Avant de quitter Tomsk, j'eus un entretien avec un Allemand, M.

Edmond Kühn, sur une question à l'ordre du jour dans les capitales

du commerce européen: je veux parler de la possibilité d'établir,

par la mer de Kara, une ligne commerciale entre les ports d'Europe

et ceux de la Sibérie. M. Nordenskjold et autres ont beaucoup écrit

sur ce sujet. Tous, cependant, ont des idées erronées sur l'avenir

des relations qu'on pourrait créer par cette voie entre les marchés

de l'Obi et de l'Yenisséi et ceux d'Europe. Après son voyage de

l'Atlantique au Pacifique par le nord de l'Asie, M. Nordenskjold

a fait beaucoup de bruit pour faire croire à la réalisation de ce

projet. Mais ici, en Sibérie, on ridiculise les idées du professeur

suédois. Si M. Nordenskjold, dit-on, voulait essayer de passer

pendant cinq années consécutives au nord-est, et qu'il y réussit,

il ferait plus pour la cause qu'il soutient qu'on n'a encore fait

jusqu'à ce jour, car le voyage de la _Véga_ n'a fait que confirmer

ce que chaque marin de l'Océan polaire connaissait déjà. Depuis

1874, des vaisseaux sont parvenus à l'embouchure de l'Obi et de

l'Yenisséi, quelquefois il est vrai, avec beaucoup de difficulté.

Depuis 1878, les tentatives faites pour atteindre le nord de la

Sibérie ont été assez heureuses. En 1878, les navires expédiés par

Bartning, de Hambourg, Oswold Cateley, de Saint-Pétersbourg, et celui

du capitaine Wiggins sont arrivés à l'embouchure de l'Obi; en 1879,

ceux de Bartning et Funk, de Bernaul, ceux de Hambourg, ne purent

entrer dans le même fleuve, tandis que la _Louisa_, appartenant à

Knoop, de Brême, entrait dans l'Yenisséi. En 1880, le vaisseau de

Bartning arrivait à l'Obi, tandis que celui de Knoop, ne pouvait

prendre la cargaison qui l'attendait à l'embouchure de l'Yenisséi.

Knoop envoya deux steamers en 1881, qui tous les deux arrivèrent à

destination. La même année, Siriakoff perdait deux navires dans la

mer de Kara et le capitaine Dahlman conduisait le sien sans avaries

à Turkchansk, sur l'Yenisséi. Mais, jusqu'à présent, ceux qui ont

traversé la mer de Kara ont eu à compter avec le hasard, et ces bases

manquent de consistance pour établir une entreprise commerciale. M.

Kühn qui, il y a quatre ans, fut envoyé par une compagnie de commerce

et de colonisation pour étudier les moyens d'établir des relations

commerciales avec la Sibérie, m'a dit qu'il en était arrivé à la

conclusion que le commerce était trop aléatoire pour être profitable.

Il lui est arrivé d'envoyer des chargements à Obdorsk, sur l'Obi,

qu'il a été obligé de revendre à perte parce que les vaisseaux

d'Europe n'ont pu venir les rechercher. Il reconnaît néanmoins que

si la chance favorise un navire, son armateur peut faire d'énormes

profits. «Le blé rouge de Russie, disait-il, me coûtait de 22 à 26

kopecks le poud de 36 livres anglaises; en 1879, de 26 à 36 kopecks;

en 1880, de 30 à 35 et, en 1881, de 35 à 40. Cette dernière année la

récolte avait été bonne, mais les prix élevés s'étaient maintenus,

parce que les réserves étaient épuisées, les années précédentes ayant

été mauvaises. A présent, le prix est de 25 à 30 kopecks le poud.

Ce sont là les prix de Büsk dans l'Altaï, sur l'Obi. Le prix du

transport de ce point à l'embouchure de l'Obi est de 40 kopecks le

poud, soit 70 kopecks ou 35 cents par poud de 35 livres.

Certes la marge laissée aux bénéfices serait assez large si les

navires réussissaient toujours à atteindre les points d'embarquement,

et à en retourner. M. Nordenskjold estime le prix du blé, dans la

Sibérie occidentale, à 12 ou 15 shellings le _quarter_ et les frais

de transport par navire, jusqu'en Angleterre, de 45 ou 50 shellings.

Les navires doivent arriver à l'Obi ou à l'Yenisséi du 1er au 15

août. En outre du blé, la province de Tomsk peut exporter des peaux,

du suif brut, du chanvre, de la graine de lin, de la cire et beaucoup

d'autres produits dont les prix ne sont que nominaux ici.

De terre labourable nous en avons une quantité incommensurable qui

reste en friches. Des centaines et des milliers de milles carrés

d'un sol noir et fertile restent sans culture, les paysans ne

trouvant pas de meilleur moyen d'en tirer parti que de le laisser

envahir par l'herbe des steppes pour faire paître quelques têtes de

bétail et leurs chevaux, mais s'ils avaient un marché où ils pussent

écouler leurs produits, ils ne tarderaient pas, bien qu'ils soient

les plus apathiques des hommes, à sortir de leur léthargie. De plus,

la Sibérie offrirait un superbe débouché aux produits manufacturés

d'Europe, si ceux-ci pouvaient y arriver régulièrement par mer.

D'ailleurs les marchands de Hambourg et de Brême font déjà un

commerce considérable sur les bords de l'Obi et de l'Yenisséi.

J'ignore si ces renseignements intéresseront beaucoup les négociants

et les manufacturiers américains, mais il me semble que dans l'avenir

on pourrait faire un commerce important avec la Sibérie par l'Océan

Pacifique et en remontant la Léna, comme de la Baltique on va

remonter l'Obi et l'Yenisséi. Ce commerce dépendrait toujours, à la

vérité, de l'état des glaces dans les mers polaires, mais le moyen

de trouver une route d'Amérique aux îles sibériennes et à la Léna

(à Yakoutsk), par la Terre de Wrangell, est un problème qui mérite

d'attirer l'attention des commerçants américains et des sociétés de

géographie. M. Kühn est, toutefois, d'avis que la Sibérie ne peut

attendre la prospérité que de la création d'une ligne ferrée, de

Russie aux bords du Pacifique. Mais, au cas où cette ligne serait

construite, les produits manufacturés américains pourraient arriver

sur les marchés de cette contrée à un prix moins élevé que ceux de

l'Europe.

Le trajet de Tomsk à Krasnoyarsk fut pour nous la partie la plus

pénible de tout notre voyage, quoique le paysage, pendant la moitié

de la route, fût agréable en maints endroits, même sous son manteau

d'hiver. Sur une longueur de plus de deux cents milles, la large

route que nous suivions, passait au milieu des forêts de pins, de

sapins, de mélèzes et de bouleaux, qui, en été, doivent la rendre

agréable. On ne voyait de clairières qu'autour des villages,

disséminés çà et là, à une vingtaine de verstes les uns des autres.

En quittant les steppes, nous espérions trouver un chemin plus

facile; la route traversait de charmantes vallées boisées, pour

arriver ensuite au sommet de belles collines, d'où nous jouissions, à

chaque détour, d'un panorama nouveau sur de belles forêts. Le temps

ne laissait rien à désirer; chaque jour, le soleil nous échauffait

de ses rayons, de sorte que nous pouvions tirer complétement les

rideaux du traîneau, et respirer à pleins poumons l'air tiède qui

nous enveloppait. Les nuits seules étaient fraîches. Quand le soleil

était descendu au-dessous de l'horizon, le froid commençait à se

faire sentir et devenait même extrêmement piquant. C'était néanmoins

une véritable surprise pour moi de voir des jours aussi sereins en

Sibérie. Pendant toute une semaine, je n'aperçus pas un seul nuage.

Chaque matin, vers sept heures, le soleil s'élevait radieux au-dessus

des hauteurs boisées qui bordaient la route; la gelée blanche

disparaissait de la barbe et des moustaches de nos conducteurs, et

les clochettes des harnais faisaient entendre leur doux et joyeux

carillon. Toutefois, ce tableau n'a trait qu'à la dernière moitié

du trajet; dans la première, nous fûmes secoués et cahotés d'une

façon diabolique, tant la route avait été défoncée par le passage des

caravanes.

Nous atteignîmes Krasnoyarsk le 16, à dix heures du soir, mais ce ne

fut pas sans quelque difficulté, pendant les trente derniers milles,

la terre étant presque dépourvue de neige, les chevaux avaient

beaucoup de peine à faire glisser notre traîneau. Les grandes forêts

que nous venions de traverser semblaient avoir arrêté la neige et

l'avoir empêchée de tomber dans la plaine qui entoure Krasnoyarsk;

huit chevaux vigoureux étaient donc nécessaires pour tirer notre

traîneau sur le sol glacé. De distance en distance, nous suivions, il

est vrai, le lit de la rivière, mais ce chemin était souvent obstrué

par des glaçons, et il nous fallait reprendre la rive. Une ou deux

fois nous fûmes arrêtés net, mais en plaçant des morceaux de bois

sous les patins du traîneau, nous réussîmes à triompher de toutes les

difficultés de la route. Ce ne fut pas une de mes moindres surprises,

dans ce long voyage à travers la Sibérie, de trouver un espace de

cinquante milles où la route était exempte de neige, après en avoir

rencontré sans interruption pendant deux mille milles.

En arrivant à Krasnoyarsk, je trouvai un télégramme du lieutenant

Danenhower, qui est encore à Irkoutsk; c'est pourquoi je quitte

immédiatement la première de ces villes, pour me rendre dans la

capitale de la Sibérie orientale.

CHAPITRE XV.

De Krasnoyarsk à Irkoutsk.

Arrivée à Krasnoyarsk.--Déception de n'y pas trouver le

lieutenant Danenhower et ses hommes.--Difficultés pour se

procurer des chevaux.--Mauvais tour d'un Yemschik.--Son

châtiment.--Ressources alimentaires des voyageurs en

Sibérie pendant le carême.--Stupidité d'un maître de

poste.--Intelligence des chevaux sibériens.--Anecdotes.--La

canne magique.--Une caravane chargée d'or.--Les convois de

transportés.--Arrivée à Irkoutsk.

Irkoutsk, 24 février 1882.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que je franchis les dernières

étapes qui me séparaient de Krasnoyarsk. En arrivant dans cette

ville, je comptais, en effet, rencontrer le lieutenant Danenhower

et ses hommes; mais, comme je l'ai déjà dit, je n'y trouvai qu'une

dépêche dans laquelle le lieutenant m'annonçait que l'état de ses

yeux l'avait forcé de prolonger son séjour à Irkoutsk. Cette nouvelle

me décida à continuer immédiatement mon voyage pour Irkoutsk.

Toutefois, si notre arrivée à Krasnoyarsk avait été précédée d'une

foule d'ennuis, notre départ de cette «Athènes de la Sibérie», comme

l'appelle ironiquement madame de Bourboulon, ne s'effectua point

sans une véritable série de contre-temps. D'abord, il me fallut

attendre jusqu'au lendemain, à six heures du soir, la réponse à

un télégramme que j'avais adressé au lieutenant Danenhower. En

second lieu, quand nous voulûmes nous assurer des chevaux pour nous

transporter jusqu'à la station voisine, tous les maîtres de poste

nous déclarèrent qu'ils avaient défense de fournir des attelages pour

voyager sur les routes dépourvues de neige, et refusèrent de nous

procurer ceux dont nous avions besoin. Comme il était facile d'en

obtenir ailleurs, je ne jugeai pas à propos de faire usage de la

lettre du général Anoutchine et de faire intervenir les autorités; je

m'entendis avec un loueur ordinaire qui, moyennant quatorze roubles,

devait me transporter à la station voisine, malgré les difficultés de

la route. L'heure du départ était fixée à six heures du soir.

A cette époque, circulaient de sinistres rumeurs: des assassinats

et des vols avaient été commis, disait-on, les jours précédents

sur la route. On racontait même que la veille de mon arrivée, deux

cadavres de voyageurs avaient été trouvés à vingt verstes du chemin

que nous avions suivi, et que ces cadavres avaient été privés de

leurs têtes, et tellement mutilés, qu'il était impossible de les

reconnaître. La police de Krasnoyarsk craignait déjà que les deux

voyageurs assassinés ne fussent votre correspondant et un artiste de

l'_Illustrated London News_, qui, croyait-on, m'accompagnait. Fort

heureusement notre arrivée vint dissiper les doutes à ce sujet. Comme

j'étais préparé à recevoir les voleurs et les assassins sibériens,

ces bruits ne me firent pas songer un instant à retarder mon départ.

Neuf chevaux furent attelés sur notre traîneau, et notre yemschik,

ainsi que son compagnon, durent se tenir prêts à partir. Toutefois

ces deux derniers objectèrent qu'il était bien tard, demandant à

ne partir que le lendemain matin. Je refusai péremptoirement et

rentrai dans ma chambre pour revêtir mes vêtements de fourrure

et prendre mes bottes. Je me disposai à sortir pour monter en

traîneau, lorsque je vis arriver mon yemschik, qui, les traits tout

bouleversés, me raconta que son frère, en revenant de la station où

nous nous rendions, venait de perdre deux de ses chevaux qui avaient

disparus sous la glace. Il me supplia ensuite de remettre le départ

au lendemain, me faisant remarquer que la nuit était fort sombre.

L'idée seule du danger que j'allais affronter sans m'en douter, me

fit frissonner: Je remis donc, quoiqu'à regret, notre départ au jour

suivant, et donnai à mon homme, un rouble pour m'avoir prévenu à

temps, heureux d'en être quitte à si bon compte.

Mais j'avais tout bonnement été dupe de mon yemschik, qui avait

inventé cette petite histoire pour m'en imposer comme j'en eus la

preuve le lendemain.

Au point du jour, en effet, un jeune yemschik, un de ses amis, sans

doute un de ses complices, vint me prévenir que son confrère ne

pouvait remplir son engagement vis-à-vis de moi et s'offrit de le

remplacer si je voulais lui donner vingt roubles pour neuf chevaux.

Je les lui accordai, sûr de me dédommager en faisant infliger une

punition au mauvais drôle qui m'avait ainsi joué. J'écrivis donc au

chef de la police pour lui raconter le tour dont je venais d'être

victime, et son auteur fut condamné à trois jours de prison.

Nous partîmes donc le lendemain à six heures du matin, suivant le

lit de l'Yenisséi pendant six milles. Ce court trajet suffit pour

nous convaincre que notre premier yemschik avait été puni trop

sévèrement. Il était presque impossible, avec nos neuf chevaux, de

se frayer un passage au traîneau à travers les glaçons. Force fut

donc de reprendre la route. Celle-ci étant complétement dépourvue de

neige, c'est à peine si nous pouvions avancer, et maintes fois notre

attelage se trouvait arrêté court. Pour gravir la pente d'une simple

colline il nous fallut trois heures.

Enfin nous recommençâmes à trouver de la neige sur les routes et à

reprendre notre ancienne allure. Ce phénomène de l'absence de neige

sur les routes autour de Krasnoyarsk se renouvelle presque tous les

ans paraît-il. On doit sans doute l'attribuer, comme je l'ai déjà dit

à l'agglomération des forêts qui avoisinent cette ville. Mais cette

douceur relative du climat n'est pas sans inconvénients pour les

habitants de la contrée. Quand vient le dégel, surgissent de partout

les germes de maladies épidémiques que l'hiver n'a pas détruit et

l'on cite certains villages où tous les enfants jusqu'au dernier ont

été enlevés par la diphthérie.

Cinq jours de marche à travers un plateau élevé, couvert presque

partout de forêts, et nous arrivâmes à Irkoutsk. Cette dernière

partie de notre voyage fut la plus agréable. Le paysage devint plus

beau et plus gai; quelquefois même il était assez pittoresque pour

nous faire oublier que nous étions dans les déserts sauvages de la

Sibérie. On se serait plutôt imaginé au milieu des belles vallées de

la Haute-Bavière. Les habitants eux-mêmes avaient l'air plus ouvert

et plus intelligent; leurs villages, situés au milieu des clairières

et protégés de tous côtés par ces bois, étaient mieux bâtis. Tout

respirait, en un mot, un certain air de civilisation.

Nous traversâmes ces belles forêts et ces paysages montagneux pendant

plus de trois cents milles; les jours étaient ensoleillés et chauds;

les oiseaux gazouillaient çà et là dans les forêts et autour des

villages, et si le carême n'avait pas étendu son influence jusque

sur les cuisines des stations de poste, ce trajet eût été pour moi

une véritable partie de plaisir. Mais l'Église grecque, avec ses

idées étroites, défend encore l'usage des aliments gras pendant une

période de sept semaines, alors le paysan sibérien n'a littéralement

à vous offrir que du lait, du pain, une soupe nauséabonde au poisson,

et quelquefois un ou deux œufs. Vous serez peut-être curieux

d'apprendre comment les voyageurs parviennent à se nourrir sur les

routes sibériennes pendant ce temps de jeûne, et à quel prix. Voici

ce que j'extrais de mon carnet de voyage:

8 février.--Lait chaud et pain noir pour souper.

9 février.--Déjeuner: lait, pain; dîner: soupe, thé; souper: pain

noir avec samovar pour préparer le thé.

10 février.--Déjeuner: lait, pain, samovar; dîner: soupe, thé;

souper: lait, pain noir.

11 février.--Déjeuner: lait chaud, pain noir; dîner: (Kolyvan) soupe,

beefsteaks, œufs, thé.

12 février.--Déjeuner: thé, pain, lait; dîner: thé, œufs; souper à

Tomsk, à l'hôtel.

18 février.--Cinq heures du matin: café; dîner au coq de bruyère pris

dans nos provisions, un verre de lait, pain noir; souper: quatre

œufs frits, pain, lait bouilli et samovar.

19 février.--Déjeuner à Komsk, beefsteak, bouteille de bière aussi

épaisse que de l'extrait de Malt, pain noir; à 4 heures, lait chaud,

pain noir; à minuit, lait froid, pain noir.

20 février, etc.

Telle est la carte de nos festins qui nous coûtaient pas un rouble,

c'est-à-dire moins d'un demi-dollar par jour. Heureusement l'espoir

de nous trouver au milieu d'une société civilisée soutenait nos

forces et notre courage pendant que nous traversions ce pays en

traîneau. Plus on s'avance au nord, néanmoins, plus la cuisine

devient maigre, et lieutenant Danenhower m'a raconté qu'entre

Yakoutsk et Irkoutsk on ne trouve que rarement du lait le long de la

route. Il n'est donc pas étonnant qu'à la longue on prenne en horreur

la vue des stations de poste de la Sibérie. C'est en vérité une honte

pour le gouvernement russe de ne pas mieux choisir les maisons où

il établit ses stations de poste, et de ne pas exiger des maîtres

de poste, en les nommant, qu'ils se tiennent en mesure de fournir

aux voyageurs une nourriture substantielle. Mais l'emploi de maître

de poste en Sibérie est, règle générale, un pis-aller. Celui qui

l'occupe est d'ordinaire un être stupide. Pour vous en donner une

idée, je vous raconterai ce qui m'est arrivé à Tomsk.

Peu après midi, j'envoie demander cinq chevaux au maître de poste.

Il me fait répondre qu'il ne peut me les donner avant sept heures du

soir. Alors je louai d'autres chevaux pour aller jusqu'à la station

voisine. J'envoyai un domestique réclamer ma _podoroschnaya_ qu'il

ne m'avait point rendue. Cet homme eut l'audace de refuser de la

rendre sous prétexte qu'elle était fausse, prétendant que je ne

pouvais pas avoir une _podoroschnaya_ datée de Saint-Pétersbourg et

signée par le général Anoutchine, gouverneur général d'Irkoutsk. Je

lui fis répondre qu'il était un _âne_ et un _ivrogne_ et le plus sot

des maîtres de poste que j'eusse encore rencontrés, le menaçant,

s'il ne me renvoyait mon passeport sur l'heure, d'aller moi-même

consigner mes observations à son égard sur son livre de police ou de

le dénoncer au gouverneur comme incapable de tenir son emploi. Après

ces menaces, ma _podoroschnaya_ me fut promptement restituée. Mais

peut-on s'imaginer que cet employé ignorât que le gouverneur général

de la province voisine était à Saint-Pétersbourg?

Les seuls moments où les maîtres de poste sont en règle sont ceux où

ils attendent le passage d'un général ou d'un gouverneur général.

Alors tout est en ordre à la station. Deux jours avant d'arriver à

Irkoutsk, trouvant un de ces établissements nettoyé et paré presque

comme pour un jour de fête, je m'enquis de la raison. C'est qu'on

attend un général inspecteur des prisons, me répondit-on. Quand je

demandai des chevaux, le maître de poste me répondit froidement

qu'il n'en avait point de disponibles, parce qu'il en réservait neuf

pour le général. «A quelle heure l'attendez-vous?» lui demandai-je.

«Demain, midi», me répondit-il.» «Alors, lui répliquai-je en lui

exhibant la lettre du gouverneur général, vite cinq chevaux, si vous

ne voulez avoir à répondre de mon retard.» Les chevaux me furent

amenés sur l'heure. Cette manière d'aplanir les difficultés me plut,

et à partir de ce moment, je n'hésitai plus à prendre même les

chevaux réservés pour le courrier. Grâce à ma lettre, je faisais 260

verstes par jour sans difficulté.

Après le maître de poste, vient le yemschik, pour la bêtise; mais

heureusement on tient ce dernier par le pourboire qu'on proportionne

à la rapidité avec laquelle il vous conduit. Le porteur d'une

podoroschnaya de la couronne peut espérer parcourir dix verstes à

l'heure, tandis qu'un courrier en parcourt douze; mais en promettant

quelques kopecks par verste, on arrive à marcher à la vitesse de

dix-huit ou vingt verstes. Le meilleur moyen est de faire des

économies sur les chevaux pour les reporter sur le conducteur; vous

arrivez ainsi à marcher à l'allure qui vous convient.

Toutefois le plus intelligent animal qu'on rencontre le long de

ces routes de Sibérie, sans en excepter le maître de porte ni le

yemschik, est cet infatigable petit cheval de poste. Jamais il ne

recule devant la peine et marche jusqu'à ce qu'il tombe épuisé.

Ainsi sur cet énorme parcours de 2,700 milles, dix ou douze chevaux

seulement durent être dételés et laissés sur la route. Le yemschik

s'occupe assez peu de ces accidents; il se borne à retirer l'animal

de l'attelage, lui roule ses traits autour du cou, et lui dit de

s'en aller. La fidèle petite bête n'a pas besoin qu'on lui indique

la route; elle retourne seule à son écurie, peu importe la distance,

fût-elle de cinq ou dix milles. Si personne ne l'arrête, le yemschik

est sûr de la retrouver en rentrant. Quand on arrive à un relais,

c'est-à-dire tous les quinze milles environ, le conducteur donne dix

minutes à ses chevaux pour manger un peu de foin et reprendre la

route qu'il vient de suivre. On accorde trois heures de repos à ces

pauvres bêtes quand elles sont de retour à la station, et si un autre

voyageur survient, il leur faut reprendre le harnais et recommencer

le même trajet.

En hiver, ce métier n'est pas trop dur pour eux, mais en été, où

les voyageurs sont plus nombreux, on les fait travailler jusqu'à

extinction, et il est rare qu'ils résistent plus de deux ans à une

pareille besogne. Mais on les achète à bon marché, et leur nourriture

ne coûte presque rien à leur propriétaire, sauf en hiver et dans la

période la plus rigoureuse.

On cite une foule d'anecdotes qui montrent l'intelligence de ces

animaux; en voici une: Un jour, un paysan de la circonscription

de Krasnoyarsk, étant allé à un mariage dans un village situé à

une quarantaine de verstes au-delà de l'Yenisséi, but tellement de

_kwas_ et de _wodka_, qu'en revenant il s'endormit dans sa kibitka,

laissant ses chevaux se guider eux-mêmes; ceux-ci, heureusement,

connaissaient aussi bien la route que leur maître quand il était à

jeun; ils reprirent donc le chemin de l'écurie et arrivèrent sans

encombre jusqu'au bord de l'Yenisséi. Là, néanmoins, la position

s'embrouilla, car le passeur du bac se trouvait de l'autre côté du

fleuve, et lui aussi était endormi. Fatigués d'attendre le réveil

de leur maître, après avoir mesuré la largeur du fleuve qui, en

cet endroit, est d'un demi-mille, ainsi que leurs propres forces,

ils se jetèrent bravement à l'eau avec la kibitka et se mirent en

devoir de traverser à la nage. Éveillé en sursaut et se voyant à

moitié submergé, le paysan eut bientôt repris ses sens; mais se

voyant arrivé heureusement à moitié du fleuve, il laissa ses chevaux

continuer leur route, et ceux-ci gagnèrent l'autre rive, sans qu'on

leur adressât une seule parole.

«On peut s'imaginer, dit Mme de Bourboulon, la surprise des habitants

de Krasnoyarsk, en voyant au point du jour ce nouveau Neptune, traîné

dans son char, s'approcher de leur ville par une voie aussi inusitée.»

Mme de Bourboulon raconte encore l'aventure de deux officiers russes,

qui, complétement désarmés, se promenaient en troïka, lorsqu'ils

furent attaqués et poursuivis par une troupe de loups. Le traîneau

ayant versé, les loups se jetèrent sur un des chevaux qu'ils

commençaient à déchirer à belles dents. Les officiers coupèrent

alors les traits pour permettre aux autres chevaux de fuir, et se

blottirent eux-mêmes sous le véhicule, attendant qu'on vînt les

délivrer. Toutefois, leur surprise fut grande de voir les chevaux

au lieu de fuir, fondre hardiment sur les loups et jouer avec tant

de vigueur de leurs pieds de derrière que ces carnassiers prirent la

fuite. Mme de Bourboulon dit avoir entendu raconter encore une foule

d'autres anecdotes sur le compte de ces animaux, mais qu'elle ne peut

garantir l'authenticité que des deux précédentes. Pour ma part, j'ai

entendu raconter à un habitant d'Irkoutsk le fait suivant, dont il

a été lui-même témoin oculaire. Un jour, en traversant l'Angara sur

le bac, un paysan, à moitié ivre, se plaçant devant son cheval, se

mit à le frapper du poing sur les naseaux. A plusieurs reprises il

recommença cet acte brutal malgré la désapprobation des passagers. A

la fin, après un coup plus violent que les autres le cheval voulut

se venger, il saisit entre ses dents, le bonnet et les cheveux de

son maître, le traîna sur le bord du bac; puis, après l'avoir tenu

suspendu au-dessus de l'eau, le secoua avec fureur et le laissa

tomber dans le fleuve, d'où l'on eut beaucoup de peine à le retirer.

Mais c'est assez sur ce sujet; je m'arrête.

Pendant les deux premiers jours qui suivirent notre départ de

Krasnoyarsk, nous ne fîmes pas plus de cent milles par jour. J'ai

déjà parlé des interminables caravanes de thé; j'ai dit comment elles

défoncent les routes et forcent le voyageur à des arrêts continuels,

parce que les conducteurs stupides, ivres ou endormis laissent leurs

chevaux prendre toute la largeur du chemin, de sorte que le premier

se trouve en face de ce dilemme: se frayer un chemin au milieu des

amas de neige ou de passer sur le côté de la route. Ce n'est qu'avec

un puissant attelage et un traîneau en fer qu'on pourrait ordonner à

votre yemschik de charger ces caravanes et vous ouvrir un passage de

vive force; avec le nôtre, nous n'y pouvions songer.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 19 / 22 段