»Dans une hutte du delta de la Léna,

supposée voisine de Tchobogolje.

»Jeudi, 22 septembre 1881.

»Les noms suivants sont ceux de quatorze personnes ayant appartenu

comme officiers ou matelots à l'équipage de _la Jeannette_; elles

sont arrivées ici hier, dans l'après-midi, en venant à pied de

l'Océan Arctique.

»Geo. W. DE LONG,

»Commandant de l'expédition, lieutenant de

la marine des États-Unis.

»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire de

la marine des États-Unis, en y joignant l'indication de l'époque et

de l'endroit où il l'a trouvée. (La même note était traduite en six

langues.)

Lieutenant DE LONG.

L'aide-chirurgien AMBLER.

M. COLLINS.

W.-F. NINDERMAN.

H.-H. ERICKSON.

A. GORTZ.

G.-H. BOYD.

N. IVERSON.

A. DRESSLER.

H.-H. KNACK.

L.-P. NOROS.

W. LEE.

Ah SAM.

ALEXIS.

»_La Jeannette_ fut écrasée par les glaces et sombra le 12 juin

1881, par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est, après

vingt-deux mois de dérive à travers l'océan, au milieu d'une

immense plaine de glace. Les trente-trois hommes, officiers et

matelots, composant son équipage, ont traîné trois bateaux et

leurs provisions, sur la nappe de glace, jusqu'au 76° degré 38'

de latitude nord et 150° 30' de longitude est, où ils ont abordé

sur une île nouvelle--l'île Bennett--le 19 juillet. De là, ils se

sont dirigés vers le sud, tantôt dans leurs embarcations, tantôt en

traînant celles-ci sur la glace, jusqu'au 10 septembre. Ce jour-là,

ils abordèrent à l'île Semenovski, qui se trouve à quatre-vingt-dix

milles au nord de ce delta. Le 12 septembre, ils en partirent

ensemble avec leurs embarcations; mais pendant la nuit suivante,

ils furent séparés par un ouragan. Depuis je n'ai revu ni l'un

ni l'autre des deux autres bateaux, ni aucun des hommes qui les

montaient. Ces derniers sont divisés comme suit:

»Le canot no 2 porte: le lieutenant Chipp, M. Dunbar, A. Sweetman,

W.-S. Hornell, R. Star, H. D. Warren, A. P. Kuehne et P. Johnson.

»La baleinière: l'aide-ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower,

M. Newcomb, J. Cole, J. H. Bartlett, H. Wilson, S. Landertack, F.

Manson, Charles Long Sing, Anequin et H. W. Leach.

»Mon embarcation ayant résisté à l'ouragan, découvrit la terre dans

la matinée du 16 courant. Après deux jours de tentatives inutiles

pour aborder, à cause des bas-fonds, nous abandonnâmes le canot

pour nous rendre à gué jusqu'au rivage, en emportant nos armes, nos

provisions et nos notes à douze milles environ du nord-est de ce

point. Nous avons tous un peu souffert du froid, de l'humidité et du

manque d'abri, et trois des hommes sont devenus boiteux; mais comme

il ne nous restait que pour quatre jours de vivres, nous avons été

obligés de nous rationner et de marcher quand même vers le sud. Le

lundi 19 septembre, nous avons abandonné sur le rivage une partie de

nos effets, que nous avons amoncelés au pied d'un poteau où on les

trouvera. Les plus précieux sont un chronomètre, deux années du livre

de loch du navire, une tente, etc., que nous étions complétement

incapables de porter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour

franchir ces douze milles, à cause de nos malades. Ces deux huttes

m'avaient paru une place convenable pour nous arrêter, pendant que

j'enverrais le chirurgien et Ninderman en avant, pour nous chercher

du secours. Mais la nuit dernière, nous avons tué deux rennes, qui

nous donnent de la nourriture en abondance pour le moment, et nous en

avons vu un si grand nombre d'autres, que nous sommes sans inquiétude

pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades seront guéris, nous

reprendrons notre route à la recherche d'une des stations de la Léna.»

«Samedi, 24 septembre, 8 h. du matin.

»Nos trois boiteux étant en état de marcher, nous allons reprendre

notre voyage, avec des rations de chair de renne pour deux jours,

autant de pemmican et trois livres de thé.

»George W. DE LONG,

Lieutenant commandant.»

«Le quatrième _record_ a été trouvé dans une hutte, par un chasseur

yakoute, qui me l'a donné à Upper-Boulouni.

»George MELVILLE,

Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»

«Samedi, 1er octobre 1881.

»Quatorze hommes, officiers ou matelots, appartenant au steamer

arctique de _la Jeannette_, de la marine des États-Unis, sont arrivés

à cette hutte le mercredi 28 septembre. Ayant été forcés d'attendre

que le fleuve soit pris par les glaces, ils se préparent à le

traverser ce matin, pour gagner la rive occidentale et poursuivre

leur voyage à la recherche d'une des stations de la Léna.

»Nous avons deux jours de vivres; mais comme jusqu'ici nous avons été

assez heureux pour nous procurer du gibier, pour suffire à nos plus

pressants besoins, nous envisageons l'avenir sans crainte.

»Tous les hommes de notre troupe sont bien portants à l'exception

d'Erickson, à qui on a enlevé les orteils qu'il avait gelés. On

trouvera d'autres _records_ dans diverses huttes, sur la rive

orientale de ce cours, que nous avons suivi en venant du nord.

»George W. DE LONG,

Lieutenant de la marine des États-Unis,

commandant de l'expédition.»

Enfin, comme dernière annexe à son rapport, M. Melville y avait joint

le commencement de dépêche que Kusmah, on se le rappelle, avait pour

ainsi dire arrachée des mains de Ninderman à Kumah-Surka. Voici en

quels termes M. Melville l'annonce au secrétaire de la marine:

«Ce papier est une copie de la note donnée à Kusmah, qui l'a apportée

à Boukouff, où il me l'a remise. C'est la première nouvelle que j'ai

reçue du canot no 1.

»George MELVILLE,

Aide-ingénieur.»

«6 novembre.

«Steamer arctique _Jeannette_ perdu le 11 juin. Abordés sur la côte

de Sibérie le 25 septembre environ. Désirons secours pour retourner

près du capitaine, du docteur et de neuf autres de nos compagnons.

»William C.-F. NINDERMAN,

Louis P. NOROS.»

Aussitôt son arrivée à Yakoutsk, M. Melville s'empressa d'expédier

via Irkoutsk le télégramme suivant au secrétaire de la marine à

Washington, qui le reçut le 20 janvier:

«Ordres pour rester avec deux hommes, afin de recommencer les

recherches en mars et pour que Danenhower et les neuf autres

survivants retournent aux États-Unis. Danenhower a en partie recouvré

la vue.

»MELVILLE.»

Le secrétaire Hunt s'empressa de faire parvenir à Melville les ordres

que celui-ci demandait.

En même temps que l'ingénieur Melville envoyait cette dépêche au

secrétaire de la marine, et sans attendre la réponse de ce dernier,

qui, nécessairement, ne pouvait lui parvenir de sitôt, il se mit

activement à faire les préparatifs de sa seconde expédition. D'un

autre côté, il s'adressait aux autorités russes, pour que des

recherches fussent faites pendant l'hiver. Nous l'avons déjà vu

donner des instructions écrites au Cosaque qui commandait à Boulouni,

et lui promettre une forte récompense s'il trouvait de Long et ses

compagnons; de même il expédia à l'ispravnik de Verchoyansk les

instructions qui suivent et dont une copie fut envoyée par lui aux

États-Unis, en même temps que son rapport et par le même courrier

qui emportait sa dépêche à Irkoutsk.

Voici ces instructions:

«Je désire et c'est également le souhait du gouvernement des

États-Unis d'Amérique et des promoteurs de l'expédition, que des

recherches actives et incessantes soient faites pour retrouver mes

compagnons des deux canots disparus. Le lieutenant de Long et ceux

qui l'accompagnent, formant ensemble une troupe de douze personnes,

seront rencontrés sur la rive occidentale de la Léna.

»Ils sont au sud de la petite station de chasse située à l'ouest de

la hutte connue des Yakoutes sous le nom de Qu Vina.

»Ces hommes étaient dans l'impossibilité de venir aussi loin que

Bulcour. J'ai déjà traversé cette région, mais en suivant la rive du

fleuve. Il est donc nécessaire d'explorer plus attentivement et sur

une certaine largeur les terrains élevés qui se trouvent en retrait

du fleuve, aussi bien que la rive elle-même.

»J'ai déjà visité bon nombre de huttes et de cabanes; peut-être

cependant, ne les ai-je pas toutes visitées: c'est pourquoi il est

indispensable que toutes, grandes et petites soient fouillées pour y

rechercher les livres, les papiers, et les corps des gens de cette

troupe. Des hommes privés de vivres et mal vêtus auront naturellement

cherché un abri dans les huttes qu'ils auront rencontrées sur leur

chemin, et, s'ils sont épuisés, peut-être les rencontrera-t-on dans

l'une d'elles.

S'ils se sont sentis incapables de porter plus loin leurs livres et

leurs papiers, ils les auront laissés dans une hutte. Mais s'ils

sont parvenus à les transporter au sud de la contrée qui s'étend

de Matvaïh à Bulcour, on trouvera ceux-ci réunis en tas au pied de

quelque objet placé de façon à attirer l'attention des gens envoyés

à la recherche. Un mât ou une pile de bois aura été établi à côté ou

au-dessus. Dans le cas où ces livres et ces papiers viendraient à

être découverts, on devra les expédier au ministre américain résidant

à Saint-Pétersbourg; cependant, s'ils étaient trouvés à une époque où

l'on pût me les faire parvenir avant mon départ, je désire qu'ils me

soient adressés.

»Quant aux cadavres qui viendraient à être découverts, je désire

qu'il soient transportés sur un point central, et aussi près que

possible de Boulouni. On les déposera côte à côte à l'intérieur d'une

hutte pour qu'ils puissent être reconnus plus tard; ensuite la hutte

devra être fermée soigneusement et recouverte d'une épaisse couche

de terre ou de neige et rester dans cet état jusqu'à ce que des

personnes envoyées d'Amérique arrivent avec les pouvoirs nécessaires

pour prendre des dispositions définitives à leur égard. En recouvrant

la hutte de terre ou de neige on devra le faire de telle façon que

les animaux féroces ne puissent pénétrer jusqu'aux cadavres et les

détruire.

»Les recherches pour le petit canot qui contenait huit hommes devront

être faites depuis l'embouchure occidentale de la Léna jusqu'à celle

de la rivière Jana et même au-delà de celle-ci. Jusqu'à ce jour on

n'a reçu aucune nouvelle de cette embarcation. Mais comme les trois

canots devaient se rendre à Barkin pour gagner ensuite l'embouchure

de la Léna, il est naturel de supposer que le lieutenant Chipp,

s'il a pu résister à l'ouragan, s'est dirigé sur ce point. Mais si,

pour une cause quelconque, il n'a pu trouver une des embouchures de

la Léna, il aura continué à longer, soit à l'ouest de Barkin, pour

pénétrer dans le bras septentrional du fleuve, soit au sud, pour

prendre une des entrées latérales de celui-ci. Si ce plan ne lui a

pas réussi, il peut, chassé par le mauvais temps ou pour quelque

autre cause, avoir été forcé de suivre la côte vers l'embouchure de

la Jana.

»Des recherches actives et persistantes doivent commencer

immédiatement pour être continuées jusqu'à ce que les hommes, les

livres et les papiers soient retrouvés. On devra prendre un soin

particulier à ce qu'une exploration minutieuse soit faite de la

contrée où se trouve de Long et ses compagnons, dès le début du

printemps, au moment où la neige commence à disparaître et avant la

crue du fleuve. Un ou plusieurs officiers américains viendront, selon

toute probabilité, à Boulouni pour participer aux recherches; mais

les recherches dont il est question dans ces instructions devront

être conduites indépendamment de toutes autres et faites sous la

direction des autorités russes compétentes.

»George W. MELVILLE.»

Quelques jours plus tard, le 10 janvier, Melville écrivit encore au

secrétaire de la marine à Washington pour lui faire connaître le plan

de la nouvelle campagne qu'il se proposait d'entreprendre:

Voici la lettre qu'il lui adressait.

«Yakoutsk, 10 janvier 1882.

»A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

»Monsieur,

»J'ai l'honneur de vous soumettre le plan de campagne suivant, que

je me propose d'adopter, pour la recherche des hommes disparus des

canots no 1 et no 2. Je vous adresse en même temps l'état des vivres

et la liste des effets et autres objets qui nous seront nécessaires

pour une absence de six mois. Toutefois, si nous étions forcés

d'attendre dans le delta que le fleuve soit pris par les glaces pour

revenir à Yakoutsk, ces provisions devraient être renouvelées par les

autorités russes de cette dernière ville. Il est peut-être bon de

vous prévenir en ce moment que toutes les provisions pour Boulouni et

le delta y sont amenées à dos de cheval ou dans des traîneaux attelés

de rennes, et que le trajet de 2,000 verstes qui sépare Boulouni

d'Yakoutsk ne peut s'effectuer que pendant l'hiver; il serait donc

possible que nous fussions obligés de rester à Boulouni ou dans les

environs jusqu'au mois de novembre prochain.

»Les opérations de la recherche seront effectuées par trois

partis. En voici le plan: Je me propose d'établir à Boulouni le

dépôt de toutes nos provisions. Le centre de nos opérations sera

aux Deux-Croix, près du mont Jai. L'un des partis se rendra à

Sisteraneck, au nord, pour revenir en explorant le pays jusqu'aux

Deux-Croix; le second explorera, en marchant vers le sud, la moitié

du chemin entre les Deux-Croix et Bulcour; enfin le troisième partira

de ce dernier point dans la direction du nord pour se rendre aux

Deux-Croix. Ces trois partis peuvent explorer toute la contrée entre

Sisteraneck et Bulcour dans les vingt jours qui suivront leur départ

du dépôt. Cette exploration terminée, le dépôt sera transporté à

Cathcontee, entre Sisteraneck et Ouvina; un des partis explorera

le bras septentrional et le bras occidental de la Léna jusqu'à la

rivière Olenek; le second descendra le bras nord-ouest, visitant

la contrée jusqu'à Upper-Boulouni; enfin le troisième partira

d'Upper-Boulouni, sur la côte nord-ouest, se dirigeant au sud-ouest

à la rencontre du second parti. Les recherches pour de Long et Chipp

seront alors terminées à l'ouest jusqu'au bas Olenek.

»Cette contrée explorée nous transporterons notre dépôt à Provarnia

no 6, d'où deux partis se dirigeront au nord, l'un en explorant le

bras septentrional de la Léna, l'autre en suivant la ligne des côtes

est et ouest jusqu'à ce qu'il rencontre le premier, et tous les

deux reviendront à travers les terres jusqu'à Provarnia, d'où ils

transporteront le dépôt au no 18.

»De là un des partis fera le tour complet de l'île portant le no

18, se dirigeant d'abord au sud-est, puis au nord, pour tourner au

sud-ouest et reprendre la direction de l'est afin de revenir à son

point de départ; les deux autres exploreront la côte jusqu'à Barkin,

et, à l'ouest, jusqu'au bras se dirigeant au sud-ouest vers Usterda,

puis transporteront le dépôt à Bikoff pour explorer la ligne de côte

au sud-est de ce point jusqu'au fond de la baie. Là les trois partis

se partageront la besogne comme suit: deux d'entre eux se rendront

en ligne directe jusqu'à la côte qui se trouve en face de Bikoff,

de l'autre côté de la baie, où ils se sépareront pour opérer, l'un

en remontant au nord et à l'est jusqu'au cap nord (cap Burkia) et

revenir ensuite à Bikoff, l'autre en descendant vers le fond de la

baie, où il rencontrera le troisième venant le long de la côte; après

leur rencontre, ces deux partis reviendront également à Bikoff.

»Toutes ces explorations peuvent être achevées avant les inondations

qui suivent la fonte des neiges; mais il sera nécessaire d'attendre

la disparition des glaces avant d'essayer d'explorer en canot la

partie de la côte qui s'étend jusqu'à la rivière Jana. En considérant

la position qu'occupaient les trois embarcations avant que l'ouragan

ne souffle du nord-est, il semble impossible que le second canot ait

été porté par les courants à l'est de la Jana.

»Sur l'avis et du consentement du général P. Tscheniroff (?), j'ai

engagé comme auxiliaires Buhokoff et un sergent cosaque du nom de

Peter Kolenkin, le premier à raison de 100 roubles par mois, et le

second à raison de 50; je dois, en outre, leur fournir les vivres

et les vêtements pendant le temps des recherches. De plus, j'ai

télégraphié à M. Sibiriakoff, le propriétaire du steamer la _Léna_,

pour le prier de m'adjoindre M. Guenbeck, capitaine de ce navire,

pour m'accompagner au delta, et m'aider dans les recherches. Les

trois partis seront composés comme suit:

»Premier parti: L'aide-ingénieur Melville et le capitaine Guenbeck.

»Second parti: William C.-F. Ninderman et M. Buhokoff.

»Troisième parti: James H. Bartlett et le sergent Kolenkin.

»Chaque parti aura, en outre, un Yakoute pour conduire les chiens.

»Pendant l'été on peut se procurer de la chair de renne et du poisson

dans le delta de la Léna. Je serai à Boulouni vers le 15 février, et

je commencerai les recherches vers le 1er mars, c'est-à-dire aussitôt

que les tempêtes du printemps le permettront.

»Vous trouverez ci-inclus la liste de nos provisions de bouche et la

carte du delta de la Léna, sur laquelle sont marqués les points où

nous établirons nos dépôts, etc.

»Le général Tchernaieff m'a promis que toutes nos provisions seraient

rendues à Boulouni le 15 février. Nous partirons aussitôt que

possible, comptant pour vivre sur les ressources de la contrée.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»George W. MELVILLE,

»Aide-ingénieur de la marine des États-Unis».

Après l'envoi de ce plan de campagne, les préparatifs de l'ingénieur

Melville ne furent pas de longue durée. En effet, le 27 janvier, il

télégraphiait de Yakoutsk au secrétaire de la marine à Washington:

«J'ai l'honneur de vous informer que j'ai terminé aujourd'hui mes

préparatifs et complété mes provisions de toute nature. Je quitterai

Boulouni dans la journée pour me rendre dans le delta et poursuivre

mes recherches. Notre convoi de vivres est parti depuis quatre jours,

et, à moins de circonstances imprévues, je serai à l'embouchure du

fleuve avant le 1er mars. Du 8 mars au mois d'octobre, aucun service

postal régulier n'existant entre Boulouni et Yakoutsk, vous ne

devrez pas vous inquiéter de moi ni de mes compagnons, si vous ne

recevez pas de nouvelles pendant ce laps de temps. D'ailleurs, je

vous tiendrai au courant de mes mouvements aussi souvent que je le

pourrai.»

En effet, on ne devait pas recevoir de si tôt des nouvelles de

Melville, et les mois de février, de mars et d'avril s'étaient

successivement écoulés, lorsqu'enfin, le 5 mai, le télégraphe apporta

les trois dépêches suivantes:

PREMIÈRE DÉPÊCHE.

«Station du Renne-Kenurack, district de Verchoyansk,

»10 avril 1882.

»Le bruit court, parmi les Tongouses, que cinq hommes ont été trouvés

par les indigènes à l'embouchure de la Léna.

»Ils en dépeignent un comme portant un uniforme brodé d'or.

»Noros me dit que le capitaine de Long portait son uniforme sous son

ulster au moment où il a débarqué.

»Je ne vous donne ceci que comme une rumeur, mais on doit se rappeler

que les nouvelles se répandent avec une extrême rapidité parmi les

Tongouses.

»JACKSON.»

DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«40 milles au-delà de Kenurack, 12 avril 1882.

»Une estafette cosaque vient d'arriver, apportant des dépêches

annonçant que le corps du capitaine de Long et ceux de dix de ses

hommes ont été trouvés réunis dans un même endroit.

»Cette estafette emporte des dépêches cachetées, que vous recevrez en

même temps que celles-ci.

»JACKSON.»

Ces dépêches cachetées, que contenaient-elles? Hélas, la confirmation

pure et simple de la précédente. L'une était adressée au _New-York

Herald_, et l'autre au secrétaire de la marine des États-Unis. Toutes

les deux étaient identiques; en voici la teneur:

«Delta de la Léna, 24 mars 1882.

»J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

»Tous les livres et tous les papiers ont été retrouvés.

»Je reste pour continuer à chercher la troupe commandée par le

lieutenant Chipp.

»MELVILLE.»

CHAPITRE XII.

Voyage de M. Jackson,

_Correspondant du_ New-York Herald.

Départ de Londres.--Arrivée à Saint-Pétersbourg.--Visite au

général Ignatieff.--Visite au général Anoutchine, gouverneur

général de la Sibérie orientale--Une _podoroschnaya de

la couronne_.--Témoignages de bienveillance du général

Anoutchine.--M. Hoffman, notre chargé d'affaires à

Saint-Pétersbourg.--Départ de Saint-Pétersbourg pour Moscou

et Orenbourg.--Les chemins de fer russes.--Arrivée à

Orenbourg.--Le propriétaire de l'hôtel de l'Europe.--Visite au

gouverneur d'Orenbourg.--Le général Anoutchine a mis son propre

traîneau à ma disposition pour faire le voyage jusqu'à Irkoutsk.

Conformément à vos instructions, je suis parti de Londres le 7

janvier, pour aller au-devant des survivants de _la Jeannette_ dont

quelques-uns ont déjà quitté l'embouchure de la Léna, pour retourner

en Amérique. Après les avoir rencontrés je poursuivrai mon voyage

jusqu'à Yakoutsk, et, au besoin, jusqu'à l'embouchure de la Léna.

Dans ce dernier cas je me joindrai aux autorités russes, à qui je

prêterai mon concours pour les aider dans l'accomplissement du devoir

de courtoisie internationale que le czar a lui-même imposée à ses

représentants de la partie nord-est de son vaste empire. Arrivé à

Paris le lendemain 7, j'ai pris les nombreuses lettres adressées

aux gens de _la Jeannette_. Le jour suivant j'étais en route pour

Saint-Pétersbourg. J'ai dû m'arrêter pendant une demi-journée à

Berlin pour y faire viser mon passeport à l'ambassade russe, de sorte

que je n'arrivai que le 12, à 6 heures du soir, dans la capitale de

l'empire russe, c'est-à-dire la veille du nouvel an.

Le moment était mal choisi pour un homme pressé; il me fallait, en

effet, rendre visite au général Ignatieff, ministre de l'intérieur,

et le jour du nouvel an est un jour de repos pendant lequel toutes

les affaires publiques et officielles sont religieusement suspendues.

Je devais, en outre, voir le général Anoutchine, gouverneur de la

Sibérie orientale, alors à Saint-Pétersbourg et enfin m'occuper de

tous les préparatifs nécessaires pour un voyage aussi long que celui

que j'allais entreprendre au milieu des rigueurs de l'hiver.

Heureusement les excellences et les hauts dignitaires de l'empire

se contentèrent d'un jour de congé. Dès le samedi matin, quelques

minutes après dix heures, je pus donc rendre ma visite au général

Ignatieff, qui me reçut de la façon la plus courtoise. C'est à peine

si j'eus quelques minutes à attendre. Le général se souvenait de

moi. Nous nous étions, en effet, rencontrés fréquemment pendant la

campagne de Bulgarie, et ce fut sur cette guerre que roula d'abord la

conversation, puis, naturellement, celle-ci tomba sur le voyage de

_la Jeannette_ et sur l'arrivée, à Saint-Pétersbourg, de la nouvelle

du naufrage et de ses suites.

Le 14 janvier, si vous vous rappelez, on n'avait encore de nouvelles

précises que du canot no 3, arrivé à l'embouchure de la Léna avec

l'ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower et neuf matelots.

On savait aussi que deux matelots du canot no 1, dans lequel se

trouvaient le capitaine de Long, M. Jérôme Collins, correspondant du

_Herald_, le docteur Ambler et douze marins, étaient arrivés seuls

à Boulouni. Ces deux hommes, Ninderman et Noros, venaient annoncer

l'arrivée de la troupe du capitaine dans le delta, et en même temps

chercher des secours. Quant au canot no 2, commandé par le lieutenant

Chipp, on n'en avait absolument aucune nouvelle. Le général Ignatieff

n'en savait pas davantage, car la nouvelle publiée par les journaux

de Saint-Pétersbourg, qu'on avait découvert un canot contenant quatre

cadavres, lui paraissait dénuée de tout fondement, absolument comme

celle publiée dans les journaux de Moscou, que le canot no 3 avait

été découvert par les gens envoyés à la recherche des naufragés, et

qui n'avaient trouvé que des cadavres.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 13 / 22 段