à huit heures quelques minutes. Notre voyage a duré deux cent
vingt-huit heures consécutives, pendant lesquelles nous avons marché
nuit et jour et franchi 1,540 verstes, soit environ 1,000 milles,
sur les 2,700 qui marquent la distance entre Orenbourg et Irkoutsk.
Ce long voyage, vu sa nouveauté, n'a nullement manqué d'intérêt
pour moi. Le traîneau du général Anoutchine, bien que massif comme
un brick hollandais, est un véhicule extrêmement confortable dans
lequel, enveloppé de fourrures comme je l'étais, je n'ai nullement
souffert de l'intensité du froid. Cependant, je crois que je n'aurais
pu aller beaucoup plus loin sans prendre un peu de repos ou sans
prendre quelque chaude boisson. Un homme peut supporter les froids
les plus rigoureux lorsqu'il a une quantité suffisante de bonne
nourriture pour entretenir la température interne, des vêtements
chauds et de bonnes fourrures pour empêcher la déperdition de la
chaleur créée et entretenue dans son propre corps. Mais pendant ce
long voyage, nous n'avons trouvé que par exception des aliments
fortifiants; depuis notre départ d'Orenbourg, nous n'avons guère
mangé que de la soupe aux choux avec des tranches de viande bouillie
qui avaient servi à la faire, du thé, du pain noir, et, de temps en
temps, du lait bouilli pour notre déjeuner. Nous n'avons guère touché
à ma provision de potages conservés, de beefsteaks froids et de
sauces glacées. L'unique raison en est qu'il faut trop de temps pour
les réchauffer; en outre, l'opération est souverainement ennuyeuse;
de plus, nous n'avons, à la vérité, jamais été très affamés. Je
préférais donc faire une ou deux étapes de plus avec une assiette de
soupe aux choux ou un bol de lait chaud, plutôt que de perdre cinq
ou six heures à étudier l'art de faire la cuisine en campagne. Si
j'avais à faire un second voyage comme celui-ci, je crois que je
serais tenté de toujours expédier en avant mon courrier accompagné
d'un cuisinier français, et de me faire précéder ainsi d'une étape,
d'abord, afin d'éviter l'insupportable ennui de me réveiller et de
sortir de mon traîneau toutes les deux ou trois heures pour présenter
ma podoroschnaya au maître de poste et lui payer d'avance le loyer
de quatre chevaux pour l'étape suivante, et, en second lieu, pour
trouver à manger le long de la route. Imaginez-vous, si vous le
pouvez, que vous faites un voyage de neuf jours et de neuf nuits
pendant lequel vous êtes forcé, à chaque station, d'abandonner le nid
bien chaud que vous vous êtes fait dans vos fourrures, de sortir de
votre traîneau, et, au milieu du froid intense d'une nuit glaciale,
d'attendre pendant cinq ou dix minutes avant de pouvoir arracher le
maître de poste à un sommeil de plomb, tout cela uniquement pour lui
payer le prix de la course de ses chevaux que vous prenez pour un
trajet de quinze ou vingt milles. Bien que cette désagréable corvée
ne m'incombe pas à moi-même, je ressens une certaine commisération
pour mon compagnon de plume, qui s'imposait cette pénible mission
parce qu'il connaissait la langue russe et l'art de voyager en
Sibérie. Mais, sauf ces misères inhérentes à un voyage dans cette
contrée, notre route s'est faite jusqu'ici sans dangers et sans
difficultés. La principale mésaventure qui nous soit arrivée est un
arrêt forcé de cinq heures dans les amas de neige de l'Oural, et
le seul contre-temps qui en soit survenu s'est borné à une couple
d'oreilles et de joues gelées, et qui, heureusement, appartenaient
à un de nos conducteurs, ou yemschiks, qui était sur le siège du
traîneau.
Un coup d'œil sur le tableau des distances que nous avons parcourues
entre Orenbourg et Omsk pourra vous donner une idée du côté le plus
désagréable d'un voyage en Sibérie, et vous faire concevoir les
souffrances qui attendent encore le lieutenant Danenhower et les
neuf hommes qui l'accompagnent avant d'atteindre la première station
de chemin de fer sur la frontière européenne. En vérité, quand je
songe à la longueur du voyage que ces braves gens font en ce moment,
je suis presque tenté d'en rester là de mon récit. Il n'est guère
possible qu'ils puissent trouver des traîneaux aussi chauds et
aussi confortables que celui mis si gracieusement à ma disposition
par le gouverneur général; or, à moins qu'ils ne soient munis de
bonnes fourrures, j'ai tout lieu de craindre qu'ils aient beaucoup
à souffrir du froid, peu importe qu'ils voyagent pendant le jour ou
pendant la nuit. Mais ce n'est que dans une prochaine lettre, lorsque
j'aurai vu le lieutenant et ses hommes, et qu'ils m'auront fait le
récit de leur expédition sur l'Océan Arctique et de leur voyage à
travers la Sibérie, que je pourrai vous entretenir plus longuement à
ce sujet.
Omsk se trouve à 1,000 milles ou 1,540 verstes d'Orenbourg, soit
un peu plus du tiers de la distance de cette dernière ville à
Irkoutsk. Nous avons fait en moyenne 150 verstes ou 100 milles par
vingt-quatre heures: mais, dans les trois derniers jours, notre
voyage a été beaucoup plus rapide que dans les cinq ou six premiers.
Il faut attribuer la lenteur relative de notre marche, non pas tant
aux amas de neige ou au mauvais état des chemins que nous avons
rencontrés, qu'au temps consacré à préparer nos repas. Une heure
perdue pour préparer notre déjeuner, une heure pour notre dîner et
une heure pour notre souper nous donnaient un total de trois heures
par jour ou l'équivalent de 30 milles. Je me suis donc vite décidé
à laisser de côté les provisions et les friandises que nous avions
apportées pour m'en remettre à la fortune du pot tout le reste de la
route. Ensuite, par une distribution judicieuse de pourboires aux
conducteurs, je suis parvenu également à réduire au minimum le temps
passé aux stations, de sorte que le troisième ou le quatrième jour,
nous avons fait 200 verstes par jour, et dans les vingt-quatre heures
qui ont précédé notre arrivée à Omsk, nous avons franchi 235 verstes
ou 150 milles, ce qui est une bonne allure, même en Sibérie. Dans
les endroits où la route était bonne, nous avons souvent fait une
verste en quatre minutes ou un mille en six, tout en conservant cette
allure pendant quinze ou vingt milles consécutifs. Dans le district
d'Orenbourg, c'est-à-dire d'Orenbourg à Troïsk, j'ai payé quatre
kopecks, ou à peu près deux _cents_, par cheval et par verste; sur la
route postale ordinaire, de Troïsk à Omsk, je n'ai plus payé qu'un
kopeck et demi par mille et par cheval. Nous avions d'ordinaire cinq
chevaux, à cause de l'épaisseur de la couche de neige qui couvrait la
route. Quelquefois ce nombre a été réduit à quatre, mais fréquemment
nous l'avons porté à six, et dans l'Oural nous en avons même eu
jusqu'à huit pour nous tirer des amas de neige.
Les quelques jours que j'ai passés à Orenbourg ont été sérieusement
employés à équiper le traîneau du gouverneur général. Nous avons
eu, en outre, à faire l'achat de fourrures pour le voyage. Pendant
tout ce temps, l'empressement à nous être agréable du chef de la
police ne s'est pas démenti un seul instant. Quant à vous faire
connaître les objets qui sont nécessaires à un voyageur s'embarquant
pour la Sibérie, je n'ai pas de meilleur moyen que de vous faire
l'énumération de mes emplettes.
Se tenir les pieds chauds étant le grand desideratum pendant un
voyage en traîneau, j'avais acheté trois paires de chaussettes en
laine pour protéger mes extrémités inférieures, qui, jointes à
deux caleçons très chauds, des inexpressibles fort épais, et trois
chemises en flanelle, devaient constituer la première enveloppe
protectrice de mon corps. Une longue paire de bottes montant
jusqu'aux cuisses, recouvertes elles-mêmes de bottes en feutre épais
atteignant aux genoux, formaient le reste de mon équipement par en
bas. Une longue redingote russe doublée de fourrure pour mettre
sur la première enveloppe, et un large surtout en peau de renne
garnie de ses poils à l'intérieur et à l'extérieur, complétaient
l'accoutrement. Le surtout, bien que le moins cher, est le plus
nécessaire de tous ces vêtements; avec lui, on peut braver les plus
basses températures, car, étant imperméable à la chaleur, il empêche
le corps de perdre la sienne propre, tout en opposant une barrière
impénétrable au froid. Il est nécessaire de se protéger le cou et la
tête autant qu'on le peut; j'avais donc acheté un cache-nez en laine
d'Orenbourg pour me couvrir la gorge et les oreilles, ainsi qu'un
bonnet très chaud comme coiffure, sur lequel je devais mettre un
capuchon en poil de chameau tissé, tel qu'en fabriquent les Kirghiz.
Ce dernier, auquel on donne le nom de _baschlik_, est hautement
recommandé par le docteur Nordenskjold; au reste, il est en usage
dans l'armée russe. C'est une coiffure chaude dont le bord antérieur
peut, quand on veut dormir, être ramené sur la face, qu'il couvre
en partie et préserve efficacement contre les morsures du froid le
plus vif. Si j'ajoute à ce qui précède une couple de paires de gants
bien chauds, j'en aurai fini avec la description de mon accoutrement,
et je puis dire qu'ainsi cuirassé, je ne ressentis pas la moindre
atteinte du froid pendant les quatre premiers jours du voyage, malgré
que le traîneau restât ouvert. Par la suite, le nez fut la seule
partie de mon corps qui eut à en souffrir, car cet utile appendice,
qui fait l'ornement de notre visage, est très difficile à protéger, à
moins de rendre la respiration difficile et embarrassée. Je fus, en
outre, obligé d'acheter un grand tapis en peau pour couvrir le fond
du traîneau, et toute une collection de coussins pour amortir les
chocs et les soubresauts qu'on est toujours exposé à ressentir avec
un véhicule de l'espèce du nôtre.
Comme provision de bouche, je m'étais muni d'une centaine de boîtes
de potage conservé qu'il suffisait de faire dégeler et de chauffer;
de quarante ou cinquante beefsteaks tout cuits; d'un petit flacon
de cognac pouvant servir au besoin de thermomètre, si le mercure
venait à se solidifier; d'un peu de beurre, de fromage, de quelques
condiments, d'une poêle à frire, d'un pot à soupe, de couteaux,
de fourchettes, etc. Nos provisions se congelèrent immédiatement,
et, dans cette condition, pouvaient se conserver indéfiniment. Le
fromage glacé et les condiments furent pour nous des ressources
inappréciables dans les misérables stations de poste qu'on rencontre
le long de la route. Nous n'avions ni vin ni bière; de l'eau froide
ou du thé pendant toute la durée du voyage et, de temps à autre, du
lait délicieux et des œufs frais furent les seules boissons que nous
pûmes nous procurer.
Ainsi approvisionnés, nous partîmes, après que notre chargement eût
été scientifiquement arrimé dans notre vaisseau des steppes par le
propriétaire de l'hôtel de l'Europe, un Allemand des bords de la
Baltique dont la maison peut être recommandée aux voyageurs qui se
dirigent sur Orenbourg pour aller, soit en Sibérie, soit dans l'Asie
centrale, car c'est de cette ville que partent les routes postales
dans un grand nombre de directions. Orenbourg est aussi le centre des
communications régulières avec Tashkend, dont la route est tout aussi
fréquentée que celle d'Irkoutsk.
Nos préparatifs terminés, nous partîmes le vendredi matin. Cinq
petits chevaux vigoureux étaient attelés à notre traîneau, un
dans les brancards, deux autres à ses côtés (c'est l'attelage des
_troïkas_) et deux de volée. Sur l'un de ces derniers était grimpé
un petit garçon dont on n'apercevait que le manteau en peau de
mouton et le capuchon de fourrure. Tout étant prêt, le conducteur,
ou yemschik, monta sur le siège, tandis que deux cosaques à cheval
nous attendaient pour nous escorter jusqu'à la sortie de la ville.
Dès que le chef de la police nous eut fait ses adieux et nous eut
souhaité bon voyage, le yemschik et le postillon firent retentir
l'air de leurs cris. A ce signal, nos petits chevaux à la crinière
hérissée baissèrent leurs naseaux jusqu'à terre et partirent à
fond de train, enlevant le traîneau et nous emportant, au bruit du
tintement joyeux de leurs grelots, jusqu'à la première station,
éloignée de seize verstes. Leur ardeur ne se ralentit pas un seul
instant. Ces vigoureux petits chevaux ne connaissent pas le trot; ils
partent au galop, et si quelqu'un les active de temps en temps, le
bout de l'étape est atteint en quelques minutes. Ce sont de braves
et courageuses petites bêtes, au long poil, aux membres gros, laides
à voir, mais souples comme des chats, rapides comme des cerfs, et
d'une force surprenante. Avec elles, le fouet est inutile; il suffit
ordinairement au yemschik, pour piquer leur susceptibilité, de faire
entendre un juron amical ou de vanter, par des cris d'admiration,
leur résistance à la fatigue et leur vitesse. Alors, ils bondissent
et ne laissent guère voir qu'ils sentent le poids d'un traîneau quand
la route est bonne.
N'allez pas cependant vous imaginer qu'un voyage en traîneau sur
la neige des routes asiatiques ou sibériennes soit tout à fait
aussi agréable qu'une promenade d'hiver sur la Cinquième Avenue ou
à Central Park. Au début de la saison des neiges et des frimas,
de petits trous se sont formés dans les routes des steppes; ces
trous étaient insignifiants au commencement, c'étaient au plus de
simples dépressions de niveau sur lesquelles les traîneaux passaient
sans secousses bien sensibles. Mais l'hiver est la grande saison
des voyages pour les caravanes de l'Asie centrale, et c'est à
cette époque que des centaines de traîneaux, attelés de paisibles
chameaux ou d'infatigables petits chevaux à long poil, de la plaine,
s'alignent sur les routes qui conduisent à Orenbourg. En ce moment,
ces traîneaux, lourdement chargés, ont passé en files interminables
le long de ces routes, et quand le premier a rencontré une de ces
ornières sur son passage, tous les autres l'ont suivi l'un après
l'autre, de sorte que les petits trous de cet été sont aujourd'hui de
véritables fondrières où les traîneaux plongent avec une impitoyable
énergie. Les routes au-delà d'Orenbourg sont ainsi coupées par des
ornières profondes pendant un grand nombre de milles, ce qui fait que
votre traîneau subit le roulis et le tangage exactement comme entre
Douvres et Calais.
Mais votre traîneau, cette goëlette des steppes, peut soutenir
la gageure contre n'importe quel paquebot du Canal pour toutes
espèces d'allures, et encore lui rendre des points pour un certain
nombre de poses d'équilibre instable. Placez-vous à l'intérieur et
comptez-les. Il y a d'abord le trou en avant, que vous reconnaissez
quand votre traîneau s'élève comme les steamers du Canal et fait un
plongeon furieux pour avoir le plaisir de se relever triomphalement,
la seconde d'après, sur la crête de la vague suivante. D'autres
plongeons moins hardis succèdent au plongeon désespéré que vous venez
de faire avec votre véhicule, et vous finissez par vous imaginer que
vous êtes revenu en terrain droit. Mais, pendant l'été, il s'est
formé des ornières profondes comme des cavernes qui, vous pouvez en
être sûr, n'ont point disparu de la surface du monde avec l'hiver,
quoique la neige les ait recouvertes et nivelées. Soudain, comme
si une vague d'une hauteur immense vous eût pris par le travers,
vous roulez sur votre compagnon de voyage; vous vous imaginez
alors être ignominieusement versé sur le côté de la route: pur
effet d'imagination. Votre traîneau, après avoir fait une douzaine
de mètres au plus sur le côté, reprend de lui-même sa position
verticale et vous replace, avec un rude soubresaut, dans le sens de
la perpendiculaire. Car si la construction des traîneaux russes est
particulière, elle est cependant faite de manière à les empêcher de
verser, sauf par un miracle, par un fossé ou par un précipice. Le
traîneau proprement dit, sur lequel repose le corps du véhicule, est
bâti entièrement en bois; les différentes parties sont assemblées
entre elles par des joints bien faits et à grand renfort de cordes.
Les patins, sans ferrure, sont très rapprochés,--à une distance de
deux pieds et demi au plus. Mais ces traîneaux ont un appareil de
sûreté, espèce de balustrade placée tout autour à environ un pied de
terre, qui empêche tout accident. Le yemschik aura beau faire, il
ne peut vous verser, et aucune collision sérieuse ne peut survenir
pendant la route. Pendant la nuit, cette disposition présente des
avantages spéciaux: vous rencontrez des caravanes sans fin; les
conducteurs, depuis le premier jusqu'au dernier, sont tous endormis,
tandis que votre yemschik, fier de son rang et ne tenant nullement
à suivre, avec son traîneau, un des côtés de la route, continue à
suivre la ligne droite, renverse tous les obstacles qui se trouvent
sur son passage, et se maintient triomphant au milieu du chemin.
Quelquefois les conducteurs de caravanes sont terriblement obstinés,
mais il leur faut se résigner à voir leurs traîneaux lourdement
chargés versés sur le côté de la route, au grand divertissement du
yemschik, et sans trop de chagrin pour ces Asiatiques indolents,
qui sont parfaitement accoutumés aux mauvais traitements que leur
infligent les lords des routes postales.
Dans l'après-midi de notre second jour de voyage, nous atteignîmes
la chaîne des monts Oural, ou, pour être plus exact, les derniers
échelons de cette chaîne avant qu'elle ne s'abaisse pour disparaître
presque complètement autour de la mer Caspienne et du lac Aral,
non que je prétende par là qu'on doit faire fi des montagnes qu'on
rencontre entre Orenbourg et Omsk, car elles s'élèvent encore à un
millier de pieds au-dessus du niveau de la mer, mais leurs flancs
arrondis, sans être entrecoupés de précipices, n'en sont pas moins
assez dangereux pour les traîneaux. De routes, sur le penchant de ces
montagnes, il est inutile d'en chercher; les caravanes de marchands,
seules, y ont tracé des sentiers que le voyageur est forcé de suivre.
De temps en temps, ces sentiers traversent la steppe, puis soudain
font un détour à droite ou à gauche pour suivre le cours d'une
rivière glacée, ou pour arriver plus loin au pied des montagnes.
Juste en face de vous s'élève une colline insignifiante qui n'a pas
plus de cent pieds d'élévation; les cris du yemschik vous préviennent
que votre attelage va monter; celui-ci prend son élan, et les cinq ou
six vigoureuses petites bêtes piquent une course sur le flanc de la
colline et arrivent ainsi au milieu de la pente; mais il leur reste
à atteindre le faîte. C'est alors que l'agilité et la sûreté de pied
des petits chevaux sibériens se montrent dans tout leur jour, et que
vous pouvez vous figurer que l'attelage qui vous traîne est composé
de gros chats plutôt que de chevaux, car ils grimpent véritablement
sur la pente inclinée. Après une heure ou deux de cet exercice, ils
atteignent enfin la crête. L'heure du danger approche: la route
contourne à mi-pente les flancs largement arrondis de la montagne;
au moment où vous passez, elle est unie comme une glace, car une
vingtaine de caravanes vous ont déjà précédé ce jour-là sur cette
route. Soudain votre traîneau glisse rapidement sur le plan incliné
où il est placé, et vous vous imaginez que le poids du véhicule va
entraîner traîneau, attelage et tout le reste au bas de la pente.
Rien de tout cela. Vos petits chevaux tournent brusquement leur tête
vers le sommet, arrêtent le mouvement et reprennent leur route.
Souvent il leur faut franchir plus d'un mille le long de la montagne
en répétant nombre de fois cette manœuvre. Si, par hasard, les
harnais étaient vieux et usés et venaient à se rompre, vous en seriez
quitte pour une jambe ou un bras brisé, mais vous perdriez rarement
la vie. Votre traîneau pourra glisser sur la pente et aller jusqu'au
bas de la colline avec une vitesse vertigineuse, toutefois il ne sera
jamais renversé.
Nous ne devions toutefois pas franchir les derniers échelons de
l'Oural sans quelque aventure. Nous quittâmes la station, au pied
de la chaîne, à cinq heures du soir, avec cinq chevaux attelés à
notre traîneau. Le maître de poste jugeait ce nombre suffisant.
Néanmoins, par précaution, il nous avait donné un postillon de
renfort pour conduire la seconde paire de chevaux, car on avait
changé la disposition de notre attelage, le cheval de brancards ayant
été privé de ses deux acolytes, placés en avant. Le vent s'était
élevé dans l'après-midi et soufflait avec violence au moment du
départ. Nous nous trouvions alors en compagnie de deux marchands
juifs qui, n'ayant aucun bagage dans leur traîneau, avaient réussi
à nous suivre pendant une partie de l'après-midi. Il avait même été
convenu que nous continuerions de marcher de conserve pour franchir
le dernier chaînon de montagnes. Cette étape était, en effet, une
des plus longues et la plus difficile de la journée: nous avions une
vingtaine de milles à faire en plein pays de montagnes, et il nous
fallait franchir la crête la plus élevée de la chaîne. Heureusement
la nuit n'était pas sombre,--d'ailleurs, elle ne l'est jamais,
dans ces régions couvertes de neige,--mais le vent commença à
soulever toute cette neige, ce qui rendit l'air aussi opaque qu'un
brouillard de Terre-Neuve. Ne pouvant plus rien distinguer le long
de la route, nous nous installâmes commodément au fond de notre
traîneau, ne laissant qu'une toute petite ouverture pour avoir un
peu d'air pur; puis, semblables aux passagers qui, au milieu de la
tempête, se réfugient dans leurs cabines, comptant sur l'habileté
du capitaine pour les mener au port, nous abandonnâmes le soin de
notre propre sûreté à l'adresse de nos yemschiks, et nous laissâmes
conduire sans nous inquiéter des dangers que nous pouvions courir.
Les mugissements de la tempête et le sifflement aigu de l'air qui
pénétrait à l'intérieur du traîneau par la petite ouverture dont
je viens de parler, couvraient tous les bruits du dehors, sauf le
tintement des grelots et les cris répétés de notre yemschik en
chef, qui encourageait son attelage, et ceux des postillons qui lui
répondaient. C'était pour nous la seule preuve que nos conducteurs
étaient toujours à leur poste. Vers huit heures, la température
tomba presque subitement à 20° Réaumur au-dessous de zéro. De son
côté, le vent redoubla de violence et semblait vouloir emporter
le traîneau. Le son clair des grelots attachés aux harnais, qui
jusque-là avait bercé nos oreilles de son agréable monotonie, se
faisait bien entendre encore, mais ce n'était plus ce carillon
joyeux et continu auquel nous nous étions habitués dans la plaine.
De temps en temps, un amas de neige interrompait notre marche, mais
nos courageuses petites bêtes repartaient après quelques minutes
d'arrêt. Cependant ces échappées devinrent peu à peu de plus en
plus rares, et finalement, juste au moment où nous allions atteindre
la large crête de la montagne, les chevaux s'arrêtèrent net sans
pouvoir avancer d'un pouce. Le conducteur descendit alors de son
siège et vint nous prévenir que notre attelage était incapable de
faire avancer le traîneau d'un pas de plus. Nous descendîmes, dans
l'espoir qu'en l'allégeant de notre poids les chevaux pourraient
le tirer de ce mauvais pas. La couche de neige qui couvrait le sol
autour de nous avait trois pieds d'épaisseur et augmentait presque
à vue d'œil. Quand le traîneau fut ainsi allégé, le yemschik se
décida à faire une nouvelle tentative; peine inutile: les chevaux,
quoique épuisés de lassitude, répondirent cependant avec courage
à la voix de leur guide, et, comme s'ils comprenaient qu'on leur
demandait un dernier effort, ils bondirent de toute la longueur de
leurs traits; mais le traîneau resta immobile comme un terme. Les
pauvres animaux enfonçaient dans la neige jusqu'au poitrail. Après
plusieurs efforts simultanés, le désordre commença: chaque cheval se
mit à faire des efforts individuels désespérés; tous tombaient les
uns après les autres, mais se relevaient aussitôt pour recommencer,
et semblaient décidés à succomber à la tâche plutôt que d'y renoncer.
Mais, à la fin, le cheval des brancards tomba complétement épuisé et
resta étendu dans la neige. Pendant tout ce temps, les conducteurs,
connaissant bien leurs animaux, ne firent pas une seule fois usage du
fouet; ils savent, en effet, que lorsque leurs chevaux renoncent à
la besogne, malgré leurs cris et leurs encouragements, c'est qu'ils
n'en peuvent plus.