Nous sommes arrivés hier à Omsk, capitale de la Sibérie occidentale,

à huit heures quelques minutes. Notre voyage a duré deux cent

vingt-huit heures consécutives, pendant lesquelles nous avons marché

nuit et jour et franchi 1,540 verstes, soit environ 1,000 milles,

sur les 2,700 qui marquent la distance entre Orenbourg et Irkoutsk.

Ce long voyage, vu sa nouveauté, n'a nullement manqué d'intérêt

pour moi. Le traîneau du général Anoutchine, bien que massif comme

un brick hollandais, est un véhicule extrêmement confortable dans

lequel, enveloppé de fourrures comme je l'étais, je n'ai nullement

souffert de l'intensité du froid. Cependant, je crois que je n'aurais

pu aller beaucoup plus loin sans prendre un peu de repos ou sans

prendre quelque chaude boisson. Un homme peut supporter les froids

les plus rigoureux lorsqu'il a une quantité suffisante de bonne

nourriture pour entretenir la température interne, des vêtements

chauds et de bonnes fourrures pour empêcher la déperdition de la

chaleur créée et entretenue dans son propre corps. Mais pendant ce

long voyage, nous n'avons trouvé que par exception des aliments

fortifiants; depuis notre départ d'Orenbourg, nous n'avons guère

mangé que de la soupe aux choux avec des tranches de viande bouillie

qui avaient servi à la faire, du thé, du pain noir, et, de temps en

temps, du lait bouilli pour notre déjeuner. Nous n'avons guère touché

à ma provision de potages conservés, de beefsteaks froids et de

sauces glacées. L'unique raison en est qu'il faut trop de temps pour

les réchauffer; en outre, l'opération est souverainement ennuyeuse;

de plus, nous n'avons, à la vérité, jamais été très affamés. Je

préférais donc faire une ou deux étapes de plus avec une assiette de

soupe aux choux ou un bol de lait chaud, plutôt que de perdre cinq

ou six heures à étudier l'art de faire la cuisine en campagne. Si

j'avais à faire un second voyage comme celui-ci, je crois que je

serais tenté de toujours expédier en avant mon courrier accompagné

d'un cuisinier français, et de me faire précéder ainsi d'une étape,

d'abord, afin d'éviter l'insupportable ennui de me réveiller et de

sortir de mon traîneau toutes les deux ou trois heures pour présenter

ma podoroschnaya au maître de poste et lui payer d'avance le loyer

de quatre chevaux pour l'étape suivante, et, en second lieu, pour

trouver à manger le long de la route. Imaginez-vous, si vous le

pouvez, que vous faites un voyage de neuf jours et de neuf nuits

pendant lequel vous êtes forcé, à chaque station, d'abandonner le nid

bien chaud que vous vous êtes fait dans vos fourrures, de sortir de

votre traîneau, et, au milieu du froid intense d'une nuit glaciale,

d'attendre pendant cinq ou dix minutes avant de pouvoir arracher le

maître de poste à un sommeil de plomb, tout cela uniquement pour lui

payer le prix de la course de ses chevaux que vous prenez pour un

trajet de quinze ou vingt milles. Bien que cette désagréable corvée

ne m'incombe pas à moi-même, je ressens une certaine commisération

pour mon compagnon de plume, qui s'imposait cette pénible mission

parce qu'il connaissait la langue russe et l'art de voyager en

Sibérie. Mais, sauf ces misères inhérentes à un voyage dans cette

contrée, notre route s'est faite jusqu'ici sans dangers et sans

difficultés. La principale mésaventure qui nous soit arrivée est un

arrêt forcé de cinq heures dans les amas de neige de l'Oural, et

le seul contre-temps qui en soit survenu s'est borné à une couple

d'oreilles et de joues gelées, et qui, heureusement, appartenaient

à un de nos conducteurs, ou yemschiks, qui était sur le siège du

traîneau.

Un coup d'œil sur le tableau des distances que nous avons parcourues

entre Orenbourg et Omsk pourra vous donner une idée du côté le plus

désagréable d'un voyage en Sibérie, et vous faire concevoir les

souffrances qui attendent encore le lieutenant Danenhower et les

neuf hommes qui l'accompagnent avant d'atteindre la première station

de chemin de fer sur la frontière européenne. En vérité, quand je

songe à la longueur du voyage que ces braves gens font en ce moment,

je suis presque tenté d'en rester là de mon récit. Il n'est guère

possible qu'ils puissent trouver des traîneaux aussi chauds et

aussi confortables que celui mis si gracieusement à ma disposition

par le gouverneur général; or, à moins qu'ils ne soient munis de

bonnes fourrures, j'ai tout lieu de craindre qu'ils aient beaucoup

à souffrir du froid, peu importe qu'ils voyagent pendant le jour ou

pendant la nuit. Mais ce n'est que dans une prochaine lettre, lorsque

j'aurai vu le lieutenant et ses hommes, et qu'ils m'auront fait le

récit de leur expédition sur l'Océan Arctique et de leur voyage à

travers la Sibérie, que je pourrai vous entretenir plus longuement à

ce sujet.

Omsk se trouve à 1,000 milles ou 1,540 verstes d'Orenbourg, soit

un peu plus du tiers de la distance de cette dernière ville à

Irkoutsk. Nous avons fait en moyenne 150 verstes ou 100 milles par

vingt-quatre heures: mais, dans les trois derniers jours, notre

voyage a été beaucoup plus rapide que dans les cinq ou six premiers.

Il faut attribuer la lenteur relative de notre marche, non pas tant

aux amas de neige ou au mauvais état des chemins que nous avons

rencontrés, qu'au temps consacré à préparer nos repas. Une heure

perdue pour préparer notre déjeuner, une heure pour notre dîner et

une heure pour notre souper nous donnaient un total de trois heures

par jour ou l'équivalent de 30 milles. Je me suis donc vite décidé

à laisser de côté les provisions et les friandises que nous avions

apportées pour m'en remettre à la fortune du pot tout le reste de la

route. Ensuite, par une distribution judicieuse de pourboires aux

conducteurs, je suis parvenu également à réduire au minimum le temps

passé aux stations, de sorte que le troisième ou le quatrième jour,

nous avons fait 200 verstes par jour, et dans les vingt-quatre heures

qui ont précédé notre arrivée à Omsk, nous avons franchi 235 verstes

ou 150 milles, ce qui est une bonne allure, même en Sibérie. Dans

les endroits où la route était bonne, nous avons souvent fait une

verste en quatre minutes ou un mille en six, tout en conservant cette

allure pendant quinze ou vingt milles consécutifs. Dans le district

d'Orenbourg, c'est-à-dire d'Orenbourg à Troïsk, j'ai payé quatre

kopecks, ou à peu près deux _cents_, par cheval et par verste; sur la

route postale ordinaire, de Troïsk à Omsk, je n'ai plus payé qu'un

kopeck et demi par mille et par cheval. Nous avions d'ordinaire cinq

chevaux, à cause de l'épaisseur de la couche de neige qui couvrait la

route. Quelquefois ce nombre a été réduit à quatre, mais fréquemment

nous l'avons porté à six, et dans l'Oural nous en avons même eu

jusqu'à huit pour nous tirer des amas de neige.

Les quelques jours que j'ai passés à Orenbourg ont été sérieusement

employés à équiper le traîneau du gouverneur général. Nous avons

eu, en outre, à faire l'achat de fourrures pour le voyage. Pendant

tout ce temps, l'empressement à nous être agréable du chef de la

police ne s'est pas démenti un seul instant. Quant à vous faire

connaître les objets qui sont nécessaires à un voyageur s'embarquant

pour la Sibérie, je n'ai pas de meilleur moyen que de vous faire

l'énumération de mes emplettes.

Se tenir les pieds chauds étant le grand desideratum pendant un

voyage en traîneau, j'avais acheté trois paires de chaussettes en

laine pour protéger mes extrémités inférieures, qui, jointes à

deux caleçons très chauds, des inexpressibles fort épais, et trois

chemises en flanelle, devaient constituer la première enveloppe

protectrice de mon corps. Une longue paire de bottes montant

jusqu'aux cuisses, recouvertes elles-mêmes de bottes en feutre épais

atteignant aux genoux, formaient le reste de mon équipement par en

bas. Une longue redingote russe doublée de fourrure pour mettre

sur la première enveloppe, et un large surtout en peau de renne

garnie de ses poils à l'intérieur et à l'extérieur, complétaient

l'accoutrement. Le surtout, bien que le moins cher, est le plus

nécessaire de tous ces vêtements; avec lui, on peut braver les plus

basses températures, car, étant imperméable à la chaleur, il empêche

le corps de perdre la sienne propre, tout en opposant une barrière

impénétrable au froid. Il est nécessaire de se protéger le cou et la

tête autant qu'on le peut; j'avais donc acheté un cache-nez en laine

d'Orenbourg pour me couvrir la gorge et les oreilles, ainsi qu'un

bonnet très chaud comme coiffure, sur lequel je devais mettre un

capuchon en poil de chameau tissé, tel qu'en fabriquent les Kirghiz.

Ce dernier, auquel on donne le nom de _baschlik_, est hautement

recommandé par le docteur Nordenskjold; au reste, il est en usage

dans l'armée russe. C'est une coiffure chaude dont le bord antérieur

peut, quand on veut dormir, être ramené sur la face, qu'il couvre

en partie et préserve efficacement contre les morsures du froid le

plus vif. Si j'ajoute à ce qui précède une couple de paires de gants

bien chauds, j'en aurai fini avec la description de mon accoutrement,

et je puis dire qu'ainsi cuirassé, je ne ressentis pas la moindre

atteinte du froid pendant les quatre premiers jours du voyage, malgré

que le traîneau restât ouvert. Par la suite, le nez fut la seule

partie de mon corps qui eut à en souffrir, car cet utile appendice,

qui fait l'ornement de notre visage, est très difficile à protéger, à

moins de rendre la respiration difficile et embarrassée. Je fus, en

outre, obligé d'acheter un grand tapis en peau pour couvrir le fond

du traîneau, et toute une collection de coussins pour amortir les

chocs et les soubresauts qu'on est toujours exposé à ressentir avec

un véhicule de l'espèce du nôtre.

Comme provision de bouche, je m'étais muni d'une centaine de boîtes

de potage conservé qu'il suffisait de faire dégeler et de chauffer;

de quarante ou cinquante beefsteaks tout cuits; d'un petit flacon

de cognac pouvant servir au besoin de thermomètre, si le mercure

venait à se solidifier; d'un peu de beurre, de fromage, de quelques

condiments, d'une poêle à frire, d'un pot à soupe, de couteaux,

de fourchettes, etc. Nos provisions se congelèrent immédiatement,

et, dans cette condition, pouvaient se conserver indéfiniment. Le

fromage glacé et les condiments furent pour nous des ressources

inappréciables dans les misérables stations de poste qu'on rencontre

le long de la route. Nous n'avions ni vin ni bière; de l'eau froide

ou du thé pendant toute la durée du voyage et, de temps à autre, du

lait délicieux et des œufs frais furent les seules boissons que nous

pûmes nous procurer.

Ainsi approvisionnés, nous partîmes, après que notre chargement eût

été scientifiquement arrimé dans notre vaisseau des steppes par le

propriétaire de l'hôtel de l'Europe, un Allemand des bords de la

Baltique dont la maison peut être recommandée aux voyageurs qui se

dirigent sur Orenbourg pour aller, soit en Sibérie, soit dans l'Asie

centrale, car c'est de cette ville que partent les routes postales

dans un grand nombre de directions. Orenbourg est aussi le centre des

communications régulières avec Tashkend, dont la route est tout aussi

fréquentée que celle d'Irkoutsk.

Nos préparatifs terminés, nous partîmes le vendredi matin. Cinq

petits chevaux vigoureux étaient attelés à notre traîneau, un

dans les brancards, deux autres à ses côtés (c'est l'attelage des

_troïkas_) et deux de volée. Sur l'un de ces derniers était grimpé

un petit garçon dont on n'apercevait que le manteau en peau de

mouton et le capuchon de fourrure. Tout étant prêt, le conducteur,

ou yemschik, monta sur le siège, tandis que deux cosaques à cheval

nous attendaient pour nous escorter jusqu'à la sortie de la ville.

Dès que le chef de la police nous eut fait ses adieux et nous eut

souhaité bon voyage, le yemschik et le postillon firent retentir

l'air de leurs cris. A ce signal, nos petits chevaux à la crinière

hérissée baissèrent leurs naseaux jusqu'à terre et partirent à

fond de train, enlevant le traîneau et nous emportant, au bruit du

tintement joyeux de leurs grelots, jusqu'à la première station,

éloignée de seize verstes. Leur ardeur ne se ralentit pas un seul

instant. Ces vigoureux petits chevaux ne connaissent pas le trot; ils

partent au galop, et si quelqu'un les active de temps en temps, le

bout de l'étape est atteint en quelques minutes. Ce sont de braves

et courageuses petites bêtes, au long poil, aux membres gros, laides

à voir, mais souples comme des chats, rapides comme des cerfs, et

d'une force surprenante. Avec elles, le fouet est inutile; il suffit

ordinairement au yemschik, pour piquer leur susceptibilité, de faire

entendre un juron amical ou de vanter, par des cris d'admiration,

leur résistance à la fatigue et leur vitesse. Alors, ils bondissent

et ne laissent guère voir qu'ils sentent le poids d'un traîneau quand

la route est bonne.

N'allez pas cependant vous imaginer qu'un voyage en traîneau sur

la neige des routes asiatiques ou sibériennes soit tout à fait

aussi agréable qu'une promenade d'hiver sur la Cinquième Avenue ou

à Central Park. Au début de la saison des neiges et des frimas,

de petits trous se sont formés dans les routes des steppes; ces

trous étaient insignifiants au commencement, c'étaient au plus de

simples dépressions de niveau sur lesquelles les traîneaux passaient

sans secousses bien sensibles. Mais l'hiver est la grande saison

des voyages pour les caravanes de l'Asie centrale, et c'est à

cette époque que des centaines de traîneaux, attelés de paisibles

chameaux ou d'infatigables petits chevaux à long poil, de la plaine,

s'alignent sur les routes qui conduisent à Orenbourg. En ce moment,

ces traîneaux, lourdement chargés, ont passé en files interminables

le long de ces routes, et quand le premier a rencontré une de ces

ornières sur son passage, tous les autres l'ont suivi l'un après

l'autre, de sorte que les petits trous de cet été sont aujourd'hui de

véritables fondrières où les traîneaux plongent avec une impitoyable

énergie. Les routes au-delà d'Orenbourg sont ainsi coupées par des

ornières profondes pendant un grand nombre de milles, ce qui fait que

votre traîneau subit le roulis et le tangage exactement comme entre

Douvres et Calais.

Mais votre traîneau, cette goëlette des steppes, peut soutenir

la gageure contre n'importe quel paquebot du Canal pour toutes

espèces d'allures, et encore lui rendre des points pour un certain

nombre de poses d'équilibre instable. Placez-vous à l'intérieur et

comptez-les. Il y a d'abord le trou en avant, que vous reconnaissez

quand votre traîneau s'élève comme les steamers du Canal et fait un

plongeon furieux pour avoir le plaisir de se relever triomphalement,

la seconde d'après, sur la crête de la vague suivante. D'autres

plongeons moins hardis succèdent au plongeon désespéré que vous venez

de faire avec votre véhicule, et vous finissez par vous imaginer que

vous êtes revenu en terrain droit. Mais, pendant l'été, il s'est

formé des ornières profondes comme des cavernes qui, vous pouvez en

être sûr, n'ont point disparu de la surface du monde avec l'hiver,

quoique la neige les ait recouvertes et nivelées. Soudain, comme

si une vague d'une hauteur immense vous eût pris par le travers,

vous roulez sur votre compagnon de voyage; vous vous imaginez

alors être ignominieusement versé sur le côté de la route: pur

effet d'imagination. Votre traîneau, après avoir fait une douzaine

de mètres au plus sur le côté, reprend de lui-même sa position

verticale et vous replace, avec un rude soubresaut, dans le sens de

la perpendiculaire. Car si la construction des traîneaux russes est

particulière, elle est cependant faite de manière à les empêcher de

verser, sauf par un miracle, par un fossé ou par un précipice. Le

traîneau proprement dit, sur lequel repose le corps du véhicule, est

bâti entièrement en bois; les différentes parties sont assemblées

entre elles par des joints bien faits et à grand renfort de cordes.

Les patins, sans ferrure, sont très rapprochés,--à une distance de

deux pieds et demi au plus. Mais ces traîneaux ont un appareil de

sûreté, espèce de balustrade placée tout autour à environ un pied de

terre, qui empêche tout accident. Le yemschik aura beau faire, il

ne peut vous verser, et aucune collision sérieuse ne peut survenir

pendant la route. Pendant la nuit, cette disposition présente des

avantages spéciaux: vous rencontrez des caravanes sans fin; les

conducteurs, depuis le premier jusqu'au dernier, sont tous endormis,

tandis que votre yemschik, fier de son rang et ne tenant nullement

à suivre, avec son traîneau, un des côtés de la route, continue à

suivre la ligne droite, renverse tous les obstacles qui se trouvent

sur son passage, et se maintient triomphant au milieu du chemin.

Quelquefois les conducteurs de caravanes sont terriblement obstinés,

mais il leur faut se résigner à voir leurs traîneaux lourdement

chargés versés sur le côté de la route, au grand divertissement du

yemschik, et sans trop de chagrin pour ces Asiatiques indolents,

qui sont parfaitement accoutumés aux mauvais traitements que leur

infligent les lords des routes postales.

Dans l'après-midi de notre second jour de voyage, nous atteignîmes

la chaîne des monts Oural, ou, pour être plus exact, les derniers

échelons de cette chaîne avant qu'elle ne s'abaisse pour disparaître

presque complètement autour de la mer Caspienne et du lac Aral,

non que je prétende par là qu'on doit faire fi des montagnes qu'on

rencontre entre Orenbourg et Omsk, car elles s'élèvent encore à un

millier de pieds au-dessus du niveau de la mer, mais leurs flancs

arrondis, sans être entrecoupés de précipices, n'en sont pas moins

assez dangereux pour les traîneaux. De routes, sur le penchant de ces

montagnes, il est inutile d'en chercher; les caravanes de marchands,

seules, y ont tracé des sentiers que le voyageur est forcé de suivre.

De temps en temps, ces sentiers traversent la steppe, puis soudain

font un détour à droite ou à gauche pour suivre le cours d'une

rivière glacée, ou pour arriver plus loin au pied des montagnes.

Juste en face de vous s'élève une colline insignifiante qui n'a pas

plus de cent pieds d'élévation; les cris du yemschik vous préviennent

que votre attelage va monter; celui-ci prend son élan, et les cinq ou

six vigoureuses petites bêtes piquent une course sur le flanc de la

colline et arrivent ainsi au milieu de la pente; mais il leur reste

à atteindre le faîte. C'est alors que l'agilité et la sûreté de pied

des petits chevaux sibériens se montrent dans tout leur jour, et que

vous pouvez vous figurer que l'attelage qui vous traîne est composé

de gros chats plutôt que de chevaux, car ils grimpent véritablement

sur la pente inclinée. Après une heure ou deux de cet exercice, ils

atteignent enfin la crête. L'heure du danger approche: la route

contourne à mi-pente les flancs largement arrondis de la montagne;

au moment où vous passez, elle est unie comme une glace, car une

vingtaine de caravanes vous ont déjà précédé ce jour-là sur cette

route. Soudain votre traîneau glisse rapidement sur le plan incliné

où il est placé, et vous vous imaginez que le poids du véhicule va

entraîner traîneau, attelage et tout le reste au bas de la pente.

Rien de tout cela. Vos petits chevaux tournent brusquement leur tête

vers le sommet, arrêtent le mouvement et reprennent leur route.

Souvent il leur faut franchir plus d'un mille le long de la montagne

en répétant nombre de fois cette manœuvre. Si, par hasard, les

harnais étaient vieux et usés et venaient à se rompre, vous en seriez

quitte pour une jambe ou un bras brisé, mais vous perdriez rarement

la vie. Votre traîneau pourra glisser sur la pente et aller jusqu'au

bas de la colline avec une vitesse vertigineuse, toutefois il ne sera

jamais renversé.

Nous ne devions toutefois pas franchir les derniers échelons de

l'Oural sans quelque aventure. Nous quittâmes la station, au pied

de la chaîne, à cinq heures du soir, avec cinq chevaux attelés à

notre traîneau. Le maître de poste jugeait ce nombre suffisant.

Néanmoins, par précaution, il nous avait donné un postillon de

renfort pour conduire la seconde paire de chevaux, car on avait

changé la disposition de notre attelage, le cheval de brancards ayant

été privé de ses deux acolytes, placés en avant. Le vent s'était

élevé dans l'après-midi et soufflait avec violence au moment du

départ. Nous nous trouvions alors en compagnie de deux marchands

juifs qui, n'ayant aucun bagage dans leur traîneau, avaient réussi

à nous suivre pendant une partie de l'après-midi. Il avait même été

convenu que nous continuerions de marcher de conserve pour franchir

le dernier chaînon de montagnes. Cette étape était, en effet, une

des plus longues et la plus difficile de la journée: nous avions une

vingtaine de milles à faire en plein pays de montagnes, et il nous

fallait franchir la crête la plus élevée de la chaîne. Heureusement

la nuit n'était pas sombre,--d'ailleurs, elle ne l'est jamais,

dans ces régions couvertes de neige,--mais le vent commença à

soulever toute cette neige, ce qui rendit l'air aussi opaque qu'un

brouillard de Terre-Neuve. Ne pouvant plus rien distinguer le long

de la route, nous nous installâmes commodément au fond de notre

traîneau, ne laissant qu'une toute petite ouverture pour avoir un

peu d'air pur; puis, semblables aux passagers qui, au milieu de la

tempête, se réfugient dans leurs cabines, comptant sur l'habileté

du capitaine pour les mener au port, nous abandonnâmes le soin de

notre propre sûreté à l'adresse de nos yemschiks, et nous laissâmes

conduire sans nous inquiéter des dangers que nous pouvions courir.

Les mugissements de la tempête et le sifflement aigu de l'air qui

pénétrait à l'intérieur du traîneau par la petite ouverture dont

je viens de parler, couvraient tous les bruits du dehors, sauf le

tintement des grelots et les cris répétés de notre yemschik en

chef, qui encourageait son attelage, et ceux des postillons qui lui

répondaient. C'était pour nous la seule preuve que nos conducteurs

étaient toujours à leur poste. Vers huit heures, la température

tomba presque subitement à 20° Réaumur au-dessous de zéro. De son

côté, le vent redoubla de violence et semblait vouloir emporter

le traîneau. Le son clair des grelots attachés aux harnais, qui

jusque-là avait bercé nos oreilles de son agréable monotonie, se

faisait bien entendre encore, mais ce n'était plus ce carillon

joyeux et continu auquel nous nous étions habitués dans la plaine.

De temps en temps, un amas de neige interrompait notre marche, mais

nos courageuses petites bêtes repartaient après quelques minutes

d'arrêt. Cependant ces échappées devinrent peu à peu de plus en

plus rares, et finalement, juste au moment où nous allions atteindre

la large crête de la montagne, les chevaux s'arrêtèrent net sans

pouvoir avancer d'un pouce. Le conducteur descendit alors de son

siège et vint nous prévenir que notre attelage était incapable de

faire avancer le traîneau d'un pas de plus. Nous descendîmes, dans

l'espoir qu'en l'allégeant de notre poids les chevaux pourraient

le tirer de ce mauvais pas. La couche de neige qui couvrait le sol

autour de nous avait trois pieds d'épaisseur et augmentait presque

à vue d'œil. Quand le traîneau fut ainsi allégé, le yemschik se

décida à faire une nouvelle tentative; peine inutile: les chevaux,

quoique épuisés de lassitude, répondirent cependant avec courage

à la voix de leur guide, et, comme s'ils comprenaient qu'on leur

demandait un dernier effort, ils bondirent de toute la longueur de

leurs traits; mais le traîneau resta immobile comme un terme. Les

pauvres animaux enfonçaient dans la neige jusqu'au poitrail. Après

plusieurs efforts simultanés, le désordre commença: chaque cheval se

mit à faire des efforts individuels désespérés; tous tombaient les

uns après les autres, mais se relevaient aussitôt pour recommencer,

et semblaient décidés à succomber à la tâche plutôt que d'y renoncer.

Mais, à la fin, le cheval des brancards tomba complétement épuisé et

resta étendu dans la neige. Pendant tout ce temps, les conducteurs,

connaissant bien leurs animaux, ne firent pas une seule fois usage du

fouet; ils savent, en effet, que lorsque leurs chevaux renoncent à

la besogne, malgré leurs cris et leurs encouragements, c'est qu'ils

n'en peuvent plus.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 15 / 22 段