Boulouni, que leur carte indiquait comme la place désormais la plus
rapprochée, leurs forces les trahirent. Tant qu'ils étaient restés
assis ou couchés, ils s'étaient crus en état de continuer leur
route; mais, dès qu'ils voulurent marcher, leurs jambes fléchirent
sous eux. Ils se décidèrent alors à prolonger encore leur séjour
de vingt-quatre heures. Ce retard les sauva, car, de Bulcour à
Kumah-Surka, il leur restait encore cinquante verstes ou trente-trois
milles à parcourir, et, dans l'état où ils se trouvaient, il leur
était impossible de franchir cette distance. Or, pendant que Noros et
Ninderman préparaient leur dîner, ils entendirent, à l'extérieur de
la hutte, un bruit qui leur rappela celui d'un vol d'oies sauvages.
Ninderman s'approcha aussitôt de la porte, et, regardant à travers
les fentes: «Des rennes», dit-il à Noros, et, sans perdre de temps,
se traîna pour prendre sa carabine, déposée à l'autre extrémité
de la hutte. Mais, pendant qu'il revenait vers la porte, celle-ci
s'ouvrit brusquement, et un Tongouse apparut sur le seuil. Celui-ci,
aussi surpris que nos deux hommes, et voyant un fusil entre les
mains de Ninderman, tomba à genoux, implorant miséricorde. Noros
et Ninderman, revenus de leur surprise, essayèrent de le rassurer,
et Ninderman jeta sa carabine dans un coin de la cabane, pour lui
montrer qu'il n'avait aucune intention de lui faire le moindre mal.
Mais le Tongouse fut longtemps avant de revenir de sa frayeur. A
la fin, il sortit pour attacher les rennes de son traîneau, car
c'étaient eux que Ninderman avait vus à travers la porte, et revint
dans la hutte. «Alors, dit Ninderman, il nous adressa quelques
paroles que nous ne pûmes comprendre. De notre côté, nous cherchâmes
à lui expliquer que nous voulions aller à Boulouni. Sa vue seule nous
avait rendus si heureux, que nous l'eussions presque embrassé, car
nous nous sentions sauvés. En vain cherchâmes-nous, en lui montrant
la direction du nord, à lui expliquer que nous avions laissé nos
compagnons derrière nous. Il ne comprit rien à nos signes. Il examina
mes vêtements, puis, retournant à son traîneau, il en revint avec une
paire de bottes et une peau de renne qu'il nous remit. Levant ensuite
trois doigts, il nous fit signe qu'il allait s'en aller et qu'il
reviendrait bientôt. Nous comprîmes d'abord qu'il reviendrait dans
trois jours.
»Ma première pensée fut de l'empêcher de partir, mais Noros m'en
dissuada, me disant qu'il valait mieux le laisser agir à sa guise.
Cet homme nous laissait, en effet, suffisamment d'objets pour
nous montrer que son intention était de nous secourir. En outre,
ne pouvions-nous pas le rejoindre, en suivant les traces de son
traîneau, s'il venait à manquer à sa parole? Telles furent les
raisons que Noros me donnait pour me détourner de mon projet. Nous
le laissâmes donc partir, et le suivîmes même jusqu'à son traîneau,
où nous trouvâmes quatre rennes au lieu de deux, car cet homme
venait pour chercher un autre traîneau qu'il avait laissé, trois
jours auparavant, près de la hutte où nous nous trouvions; mais nous
l'avions brisé pour entretenir notre feu.
»Nous le suivîmes des yeux jusqu'au bas du ravin, qu'il descendait
lentement, puis nous rentrâmes dans notre hutte, attendant le sort
que la fortune nous réservait. Mais nous ne vîmes point revenir le
Tongouse; nous commençâmes à craindre qu'il manquât à sa parole, et
je regrettai amèrement de l'avoir laissé partir.
»La nuit était déjà close depuis longtemps, et nous nous préparions
à nous mettre en route, malgré les ténèbres, quand, enfin, nous
entendîmes un bruit de traîneaux. C'était notre Tongouse, avec deux
autres indigènes. Ils amenaient avec eux cinq traîneaux attelés de
rennes. Dès qu'ils furent à la porte, le premier sauta hors de son
traîneau et se précipita à l'intérieur de la hutte, avec des poissons
gelés, des vêtements de fourrure et des bottes. Nous mangeâmes les
poissons, pendant que le Tongouse emportait dans un traîneau le
peu de bagages que nous avions, et, dès que nous eûmes endossé les
vêtements et chaussé les bottes qu'il nous apportait, il nous fit
monter en traîneau, et nous nous mîmes en marche. Il était à peu près
minuit. Après une quinzaine de milles, nous arrivâmes à la porte de
deux vastes tentes, tout entourées de traîneaux, mais nous ne pûmes
apercevoir un seul renne. Les indigènes nous présentèrent alors de
l'eau pour nous laver la figure et les mains, et nous firent entrer
dans l'une des tentes. Une vaste marmite, remplie de viande de renne,
bouillait sur le feu; elle fut retirée, et l'on nous invita à nous
restaurer. On nous donna ensuite un peu de thé, puis le maître de la
maison, ayant étendu des peaux de renne par terre, nous fit signe
d'aller nous y coucher. Ce fut notre première nuit confortable depuis
notre départ.»
Le Tongouse qui avait rencontré les deux voyageurs à Bulcour, et qui
appartenait à une peuplade nomade, les avait amenés à son campement.
Ces gens, après avoir passé l'été dans une contrée située plus au
nord, revenaient à Kumah-Surka pour y passer l'hiver. Leur caravane
se composait de sept hommes, de trois femmes et de soixante-quinze
rennes. Ces derniers formaient les attelages de trente traîneaux.
Le lendemain, cette caravane se remit en route, emmenant Noros et
Ninderman. Ce ne fut que le surlendemain, 24 octobre, qu'on arriva à
Kumah-Surka, vers quatre heures de l'après-midi. Dans cette localité,
les voyageurs furent confiés aux soins de deux Tongouses, qui en
emmenèrent chacun un dans leur demeure respective.
Pendant le trajet, à quelques verstes de Bulcour, l'un des Tongouses,
nommé Alexis, fit signe à Ninderman de le suivre et le conduisit
vers une colline qui s'élevait à quelque distance de la route.
Quand ils furent arrivés au sommet, l'indigène parut questionner
son compagnon, en lui indiquant l'île de Stobowy, pour savoir si
ce n'était pas là qu'il avait laissé ses camarades. Ninderman lui
répondit affirmativement et chercha à lui faire entendre qu'il
désirait des traîneaux pour y retourner et porter des vivres à la
troupe du capitaine. Mais le Tongouse ne parut pas le comprendre,
car il descendit de la colline et continua sa route vers le sud.
On arriva à Kumah-Surka dans la soirée. Les indigènes s'occupèrent
aussitôt de préparer de la nourriture pour toute la caravane et de
trouver un abri pour leurs hôtes. Ninderman ne put donc pas leur
faire part de sa mission ce soir-là. Le lendemain, après le repas
du matin, l'occasion se présenta d'elle-même, et il s'empressa de
la saisir. Un Tongouse ayant apporté un modèle de bateau yakoute,
que chez eux on appelle «parahut» (par corruption du nom de bateau à
vapeur en russe), lui demanda si son «parahut» était comme celui-là.
Alors, Ninderman, se servant de baguettes pour figurer les mâts, lui
représenta un navire et s'efforça de lui expliquer que le sien était
mû par la vapeur. Tous parurent le comprendre parfaitement, et lui
demandèrent où et comment il l'avait perdu.
Indiquant alors le nord, Ninderman leur dit que c'était très loin
dans cette direction, et, prenant deux morceaux de glace, leur montra
comment le navire avait été écrasé et ensuite avait sombré. Taillant
ensuite trois petits modèles de bateaux, il y planta des petits bouts
de bois pour représenter des hommes, et leur expliqua, autant qu'il
le pouvait, comment, avec des traîneaux, des chiens et des bateaux,
ils avaient traversé l'océan, tantôt sur la glace, tantôt avec leurs
canots, et qu'enfin ils avaient suivi la côte.
Pour leur faire comprendre comment le canot du capitaine avait
abordé, il traça, sur un morceau de papier, la ligne des côtes et
leur représenta la scène du débarquement. Indiquant ensuite le cours
de la rivière, il leur montra, sur la rive droite, le chemin suivi
par les naufragés, dans leur marche vers le sud, en désignant les
points où ils avaient rencontré des huttes. Afin d'indiquer le nombre
de jours qu'avait duré cette marche, il penchait la tête en fermant
les yeux comme pour dormir et comptait les nuits sur ses doigts.
Enfin il leur expliqua que le capitaine, étant trop faible pour aller
plus loin et mourant de faim, l'avait envoyé avec Noros pour chercher
des vêtements et des vivres. Arrivant ensuite à son propre voyage, il
leur dit que depuis seize jours lui et Noros avaient quitté la troupe
du capitaine; qu'au moment de leur départ, celui-ci et ses compagnons
n'avaient rien mangé depuis deux jours. En un mot, il employa tous
les moyens que pouvait lui suggérer son devoir d'être utile à ses
compagnons, pour déterminer ces indigènes, qui l'avaient lui-même si
bien accueilli, à leur porter secours. Mais tous ses efforts furent
inutiles. Par instant, les Tongouses semblaient comprendre ce qu'il
leur disait; mais, une minute plus tard, il s'apercevait qu'ils
n'avaient rien compris du tout.
Toute la journée se passa ainsi, et le lendemain, Ninderman
recommença encore ses explications, employant tantôt les signes,
tantôt les dessins, afin de rendre sa pensée plus facile à saisir.
Comme la veille, il crut, à plusieurs reprises que ses hôtes
l'avaient compris; et quand il les entendait soupirer et voyait
leur figure consternée devant le tableau qu'il s'efforçait de leur
faire des souffrances et des tortures de ceux qui étaient restés
dans le delta, il sentait renaître l'espérance. Mais cette illusion
était bientôt dissipée: les Tongouses ne voulaient ou ne pouvaient
le comprendre. En effet, dès qu'il les pressait de partir au
secours de de Long, leur visage se revêtait comme d'un masque, et
devenait totalement dépourvu d'expression. Cependant, il ne leur
demandait pas de partir seuls; il les priait seulement de consentir à
l'accompagner. Car bien qu'épuisé par la faim, la dyssenterie et les
fatigues de plusieurs semaines passées sans abri, il n'était guère en
état d'entreprendre un pareil voyage; son inquiétude était si grande,
qu'il s'y sentait contraint. Mais tous ses efforts furent inutiles.
Alors l'image de ses infortunés compagnons morts ou mourants, et
n'ayant plus d'espérance qu'en Noros et en lui, lui passa devant les
yeux. Voyant l'impuissance à laquelle il était réduit pendant que
tant de gens soupiraient après son retour, qui, seul, pouvait les
sauver, il sentit que l'épreuve était trop rude pour lui. Cet homme
si fort et si courageux, qui maintes fois avait vu la mort face à
face sans sourciller, et qui avait enduré les plus terribles misères
sans faiblir, s'affaissa dans un coin de la hutte et se mit à pleurer
comme un enfant. Une vieille femme, celle du chef de la hutte, en
le voyant sangloter, s'approcha de lui pour lui témoigner toute sa
compassion. Les indigènes eux-mêmes se rassemblèrent et tinrent
conseil pendant longtemps, puis vinrent essayer de le consoler.
Ils s'approchaient de lui, et lui mettant la main sur l'épaule et
le regardant avec compassion, lui disaient que le lendemain ils le
conduiraient à Boulouni. Ninderman, espérant trouver dans cette
localité quelqu'un capable de le comprendre, avait, en effet, demandé
à s'y rendre, et les Tongouses attribuaient sa douleur à l'impatience
qu'il avait d'y arriver.
Quand, le lendemain, il leur rappela cette promesse, ils lui
répondirent qu'on avait déjà envoyé chercher le commandant de
Boulouni, et que cet officier arriverait dans quelques heures.
Pendant la soirée, l'exilé Kusmah, dont nous reparlerons plus tard,
arriva à Kumah-Surka. Ninderman s'empressa de lui demander s'il
était le commandant de Boulouni, et crut que cet homme lui avait
répondu affirmativement. Une question de Kusmah, ayant fait croire
à Ninderman que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, supposant que
_la Jeannette_ arriverait sur les côtes de Sibérie, avait donné
des ordres pour qu'on recherchât l'équipage, raconta de son mieux
l'histoire tout entière de la perte du navire, ainsi que celle de la
retraite, cherchant à se faire comprendre, en se servant de sa petite
carte et de dessins. Néanmoins, il s'aperçut bientôt que Kusmah ne
comprenait rien, ni à la carte, ni à son récit; alors il lui dit
que pendant le voyage un des hommes était mort, et qu'il en restait
onze encore. Kusmah parut alors comprendre parfaitement et se mit
à faire des signes d'assentiment, mais il comprenait, à son tour,
que Ninderman faisait allusion à Melville et à tous les gens de sa
troupe, qui étaient aussi au nombre de onze. Il répétait sans cesse:
«Capitan, oui; deux capitans, premier capitan, second capitan»,
désignant par là Melville et Danenhower. Ninderman comprit qu'il lui
disait ne pouvoir rien faire avant que l'un ou l'autre de ces deux
capitans n'ait télégraphié à Saint-Pétersbourg pour demander des
instructions. Il se mit alors en devoir d'écrire une dépêche qu'il
destinait au ministre américain à Saint-Pétersbourg, dépêche dans
laquelle il proposait de raconter exactement ce qui s'était passé,
et d'ajouter que le capitaine et sa troupe mouraient d'inanition,
manquant de vivres et de vêtements; et pendant qu'il adressait la
parole à Kusmah, celui-ci lui arracha presque sa dépêche avant
qu'elle ne fût finie, à sa grande surprise, car il ne s'attendait
nullement à cette manière d'agir, supposant toujours avoir affaire au
commandant de Boulouni. Trois jours plus tard, Kusmah remettait cette
dépêche entre les mains de Melville, à Symowyelak.
Ici s'arrête le récit de Noros et de Ninderman.
De Kumah-Surka on les conduisit à Boulouni, où ils arrivèrent le 29
octobre. En apprenant leur arrivée, le commandant de la place les
envoya chercher, et leur donna l'hospitalité pour la journée. Le
lendemain, il les fit conduire chez le vicaire, qui, à son tour,
se déchargea au plus vite, sur une de ses ouailles, des devoirs que
lui imposait l'hospitalité. Deux jours plus tard, en effet, Noros et
Ninderman logeaient chez un indigène, dont ils n'eurent nullement
à se louer. D'ailleurs, règle générale, les habitants de Boulouni
ne se montrèrent pas dignes de tous éloges en cette circonstance.
Heureusement, M. Melville arriva. Dès que Kusmah lui eut remis la
dépêche dont nous venons de parler, il se mit en route pour Boulouni,
et, le 2 novembre, atteignit cette localité. Son premier soin fut de
se rendre près de ses deux anciens compagnons et de pourvoir à leurs
besoins, en forçant les gens de la localité à leur fournir toute la
nourriture nécessaire.
Nous lui laisserons le soin de raconter lui-même ce qui se passa
alors. «Le 2 novembre, en arrivant à Boulouni, j'y rencontrai,
dit-il, Noros et Ninderman, les deux envoyés de de Long. Ils
étaient l'un et l'autre, dans l'abattement le plus complet; et bien
qu'ils souffrissent de la diarrhée et qu'ils fussent minés par la
fièvre, c'est dans la _Stanzia_, espèce de caravansérail réservé
aux voyageurs indigènes, que je les trouvai. Quand ils voulurent
me parler de leurs compagnons et me raconter leur voyage, le
courage leur manqua complétement, et ils éclatèrent en sanglots.
Cependant, au milieu de leurs phrases entrecoupées, je parvins à
recueillir quelques détails sur le chemin qu'ils avaient suivi et
une description, aussi exacte qu'ils pouvaient me la faire, de
l'endroit où ils avaient laissé le capitaine. Ils se plaignaient de
la nourriture qu'on leur donnait. En effet, depuis qu'ils avaient
quitté la maison du commandant, ils n'avaient eu à manger que du
poisson gâté, dont un homme en bonne santé n'eût pas voulu faire sa
nourriture, et, à plus forte raison, des malades privés d'appétit.
En outre, ils avaient cruellement souffert du froid, car on ne leur
faisait du feu que deux fois par jour, le matin et le soir.
»Ne trouvant dans le village aucun fonctionnaire à qui adresser
mes réclamations, et comme Noros et Ninderman avaient fait la
connaissance du pasteur «du pope Malinki», je me rendis chez celui-ci
et lui fis comprendre qu'on devait prendre plus de soin de ces deux
hommes. Il me répondit que, n'ayant aucune autorité, il ne pouvait
rien faire de plus; je lui fis alors remarquer qu'il existait deux
ou trois maisons vacantes dans le village, et que j'entendais que
mes compatriotes y fussent installés le lendemain. Il me le promit
bien qu'à contrecœur. J'allais alors passer la nuit avec Noros et
Ninderman dans l'espèce de hall où on les avait relégués.
»Le pope revint le lendemain; mais, sentant qu'il avait outrepassé
ses pouvoirs, il ne me parut plus disposé à remplir sa promesse.
Voyant son mauvais vouloir, je lui dis que puisqu'il n'existait
aucun représentant de l'autorité dans le village, je prendrais sur
moi de m'installer où bon me semblerait, et, joignant l'action à la
parole, j'allai visiter toutes les maisons vides, et, choisissant la
meilleure, j'en pris possession, malgré les criailleries d'un certain
nombre d'habitants, attroupés autour de moi et du pope Malinki en
particulier, et j'allai chercher Noros et Ninderman.
»Mais je ne m'arrêtai pas là. Retournant trouver le pope Malinki, je
lui déclarai que je comptais sur lui pour fournir aux deux malades
toute la viande de renne et tout le pain dont ils auraient besoin,
ajoutant: «Je suis officier de la marine des États-Unis, et jamais
le général Tchernaieff, gouverneur de ce district, ne souffrira que
des gens de ma nation, jetés par la tempête sur la côte de Sibérie,
soient maltraités par ses administrés.» Cette déclaration fit
réfléchir le pope, ainsi que les Russes et les indigènes présents à
notre entretien, quelques instants plus tard, en effet, on m'apporta
un sac de farine et un quartier de renne. Le pope lui-même m'envoya
un renne vivant, des bougies, du sucre et du thé pour mes deux
compagnons.»
Il fallut un long laps de temps à Noros et à Ninderman pour se
remettre, de sorte qu'au départ de M. Melville ils ne purent
l'accompagner. Noros fut le premier rétabli, et même fût parti
volontiers avec M. Melville, pour lui indiquer la route qu'il avait
suivie avec son compagnon, mais celui-ci préféra aller seul à la
recherche de de Long, croyant arriver à son but, avec les indications
que lui avait fournies Ninderman. Nous verrons bientôt son erreur.
D'ailleurs, Noros et Ninderman étaient convaincus que leurs
compagnons étaient déjà morts le jour où eux-mêmes furent recueillis
par les Tongouses. Cependant, si le 22, jour de la rencontre, ils
étaient partis avec des traîneaux de Bulcour où ils se trouvaient,
ils seraient arrivés à temps pour sauver de Long et la plupart de
ses camarades. Le trajet n'eût pas, en effet, demandé plus de
deux jours, et s'ils étaient arrivés juste au point où se trouvait
alors la troupe, ils y auraient rencontré de Long, le Dr Ambler, M.
Collins, Gortz, Dressler, Boyd, Iverson et Ah Sam encore vivants.
Mais ils l'ignoraient, et ils ne purent se faire comprendre.
Cependant, ces deux hommes, en entreprenant le terrible trajet
qu'ils venaient d'accomplir, n'avaient point en vue uniquement leur
salut personnel. Ils étaient partis pour aller chercher des secours,
et trouver leurs compagnons restés derrière eux. Aussi l'un et
l'autre ont-ils fait tout ce qui était en leur pouvoir pour remplir
dignement leur mission, et de Long, en les choisissant, ne pouvait
mieux placer sa confiance. Quand, il est vrai, arriva en Amérique la
première nouvelle que deux hommes de la troupe de de Long, avaient
échappé au triste sort de leurs camarades, il se trouva des gens qui
pensèrent que ces deux hommes avaient abandonné leurs compagnons
affaiblis, pour ne songer qu'à leur propre sûreté. Heureusement, la
découverte du dernier journal de de Long, est venue, comme nous le
verrons, venger ces deux hommes courageux d'une pareille imputation.
Aujourd'hui, aucun blâme ne peut leur être adressé; on sait qu'ils
ont fait, non-seulement ce qu'on pouvait demander d'eux, mais encore
qu'ils ont déployé une plus grande somme de résistance physique
et beaucoup plus de persévérance qu'on en pouvait attendre de la
généralité des hommes. Si de Long, en expédiant Ninderman, lui eût
remis des ordres écrits, tout eût été régulier; mais, lui-même
n'avait pas la moindre idée de l'étendue de la tâche qu'il lui
imposait, ni des difficultés qu'il devait rencontrer. Au moment
de son départ, il se croyait, en effet, à vingt-cinq milles de la
station de Kumah-Surka, et s'attendait à le voir de retour au bout
de deux ou trois jours. En lui disant adieu, il lui expliqua qu'il
ne lui donnait pas d'ordres écrits, parce que, vraisemblablement,
il ne trouverait personne pour les lire; il se borna donc à dire à
Ninderman: «Allez et faites de votre mieux.» Et on peut dire que
celui-ci s'acquitta fidèlement de sa mission. Kumah-Surka ne fut
atteint que le 24 octobre, et Boulouni la veille seulement du jour où
de Long inscrivit sa dernière note sur son carnet.
Arrêtons-nous à cette dépêche, qui vient brutalement, en deux mots,
nous donner le dénoûment fatal de l'expédition de _la Jeannette_:
«J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.»
Cette dépêche est datée du 24 mars 1882 dans le delta de la Léna.
Mais comment, où et quand sont-ils morts?
Comment les a-t-on trouvés?
L'ingénieur Melville est parti d'Yakoutsk vers la fin de janvier;
plus de deux mois se sont écoulés depuis son départ. Qu'a-t-il fait
depuis ce temps? Ce sont autant de questions auxquelles seules
répondront les lettres de M. Jackson, dont nous voyons deux dépêches
précéder celle de l'ingénieur Melville. Ce M. Jackson est le chef du
bureau du _New-York Herald_ à Londres, que M. Bennett a expédié comme
correspondant spécial de son journal à la recherche des survivants de
_la Jeannette_. C'est de lui que ce dernier télégraphiait: «J'envoie
moi-même un de mes correspondants sur lequel on peut compter, et qui
fera tout ce qu'il est humainement possible de faire», lorsqu'il
voulait dissuader le secrétaire de la marine des États-Unis d'envoyer
des officiers de la flotte à la recherche de l'équipage de _la
Jeannette_, parce qu'à son avis ces derniers ne pouvaient arriver en
temps utile à l'embouchure de la Léna.
Ce sont donc les lettres de M. Jackson que nous allons reproduire
maintenant, car c'est à lui que nous devons les détails
circonstanciés publiés dans le _New-York Herald_ sur tout ce qui a
trait au voyage et à la perte de _la Jeannette_, à la retraite de
l'équipage et à l'arrivée des survivants sur la côte de Sibérie, au
second voyage de recherches de M. Melville et aux derniers moments
des gens de la troupe de de Long. Ces détails, il les tient de la
bouche de M. Weiscomb, du lieutenant Danenhower ou de l'ingénieur
Melville, ou bien il les a puisés dans le journal de poche de
l'infortuné capitaine de Long.
Ce qui précède sera plus que suffisant, nous l'espérons, pour
expliquer les motifs qui nous font donner ici la relation du
voyage de M. Jackson, qui, en fait, est le véritable historien
de l'expédition, à laquelle il a, pour ainsi dire, participé en
assistant au dénoûment.
CHAPITRE XI.
Premières recherches de M. Melville.
Mémoire remis par Ninderman à Bieshoff, commandant de Boulouni
pour le ministre américain à Saint-Pétersbourg.--Bieshoff
emporte le mémoire à Semenouvelak pour le remettre à
Melville.--Celui-ci étant parti, Bieshoff remet le mémoire à
Danenhower, qui l'expédie immédiatement à Melville.--Arrivée
de Bartlett à Boulouni et départ de Melville.--Entrevue de
ce dernier avec Bieshoff à Burulak.--Son départ définitif
pour le delta.--Kumah-Surka.--Bulcour.--Matvaïh.--Melville
se croit sur les traces de de Long.--Plus de vivres.--Départ
pour Upper-Boulouni.--On apporte à Melville trois notes de de
Long.--Voyage à Bellock.--Première _cache_.--Son contenu.--Plus
de vivres.--Nouvelles recherches.--Osoktock.--Usterda.--On
perd les traces de de Long.--Les indigènes refusent
d'avancer.--Retour.--Bulcour.--Boulouni.--Melville y
rencontre encore une partie de sa troupe.--Il part pour
Yakoutsk.--Extraits de son rapport au secrétaire de la
marine des États-Unis.--Éloge de Danenhower, de Bartlett
et de Leach.--Records de de Long.--Dépêche de Melville
au secrétaire de la marine.--Melville commence ses
préparatifs pour une seconde campagne.--Ses instructions
à l'ispravnik de Verchoyansk.--Son nouveau plan de
recherches.--Départ.--Dépêches annonçant la découverte de de
Long et du reste de sa troupe.--Tous morts.
En arrivant à Boulouni, Ninderman, reconnaissant son erreur sur le
compte de Kusmah, qu'il avait pris jusqu'alors pour le commandant
de cette place, s'empressa de tenter un nouvel effort pour faire
parvenir des nouvelles de _la Jeannette_ et de son équipage au
ministre américain à Saint-Pétersbourg. Il rédigea donc un long
mémoire dans lequel il racontait les principaux événements du voyage,
la perte du navire, la retraite à travers les champs de glace de
l'Océan Arctique, etc., insistant sur le danger que de Long et
le reste de sa troupe couraient de mourir de faim dans le delta.
Il remit ensuite ce mémoire à Bieshoff, véritable commandant de
Boulouni, qui lui promit de le faire parvenir à destination. Celui-ci
emporta le mémoire à Semenovyelak pour le remettre à Melville. Nous
savons déjà comment il se fit que ces deux hommes ne se rencontrèrent
point. Bieshoff remit donc le mémoire à Danenhower, resté, après le
départ de Melville, à la tête de la troupe du canot no 3. Danenhower,
appréciant la valeur des renseignements contenus dans l'écrit de
Ninderman, s'empressa d'expédier Bartlett sur les traces de Melville
pour le lui remettre. De son côté, Bieshoff, profitant de l'occasion
qui lui était offerte, envoya une lettre à son subordonné, à
Boulouni, dans laquelle il lui recommandait de favoriser, par tous
les moyens en son pouvoir, les préparatifs de Melville pour son
voyage au delta; il faisait, en outre, savoir à ce dernier qu'il se
trouverait lui-même à Burulak le 5 novembre avec Danenhower et le
reste de la troupe.