qu'ils
portassent une étiquette française; autrement ils ne seraient pas
acceptés du public. Le _porter_ anglais coûte 4 roubles le quart
de bouteille, et passe aux yeux des dandys irkoutskiens comme le
breuvage du high life.
En outre des prix exorbitants que le voyageur est obligé de
payer pour tous les objets dont il a besoin, celui-ci se trouve
continuellement exposé à être victime des escroqueries et des vols
les plus éhontés. Le lendemain de mon arrivée à Irkoutsk, j'eus à
me rendre dans deux des plus grands magasins de la ville. Dans le
premier, je voulais m'approvisionner de plumes, d'encre, de crayons,
etc. J'y fis pour neuf roubles d'achat, que je soldai en remettant
un billet de cent roubles. Quand on me rendit la monnaie, on ne me
remit que quatre-vingt-un roubles. Quand l'employé me vit compter
ma monnaie, il me présenta un billet de dix roubles, s'excusant
de s'être trompé. Dans un autre magasin, j'allai pour acheter une
demi-douzaine de cigares; là encore, le garçon voulut faire un
petit profit en retenant vingt kopecks sur la monnaie qu'il devait
me rendre, et il attendit que je lui fasse remarquer son erreur.
Il me semble que ce genre de tromperie est assez en usage parmi
les employés des magasins d'Irkoutsk. Mais comment pourrait-il en
être autrement, au milieu d'une population formée, dans de larges
proportions, de gens déportés dans cette contrée pour des crimes
qu'ils ont commis en Europe? Une telle multitude de malfaiteurs ne
suffirait-elle pas pour gangréner la population la plus probe et la
plus vertueuse? A plus forte raison, elle ne peut que démoraliser
celle d'Irkoutsk.
J'ignore à combien d'exilés Irkoutsk peut donner asile, mais je crois
pouvoir affirmer, sans crainte d'être démenti, que les exilés forment
au moins un cinquième de la population de cette ville. Les auteurs
admettent, en général, que le nombre des exilés politiques est à
celui des exilés pour crimes de droit commun comme 1 est à 10; or,
on compte, au moment où j'écris, deux cent soixante-dix-neuf exilés
politiques en cette ville. Si la proportion est juste, il est facile
d'en déduire le nombre des exilés qui se trouvent dans la capitale de
la Sibérie orientale. Presque tous ces exilés politiques et autres
vont en liberté dans l'enceinte de la ville. Ils sont néanmoins
soumis à une rigoureuse surveillance de la police.
Mon but n'est point de faire ici de la statistique au sujet des
exilés envoyés en Sibérie par le gouvernement russe; ce n'est point,
en effet, le motif qui m'amène dans cette contrée; toutefois, je
me sens forcé, pour ainsi dire, d'appeler l'attention du public
sur les renseignements absurdes publiés sur cette matière par le
pasteur anglais Landrell, dans un livre intitulé _Through Siberia_.
D'après cet auteur, quatre-vingts prisonniers politiques seulement
ont été envoyés en Sibérie dans le courant de l'année 1880. Cette
assertion est fort erronée, car les nihilistes déportés sont presque
tous rangés dans la classe des exilés politiques, et ils sont fort
nombreux. Des deux cent soixante-dix-neuf prisonniers politiques dont
j'ai parlé, je crois pouvoir affirmer que les deux tiers sont des
Polonais, qui ont vieilli en exil et qui ont fini, pour la plupart,
par s'adonner au commerce et se créer des positions lucratives.
Les Polonais forment l'aristocratie des exilés: ce sont les hommes
les plus instruits du pays, et tous sont dignes de sympathie.
Plusieurs groupes de ces infortunés prenaient leurs repas à l'hôtel
où j'étais descendu: ce sont de beaux spécimens de leur race, mais
tous vieillis et cassés. Ils ont renoncé à tout jamais à l'espoir
de retourner dans leur patrie, non pas parce qu'ils n'en pourraient
obtenir la permission, mais parce qu'ils manquent des moyens de
transport nécessaires. Ces vieux patriotes songent toujours à la
grandeur future de la Pologne, mais avec le désespoir de se sentir
aussi inoffensifs que des enfants, et incapables de travailler
à cette grande œuvre. L'arrêt qui a frappé ces hommes, qui les
a arrachés à la patrie et au foyer qu'ils chérissaient, et pour
lesquels ils ont vaillamment combattu, les a condamnés à une vie plus
qu'inutile au milieu des solitudes de la Sibérie, semble terriblement
cruel. Personne ne peut saisir l'exacte, mais terrible signification
des mots: exil en Sibérie, à moins d'avoir vu ces hommes devenus
vieux et désespérés dans ces régions lointaines, ou d'avoir considéré
leurs corps usés et desséchés par la douleur de se sentir à des
milliers de milles du lieu où ils ont laissé leur cœur et leur âme.
Ah! je maudirais le ciel et la terre, si j'étais condamné à finir
mes jours dans ce pays de la mort, loin de tout ce qui est beau, de
ce qui est bon, de ce qui est sain dans l'univers; loin du monde où
la tendresse et l'amour règnent en douces maîtresses près du foyer
domestique.
Cependant il n'existe point d'autres portes pour sortir de ce pays
maudit que le pardon, qui souvent vient trop tard, ou la mort qui, le
plus souvent, délivre l'exilé de ses maux, et, en échange, lui donne
une tombe dans un sol glacé qui ne dégèle jamais.
Telles sont les pensées qui assaillent mon esprit, quand je songe au
sort des exilés Polonais qui restent encore dans ce pays.
Je n'ai aucune sympathie pour les criminels ordinaires, pas plus
que pour les nihilistes, et me borne à plaindre toute une contrée,
quelque inhospitalière qu'elle soit, mais cependant digne d'un avenir
meilleur, de se sentir souillée par leur présence. Cependant chaque
jour ici on peut voir, le long des routes, des convois de criminels
qui se rendent à l'endroit qui leur a été assigné comme lieu d'exil.
Le 6 mars, le fameux docteur Weimar, qui s'est trouvé impliqué dans
les complots des nihilistes contre la vie du dernier czar, passa
à Irkoutsk se rendant dans quelque localité encore plus reculée,
mais dont je ne pus savoir le nom. Sans doute on le conduisait dans
quelque village perdu de la province d'Amour, où il pourra faire
d'intéressantes études au milieu des populations pourries de cette
contrée.
Un des plus intéressants parmi les exilés que j'aie rencontrés à
Irkoutsk, est, vous serez surpris en l'apprenant, un Américain,
mais celui-là, est un exilé volontaire, c'est un dentiste du nom de
Ledyard, qui est venu s'établir en cette ville, amenant avec lui
sa femme et son enfant. Il y a deux mois seulement que le docteur
Ledyard est venu de Chine pour s'installer ici et chercher fortune
dans la Sibérie orientale. Je crains bien que cet exilé d'un nouveau
genre ne reste pas longtemps sur les bords de l'Angara, car il a
hérité de ses ancêtres d'un goût trop prononcé pour les voyages pour
songer à s'installer à poste fixe dans un endroit quelconque. Le
docteur Ledyard, originaire des bords du Pacifique, de San-José,
je crois, est, en effet, un petit-fils de John Ledyard, l'un des
officiers du capitaine Cook, lequel professa pendant toute sa vie un
tel amour pour les aventures que sous ce rapport il ne fut surpassé
par aucun de ses contemporains.
Ayant conçu le projet de traverser à pied l'Europe, l'Asie et
l'Amérique, et d'aller en un mot aussi loin qu'il lui serait
possible, il partit de Londres avec cinquante livres sterling
(1,250 francs) dans sa poche. Il arriva ainsi jusqu'à Yakoutsk, où
il rencontra le capitaine Billings, autre voyageur anglais, qui,
après avoir, comme lui, navigué sous les ordres de Cook, était entré
au service de l'impératrice Catherine II, laquelle l'avait envoyé
explorer le nord-est de la Sibérie et les îles de l'Océan oriental,
afin d'y faire des découvertes au nom de la Russie. Cette rencontre
n'empêcha point cependant Ledyard d'être arrêté à Yakoutsk comme
espion français et ensuite renvoyé sous escorte jusqu'en Europe.
Plus tard il fut envoyé en Afrique par la Société de géographie
de Londres, qui le chargea d'explorer cette contrée. Le docteur
Ledyard, son descendant est aussi un vrai nomade, et j'ai bon espoir
d'apprendre un jour qu'avant de quitter la Sibérie il a descendu la
Léna jusqu'à Yakoutsk pour y étudier la merveilleuse dentition des
Yakoutes, dont il sera question plus tard...
Je ne crois pas, continue M. Jackson, qu'il me reste beaucoup à dire
sur Irkoutsk et sur ses habitants, car mes observations n'ont pu
nécessairement être complètes, la majeure partie du temps que j'ai
passé dans cette ville ayant été consacrée au lieutenant Danenhower
et aux autres survivants de _la Jeannette_. Pour faire comprendre
l'impression générale produite sur moi par Irkoutsk, je ne peux mieux
faire que de la comparer à un homme qui serait mû par une machine qui
pourrait vivre, marcher et parler, mais auquel manquerait la chose la
plus essentielle, l'âme. Pour moi, cette ville n'est qu'un assemblage
de maisons admirablement alignées. Elles sont habitées; mais quelque
chose semble manquer à leurs habitants; ils paraissent soupirer
après le jour où commencera leur développement moral, intellectuel
et commercial. Ils aspirent après le moment où la contrée où ils
vivent aura ouvert ses portes au développement qui s'achemine vers
eux à travers le Pacifique et où toutes les barrières naturelles
et artificielles qui se trouvent sur le chemin de celui-ci auront
disparu. Leur rêve, en un mot, est de voir s'ouvrir la grande ère
qui leur a été prophétisée à l'époque de l'annexion des territoires
de l'Amour, dont leur arc de triomphe est chargé de perpétuer le
souvenir, c'est-à-dire de voir le temps où le Pacifique sera comme
une autre Méditerranée.
Cependant il existe à Irkoutsk des gens qui aiment cette ville;
témoin cette belle irkoutskienne dont un auteur allemand raconte la
légende. On lui demandait si elle n'était pas fatiguée de la ville
de l'Angara: «Il me plairait beaucoup, répondit-elle, de visiter les
cités historiques de l'Europe; cependant je ne pourrais jamais être
complétement heureuse que dans la capitale de la Sibérie orientale.»
A mon avis, la seule chose digne d'être vantée à Irkoutsk c'est
l'hiver. A la vérité il m'est impossible de parler du printemps sur
les bords de l'Angara; cependant je ne peux admettre que cette saison
y soit bien agréable, quand, en été, on y est encore importuné par la
pluie, les tempêtes et la boue. Alors la nation semble se réveiller;
mais au bout de quelques semaines surviennent les terribles chaleurs
du mois d'août, le seul mois agréable de l'été sibérien. En septembre
les nuits deviennent froides, et il faut abandonner le jardin d'été.
Avec octobre commence l'hiver. Pendant un mois il fait un froid
rigoureux et la neige tombe continuellement. Enfin, à cette période
désagréable, succède le véritable hiver, saison qu'à New-York même
on considérerait comme délicieuse. C'est l'époque des promenades en
traîneau et de tout le cortège des distractions de l'hiver. Ajoutez
à cela que jour par jour le soleil apparaît dans un ciel sans nuage.
Ici point de ces vents qui vous glacent jusqu'à la moelle des os,
point de ces tempêtes furieuses qui se succèdent dans les contrées
plus méridionales; non, l'hiver sibérien, sur les bords de l'Angara,
est une saison réellement délicieuse.
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS.
PREMIÈRE PARTIE.
Le Voyage de «la Jeannette».
CHAPITRE PRÉLIMINAIRE.
LE BAPTÊME DE «LA JEANNETTE».
M. James Gordon Bennett.--Son caractère dépeint par le
_Figaro_.--Après l'exploration de l'Afrique centrale, la
découverte du pôle nord.--Plan général de cette dernière
expédition.--De Long.--Baptême de _la Jeannette_. 1
CHAPITRE II.
«LA JEANNETTE».--SON ÉQUIPAGE.
Portrait de _la Jeannette_.--Réparations qu'elle subit
avant d'entreprendre son voyage.--De Long.--Chipp.--
Melville.--Danenhower.--Ambler.--Collins.--Newcomb.--
Dunbar.--Les hommes de l'équipage. 15
CHAPITRE III.
DÉPART DE SAN FRANCISCO.
Triste état de l'atmosphère pendant les jours qui précèdent le
départ de _la Jeannette_.--Baie de San Francisco.--Aspect
du port et des jetées au moment du départ.--Ce qui se passe
à bord du navire.--Adieux du capitaine de Long et de sa
femme.--Courage de cette dernière. 33
CHAPITRE IV.
TRAVERSÉE DE SAN FRANCISCO A OONALACHKA.
État des esprits à bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu de
vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le
calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du
naturaliste.--Les Albatros.--Aménagement à bord.--La
cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses
talents culinaires.--Le steward.--Long Sing.--Qualités
et défauts de _la Jeannette_.--La vie à bord.--Les
attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'île
d'Ougalgo.--Description de cette île par MM. Collins et
Newcomb.--Illiouliouk à Oonalachka. 41
CHAPITRE V.
ILLIOULIOUK.
Arrivée à Illiouliouk.--Description de cette station.--Les
magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska.--Ce qu'ils
contiennent.--M. Greenbaum.--Le député collecteur Smith;
ses attributions.--Trafic du whisky dans l'Alaska et les
îles Aléoutiennes.--Un bal à Illiouliouk.--Le pope et sa
famille.--Les mariages.--Baie d'Oonalachka et ses
environs. 65
CHAPITRE VI.
SAINT-MICHEL DE L'ALASKA.
Départ d'Illiouliouk.--Traversée de ce port à Saint-Michel, sur
la côte d'Alaska.--Commencement des observations
météorologiques.--Arrivée à Saint-Michel.--Description
de cette station.--Son commerce.--Nous y trouvons nos
chiens.--Caractère de ces animaux.--Un chef indien menace
le fort de Saint-Michel.--Un baril de whisky est cause
de sa mort.--Description géologique des environs de
Saint-Michel.--Une chasse aux canards.--La chaloupe en
danger de sombrer.--Les bains russes à Saint-Michel de
l'Alaska.--Arrivée de la goëlette _Fanny A. Hyde_ avec un
supplément de provisions pour _la Jeannette_.--Départ de
Saint-Michel.--Les chiens à bord.--Les Indiens Alexis et
Anequin, nos conducteurs de chiens.--Les adieux d'Alexis
et de sa femme.--Entrée dans la mer de Behring.--Une
tempête.--Arrivée à la baie Saint-Laurent.--Premières
nouvelles de Nordenskjold.--Plan de l'expédition de _la
Jeannette_. 79
CHAPITRE VII.
DERNIÈRES NOUVELLES DE «LA JEANNETTE».