«Le 6 octobre, dit Ninderman, l'état d'Erickson ne permettait

plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir

l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa

de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe

continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point

consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.

»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine,

continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller

à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles.

Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais

faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions

personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud,

jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq

milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez

aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que

nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite

qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne

feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui

répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs

aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau

la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus

rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage,

d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous

entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson,

se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous

de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine,

se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous

ensemble notre route vers le sud.»

»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine

m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer:

«La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que

nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons

aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc

qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son

corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et

Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la

tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon

fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool

mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine

nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre

ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi

nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il

eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le

bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec

une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le

corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos

yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous

reprîmes le chemin de la hutte.

«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence,

et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la

hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à

nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller

voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre

de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la

neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût

été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où

nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc

le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons

jusqu'à demain».

«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant

distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos

provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas

achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un

peu de repos.

»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force,

et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos

préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une

carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre

passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers,

du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre

des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au

lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte,

lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à

une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai,

ces papiers me suivront.»

»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains

sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours

d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous

inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière,

dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée,

nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous

arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa

être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit

assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.»

Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques

pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je

me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine

mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine

plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son

secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer

du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous

profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau

chaude.»

Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez

le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement

vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de

courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de

la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se

sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.

De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était

un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du

fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et

Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au

premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman

raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une

copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles:

«C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le

voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur

le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que

vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud

avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka.

Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre

route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au

sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni,

qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un

mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais

j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il

ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins

de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.»

Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale

du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et

nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune

instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne

capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité

pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande

expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours

d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons

d'aussi près que nous le pourrons.»

Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement

à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois

onces d'alcool pour toutes provisions.

«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns

après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les

larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main,

il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez

à New-York.»

«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir

pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que

tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent

néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.

»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous

coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de

montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous

étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée

par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière

pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre

un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes

ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de

terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque

abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant

le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques

plumes de la queue.

»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la

colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ,

l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la

contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A

peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant

brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.»

En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à

un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau

d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de

deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement

ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de

ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches,

je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et

songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»--«Je

ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant

un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait

presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je

suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements,

notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance.

Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du

troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles,

qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la

fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou

trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur

la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups

ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement

découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon

mieux.» Il fallut donc se résigner.

Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche

le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale

de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait

remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un

simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien

cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés

sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que

celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité

de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et

dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs

pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de

Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve

était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le

courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut

contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait

avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne

pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils

se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés,

dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers

le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre

route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre

où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne

fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le

sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand

arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la

rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans

la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail

nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter

que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à

creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir

tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas

à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une

telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce

ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher

le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre

marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous

économisions autant que nous pouvions.»

La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête

continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de

neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient.

Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la

direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la

nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte

en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer

du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent

attachés sur tout le pourtour de la hutte.

«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter

cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre

départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent

du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à

marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un

moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter

l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir

commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner

en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre

que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.

»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape.

Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour

la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une

anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit

un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu

notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour

passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il

nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir

notre feu.»

Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils

avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces

deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent

leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face

d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au

pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait

traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros,

sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit

seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses

yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une

petite _palatka_, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente,

construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de

boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut

alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit

aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était

remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté,

avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première,

et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour

indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y

rejoignit.

Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient

la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort

avancés, il est vrai, mais qu'ils mangèrent jusqu'à la dernière

bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualité, leur rendit

un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue

correspondait assez bien à celle que leur avait indiquée de Long au

moment de leur départ, ils s'imaginèrent être à Kumah-Surka. N'y

trouvant personne, ils se décidèrent à se hâter d'atteindre Agaket ou

Boulouni, dès qu'ils se sentiraient reposés.

Dès le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble

que les événements étaient conjurés contre eux: le vent du sud-est

leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les

yeux, qu'ils étaient obligés de les tenir presque constamment fermés.

Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-là. Le soir, ils ne trouvèrent

pour abri qu'une grotte, creusée par les eaux dans la berge du

fleuve. C'était une espèce de conduit souterrain, long de quinze

mètres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture à

chaque extrémité. Ils y passèrent la nuit.

Le lendemain, ils durent se contenter, pour déjeuner, d'avaler

une infusion d'écorce de saule arctique et de mâcher des morceaux

du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps était devenu

horriblement froid; ils se remirent néanmoins en marche, et, pendant

toute la journée, eurent à traverser un terrain entrecoupé de bancs

de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir,

ils arrivèrent sur le bord de la Léna proprement dite, à un endroit

où les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied

jusque dans les eaux du fleuve. Il était également glacé, et nos

deux voyageurs, espérant trouver du gibier sur la rive opposée, se

hasardèrent à le traverser. Mais cette rive était presque aussi

montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se

résigner à passer la nuit à la belle étoile, au fond d'un ravin

creusé dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus

affreuses nuits qu'ils eussent jamais passées.

Le jour suivant, ils s'empressèrent de repasser sur la rive

occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau étaient

glacés, de sorte qu'ils n'avaient plus à les passer à gué; mais la

nuit ne fut guère meilleure que la nuit précédente. Ils durent se

blottir sous une saillie de la berge et rester là, sans feu, jusqu'au

lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble

de misère, ils n'avaient rien à manger et rien pour se couvrir.

Néanmoins, le jour suivant, qui était le 19, ils réussirent à se

procurer une infusion d'écorce de saule arctique, et, après avoir

mâché quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction

du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avançaient plus que

lentement, tant leur faiblesse était extrême. «Nous ne pouvions

presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques

pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.»

Cependant, malgré l'extrémité à laquelle ils étaient réduits, ces

deux hommes ne s'arrêtèrent point; déterminés à aller jusqu'au bout,

«ils étaient, comme ils l'ont dit plus tard, décidés à ramper sur

la glace quand ils ne pourraient plus marcher», et nul doute qu'ils

ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici

la longueur du chemin qu'ils ont parcouru à pied, sans nourriture,

par un froid intense, et l'on reconnaîtra qu'ils ont accompli une

tâche véritablement surhumaine. Du point où ils laissèrent leurs

compagnons, jusqu'à celui où ils trouvèrent le canot abandonné,

la distance est de quinze milles; de ce point à Matvaïh, elle

est de quinze à dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se

rappeler qu'ils ont fait un détour de trente-cinq milles; de Matvaïh

à Bulcour, où ils sont arrivés, elle est, d'après les chiffres

officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix

milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues)

qu'ils ont parcourus dans les conditions où ils se trouvaient.

Heureusement, les secours ne se feront plus guère attendre. Dans

la soirée de ce même jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu

d'avance sur Ninderman, aperçut, à un détour du fleuve, une hutte

carrée, bâtie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive

occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes

coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de

boue. Appelant aussitôt Ninderman, il lui fit part de sa découverte,

et tous deux se dirigèrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver

au moins un abri pour la nuit.

C'était la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un

abri, car ils trouvèrent bientôt, près de ces huttes, un magasin

contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espèce _Blue

moulded fish_. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se

décidèrent à y rester deux jours.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 10 / 22 段