de Melville, qui prit immédiatement ses dispositions pour se
trouver à Burulak en même temps que Bieshoff. Celui-ci fut exact au
rendez-vous. Melville eut une entrevue avec lui et profita de sa
rencontre avec Danenhower pour lui donner verbalement des ordres sur
la conduite qu'il avait à suivre, ordres qu'au reste il lui avait
laissés par écrit à Boulouni. Nous laisserons M. Melville parler
lui-même:
«Je fis comprendre à Bieshoff que toutes les dépenses faites par
moi seraient payées: «Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, mais mon
gouvernement, aussi bien que les autorités russes, sanctionneront
tout ce que j'aurai dit ou fait.» Je lui dis ensuite que j'avais
besoin de dix jours de vivres pour moi-même et pour les hommes que
j'emmenais avec moi. Il me fallait aussi de la nourriture pour les
chiens. Bieshoff me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Je pris,
dans l'après-midi du 5, congé de lui et de mes anciens compagnons, et
allai passer la nuit à Kumah-Surka.
»J'emportai, pour me guider dans mes recherches, une description de
l'endroit où Noros et Ninderman avaient laissé de Long et le reste du
parti. J'emmenai en outre de Burulak deux Tongouses, Vasili-Kulgar et
Tomat Constantine, avec deux traîneaux attelés de chiens. L'un de mes
conducteurs, Tomat Constantine, est un des trois Tongouses qui ont
secouru Ninderman et Noros à Bulcour.
»Le lendemain, je fis cinquante verstes et m'arrêtai à Bulcour, où
je passai la nuit dans une des huttes de cette station. C'est à
partir de là seulement qu'ont véritablement commencé mes recherches.
Pendant la nuit, une tempête de neige s'étant élevée, mes deux
compagnons refusèrent de se mettre en route le lendemain matin.
Souffrant encore des atteintes du froid que j'avais enduré, et ne
pouvant presque faire usage de mes pieds ni de mes mains, je dus m'en
remettre à la prudence des deux indigènes, et il fut décidé que nous
resterions à Bulcour jusqu'à ce que la tempête fût apaisée. Nous y
passâmes donc la journée et la nuit suivante.
»Enfin, le 8 au matin, le temps étant redevenu assez calme, nous nous
préparâmes à remonter en traîneau. La distance de Bulcour à la hutte
de Matvaïh, la prochaine station que nous devions rencontrer, est
d'environ cent trente verstes. Avant de partir, mes conducteurs me
prévinrent que nous serions obligés de coucher dans la neige à moitié
route, me faisant remarquer que si nous étions surpris par le mauvais
temps, nous avions, hommes et chiens, tout à redouter; mais surtout
que l'épreuve serait terrible pour moi, vu mon extrême faiblesse.
Nous partîmes néanmoins, et, chemin faisant, nous visitâmes, à vingt
verstes au nord de Bulcour, une petite hutte où Noros et Ninderman
avaient passé une nuit. Cette hutte était destinée à servir de remise
aux traîneaux des Tongouses. Nous y trouvâmes des traces évidentes du
passage de Noros et Ninderman. Ceux-ci, faute de nourriture, avaient
été réduits à mâcher des morceaux de cuir arrachés à leurs bottes,
et, pour se chauffer, avaient brisé les traîneaux qui se trouvaient
là. Nous ne nous y arrêtâmes point, et allâmes passer la nuit plus
loin, dans un trou creusé dans la neige.
»Le lendemain, nous visitâmes l'endroit désigné, dans le récit de
Noros et Ninderman, sous le nom de hutte des Deux-Croix, mais dont
le nom véritable est Karulach. J'y trouvai encore des traces de
leur séjour. Nous nous remîmes en route et nous arrivâmes enfin le
soir, à minuit, à Matvaïh, où nous passâmes la nuit. Le lendemain
matin, au moment du départ, je trouvai un ceinturon que je reconnus
pour avoir été fait à bord de _la Jeannette_. Cependant Noros et
Ninderman ne m'avaient nullement parlé de la hutte de Matvaïh; ils
l'avaient complétement oubliée, et ce ne fut que plus tard, quand ils
la visitèrent une seconde fois, qu'ils se rappelèrent y avoir fait
halte. Cependant, outre le ceinturon, j'avais encore trouvé d'autres
indices certains qu'un ou deux hommes au moins de la troupe de de
Long s'étaient arrêtés dans cette hutte. Je me croyais donc sur les
traces du capitaine.
»Mais cette journée me réservait une désagréable surprise. Quel
ne fut pas, en effet, mon étonnement, quand, au moment de partir,
mes conducteurs me déclarèrent qu'il ne nous restait plus de
vivres. J'en avais pris pour dix jours en partant de Burulak, et
nous étions en route depuis cinq jours seulement. Je leur demandai
alors à quelle distance était le village le plus rapproché. Ils
m'indiquèrent Upper-Boulouni (Boulouni du nord), à environ cent
trente verstes dans la direction du nord-ouest. Je leur ordonnai
de m'y conduire immédiatement. Nous partîmes et allâmes coucher à
Khaskata. Le lendemain, nous poursuivîmes notre voyage et arrivâmes à
Upper-Boulouni vers minuit. En route, nous avions visité la station
de chasse de Cath-Couta, ainsi que huit autres huttes qui toutes
étaient désertes. A Cath-Couta, néanmoins, nous avions trouvé une
abondante provision de poisson et de viande de renne, mais pas la
moindre trace de de Long.
»En arrivant à Upper-Boulouni, je fus frappé de l'importance de cette
station, qui pouvait compter une centaine d'habitants. Le lendemain,
un de ces derniers vint m'apporter un papier. Il me fit comprendre
qu'il l'avait trouvé dans une hutte à cinquante verstes à l'est
d'Upper-Boulouni. J'examinai ce papier: c'était un des _records_ de
de Long. On m'informa ensuite que deux autres papiers du même genre
et un fusil avaient été trouvés dans les environs; on me promit de
me les apporter le lendemain. En effet, le lendemain, on me remit le
fusil et deux autres _records_. L'un d'eux, le plus important, avait
couru grand risque d'être perdu. Il avait été remis à une femme qui,
après l'avoir porté pendant quelque temps sous ses vêtements, l'avait
jeté quand elle avait vu que l'écriture en était presque effacée. On
eut donc beaucoup de peine à le retrouver.
»Ces _records_ portaient les dates du 22 et du 25 septembre et celle
du 1er octobre. J'y trouvai indiqués les points où de Long s'était
arrêté, et par là j'appris qu'il avait continué sa marche vers le sud.
»Je fis venir les deux indigènes qui avaient trouvé ces notes pour
les prier de m'indiquer la hutte où avait été rencontrée la première,
et de m'y conduire. J'appris que cette hutte portait le nom de
Bellock, et que la date de la découverte de ces papiers remontait à
une douzaine de jours. Enfin, je sus aussi par ces indigènes que les
trois _records_ avaient été trouvés dans trois huttes différentes,
distantes les unes des autres.
»Pendant la journée du 12, le temps fut si mauvais qu'il était
impossible de songer à se mettre en route. Le lendemain, le temps
était meilleur; mais, quand je me disposai à partir, j'éprouvai de
sérieuses difficultés à me procurer des vivres pour mes hommes et
pour mes attelages. Néanmoins, je parvins à faire comprendre aux
habitants qu'il m'en fallait absolument. Comme il n'y avait dans le
village que du poisson gelé, je fis ma provision personnelle, prenant
un poisson pour chacun des vingt jours pendant lesquels je comptais
rester absent, et dis à mes hommes d'en prendre le double pour eux
et ensuite de se munir d'une quantité suffisante de nourriture pour
leurs chiens. La question des vivres semblait donc tranchée, et je
ne m'en occupai plus; or, quand il s'agit de charger les traîneaux,
mes deux conducteurs y placèrent bien les vingt poissons que j'avais
choisis, mais ils n'en prirent qu'un fort petit nombre pour eux et
pas un seul pour les chiens. Je sus plus tard que les gens du village
n'avaient réellement pas de vivres et m'avaient donné tout ce qu'ils
avaient pu retrancher de leur provision. A ce moment, je l'ignorais
complétement. Nous partîmes pour Bellock, où nous arrivâmes pendant
la nuit. Le lendemain matin, au point du jour, me guidant sur les
indications du _record_, je suivis la branche principale de la Léna
septentrionale, en restant sur la rive droite jusqu'à la mer.
«Alors, marchant en toute hâte, je suivis la côte pendant cinq ou
six milles, et, au grand étonnement de mes deux guides, je leur
indiquai la hampe de pavillon que de Long avait plantée pour indiquer
sa première _cache_. Ils furent encore plus surpris quand je leur
dis ce que contenait cette cache. J'y trouvai le tout parfaitement
installé sur un lit de broussailles, pour empêcher que les différents
objets ne touchassent la terre, et recouvert d'un vieux sac-lit de
chiffons et de lambeaux de toile à voile; mais le vent avait enlevé
une partie de la couverture, que la neige avait remplacée. Je pris
tous les objets qui se trouvaient là et les plaçai sur les traîneaux,
à l'exception d'un aviron
»Voici le contenu de cette cache:
»Une caisse contenant des rebuts, une certaine quantité de
médicaments;
»Une boîte pleine de menus objets (épices);
»Une caisse contenant des livres de marine et un sextant;
»Une boîte avec un chronomètre;
»Deux serviettes en cuir renfermant quatre livres de bord;
»Deux poêles de cuisine;
»Deux bouts de corde;
»Sept vieux hamacs usés;
»Un paquet de vieux habits;
»Une carabine Winchester, une carabine à répétition, toutes les deux
brisées;
»Une boîte d'échantillons minéralogiques de l'île Bennett.
»Examinant ensuite les environs de cette cache, je remarquai que
des glaçons étaient venus s'échouer à quelques mètres seulement. Je
continuai à explorer la plage sur une longueur de cinq à six milles
et jusqu'à un mille ou un mille et demi du bord pour retrouver le
canot. Mais ce fut en vain, et la nuit arriva. Le vent commençait à
souffler avec force; je pris le parti de retourner à Bellock avec
tous les objets que j'avais trouvés. En y arrivant je fus fort étonné
d'apprendre, de la bouche de mes conducteurs, qu'encore une fois ils
n'avaient plus qu'un jour de vivres pour eux et pour leurs chiens.
Force me fut donc de reprendre la route d'Upper-Boulouni pour prendre
de nouvelles provisions et emmener les objets que j'avais trouvés.
Arrivé là, je fis un choix de tous les objets de quelque valeur et
je jetai les vieux sacs-lits, les vêtements, les bottes, en un mot
tout ce qui ne valait pas la peine d'être emporté. Le lendemain le
vent soufflait avec rage. Néanmoins je fis mes préparatifs pour
partir, mais quand ils furent terminés, tous les conducteurs sauf un
me déclarèrent qu'il était impossible de se mettre en route par un
vent pareil. Leur ayant déclaré de mon côté que je partirais avec
ou sans eux, ils consentirent tous à me suivre, et nous partîmes
pour Osoktock, la _pavarna_ ou hutte-abri la plus rapprochée de
Bellock. De là je me rendis à Usterda, où avait été déposé le dernier
des _records_ de de Long que je possédais, et dans lequel celui-ci
annonçait son intention de traverser le fleuve pour suivre ensuite la
rive occidentale jusqu'à ce qu'il eût trouvé une station.
»Après avoir visité Usterda je me rendis à Okasché qui se trouve à
un mille plus au sud, et j'y passai la nuit dans une hutte près de
laquelle s'en trouvaient d'autres remplies de neige. Le lendemain
je traversai le fleuve comme de Long l'avait fait et suivis la
rive occidentale dans la direction du sud, d'après les indications
fournies par le _record_. Noros et Ninderman m'ayant parlé de
différentes huttes dans lesquelles le capitaine s'était arrêté avec
sa troupe, et en particulier de celle où Erickson était mort je
prévins les indigènes que je devais visiter toutes celles que nous
rencontrerions depuis Usterda jusqu'à Matvaïh. Poussant ensuite au
sud aussi loin que je supposai que la troupe du capitaine avait pu
aller, je traversai de nouveau le fleuve pour visiter une vieille
hutte délabrée et correspondant à la description que m'avaient
faite Noros et Ninderman de celle où Erickson avait expiré. Je la
visitai minutieusement sans y trouver le moindre indice qui révélât
le passage de de Long et de ses gens. Je continuai donc ma route
vers le sud en suivant la berge orientale du fleuve, sur laquelle je
trouvai une seconde hutte en bon état. Je l'examinai encore avec soin
à l'intérieur et à l'extérieur mais sans y trouver aucun vestige du
passage de ceux que je cherchais.
»Le vent se mit ensuite à souffler avec fureur; mes compagnons me
dirent alors qu'il était absolument nécessaire que nous nous mettions
en quête d'un abri ou _pavarna_. Le plus rapproché était Sistergenek
où nous passâmes la nuit. Le lendemain le vent soufflait avec la
même rage, aussi mes compagnons étaient peu disposés à se mettre
en route. Mais comme nous étions presque à court de provisions et
qu'ils me disaient que ces tempêtes de vent duraient quelquefois dix
jours de suite, je les pressai de partir. Ils me répondirent qu'ils
iraient jusqu'à Kovino, hutte qui se trouvait à quarante milles plus
loin. Arrivé en cet endroit je visitai soigneusement la hutte et ses
abords, mais encore sans y trouver la moindre trace de mes compagnons
disparus. Je commençai alors à comprendre que j'avais perdu leur
piste.
»A cette époque je n'avais plus que trois ou quatre heures de lumière
par jour pour faire mes recherches. En outre, je n'avais point à
compter sur les gens du pays pour me fournir des vivres. Malgré
l'incapacité où je me trouvais de me tenir sur les jambes, je pouvais
néanmoins, quoiqu'à moitié désemparé, résister au froid et désirais
poursuivre les recherches; mais les Tongouses qui m'accompagnaient
refusèrent d'affronter plus longtemps la tempête. Ils m'assurèrent
que si nous continuions de marcher en avant nous finirions
infailliblement par périr de froid, eux et moi.
»Il me fallut alors céder et prendre le parti de retourner à
Boulouni. Le temps était si mauvais que mes conducteurs refusèrent
de quitter Kovino ce jour-là; je fus donc obligé d'y rester la nuit.
Pendant la nuit, la tempête s'étant apaisée, nous eûmes une belle
journée le lendemain. J'en profitai pour reprendre immédiatement la
direction du sud avec l'intention de m'arrêter à Matvaïh. Le temps
continuant à être beau, nous passâmes cette station sans nous y
arrêter et poursuivîmes notre chemin pour aller camper plus loin.
Nous nous arrêtâmes vers onze heures du soir. N'ayant point de tente
nous creusâmes un trou dans la neige, où nous nous couchâmes pour
dormir. Mais pendant la nuit s'éleva une terrible tempête accompagnée
d'une neige épaisse, qui dura quarante-huit heures. Pendant tout
ce temps nous n'eûmes pour nourriture que du poisson gelé et cru.
Aussitôt que la tempête fut un peu calmée, nous nous remîmes en route
pour Bulcour, distant de quatre-vingts verstes, et nous n'y arrivâmes
qu'après dix-huit heures de marche.
»Pendant ce temps la tempête avait repris avec tant de violence que
les chiens, ne pouvant avancer, se couchaient et poussaient des
gémissements.
»En outre les traîneaux étaient si chargés avec les objets que
j'avais trouvés dans la cache de Bellock, que les conducteurs furent
obligés de faire le chemin à pied, tandis que moi-même, étant hors
d'état de marcher, je restai sur l'un des traîneaux. Pour comble de
malheur, à une vingtaine de verstes de Bulcour, nos deux traîneaux se
brisèrent successivement. Nous étions alors au milieu des ténèbres de
la nuit, ce qui fit perdre beaucoup de temps pour les réparer, et le
jour allait poindre lorsque nous arrivâmes à Bulcour.
»Pour ne pas entraver notre marche plus longtemps, je pris le
parti de laisser à cette station la majeure partie des objets que
j'emmenais avec moi et de continuer notre route jusqu'à Kumah-Surka,
d'où je renverrais mes compagnons chercher ce qui était resté en
arrière. La distance entre ces deux localités est de cinquante
verstes, que nous franchîmes en quatorze heures. Le lendemain je
me rendis à Burulak par une route exécrable, et le surlendemain
j'arrivai à minuit à Boulouni, après une absence de vingt-trois jours.
»En y arrivant j'y rencontrai encore Bartlett, Ninderman, Noros,
Manson, Landertack et Anequin; l'impossibilité de se procurer
des moyens de transport ayant empêché Danenhower de prendre plus
de cinq hommes avec lui pour se rendre à Yakoutsk, il avait
naturellement choisi les plus faibles et s'était mis en route avec
eux immédiatement. Je pris donc des mesures pour le rejoindre avec
ceux qui restaient et je quittai Boulouni le 1er décembre. Le 6
j'arrivai à Verchoyansk en même temps que l'ispravnik Ipatieff. Je
comptais pouvoir y monter une seconde expédition pour reprendre mes
recherches, mais n'ayant pu m'y procurer de provisions, et l'époque
de l'année à laquelle nous étions ne permettant pas de faire de
nouvelles tentatives; en outre, n'ayant que les 500 roubles que
le général Tchernaieff m'avait envoyés, je me décidai à me rendre
moi-même à Yakoutsk d'où, à tous les points de vue, je pourrais
entrer plus facilement en communications télégraphiques avec le
département de la marine. Toutefois je dois ajouter qu'avant de
quitter Boulouni, j'avais promis au Cosaque commandant cette localité
que s'il consentait à continuer les recherches et parvenait à trouver
de Long et à rapporter les livres et les papiers de ce dernier,
avant mon retour, non-seulement je lui rembourserais tous ses
frais, mais je lui assurais encore une récompense de mille roubles.
Je lui réitérai cette promesse par écrit à Verchoyansk, où je la
fis traduire par l'exilé Léon; et la lui envoyai à Boulouni par
l'ispravnik, en même temps qu'une carte et toutes les instructions
que je pouvais lui donner.»
Ici s'arrête le récit fait par M. Melville à M. Jackson en ce qui
concerne ses premières recherches. Pour le compléter, nous allons
emprunter ce qui suit au rapport qu'il adressa au secrétaire de la
marine dès son arrivée à Yakoutsk.
«La connaissance que j'ai acquise du pays, dit-il dans ce rapport,
et les renseignements que m'ont fournis Noros et Ninderman ont fait
naître en moi la quasi-certitude que de Long et ses compagnons se
trouvent à l'ouest de la Léna, entre Sisteraneck et Bulcour. Ces deux
localités sont séparées par une région nue et désolée, n'offrant
au voyageur aucun moyen de subsistance sur une longueur de cent
cinquante verstes. Pour organiser une expédition et explorer une
région aussi étendue, il me fallait un personnel nombreux et l'appui
spécial des autorités russes pour me faire obéir. C'est pourquoi je
me suis décidé à venir jusqu'à Yakoutsk, afin de pouvoir envoyer des
dépêches aux États-Unis et préparer, avec le concours des autorités
russes, une nouvelle expédition pour repartir vers le nord.
»Par le prochain courrier je vous transmettrai des détails
circonstanciés sur l'organisation de cette expédition et sur les
plans que j'aurai adoptés. Arrivés à Boulouni, M. Danenhower
n'ayant trouvé de moyens de transport que pour six personnes, prit
avec lui les cinq hommes les plus faibles de sa troupe et arriva
ici le 17 décembre. Les six autres sont arrivés avec moi hier
soir, 5 janvier. Tous sont très bien portants à l'exception de M.
Danenhower, qui souffre beaucoup des yeux, du timonier Jack Cole,
atteint d'aliénation mentale, et du matelot Herbert Leach, qui a
un gros doigt de pied gelé. Demain matin, M. Danenhower partira
avec neuf hommes pour se rendre à Irkoutsk, d'où il gagnera les
bords de l'Atlantique. Je garde avec moi H. Bartlett, mécanicien de
première classe, et le maître d'équipage Ninderman. M. Danenhower
emporte aux États-Unis les notes et les objets trouvés dans les
différentes caches que j'ai visitées: je vous ai expédié aujourd'hui
un télégramme pour vous en prévenir.
»En terminant, je dois signaler à l'attention du département la
conduite ferme et courageuse du lieutenant Danenhower, qui, dans les
moments les plus critiques, s'est prodigué pour sauver l'embarcation,
et, dans maintes circonstances, m'a aidé de ses connaissances
techniques. D'ailleurs, malgré la malheureuse circonstance qui l'a
privé de son commandement légitime, l'accord le plus parfait a
continué d'exister entre nous.
»La conduite de Joseph H. Bartlett, mécanicien de première
classe, mérite aussi une mention spéciale. Son intelligence plus
qu'ordinaire, sa bonne volonté à toute épreuve et son énergie, le
rendent grandement recommandable.
»Enfin je signalerai le matelot Herbert Leach, qui, le jour de la
tempête, est resté à la barre pendant onze heures consécutives, et
qui ensuite, bien qu'ayant les pieds gelés et souffrant de douleurs
atroces, s'est tenu à son aviron comme les autres, sans proférer un
seul murmure.»
Au rapport de M. Melville était jointe la copie des différents
_records_ laissés par le lieutenant de Long, que nous allons
reproduire ici.
Le premier de ces _records_ a été trouvé par M. Melville, près du
point où aborda la troupe de de Long, en abandonnant son embarcation:
«EXPÉDITION DU STEAMER ARCTIQUE «LA JEANNETTE.»
»Delta de la Léna, lundi 19 septembre 1881.
»_La Jeannette_, écrasée par les glaces, a sombré, le 12 juin 1881,
par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est. Les quatorze
personnes ci-dessous dénommées faisaient partie de son équipage.
Elles ont abordé ici le 17 courant. Dans le cours de l'après-midi,
nous allons nous mettre en marche pour essayer d'atteindre une des
stations situées sur les bords de la Léna.
»George W. DE LONG,
Lieutenant commandant.
1 Lieutenant DE LONG.
2 Chirurgien AMBLER.
3 M. COLLINS.
4 W.-P.-C. NINDERMAN.
5 A. GORTZ.
6 Ah SAM.
7 ALEXIS.
8 H.-H. ERICKSON.
9 H.-H. KNACK.
10 C.-W. BOYD.
11 W. LEE.
12 N. IVERSON.
13 L.-P. NOROS.
14 A. DRESSLER.
»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire
de la marine, avec une indication du temps et du lieu où il l'aura
trouvée.»
(Suivait la traduction de cette note en cinq ou six langues
différentes.)
Le _record_ continuait:
«Un autre _record_ a été déposé à environ un demi-mille au nord de
l'extrémité méridionale de l'île Semenovski. Un poteau en indique la
place. Au nombre de trente-trois personnes, officiers ou matelots,
composant l'équipage de _la Jeannette_, nous avons quitté cette île,
dans trois embarcations, le 12 courant (il y a une semaine). Dans la
nuit qui suivit, nos embarcations furent séparées par un ouragan,
et depuis nous n'avons plus revu les deux autres. En prévision d'un
tel accident, les deux autres canots avaient reçu l'ordre de faire,
chacun de leur côté, tous leurs efforts pour atteindre une des
stations de la Léna, avant d'attendre les autres. Mon embarcation
toucha terre le 16 courant au matin. Je suppose que nous sommes
dans le delta de la Léna. Depuis notre départ de l'île Semenovski,
je n'ai pas eu une seule occasion de vérifier notre position. Après
deux jours d'essais infructueux pour atteindre le rivage ou pour
entrer dans l'un des bras du fleuve, j'ai abandonné mon canot, et
nous avons gagné la terre, en marchant à gué pendant l'espace d'un
mille et demi, emportant avec nous nos provisions et tous nos effets.
Nous allons maintenant, avec l'aide de Dieu, essayer de gagner par
terre l'une des stations du bord du fleuve, qui se trouve, je crois,
à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous bien portants; nous
avons pour quatre jours de provisions, des armes et des munitions;
nous n'emportons, en outre, que le livre du navire, des papiers, des
couvertures, des tentes, et quelques médicaments; nous avons donc des
chances de nous en tirer.
»George W. DE LONG,
Lieutenant de la marine des États-Unis.»
«Le second _record_ fut trouvé, dans une hutte, par un chasseur
yakoute, qui me le remit à Upper-Boulouni.
»George MELVILLE,
Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.
RECORD No 2
«Dans une hutte du delta de la Léna,
à environ douze milles de la pointe du delta.
»Lundi, 26 septembre 1881.
»Quatorze hommes, officiers ou matelots, du steamer arctique _la
Jeannette_, appartenant à la marine des États-Unis, sont arrivés ici
hier soir, et vont continuer leur route vers le sud ce matin. On
trouvera un _record_ plus détaillé dans une boîte en fer-blanc, que
nous avons suspendue dans une cabane située sur la rive droite du
bras le plus large de la Léna, à quinze milles au nord d'ici.
»George W. DE LONG,
Lieutenant commandant.
L'aide-chirurgien AMBLER.
M. J.-J. COLLINS.
A. GORTZ.
W.-F.-C. NINDERMAN.
A. DRESSLER.
H.-H. ERICKSON.
Ah SAM.
H.-H. KNACK.
ALEXIS.
G.-H. BOYD.
L.-P. NOROS.
W. LEE.
N. IVERSON».
«Le troisième _record_ a été trouvé dans une hutte par un chasseur
yakoute, qui me l'a remis à Upper-Boulouni.
»George MELVILLE,
Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»
RECORD No 3.
«EXPÉDITION ARCTIQUE DU STEAMER «LA JEANNETTE.»