»Cependant, la route était nettement tracée. Ici elle s'allongeait

directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle

contournait les rives sinueuses de vastes étangs dont quelques-uns,

mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le

nom de lacs.

»Entre autres endroits il n'avait pas été possible d'éviter les

eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais

sur des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches

d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop

faible jetée au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes

se prolongeaient sur un espace de deux ou trois cents pieds, et

plus d'une fois les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des

tarantass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.

»Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous

ses pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses

qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils

allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de

ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux.

»Les voyageurs obligés de traverser la Baraba pendant l'été ont le

soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte

de mailles en fil de fer très ténu, qui leur couvre les épaules.

Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais

sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges.

»L'atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait

fondé à croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger

contre le dard de ces diptères. C'est là une funeste région que

l'homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins,

aux taons, et même à des milliards d'insectes microscopiques, qui ne

sont pas visibles à l'œil nu; mais, si on ne les voit pas, on les

sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens

les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.»

Telle est la description des marais de la Baraba, empruntée presque

mot pour mot à Mme de Bourboulon, femme du ministre de France en

Chine de 1858 à 1862. Cette dame nous donne une intéressante relation

de son voyage à travers les marais. «Komsk, qui se trouve à 358

verstes d'Omsk, dit-elle, est ravagé annuellement par la fièvre des

marais; en automne cette maladie prend un tel développement que

toutes les gens, qui sont à même de le faire, quittent cette localité

pour Kolyvan ou Omsk. On m'a assuré que les gens qui habitent dans

les villages de ces marais atteignent rarement la cinquantaine. Mais,

s'écrie-t-elle, quelles magnifiques prairies on pourrait faire dans

ces marais abandonnés.»

En terminant la description que M. Jules Verne lui a évidemment

empruntée pour son _Voyage de Michel Strogoff_, elle dit: «La Baraba,

qui a 320 verstes (325 kilomètres) dans sa partie la moins large et

qui s'étend en hauteur du cinquante-deuxième au soixantième degré de

latitude, est peut-être le plus vaste marais du monde. Occupant le

fond d'un immense plateau, situé entre les fleuves Obi et Irtysch,

elle sert de réservoir aux eaux pluviales ainsi qu'à celles qui

proviennent de la fonte des neiges, et, comme le sol argileux en

est imperméable, ces eaux n'y trouvent pas d'écoulement, et y

forment des lacs, des étangs et des marais fétides et croupissants.

Des milliers d'oiseaux aquatiques s'y donnent rendez-vous de la

Haute-Asie et de l'Europe orientale pour y nicher, sachant bien que

c'est là leur empire et que là, l'homme ne viendra pas les déranger.

L'hiver, la neige et la glace recouvrent toute la surface de la

Baraba, qui présente alors le même aspect que les autres contrées de

la Sibérie et qui est sillonnée en tous sens par les traîneaux des

chasseurs de zibelines, de martres et de renards.»

Aussi, en hiver, le voyageur traverse-t-il cette immense et malsaine

contrée, sans ressentir les attaques de la fièvre ou celles des

moustiques. A la vérité, s'il n'était prévenu d'avance, il ne

saurait qu'il passe dans cette région tristement intéressante. La

neige et la glace ont, à cette époque, fait de la Baraba une vaste

plaine blanche et monotone, différant peu du reste des steppes qu'il

a traversées jusque-là. Le seul changement qu'il remarque est la

régularité de la route, et il n'a pas de raisons de s'en plaindre.

Pour nous, la première journée que nous passâmes dans ces marais

fut une de nos meilleures, nous franchîmes deux cent cinquante

milles. Malheureusement nous ne pûmes soutenir cette vitesse dès

que nous rentrâmes sur les routes ordinaires. Nous y rencontrions

des caravanes sans fin de marchands de thé qui nous obstruaient le

passage et nous forçaient de suivre le côté de la route, où nous

attendaient des ornières et des abîmes qui en font un véritable enfer.

Ces caravanes de thé suffisent pour mettre hors de lui le voyageur

le mieux doué. Imaginez-vous, en effet, des centaines de traîneaux

alignés les uns à la suite des autres et dont la ligne se confond

des deux côtés avec les deux points opposés de l'horizon. Ajoutez à

cela que chacun de ces traîneaux est chargé de cinq ou six caisses de

thé, et que tous sont conduits par des lascars qui dorment pendant

toute la nuit, ou s'ils ne dorment pas, se réunissent à cinq ou six

sur un traîneau pour causer et bavarder, tandis que leurs chevaux

vont au gré de leur caprice, barrant le chemin à tout voyageur qui

a le malheur de les rencontrer sur sa route et forçant celui-ci

à chercher au prix de détours incessants à trouver un passage au

milieu d'eux, si mieux il n'aime suivre le côté de la route, remplie

de trous et de fondrières. Il ne faut plus songer ici à s'ouvrir

un chemin de vive force; l'entreprise serait dangereuse, car ces

traîneaux sont lourdement chargés, et votre automédon courrait grand

risque de mettre en pièces véhicule et voyageurs.

Heureusement les paresseux personnages qui conduisent ces

traîneaux ont aussi leurs jours de déboires. Quand les caravanes

qui transportent l'or des mines les rencontrent sur leur passage,

l'escorte de Cosaques qui accompagne ces caravanes a vite fait d'en

nettoyer la voie. Les Cosaques se précipitent au milieu d'eux,

distribuant de droite à gauche des coups de plat de sabre, appuyant

au besoin ce premier avertissement de la pointe de leurs lances. Ce

traitement, tout brutal qu'il est, ne saurait cependant faire naître

chez le voyageur le moindre sentiment de compassion pour ceux qui en

sont l'objet. Quel est l'homme, en effet, si patient qu'il soit, qui

ne deviendrait presque fou de désespoir après s'être senti cahoté

et culbuté pendant toute une nuit pour laisser la voie libre à ces

drôles.

On se demande, en voyant ces immenses caravanes, où les animaux

attelés aux traîneaux et les hommes qui les conduisent peuvent

vivre. Il est vrai, chaque cheval a sa botte de foin sur l'arrière

du traîneau qui le précède, et les conducteurs trouvent sans doute

du pain noir dans les villages qu'ils traversent. Mais les chevaux,

où et quand dorment-ils? Un fois en marche, la caravane ne s'arrête

plus: jour et nuit elle continue sa route; ces pauvres bêtes sont

donc obligées de dormir en marchant, et ce genre d'existence dure

plusieurs mois!

D'Omsk à Tomsk nous avons rencontré au moins six ou sept mille de ces

traîneaux. L'immense quantité de thé qu'ils transportent arrivera

dans un mois environ à la frontière. Mais une quantité plus grande

encore de cette denrée se trouve actuellement à Tomsk, où elle

attend le rétablissement des communications par eau ou par chemin

de fer avec la Russie. Quand on considère l'énorme quantité de thé

importée en Russie chaque année, on est surpris que cette puissance

n'ait pas encore ouvert de meilleures voies de communication entre

ses frontières européennes et celles de la Chine. Jusqu'à présent,

les caravanes sont parties de Kiatcha pour se rendre à Irkoutsk;

de là elles se dirigent vers l'Oural, où elles arrivent après

avoir traversé la Sibérie dans presque la moitié de sa plus grande

longueur. Aujourd'hui il est question de raccourcir ce trajet en

faisant venir les thés par la Mongolie, jusqu'à Blisk. Là on les

embarquerait sur l'Obi pour les amener par eau jusqu'à Tiunsen, en

remontant la rivière Tobol; de Tiunsen, enfin, on les conduirait

par terre à Ekaterinbourg, tête de ligne d'une voie ferrée. Quant

au projet de relier la Chine à la Russie par un chemin de fer à

travers la Sibérie et l'Asie centrale, il n'y faut pas songer d'ici

bien des années. Cependant cette ligne, avec l'appoint du commerce

de la Chine et de l'Asie centrale, joint au transport des produits

agricoles de la Sibérie payerait, en bien peu de temps, les frais de

sa construction. Les produits de la Sibérie ont aujourd'hui bien peu

d'importance à la vérité; et les paysans qui habitent cette contrée

restent apathiques, malgré l'immense étendue de terres arables qu'ils

possèdent; mais il faut en chercher la cause dans le manque de moyens

de transport dont ils souffrent. Si ces gens avaient un chemin de

fer pour conduire leurs céréales sur les marchés européens, ils

secoueraient leur apathie, et, avec l'appoint des émigrants, qui ne

manqueraient pas de venir apporter l'appui de leurs bras, la Sibérie

deviendrait bientôt un des greniers de l'univers.

Six cent cinquante verstes séparent Omsk de Kolyvan. C'est dans

cette dernière localité, suivant Jules Verne (toujours d'après Mme

de Bourboulon), que pendant l'été les officiers et les employés

de Komsk et autres villes voisines, cherchent un refuge contre le

climat malsain de la Baraba. C'est aussi à Kolyvan qu'il place la

scène de rivalité entre les deux reporters français et anglais,

pendant laquelle ce dernier télégraphie des vers, pour rester en

possession du fil télégraphique. Cette localité ne présente rien

d'intéressant; c'est un village trois fois aussi étendu, avec des

maisons trois fois aussi clairsemées que les vingt villages que nous

avons rencontrés dans la steppe. Elle possède quelques beaux édifices

publics, çà et là, comme pour mieux faire ressortir la misère et le

délabrement des autres. Cependant, Kolyvan occupe une place honorable

dans mes souvenirs, car elle possède la seule station de poste, où,

sur un espace de six cents milles, d'Omsk à Tomsk, j'aie pu trouver

autre chose à manger que des choux ou de l'éternel _chai_. Pauvre

vieille femme, comme elle était aux petits soins pour nous! Elle

paraissait seule, cependant, diriger la maison; elle était mariée, il

est vrai, mais son mari était invisible, et je crains fort qu'il ne

fût incapable d'aucun service; ivre peut-être.

Dans chaque station de poste, en Sibérie, les voyageurs ont à leur

disposition un livre sur lequel ils peuvent consigner toutes leurs

réclamations au sujet du service des chevaux ou des extorsions des

maîtres de poste. Les voyageurs russes, d'ailleurs, semblent user

largement du privilège qui leur est accordé de pouvoir divulguer,

dans ces volumes, leurs petits contre-temps et la nature grincheuse

de leur caractère. A Kolyvan, j'ai trouvé plusieurs plaintes de

voyageurs inscrites sur ce livre: les uns tempêtaient parce qu'ils

avaient été obligés d'attendre les chevaux, un autre, parce que le

maître de poste était absent. Cette dernière infraction avait valu à

notre hôte une amende de quatre roubles; même amende lui avait été

également infligée pour avoir fait attendre un relais des chevaux

pendant une heure dix minutes.

Ce n'est certes pas une position absolument enviable, que celle de

maître de poste en Sibérie. Le gouvernement leur alloue, il est

vrai, une somme de 800 roubles par an, pour entretenir une troïka;

mais ils doivent transporter les dépêches à la station suivante,

et tenir constamment trois chevaux à la disposition des courriers.

C'est pourquoi, à moins de pouvoir entretenir une douzaine de

chevaux, leurs revenus sont bien minimes après défalcation de leurs

amendes. Sur la plus grande partie de la route, on leur donne un

kopeck et demi par cheval et par mille; ce qui fait, la moyenne

des relais étant de trois chevaux, moins d'un demi-dollar (2,50)

par vingt verstes. Là-dessus, ils ont à payer les conducteurs ou

yemschiks, dont les gages varient de trente à soixante roubles par

an, non compris leurs pourboires; en outre, du pain et un lit pour se

coucher à la fin de l'année. Les profits du maître de poste sont donc

extrêmement minces.

Mes dépenses pour louage de chevaux d'Omsk à Tomsk, c'est-à-dire sur

une distance de six cents milles, pendant laquelle j'ai toujours

eu cinq chevaux, ne se sont élevées qu'à soixante roubles. Il faut

convenir que ce n'est pas exorbitant, et un prix si peu élevé ne

peut naturellement exister que dans une contrée où la nourriture des

chevaux ne coûte presque rien à leur maître, et où un homme peut

vivre avec cinquante centimes par jour.

A partir de Kolyvan, le pays prend un aspect plus agréable et moins

sauvage. A la longue, je me sentais fatigué de l'extrême monotonie

des steppes et de leur manteau de neige étincelante, de leurs

villages délabrés et de leurs pics solitaires qui vous lorgnent sur

le côté de la route quand vous passez.

En 1853, mourut à Nove-Tcherkask, une artiste française, Mlle Lise

Christiani, que les Suédois, dans leur enthousiasme, avaient nommée

la Sainte-Cécile de France. Pendant treize mois, elle visita la

Sibérie donnant des concerts à Ekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk,

Irkoutsk, Kiatcha, Yakoutsk, Okhotsk, Petropaulowsk, etc.

Voici ce qu'elle écrivait sur la Sibérie, peu de temps avant de

mourir: «Cet éternel linceul de neige qui m'environne finit par me

donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de trois

mille verstes de plaine d'une seule haleine; rien, rien que de la

neige! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber! Des

steppes sans limite, où l'on se perd, où l'on s'enterre! Mon âme a

fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble

qu'elle repose glacée dans mon corps, qui la regarde sans avoir la

force de la réchauffer. Je crains, au contraire, que ce ne soit l'âme

ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre.»

Ce sentiment de tristesse désespérante s'empare de vous sur ces

routes de Sibérie, surtout sur celles d'Orenbourg à Kolyvan. Le pays

et la vie vous gèlent le cœur, en dépit de vos chaudes fourrures et

de votre traîneau bien fermé. La terre, sous sa cuirasse neigeuse,

et l'humanité glacée dardent sur vous des rayons étincelants, quand

vous glissez le long de la route. La barbe et les moustaches des

conducteurs sont raidies par la gelée, et leur respiration semble

se transformer en glaçons. Sur ces chemins vous ne rencontrez que

des prisonniers grelottants, et n'entendez que le bruit des chaînes

suspendues à leurs genoux. De-ci de-là, vous voyez encore, sur votre

chemin, un couple de vagabonds aux joues gercées par le froid. Ils

vous tendent la main pour vous demander quelques kopecks que vous

leur donnez; ce sont des forçats en rupture de ban qui essayent de

sortir de Sibérie. Pendant la journée, ils errent le long des routes,

qu'ils abandonnent à l'approche des grandes villes pour chercher un

chemin à travers les marais ou les bois; à la nuit, ils se rendent

dans les villages où se trouve leur nourriture, où chaque paysan met

un morceau de pain à sa porte, pour eux. A la vérité, c'est autant

la crainte que l'humanité ou la commisération qui pousse les paysans

à cet acte de charité. Ces malheureux vagabonds parcourent ainsi des

milliers de verstes dans l'espoir de parvenir à gagner la Russie

d'Europe et de se trouver libres, sans doute pour reprendre leur

existence criminelle. On en cite un qui, après s'être échappé deux

fois de Sakalin, a deux fois fait à pied le long et pénible voyage

jusqu'à la frontière, où il fut arrêté et renvoyé aux mines.

Lorsqu'un de ces vagabonds est pris dans une ville ou dans un village

frontière, il est arrêté par prévention et interrogé sur son nom et

le lieu d'où il vient; s'il refuse de répondre aux questions qui lui

sont posées, ou n'y répond pas d'une façon précise, on le retient

en prison pendant quatre mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que la liste

et les signalements des prisonniers évadés soient arrivés des bords

du Pacifique ou des autres lieux de détention. Alors, si un de ces

signalements peut se rapporter à lui, il est renvoyé aux mines;

sinon, il en est quitte pour une condamnation à quelques années de

travaux publics comme vagabond; mais, au bout de sa peine, il a la

joie de se voir libéré et d'échapper ainsi aux longues années d'exil

auxquelles il était d'abord condamné, et peut s'en aller la tête

haute en face de la police. On aurait tort de s'apitoyer outre mesure

sur le sort de ces misérables qui, en général, sont des criminels de

la pire espèce qui ne reviennent au milieu de la société que pour

retourner à leurs anciens vices, et recommencer leurs forfaits. En

règle générale, la Sibérie elle-même est un séjour trop doux pour

eux, car, dans d'autres pays, ils seraient pendus.

Nous approchons enfin de Tomsk. La neige commence à prendre un aspect

moins lugubre dans cette portion favorisée de la Sibérie. Les forêts

se montrent à l'horizon; le pin et le sapin, toujours verts, prennent

la place du bouleau maigre dénudé ou des buissons rabougris; des

collines boisées, entrecoupées de larges et, en apparence, fertiles

vallées, succèdent aux steppes sans limites. La route suit la large

vallée de l'Obi, et, à la fin d'un plateau élevé, nous distinguons

les coupoles arrondies des églises grecques de Tomsk. Ce soir nous

pourrons nous reposer dans la chambre, affreusement sale il est vrai,

mais chaude de ce qu'on appelle un hôtel.

En arrivant j'avais réellement besoin de repos. Avec un aussi joli

paysage que celui que nous avons rencontré pendant les deux cents

dernières verstes, il ne pouvait être question de dormir. En outre,

la route était exécrable: partout des trous semblables à des

fondrières, où le traîneau plongeait à chaque instant; de sorte que

l'existence nous était devenue presque insupportable. Maintenant,

figurez-vous une route où mille par mille, votre traîneau plonge,

butte et craque à chaque instant; où vous croyez à toute minute

que vos chevaux ne pourront vous tirer de l'abîme, et vous ne vous

étonnerez pas d'apprendre que le traîneau du gouverneur général,

qui semblait construit pour durer toute une éternité, commençait

donner à donner des signes de faiblesse, et que nous ayons été

obligés de nous arrêter plusieurs fois pendant le dernier jour pour

lui faire des réparations. Ce fut le dimanche, après midi, que nous

franchîmes le Tom, en passant sur glace, pour gravir, sur l'autre

rive, la pente rapide qui conduit à la ville. Celle-ci, est bâtie

sur un plateau élevé d'où l'œil découvre toute la plaine que nous

venons de traverser. Ce jour-là était un jour de fête pour la jolie

petite ville sibérienne; on était, en effet, au dimanche du Beurre,

qui précède les sept longues semaines de jeûne, imposées à ses

fidèles soumis par une Église intolérante. Ce jour-là, chacun monte

en traîneau pour faire le tour de la ville et parcourir les rues;

c'est la promenade du 1er mai, au Prater, pour les Viennois, ou,

pendant l'été, le Pincio des Romains, et le Rottenrow des citadins de

Londres. Aussi puis-je dire que ce dimanche-là, j'ai vu à Tomsk, au

moins mille traîneaux, conduits par leur propriétaires ou loués pour

la circonstance. Chacun paraissait s'amuser et jouir des rayons du

soleil. Une foule de spectateurs, chaudement vêtus, stationnaient le

long des principales rues, en attendant la procession, ou regardaient

les traîneaux passer sur la glace du fleuve. «Un voyageur, M. Russei

Tillough, nous dit Jules Verne, regarde Tomsk, pendant l'hiver,

non-seulement comme la plus belle ville de Sibérie, mais encore comme

une des plus belles du monde, avec ses maisons ornées de colonnes et

de péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières,

ses quinze églises qui reflètent leurs coupoles dans les ondes du

Tom, plus large ici qu'aucun des fleuves de France.» Madame de

Bourboulon, qui visita Tomsk en été, pendant son voyage de Shanghaï à

Moscou, nous l'a dépeint, au contraire, comme une ville maussade. Que

puis-je vous dire, en présence de ces deux opinions diamétralement

opposées, d'une ville que, naturellement, j'eus à peine le temps

de parcourir? D'ailleurs, la beauté d'une ville dépend du point

d'où vous la regardez. Roustchouk, avec ses minarets étincelants et

ses arbres verts, regardé de la rive roumanienne du Danube, semble

un paradis terrestre, tant que vous n'entrez pas à l'intérieur de

ses murs, car alors vous ne trouvez plus qu'un détestable trou.

Bucharest, appelé le Paris de l'Orient par ceux qui n'ont vu que

la Bulgarie, semble, néanmoins, au voyageur qui vient du nord, une

ville fort ordinaire. Tomsk possède une large et belle rue bordée de

superbes maisons, appartenant aux propriétaires des mines d'or ou à

de riches commerçants, et un vaste parc où il y a jardin public avec

cafés, cascades et promenades d'été. C'est une ville gaie (autant

qu'une ville de Sibérie peut l'être), surtout en hiver quand les

commerçants n'ont autre chose à faire que de songer au plaisir, et

que quelques milliers de mineurs viennent s'y installer après les

travaux de la belle saison. Le jour de notre arrivée, on y donnait

un grand bal masqué. Le chef de la police me proposa d'y assister.

«Vous y trouverez, me disait-il, toute la beauté de Tomsk, du grand

comme du demi-monde, et vous aurez occasion de vous y amuser.» Mais

à sept heures du soir, j'étais dans mon lit, et probablement celui

qui eût essayé de me tirer de sous mes couvertures y eût perdu le

reste de ses jours. J'étais complétement épuisé des cahots continuels

des jours précédents; aussi, le lendemain, quand je me réveillai, le

soleil était-il déjà haut sur l'horizon.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 18 / 22 段