arrêtés sur la croupe la plus élevée de l'Oural, à dix milles de la
station du versant opposé la plus voisine, au moment où une violente
tempête déchargeait sur nous toute sa fureur. Dans cette position,
il ne nous restait qu'à envoyer au village voisin chercher des
hommes et des chevaux de renfort. Nous ordonnâmes donc à deux des
postillons de s'y rendre à cheval et de revenir avec du secours dans
le plus bref délai. Mais en voyant partir ses deux collègues, notre
yemschik en chef parut pris d'une véritable terreur de rester seul
avec les chevaux, et insista beaucoup pour obtenir l'autorisation
de se joindre à eux. Peut-être eut-il raison. On savait, en effet,
que des troupes nombreuses de loups rôdaient dans les montagnes, et
des chevaux épuisés devaient certainement être un appât suffisant
pour les attirer. Nous le laissâmes donc partir, et bientôt après
nous vîmes disparaître chevaux et cavaliers derrière la crête de
la montagne. Peu à peu, nous cessâmes d'entendre le tintement des
grelots, et nous nous trouvâmes seuls pour veiller à notre propre
conservation et à celle du traîneau du gouverneur. D'étranges idées
remplissent l'esprit de gens laissés en pareille situation. Nous
ignorions combien de temps il nous faudrait attendre du secours. Les
hommes partis pour l'aller chercher ne rencontreraient-ils point des
amas de neige plus considérables qui les empêcheraient de revenir
nous porter assistance? Malgré ces pensées peu encourageantes, nous
résolûmes de prendre patience et de nous tenir sur nos gardes.
Nous tirâmes nos armes, bien déterminés, si les loups venaient à
se montrer, à faire bonne contenance, et, s'ils nous attaquaient,
à grimper sur le haut du traîneau pour nous y défendre jusqu'à
la dernière extrémité. Comme le bruit du vent couvrait tous les
autres, nous ne pouvions espérer entendre les hurlements de ces
bêtes féroces s'ils venaient à s'approcher; nous devions nous tenir
aux aguets. Tout à coup, nous aperçûmes, à travers le brouillard et
à cent cinquante ou deux cents mètres, un petit point noir auquel
notre imagination pouvait prêter n'importe quelle forme. Bientôt
après, nous en distinguâmes un second que nous n'avions certainement
point encore remarqué; puis plusieurs autres: c'étaient donc des
loups, ou bien encore quelque buisson dont le vent avait enlevé la
neige. Nous les surveillâmes attentivement; mais ils semblaient se
mouvoir. Nous nous décidâmes alors à leur envoyer nos balles. Nous
fîmes feu; mais les points noirs restèrent immobiles, soit que nos
coups eussent porté juste,--ce qui est fort improbable,--soit que ces
points ne fussent que de simples buissons plantés là pour indiquer
aux conducteurs de traîneaux leur chemin au milieu de cette vaste
nappe de neige. Lequel des deux était-ce? Il m'est impossible de
le dire, quoique mon compagnon, qui a résidé pendant trois ans en
Sibérie, soutînt mordicus que nous avions eu affaire à des loups.
Malgré cette alerte, nous sentant fatigués à la longue et à moitié
gelés, nous rentrâmes dans notre traîneau et nous nous ensevelîmes
dans nos fourrures, pour attendre notre délivrance, sans plus nous
préoccuper des loups que s'ils n'existaient pas. L'attente fut
longue et pénible, car cinq heures s'étaient écoulées avant que
nous entendissions le tintement des grelots dans le lointain. Peu
de temps après, nous distinguâmes enfin, à travers le brouillard,
un petit troupeau de chevaux traçant leur route au milieu du
manteau blanc dont la montagne était recouverte, et les cris et
les clameurs de nos hommes nous annoncèrent que nous allions être
tirés de notre situation peu enviable. Une bande de paysans armés
de larges pelles en bois suivaient nos libérateurs et venaient pour
ouvrir une tranchée dans l'amas de neige où nous étions restés en
détresse. Dix minutes d'un travail opiniâtre, et le terrain était
déblayé devant nous. Nos postillons enfourchèrent leurs chevaux, et
bientôt après on eût pu nous voir, dans notre véhicule, monter et
descendre en bondissant sur le flanc de la montagne. Enfin, vers
quatre heures du matin, nous atteignîmes la station voisine. C'était
le dimanche. En arrivant, nous trouvâmes nos deux bons amis de la
veille, les deux juifs asiatiques, endormis et ronflant bruyamment
sur les deux seuls bancs inoccupés de la salle de la station. Ils
nous avaient suivis, avec leur léger traîneau, jusqu'au moment
où nous étions restés en détresse, puis, profitant des ténèbres,
s'étaient dérobés tranquillement à notre vue; ils n'avaient pas même
eu l'obligeance d'avertir le maître de poste de la situation critique
où nous nous trouvions. Révoltés d'une semblable conduite, nous fîmes
immédiatement changer nos chevaux, et nous les laissâmes là en leur
souhaitant charitablement d'être bientôt pris dans un amas de neige
et de n'en jamais sortir.
Maintenant revenons aux loups. Je suis forcé, malgré moi, d'admettre
que ceux de Sibérie, ou plutôt de la Sibérie méridionale et de la
province d'Orenbourg, n'ont pas l'habitude d'attaquer les voyageurs
sur les routes.
Fieffés poltrons, ils peuvent hurler et suivre les gens isolés,
mais en règle générale ils se bornent à attaquer pendant la nuit
les basses-cours des fermes dans les villages, pendant le jour,
à guetter un jeune poulain, un mouton écarté de son troupeau ou
échappé à l'œil vigilant du pasteur nomade. Pendant toute la durée
de nos longs voyages de nuit, nous n'avons aperçu que treize loups,
non compris nos loups imaginaires de l'Oural. Trois jours après
l'aventure que je viens de raconter, sur les sept heures du soir,
pendant que nous étions occupés à admirer le paysage de neige au
clair de la lune, mon compagnon s'écria: «En voilà!» Je regardai, et
je vis onze de ces animaux, gros comme des renards arrivés à toute
leur taille, qui traversaient tranquillement la route. Quand nous
fûmes passés, ils s'arrêtèrent pour nous regarder sans témoigner la
moindre crainte. Nous fîmes arrêter notre attelage, et, sortant du
traîneau, nous eûmes le temps de prendre nos armes, de les charger et
de faire feu avant qu'ils bougeassent, comme s'ils étaient indécis
sur ce qu'ils avaient de mieux à faire: rester à portée de nos
balles, où ils étaient relativement en sûreté, ou continuer leur
chemin, peut-être au risque de se faire tuer. Plus tard nous en
vîmes deux autres qui, après avoir traversé la route devant nous,
attendirent que nous eussions fait feu sur eux, pour prendre leur
course vers un endroit moins périlleux. Pour montrer combien les
loups sont peu dangereux en Sibérie, j'ajouterai que rarement les
conducteurs de traîneaux signalent leur présence. Le genre de chasse
que leur font les paysans des contrées que nous avons traversées
en est une autre preuve: quand ceux-ci désirent se débarrasser des
rapines et des brigandages commis par ces carnassiers dans leurs
basses-cours ou dans leurs troupeaux, ils s'arment d'un gros bâton
puis montent sur leurs rapides petits chevaux, et s'en vont les
assommer dans les steppes. Ceci est facile quand la neige est encore
molle et n'a qu'un pied environ d'épaisseur, car le loup, bientôt
épuisé, finit par perdre la respiration et s'assied sur la neige,
où il attend tranquillement le chasseur, qui l'assomme avec son
bâton. Quant à poursuivre les traîneaux, je suis porté à croire que
les loups ne le font jamais sur les grandes routes suivies par les
courriers. Le thème favori sur lequel un voyageur en Sibérie aime
à broder est cependant de dépeindre la course échevelée qu'il a
été obligé de faire, poursuivi par une bande de loups affamés; de
raconter comment il a tué celui qui approchait son traîneau de plus
près, et comment aussi (en dépit du proverbe) ces voraces carnassiers
ont dévoré leur compagnon et leur guide, tandis que son yemschik,
frappant à coups redoublés sur ses chevaux, leur faisait atteindre
une vitesse vertigineuse, et à la fin déposait son voyageur en sûreté
à la station voisine. Je sais que la relation d'un voyage en traîneau
à travers la Sibérie manquerait de son principal attrait, s'il ne
contenait le récit d'une pareille aventure; mais je sais aussi que
les loups ne sont pas nombreux sur les routes postales de ce pays,
ou, s'ils sont nombreux, ce sont des animaux assez poltrons pour ne
pas faire courir au voyageur plus de danger que n'en offriraient des
renards. Je suis même porté à croire que plus d'un chien inoffensif
a péri, sacrifié à l'ambition de voyageurs avides d'avoir à raconter
quelque aventure émouvante. A chaque station de poste, en effet, on
trouve un certain nombre de ces bonnes bêtes, qui ressemblent assez à
des loups. Ces animaux appartiennent à la station et sont peut-être
les favoris des yemschiks eux-mêmes; ils aiment à suivre leur maître
véritable ou d'adoption jusqu'à la station voisine et à revenir avec
lui. Très souvent il peut arriver qu'un couple de ces chiens, n'ayant
rien de mieux à faire ici-bas, se fourre dans la tête de vous servir
d'escorte en galopant paisiblement le long du traîneau. Ils courent
alors un grand risque de payer de leur vie cette innocente fantaisie.
Gare à eux, en effet, si le voyageur vient à les apercevoir pendant
la nuit, car à la vérité, la mort d'un chien ne peut-elle pas, tout
aussi bien que celle d'un loup, servir de thème à une imagination
fertile pour broder sa petite histoire émouvante? Pour moi, je vous
dépeins les loups tels que je les ai vus jusqu'à présent. Si plus
tard, je viens à rencontrer sur ma route quelques-uns de ces colosses
décharnés décrits par certains voyageurs, alors peut-être aurai-je à
changer complétement de langage à leur sujet.
Aux yeux de mon compagnon de voyage, la mésaventure qui nous était
survenue sur le sommet de l'Oural n'était que le juste châtiment
de l'acte sacrilège que nous avions commis en partant un vendredi.
Cette révélation ne laissa point d'exciter mon hilarité. «Attendez et
vous verrez, continua-t-il en souriant à son tour, nous aurons trois
accidents au moins avant d'obtenir le pardon de cette faute.»
L'incident suivant parut lui donner raison, car le second châtiment
ne devait pas se faire attendre. Nous étions au dimanche; ce jour-là
nous arrivâmes vers midi à Bamsaja, qui est la première station
après Orsk. Étant pressés par la faim nous nous y arrêtâmes avec
l'intention de dîner. Comme le maître de poste n'avait rien à nous
donner, nous nous décidâmes à puiser dans nos provisions, où je
pris une boîte de potage préparé, et, pendant que mes compagnons
s'occupaient de la vaisselle et de la batterie de cuisine, je
me mis en devoir d'ouvrir cette boîte. J'avais fait à Orenbourg
l'acquisition d'un instrument spécial pour ce genre d'opération.
L'instrument, il est vrai, était des plus primitifs, et je n'avais
jamais fait d'apprentissage; mais je dus cependant m'y prendre
avec une maladresse peu ordinaire, car, en finissant de détacher
le couvercle de la boîte, je me l'enfonçai jusqu'aux articulations
des deux doigts de la main droite. Cette blessure fort douloureuse
laissait échapper beaucoup de sang. L'hémorrhagie devint même si
abondante, que je commençai à craindre de perdre pour longtemps
l'usage de mes deux doigts, d'où serait résultée pour moi
l'impossibilité d'écrire. «Allons, me dit mon compagnon, je ne
connais qu'une chose à faire en cette circonstance. Voulez-vous que
j'envoie chercher le médecin tartare du village? Ces gens font des
cures réellement remarquables. Étant à Irkoutsk, j'ai moi-même été
guéri d'érysipèles aux pieds, par un de ces médecins, lorsque tous
les docteurs m'avaient abandonné.»--«Très bien, lui répondis-je,
appelez qui vous voudrez, homme ou femme, peu m'importe, dès lors
qu'il pourra arrêter le sang.»
Ce sont d'étranges personnages, ces docteurs de village,
ordinairement d'origine tartare, chez qui l'art de guérir se transmet
de génération en génération d'une façon toute particulière. Un
homme, par exemple, ne révèle point son secret ni ses formules, à
ses enfants mâles, mais à ses filles; et celles-ci, à leur tour,
ne les transmettent qu'à leur descendance masculine. Le docteur
fut trouvé plus promptement que nous ne l'avions espéré, le maître
de poste nous ayant dit que le yemschik qui devait nous conduire à
la station voisine, s'était rendu fameux par ses cures. On le fit
appeler; c'était un homme encore jeune, vêtu de peaux de moutons
grossières, mais d'un abord et d'un aspect agréables. Il entra dans
la salle, examina mes blessures pendant un moment, puis demanda
à mon compagnon mon nom et celui de mon père: «Ivan Ivanovitch,
c'est-à-dire Jean fils de Jean, lui répondit celui-ci, ajoutant que
j'espérais être complétement guéri dans deux jours.» Ainsi renseigné
sur mon nom et sur ma parenté, le paysan posa un de ses doigts sur
l'extrémité de mes doigts blessés. Il leva les yeux au plafond,
murmura à demi-voix une prière ou formule mystérieuse, dans un jargon
tartare, auquel je ne compris naturellement rien. Je pus cependant
distinguer les deux noms Ivan Ivanovitch, ce fut tout. Il ajouta
seulement que mes blessures seraient guéries dans le délai fixé.
Je jetai les yeux sur mes deux doigts, dont le sang avait coulé
jusque-là avec tant d'abondance, qu'il s'en était formé une petite
flaque sur le plancher, et je fus fort étonné de voir l'hémorrhagie
arrêtée comme par un effet magique. Une ligne rouge de sang s'était
déjà formée entre les lèvres des deux coupures. J'étais stupéfait,
mais le fait était là. «Rien de plus?» demandai-je. «Rien du tout»,
me répondit le paysan; tenez votre main tranquille et les blessures
vont se fermer. Je pris cependant la précaution de placer une petite
pièce de coton-laine sur les coupures et d'envelopper mes doigts dans
un mouchoir. Deux jours après, les lèvres des deux plaies étaient
presque complétement reprises, et je pouvais recommencer à me servir
de mes doigts pour inscrire mes notes sur mon carnet. Au moment où
j'écris cette lettre, deux petites raies rouges sur les articulations
de mes doigts, indiquent seules que j'ai été coupé en cet endroit.
La guérison a été si parfaite, que mes doigts sont aussi souples
aujourd'hui qu'ils l'étaient huit jours avant que je n'essayasse
d'ouvrir la malheureuse boîte.
Cette petite histoire pourra paraître un peu bizarre et indigne
d'être rapportée; car peut-être est-il ordinaire que des coupures
dans les articulations des doigts se ferment d'elles-mêmes en deux
jours, et d'une manière si complète, qu'on peut se servir de sa
main pour écrire sans ressentir la moindre douleur et sans craindre
de voir la plaie se rouvrir; c'est ce que j'ignore. Cependant, hier,
je montrai les cicatrices de mes doigts à un docteur allemand, qui
habite Omsk, et il ne put s'empêcher de reconnaître que la guérison
s'était opérée avec une rapidité vraiment remarquable, ajoutant que
les déchirures de ce genre sont généralement très gênantes pendant
dix ou quinze jours; au reste, il m'avoua que les praticiens du pays
reconnaissent parfaitement la puissance mystérieuse que possèdent
les médecins indigènes. Naturellement je n'entrerai point dans la
discussion de ce sujet au point de vue psychologique.
Un voyage en traîneau d'un millier de milles à travers les steppes
immenses de la Sibérie n'est point aussi dépourvu de charmes qu'on
pourrait se l'imaginer. D'abord le carillon joyeux des grelots
attachés aux harnais de votre attelage, auquel votre oreille
s'habitue, vous procure un certain sentiment de plaisir; ensuite
quelle jouissance de se sentir emporté dans l'espace avec une
rapidité vertigineuse pendant des jours et des nuits! Il est vrai
que, quand les vents, perdant leur violence furieuse, cessent de
chasser devant eux les nuages de neige à travers les steppes, que
la tempête s'est apaisée et que le soleil brille pendant toute la
journée dans un ciel pur et sans nuages, le jour se passe dans une
lugubre uniformité; vos yeux se fatiguent à se promener sans cesse
sur une plaine de neige d'une blancheur éblouissante, mais votre
imagination n'est jamais oisive. L'immensité de cette nappe blanche
vous semble un vaste océan dont la surface a été glacée subitement
et maintenue avec les milliers d'accidents qu'elle présentait à ce
moment. Les longs sillons qui roulent l'un après l'autre et les lames
à la crête déchiquetée, tout s'y trouve. Une longue file de buissons
ou de végétaux nains, vous représentent la population d'une plage de
bains pendant l'été, et vous pouvez aisément vous figurer pour un
instant, vous trouver en face de Manhattan Beach avec ses nombreux
baigneurs. Quand le soleil disparaît de l'horizon, l'immense mer
de neige, qui se prolonge à l'infini, se trouve, pour un instant,
environnée des teintes les plus vives, et le ciel, depuis l'horizon
jusqu'au zénith, revêt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ici,
point de ténèbres, point de nuit. Le soleil a disparu, mais la
couleur de la neige vous permet de voir au loin de tous côtés. Alors
la lune se lève et montre son orbe petit et insignifiant, mais
brillant et froid comme une étincelle électrique. En face d'une telle
lune, le poète a pu dire:
La lune a suspendu sa lampe au firmament,
car, par rapport à tout ce qui vous entoure, elle ressemble au globe
d'une lampe électrique, suspendu seulement à quelques centaines de
pieds de la surface de la terre, à un demi-mille de distance. Vous
avez peine à reconnaître en elle votre vieille amie la lune, qui,
dans les climats plus chauds, inonde de sa douce lumière les bois
et les vallées, et entoure d'une auréole la tête des amoureux dans
leurs promenades sentimentales au milieu des jardins, des moissons,
ou sur le bord des rivières, des lacs ou de la mer. Ici, elle est
brillante sans éclat, et paraît si près de vous, qu'elle semble
prête à vous tomber du ciel sur la tête. Indifférente aux amours, au
moins pendant le long hiver de la Sibérie, elle éclaire le voyageur
et lui indique sa route. Mais vers le matin, d'épais brouillards
qui semblent s'élever subitement, obscurcissent sa lumière et vous
empêchent de voir à vingt mètres. Ces brouillards, d'un froid
pénétrant, durent jusqu'au lever du soleil, qui les dissipe à mesure
qu'il monte sur l'horizon. Les effets d'optique auxquels on assiste
alors sont réellement curieux: car ces brouillards intenses donnent
aux objets les plus rapprochés une forme et un aspect vraiment
fantastiques. Plus curieuses encore sont les formes bizarres
qu'affectent les petits bouquets de broussailles et de ronces
rachitiques plantés à cinquante mètres de distance les uns des autres
des deux côtés du chemin, entre Orenbourg et Omsk, surtout au moment
du crépuscule. La neige amoncelée au pied des buissons, représente
toutes sortes d'animaux vrais ou fantastiques, qui semblent garder
un air farouche. On dirait les éléphants qui bordent la chaussée
conduisant aux tombeaux des empereurs de Chine. A côté, de petites
touffes d'arbrisseaux affectent la figure de gnomes amis ou ennemis,
tandis que les saules à la taille élancée, vous représentent
les silhouettes les plus fantastiques et les plus ridicules de
personnages efflanqués, et vous retracent les profils de personnes
connues ou dont vous avez vu la caricature. Ainsi ces deux saules qui
se croisent à la moitié de leur hauteur et se courbent en avant sous
le poids de la neige qui surcharge leur tête, vous représentent-ils
autre chose que Henry Irving, vêtu de son costume d'Hamlet? Voyez
comme il marche à grands pas pour vous suivre. Son voisin ne peut
être qu'un garde du corps efflanqué, avec sa coiffure grotesque,
marchant à ses côtés, pour lui servir d'escorte et le protéger.
Curieux aussi sont les phénomènes musicaux d'un traîneau en
mouvement. Ceux-ci vous permettent, surtout pendant la nuit, de
supputer les degrés de la température extérieure. Ne voyageant
pas pour la science, j'ai naturellement négligé de me munir de
baromètres, de thermomètres aussi bien que de chronomètres, et je
ne possède qu'un thermomètre de poche, acheté à Orenbourg, et dont
l'échelle s'arrête à 30° Réaumur au-dessous de 0°. Mais depuis trois
nuits déjà, le mercure nous refuse ses indications au-delà de 30°
au-dessous de zéro; il nous faut attendre la congélation de notre
flacon de cognac, pour recommencer nos observations thermométriques.
Toutefois ce ne sera que vers 40° Réaumur que nous pourrons avoir
quelques indications sûres. Encore ne sera-ce qu'un jour que ces
indications pourront nous être d'une utilité constante. Heureusement,
pour les températures de 12 à 20°, nous avons un thermomètre
naturel, qui marque ses données par des sons et n'en est pas moins
intéressant. Les patins de notre traîneau, en glissant rapidement
sur la surface cassante de la neige, rendent, aussitôt que le
thermomètre est descendu à 12° Réaumur, un son tout particulier.
Quand vous êtes assis dans le traîneau, vous croyez entendre, à un
mille de distance, une meute innombrable qui tient la bête aux abois,
pendant qu'au-dessous de vous, les sons sortent distinctivement.
A la voix plus grave et plus sonore des vieux chiens, se mêlent
les glapissements clairs et flûtés des jeunes chiennes; mais le
tout forme un concert que les sifflements du roi Burran ne peuvent
couvrir. Il vous est facile alors, quand vous êtes chaudement
enveloppé dans vos fourrures, et si vous êtes à moitié assoupi au
fond de votre véhicule, de vous imaginer que toute la meute du Wild
Huntsman d'Odenwald, s'est rassemblée sous vous et tout autour de
votre traîneau pour vous escorter et vous protéger.
Mais arrivons au roi Burran, ce parent éloigné du Blizzard de
l'ouest, et le grand ogre des voyageurs en Sibérie. Ce vent
malfaisant semble se réjouir quand, à son arrivée, il trouve la
terre couverte de légères particules de neige glacée toutes prêtes
à être enlevées et balayées de-ci, de-là, au gré de ses capricieux
désirs. Aussitôt, il révèle sa joie diabolique par tous les méfaits
qu'il peut commettre sans entraves ni conteste. Appelant à son aide
ses compagnons, toute la famille des Burrans s'en mêle. D'abord,
de son souffle puissant, maître Burran promène à son aise, par
toute l'étendue des plaines immenses, les particules de neige qu'il
rencontre, comme s'il se proposait de niveler toute la contrée et
de la couvrir d'un linceul d'une affreuse monotonie. C'est ainsi
qu'il pousse la neige sur les routes postales jusqu'à ce qu'elle y
atteigne le niveau de la plaine environnante, berçant son stupide
esprit de l'illusion que les conducteurs de traîneaux perdront
leur chemin et resteront en détresse dans quelque banc de neige.
Mais la ruse est éventée, et des buissons de broussailles qu'il ne
peut couvrir ont été plantés le long de la route entière, de sorte
qu'en hiver le yemschik peut conduire son traîneau avec autant de
sécurité qu'au milieu de l'été. «Ah! pense en lui-même ce génie du
mal, il existe un endroit auquel ces stupides humains n'ont pas
songé: cette route qui traverse le bois, là-bas, je la bloquerai, et
cet imbécile de yemschik aura un détour de quatre ou cinq verstes à
faire pour reprendre son chemin.» Aussitôt dit, aussitôt fait: la
route est bloquée, et maître Burran court en fredonnant au village
voisin. «Bon! se dit-il, une station de poste. Ah! le voyageur veut
traverser les rues pour aller prendre son relais de chevaux! je les
lui chaufferai!» Et d'amener toute la neige qu'il peut enlever de
la plaine pour la rassembler en monceaux énormes dans les rues du
village et contre les maisons des paysans. «Voyons, si nous faisions
d'une pierre deux coups, nous aurions non-seulement rendu le chemin
difficile pour le voyageur, mais nous aurions aussi donné à ces
misérables paysans quelque chose de mieux à faire que d'aller l'aider
à dépêtrer son traîneau de la neige. D'ailleurs, les troupeaux de
ces braves gens grelottent derrière leur abri de planches. Quarante
degrés Réaumur, n'est-ce pas trop pour ces pauvres bêtes? Nous allons
leur donner une belle couverture blanche qui les tiendra chaud.»
Ainsi dit, ainsi fait. Maître Burran emplit de neige les cours
des fermes, jusqu'à ce que le niveau de celle-ci atteigne le faîte
des maisons, et, le lendemain, les pauvres paysans sont obligés de
retirer leurs bestiaux de dessous la couche de neige, où quelques-uns
sont déjà morts. Ceci fait, maître Burran, content de lui-même,
s'en va, pour passer le temps, amonceler encore quelques bancs de
neige sur la route, puis reprend le chemin du nord et disparaît. Tel
semble être l'esprit qui guide le roi des tempêtes quand il visite la
Sibérie, et malheur au voyageur qui suit de trop près la marche de ce
monarque. Quand vous suivez les routes postales de la Sibérie, vous
ne pouvez vous défendre de croire que le vieux Burran a pour habitude
de jouer à dessein de pareils tours aux paysans, aux yemschiks et aux
voyageurs, tant sa manière de procéder est uniforme. Un bon nombre
des villages que nous avons traversés pendant les deux derniers jours
de notre voyage d'Orenbourg à Omsk étaient littéralement couverts et
au même niveau que les plaines environnantes, les cours des fermes
étant remplies de la neige qui n'avait pu trouver place dans les rues
du village. Nous fûmes cependant assez heureux pour n'arriver qu'un
jour ou deux après son passage, et nous n'eûmes qu'un seul détour à
faire pour éviter des amas de neige accumulés sur la route dans la
forêt. Une seule fois aussi nous fûmes pris dans son piège, et nous
pouvons encore nous flatter d'avoir perdu, en cette circonstance, le
moins de temps possible.