grand chose à voir pendant ce long trajet à travers les plaines de
la Sibérie; seuls, les misérables villages qui se trouvent échelonnés
tous les dix ou quinze milles le long de la route nous offrent un
spectacle nouveau. Juste à l'époque où nous passions, ces hameaux
présentaient une animation et une vie extraordinaires: cela vient de
ce que les dernières semaines qui précèdent le long jeûne du carême
sont ordinairement choisies par les jeunes gens pour se marier,
et plus il y a de mariages, plus on est gai. Dans une vingtaine
de villages que nous traversâmes, les mariages semblaient être la
seule occupation du moment. Des traîneaux conduits par des paysans
couronnés de guirlandes, surchargés de jeunes filles de tous les
âges, depuis six ans jusqu'à trente, toutes chantant et criant d'une
façon des plus désagréables, montaient ou descendaient les rues ou
faisaient, à la file les uns des autres, le tour de la petite église
de bois. Les gens plus âgés, les parents du marié et de la mariée,
restaient à l'intérieur des maisons, où ils buvaient jusqu'à tomber
ivres-morts, en l'honneur de la circonstance. Dans une station, nous
trouvâmes le maître de poste complétement abruti par la boisson, ce
qui nous causa un retard assez considérable; cependant il n'était
que midi; le soir, sans doute, il aura eu une attaque de _delirium
tremens_, ou quelque voyageur l'aura trouvé couché dans la neige en
quelque endroit du village. Quant aux animaux qui s'y trouvent, vous
les voyez tous, quand le soleil brille, pressés le long des maisons
sur le côté le plus chaud de la rue, se réchauffant de leur mieux.
En hiver, on rencontre fort peu de voyageurs dans les stations
échelonnées le long de la route; cependant chacune d'elles a une
salle séparée pour les voyageurs, qui peuvent s'y reposer et y dormir
pendant la nuit sur des bancs de bois sans que le maître de poste
ait le droit de leur demander le moindre payement. Nous pourrions
compter sur nos doigts les voyageurs que nous avons rencontrés
pendant le millier de milles que nous venons de parcourir. Ce furent
d'abord un officier russe et sa femme, que nous trouvâmes dans une
première station, où ils avaient accaparé les deux sofas de la salle
des étrangers. Dans une autre, nous rencontrâmes une famille entière
qui, après un voyage de six semaines, était arrivée d'Irkoutsk à
Troïsk. Le mari, homme d'une quarantaine d'années, avait rempli
le poste de caissier dans une banque à Irkoutsk; il s'en allait à
Saint-Pétersbourg pour y chercher un climat nouveau et plus sain
pour lui. Il emmenait avec lui sa femme et un petit enfant, confié
aux soins d'une vieille nourrice. Il nous raconta qu'à Krasnoyarsk,
une autre de ses enfants, une petite fille, était tombée malade et
y était morte. Enfin, dans une troisième station, ce fut un vieil
employé du gouvernement, faible et usé, qui avait passé trente
ans à Irkoutsk, et qui, à la fin, avait obtenu d'être rappelé à
Saint-Pétersbourg, où il espérait terminer ses jours au milieu de
ses amis. Il avait l'air profondément triste. En route, il avait eu
le malheur d'être volé par un autre voyageur. Il est bien rare, à la
vérité, qu'un employé subalterne puisse revenir en Europe après avoir
occupé un poste en Sibérie. Il est assez facile d'obtenir un emploi
dans cette contrée, mais à peine un sur mille de ceux qui s'y rendent
peut économiser assez d'argent pour revenir au milieu des siens. On
pourrait avec raison mettre, pour les employés, sur la frontière de
Sibérie, cette inscription terrible:
«Vous tous qui me franchissez, dites pour toujours adieu à
l'espérance et aux amis que vous laissez derrière vous.»
Il y a peu d'éloges à faire des maîtres de poste et des stations
établies sur les routes de la province d'Orenbourg et de la Sibérie
en général; les uns et les autres ne brillent nullement par l'aspect,
et les premiers, quand ils ne sont pas absolument stupides, sont
des coquins. Les meilleurs d'entre eux, cependant, sont les vieux
Cosaques, qui se montrent toujours polis et convenables, et ne
manquent jamais de vous donner une partie de leur lait frais et de
leurs œufs, ou de partager avec vous leur frugal repas. Un des
plus beaux types de ces maîtres de poste cosaques que nous ayons
rencontrés était celui de Kapakulskaya. C'était un beau vieillard de
soixante-dix ans environ, nommé Ponsmarew. Il possédait une vaste
maison et d'immenses troupeaux de moutons, de chevaux et de bœufs,
qu'il entretenait sur les steppes. La rencontre de cet homme, qui
nous représentait réellement un des plus nobles types de sa race, et
avec lequel nous pouvions nous entretenir, nous fit véritablement
plaisir. Il nous présenta ses deux fils, beaux jeunes gens de
dix-neuf et vingt ans, qui, avec leur vieux père, sont les plus
beaux spécimens de l'espèce humaine que nous ayons rencontrés sur
notre route. Ils étaient assez intelligents pour nous fournir maints
renseignements sur leur genre de vie et sur leurs travaux. Au moment
du départ, ils nous offrirent de nous faire visiter un campement
de Kirghiz nomades dont la station d'hiver se trouvait à quelques
verstes seulement de notre route. Naturellement, j'acceptai cette
offre immédiatement. Un des fils attela donc son traîneau et nous y
conduisit, tandis que notre traîneau nous suivait.
Quoique demi-nomades, les Kirghiz de ce district sont à moitié
civilisés et _russifiés_. Pendant l'été, ils errent avec leurs
tentes, ou _kibitka_, sur toute l'étendue des steppes où ils font
paître leurs énormes troupeaux de gros et de menu bétail; mais,
pendant l'hiver, ils reviennent s'établir dans leurs maisons de
bois, construites sur le modèle des maisons russes, et qui sont
plus chaudes que leurs tentes. C'est la saison pendant laquelle ils
s'adonnent à l'élevage des jeunes chèvres, des agneaux et des veaux,
comme aussi celle où ils s'occupent de l'éducation de leurs enfants.
Leurs troupeaux sont enfermés dans de vastes caves creusées dans le
sol et recouvertes de terre presque au niveau de la plaine. Leurs
légères kibitkas sont toujours plantées près de là, mais restent
inhabitées pendant la saison rigoureuse. Quant à la maison de bois
de ceux que nous visitions, nous la trouvâmes chauffée par un de
ces immenses poêles qu'on ne rencontre qu'en Russie, et nous pûmes
nous convaincre que le samovar y joue un rôle important. Contigu
à la maison d'habitation, se trouve un hangar couvert en chaume
et bois, abrité: c'est l'étable réservée aux femelles qui ont des
petits. Un peu plus loin, une petite hutte sombre, grande comme une
cabane irlandaise, mais plus chaude et plus propre, sert de salle
d'école aux enfants du village et aussi de salle de récréation aux
jeunes chevreaux et aux jeunes agneaux. On nous introduisit dans
cette pièce, non sans peine, à la vérité, car une douzaine de chèvres
et de brebis se montrèrent tout à fait disposées à nous disputer
la préséance. Mais quelle scène délicieuse! quel étonnant concert!
On eût dit un essaim d'abeilles; et un troupeau d'agneaux, confiné
dans cette petite cabane faisait chorus. Une demi-douzaine de jeunes
Kirghiz, assis sur le sol avec les jambes croisées, montrant leurs
petites figures brunes aux yeux fendus en amandes, surmontées d'un
bonnet de fourrure, et penchés sur leurs livres, lisant ou plutôt
bourdonnant leur leçon avec une charmante intonation. Au milieu de ce
délicieux bourdonnement d'abeilles, se mêlait par intermittences un
chœur bruyant de voix chevrotantes dont nous fûmes quelques instants
avant de découvrir les exécutants. A la fin, nous les aperçûmes.
C'étaient une vingtaine de jolis petits animaux enfermés dans une
niche déposée dans un des angles de la cabane. Les enfants étaient
naturellement accoutumés à ce bruit, qui, pour nous, paraissait
étrange. Ils chantaient leurs leçons et leurs prières en langue
kirghize, sur un rhythme d'une délicieuse monotonie. C'est une
espèce de récitatif chanté que les prêtres ritualistes pourraient
imiter, au grand avantage de leurs congrégations. Ce chant,
entremêlé et interrompu par le bêlement des chevreaux, auxquels
leurs mères répondaient du dehors, formait un concert scolaire
kirghiz étrangement intéressant. Les enfants étaient tous très
jeunes, leur âge variant de trois à dix ans; aussi ce fut avec une
extrême surprise que nous les entendîmes lire couramment l'écriture
hiéroglyphique de leurs gros livres kirghiz. Le maître, un jeune
homme de dix-sept à dix-huit ans, était armé d'une longue baguette
dont il se servait seulement pour appliquer de temps en temps un
léger coup sur le bonnet de ceux de ses élèves qui se montraient
inattentifs. La durée des classes est trois heures le matin et trois
heures le soir, pendant tout l'hiver, et ce petit monde paraît très
heureux de son existence. Avant de quitter cette scène intéressante,
mon ami en fit un croquis, et, après avoir distribué quelques livres
de gâteaux de miel aux enfants, nous partîmes de cette singulière
salle de classe. Au dehors, une demi-douzaine de Kirghiz, montés sur
leurs petits chevaux poilus et rapides, nous attendaient pour nous
escorter; ils nous suivirent jusqu'à notre traîneau, en marchant
toujours au galop et en poussant des cris de joie.
Nous voici enfin à Omsk, où nous sommes arrivés jeudi soir de bonne
heure, grâce à l'extrême et puissante bienveillance du gouverneur
général de la Sibérie occidentale. Le long de la route, depuis
Troïsk, tous les maîtres de poste avaient été prévenus de mon arrivée
et invités à me tenir des chevaux en réserve. En approchant d'Omsk,
nous traversâmes nombre de stations où se trouvaient des voyageurs
munis de la podoroschnaya ordinaire. Ceux-ci attendaient patiemment
des chevaux, tandis que les nôtres étaient amenés immédiatement
et attelés à notre traîneau. Aussi nous avancions à grandes
journées. Dans plusieurs stations, les trois meilleurs chevaux, qui
sont toujours réservés pour les courriers impériaux et pour les
gouverneurs, nous furent donnés, afin que notre voyage ne souffrît
d'aucun retard. Enfin, à notre arrivée, nous trouvâmes des chambres,
que nous avait fait réserver le chef de la police.
Ma première visite fut naturellement pour le gouverneur général.
Il avait déjà télégraphié mon arrivée au lieutenant Danenhower,
à Irkoutsk. Son Excellence fut extrêmement bienveillante et me
donna beaucoup de conseils au sujet de la meilleure nourriture que
nous pouvions prendre pour la route. Il plaça ensuite un de ses
aides-de-camp à ma disposition pendant tout le temps de mon séjour
à Omsk. En un mot il me témoigna, sous tous les rapports, la plus
complète bienveillance.
Omsk est une ville agréable, possédant de beaux édifices publics,
des boulevards et des rues magnifiques; elle a même un petit bois de
Boulogne à l'extérieur. Cette ville est située sur l'Irtysch et l'Om;
c'est le siège du gouverneur général de la Sibérie occidentale et
du commandement militaire. Elle est fière du nombre de ses écoles,
d'une manufacture de drap appartenant à l'État, d'un corps de cadets
pour la Sibérie, dans lequel cent élèves apprennent l'état militaire
et iront ensuite commander les régiments de ligne ou les régiments
de Cosaques. Le commerce de cette ville avec l'Asie centrale est
considérable et productif, car les marchands paraissent y faire
d'excellentes affaires.
Les plus grands désagréments, pour les habitants de cette ville,
sont la chaleur accablante et la poussière dont ils ont à souffrir
pendant l'été, et, en second lieu, le penchant universel que les
ouvriers et les domestiques montrent pour le vol. Chaque année, cette
ville reçoit d'Europe plusieurs milliers de malfaiteurs qui y sont
envoyés en exil; on les répartit, il est vrai, entre les villages de
la province, mais presque tous trouvent moyen de revenir à Omsk, où
ils forment l'armée des yemschiks, des garçons d'hôtel, des valets de
pied, des manœuvres et des vagabonds; aussi les habitants d'Omsk se
plaignent-ils avec raison de cet état de choses.
Hier, j'acceptai l'invitation d'aller passer la soirée dans une
famille allemande, pour y assister à une partie de billard. Ce fut
pour moi une bonne aubaine, car j'eus ainsi l'occasion d'apprendre un
grand nombre de détails sur les petites misères de la vie dans cette
capitale au petit pied. M. Rosenplaenter et sa femme, mes hôtes, sont
originaires des provinces baltiques; le mari exerce la profession
de pharmacien dans cette ville, où il possède une charmante maison.
Il me raconta quelques-unes des aventures curieuses qui lui sont
arrivées avec les exilés russes.
«Un jour, me dit-il, un ouvrier qui avait été employé par moi,
quelques semaines avant, pour réparer des appareils de chauffage,
vint me trouver pour me demander de l'argent.
»--Pourquoi vous donnerais-je de l'argent? lui demanda-t-il, fort
surpris. Ne vous ai-je pas payé l'ouvrage que vous avez fait pour moi?
»--Oh! j'en conviens, répondit l'ouvrier, mais je vous ai sauvé la
vie.
»--Comment cela?
»--Eh bien, pendant que je réparais votre poêle, j'étais parvenu à
découvrir où était votre argent, et je m'étais entendu avec deux
complices pour vous voler. Les deux autres voulaient vous tuer, vous
et votre femme, afin de faire un bon coup de filet, mais je m'y suis
opposé de toutes mes forces, et, comme vous le savez, nous n'avons pu
vous voler qu'une partie de vos habits de fourrure.
»Je lui donnai cinq roubles pour sa bienveillance, dit M.
Rosenplaenter, heureux d'apprendre que j'avais échappé à un meurtre
et à une mort subite.
»Une autre aventure tout aussi curieuse, ajouta-t-il, m'est encore
arrivée il y a quelques semaines seulement.
»Un officier de la police étant venu me prévenir qu'un prisonnier qui
avait été autrefois à mon service désirait me parler pour me faire
une révélation importante, je demandai qu'on me l'amenât:
»--Eh bien, dis-je à cet homme, quand il fut en ma présence,
qu'avez-vous à me faire savoir?
»--Je demande pardon à Votre Honneur, me répondit-il, mais je
voudrais me débarrasser d'une boîte de drogues et de médicaments que
j'ai volée pendant que j'étais à son service.
»Je lui dis de l'aller chercher, et, quand il revint, je trouvai des
articles d'une valeur d'une couple de cent roubles qui tous avaient
été dérobés chez moi. Il me demandait cinq roubles pour me les
restituer, mais je ne lui en donnai que deux.
»Puis, l'interrogeant sur le motif qui l'avait poussé à commettre ce
larcin:
»--Pourquoi, lui dis-je, aviez-vous volé ces substances dont vous ne
connaissez ni le nom ni l'usage?
»Alors il me répondit avec un aplomb imperturbable:
»--Vous savez bien, monsieur, que j'avais un frère à Omsk; eh bien,
nous nous étions décidés à quitter cette ville pour aller établir
une petite pharmacie dans notre village, qui est près d'ici, et nous
espérions y faire de bonnes affaires; mais mon frère s'en est allé,
et moi j'ai renoncé à me mettre dans le commerce.»
CHAPITRE XIV.
D'Omsk à Krasnoyarsk.
Omsk.--Coup d'œil sur les environs de cette ville.--Aridité et
fertilité.--Ce que serait devenue la Sibérie occidentale en
d'autres mains que celles des Russes.--Les marais de la Baraba,
d'après M. Jules Verne et Mme de Bourboulon; ce qu'ils sont
en hiver.--Les caravanes de thé en Sibérie.--Quelle source
d'ennuis elles sont pour les voyageurs.--Commerce du thé en
Russie.--Kolyvan.--Le registre aux réclamations.--La condition
précaire d'un maître de poste.--La Sibérie peinte en quelques
lignes par une artiste française.--Les forçats en rupture
de ban.--Arrivée à Tomsk.--Le dimanche du beurre dans cette
ville.--Opinions diverses sur la ville de Tomsk.--Réflexions
sur l'avenir des relations commerciales entre l'Europe et
la Sibérie par la mer de Kara.--De Tomsk à Krasnoyarsk.--M.
Danenhower reste à Irkoutsk.
Krasnoyarsk (Sibérie orientale), 17 février 1882.
J'ai quitté Omsk, la belle capitale de la Sibérie occidentale, le 8
février, à neuf heures du matin. Le lieutenant Danenhower m'avait
télégraphié d'Irkoutsk que le secrétaire de la marine lui avait
envoyé l'ordre de quitter immédiatement cette ville pour retourner
aux États-Unis, en emmenant les neuf hommes de son canot sauvés avec
lui. Son intention était, m'annonçait-il, de partir le jeudi suivant.
J'ai donc cru sage de prendre des dispositions pour que nous nous
rencontrions à Krasnoyarsk plutôt que dans n'importe quelle autre des
stations de la route, car ces stations ne possédant pas d'hôtel, il
nous eût été impossible de nous trouver en tête-à-tête.
Pendant les deux jours que je suis resté à Omsk, après mon long
voyage à travers les steppes de la province d'Orenbourg, je n'ai
guère trouvé de temps pour visiter cette ville. Avec ses larges rues,
ses boulevards ombragés, les bords pittoresques de sa rivière, Omsk
doit être, comme Orenbourg, une jolie ville en été. Néanmoins, les
gens qui l'habitent disent préférer les six ou sept mois d'hiver à
la chaleur et à la poussière du reste de l'année. Dans les mois les
plus chauds, les gens riches quittent la ville pour se rendre dans de
charmantes localités sur les bords de l'Irtysch, où ils passent un
mois ou deux sous les tentes khirghizes, qui sont les habitations les
plus agréables qu'on puisse trouver pour cette époque. Avec l'hiver
commencent les fêtes mondaines, car il ne faudrait pas s'imaginer
que les villes sibériennes manquent de toutes sortes d'attractions.
Omsk possède un théâtre où se donnent des représentations dramatiques
deux fois par semaine, un cirque que les Russes aiment surtout à
fréquenter, et de nombreux concerts privés et publics. Ces amusements
servent surtout à rendre la vie agréable pour les habitants de cette
ville. Cependant la neige et les froids continuels de l'hiver, aussi
bien que la poussière et la chaleur de l'été, doivent rendre le
séjour d'Omsk terriblement pénible pour un étranger. Les étrangers,
et principalement les dames employées au télégraphe, m'ont dit
que la première année de séjour en Sibérie est pour eux une année
d'affaissement moral. Ils se sentent entièrement séquestrés du reste
de l'univers; une épouvantable mélancolie s'empare d'eux et les tue;
aussi beaucoup d'entre eux, ne pouvant économiser assez d'argent
pour s'en retourner, se laissent aller au désespoir et se suicident.
Les terribles vents du nord semblent les glacer jusqu'au cœur, sans
que l'été puisse leur ramener la joie. On dirait que ces immenses et
lugubres plaines sans arbres, qui s'étendent pendant des milliers de
verstes autour de la ville, et la nature elle-même, se coalisent pour
leur rendre leur sort plus cruel et plus terrible.
Cependant on ne doit point accuser la nature seule de l'état de
choses qui existe dans cette partie de la Sibérie. L'homme aussi
a contribué largement à développer la monotonie qui règne sur ces
immenses surfaces; il a abattu les grandes forêts qui couvraient
autrefois cette contrée, sans se mettre en peine au moins jusqu'à ces
dernières années, de les remplacer par d'autres. Élargissant ainsi
les limites du désert qui règne autour de lui. Aujourd'hui si les
immenses forêts qui couvrent les flancs de l'Altaï n'existaient pas
pour emmagasiner les eaux qui alimentent les grandes rivières, il
lui serait impossible de soutenir ici le grand combat de la vie. Il
est vrai, la Russie ayant enfin reconnu le mal en même temps que ses
causes, s'efforce, depuis quelques années, d'en atténuer les effets
en entreprenant, mais dans de trop étroites limites, des cultures
forestières. Il faudra bien du temps pour réparer la faute du passé.
Un jour, me tenant sur le pont de l'Irtysch, à Omsk, je cherchais à
découvrir à quelque vingt milles de distance les limites de la plaine
qui entoure la ville; mais aussi loin que l'œil pouvait s'étendre,
je n'apercevais que la surface immense et dénudée de la steppe, qui,
en cette saison, ressemblait à un vaste océan de glace, où j'étais
tenté de chercher la matière de quelque navire arrivant au port. A
mes pieds se trouvaient seuls, un steamer solitaire et trois barques
emprisonnés dans les glaces de la rivière; et ce sont là les seuls
bâtiments par lesquels se fait le transport de presque tous les
produits de la contrée voisine. Cependant le sol, là où il n'a point
été envahi par le sable, est extrêmement fertile, et des flottes de
steamers auraient peine à enlever toutes ses productions s'il était
intelligemment soigné et cultivé. La Sibérie occidentale aurait pu
devenir le Canada de l'Asie et le grenier de toute l'Europe, si le
gouvernement russe avait accordé plus d'attention au développement
intérieur de cette contrée, et s'il avait déversé sur elle les
millions dépensés dans la guerre contre la Turquie. Si, au lieu
de tomber dans les mains de la Russie, la Sibérie fût devenue une
colonie anglaise, ou se fût trouvée l'un des États du Far-West, sa
population serait triplée aujourd'hui.
Il y a quelques années, la Russie fit étudier le tracé d'une ligne
de chemin de fer à travers l'Oural qu'on se proposait de prolonger
jusqu'aux rivages de l'Océan Pacifique, mais l'argent lui fait
défaut, et son papier-monnaie n'a plus que les deux tiers de sa
valeur d'émission; en outre les charges des anciens emprunts pèsent
lourdement sur le pays. Cependant si cette ligne était construite
et si la Russie savait, en poursuivant ses conquêtes au sud de la
Sibérie et dans l'Asie centrale, tirer parti des ressources des pays
conquis, le commerce de la Chine avec l'Europe serait bientôt entre
ses mains, et l'Amérique aurait un terrible rival sur le marché des
céréales. Mais depuis trois siècles qu'elle est en possession de
cette immense contrée, elle n'a su en tirer que des métaux précieux,
ou en faire le lieu d'enterrement de ses condamnés criminels et
politiques.
Je parlais de l'Irtysch tout à l'heure, or ce fut sur ses bords où
la ville d'Omsk étale aujourd'hui sa magnificence que se déroulèrent
les premiers incidents de la lutte qui devait faire tomber sous le
joug moscovite cette immense contrée, qui, depuis, a pris le nom de
Sibérie. Si nous en exceptons la conquête des Indes par les Anglais,
celle de ce pays est peut-être un fait unique dans l'histoire.
Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la conquête
de la Sibérie par les Russes. Nous ne suivrons donc point M.
Jackson dans la digression qu'il entreprend à ce sujet, renvoyant
les lecteurs désireux de connaître les détails de cette conquête
remarquable à tous les points de vue aux ouvrages d'histoire, où ils
pourront l'étudier plus en détail et sur des données plus précises
que celles que nous pourrions lui fournir en courant. Arrivons donc à
la description des marais de la Baraba.
Chacun a présent à la mémoire le récit émouvant que fait l'auteur
bien connu des _Aventures de Michel Strogoff_, au moment où celui-ci
traverse les marais de la Baraba. L'intrépide courrier quitta Omsk
le 29 juillet, c'est-à-dire au milieu des chaleurs de l'été. Le
lendemain il traversa la station de poste de Touroumoff, pour entrer
dans le district marécageux de la Baraba.
«Le 30 juillet[10], à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait
la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de
la Baraba.
[10] _Michel Strogoff_, par Jules Verne, 1re partie, ch. XV.
(Hetzel et Cie, éditeurs.)
»Là, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles
pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait
aussi qu'il les surmonterait quand même.
»Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud, entre le
soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir
à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers
l'Obi ni vers l'Irtysch. Le sol de cette dépression est entièrement
argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y
séjournent et en font une région très difficile à traverser pendant
la saison chaude.
»Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de
mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les
exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande
fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.
»En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide,
lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes les
traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte
durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la
giboyeuse contrée à la poursuite des martres, des zibelines et de ces
précieux renards, dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant
l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même,
lorsque le niveau des eaux est trop élevé.
»Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse
que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les
immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était
plus la prairie sans limite mais une sorte d'immense taillis de
végétaux arborescents.
»Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe
avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité,
aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques.
C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient
un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille
fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre
lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se
mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol.
»Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était
plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes
montaient plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le
vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière
du chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs
du ciel.