plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir
l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa
de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe
continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point
consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.
»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine,
continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller
à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles.
Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais
faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions
personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud,
jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq
milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez
aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que
nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite
qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne
feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui
répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs
aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau
la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus
rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage,
d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous
entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson,
se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous
de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine,
se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous
ensemble notre route vers le sud.»
»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine
m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer:
«La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que
nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons
aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc
qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son
corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et
Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la
tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon
fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool
mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine
nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre
ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi
nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il
eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le
bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec
une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le
corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos
yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous
reprîmes le chemin de la hutte.
«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence,
et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la
hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à
nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller
voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre
de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la
neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût
été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où
nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc
le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons
jusqu'à demain».
«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant
distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos
provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas
achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un
peu de repos.
»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force,
et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos
préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une
carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre
passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers,
du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre
des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au
lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte,
lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à
une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai,
ces papiers me suivront.»
»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains
sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours
d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous
inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière,
dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée,
nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous
arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa
être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit
assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.»
Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques
pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je
me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine
mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine
plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son
secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer
du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous
profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau
chaude.»
Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez
le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement
vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de
courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de
la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se
sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.
De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était
un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du
fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et
Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au
premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman
raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une
copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles:
«C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le
voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur
le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que
vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud
avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka.
Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre
route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au
sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni,
qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un
mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais
j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il
ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins
de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.»
Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale
du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et
nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune
instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne
capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité
pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande
expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours
d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons
d'aussi près que nous le pourrons.»
Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement
à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois
onces d'alcool pour toutes provisions.
«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns
après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les
larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main,
il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez
à New-York.»
«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir
pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que
tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent
néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.
»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous
coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de
montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous
étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée
par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière
pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre
un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes
ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de
terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque
abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant
le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques
plumes de la queue.
»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la
colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ,
l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la
contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A
peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant
brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.»
En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à
un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau
d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de
deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement
ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de
ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches,
je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et
songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»--«Je
ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant
un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait
presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je
suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements,
notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance.
Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du
troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles,
qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la
fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou
trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur
la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups
ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement
découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon
mieux.» Il fallut donc se résigner.
Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche
le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale
de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait
remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un
simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien
cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés
sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que
celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité
de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et
dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs
pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de
Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve
était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le
courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut
contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait
avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne
pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils
se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés,
dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers
le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre
route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre
où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne
fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le
sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand
arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la
rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans
la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail
nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter
que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à
creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir
tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas
à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une
telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce
ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher
le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre
marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous
économisions autant que nous pouvions.»
La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête
continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de
neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient.
Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la
direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la
nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte
en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer
du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent
attachés sur tout le pourtour de la hutte.
«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter
cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre
départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent
du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à
marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un
moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter
l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir
commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner
en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre
que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.
»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape.
Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour
la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une
anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit
un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu
notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour
passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il
nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir
notre feu.»
Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils
avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces
deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent
leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face
d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au
pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait
traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros,
sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit
seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses
yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une
petite _palatka_, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente,
construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de
boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut
alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit
aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était
remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté,
avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première,
et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour
indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y
rejoignit.
Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient
la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort
avancés, il est vrai, mais qu'ils mangèrent jusqu'à la dernière
bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualité, leur rendit
un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue
correspondait assez bien à celle que leur avait indiquée de Long au
moment de leur départ, ils s'imaginèrent être à Kumah-Surka. N'y
trouvant personne, ils se décidèrent à se hâter d'atteindre Agaket ou
Boulouni, dès qu'ils se sentiraient reposés.
Dès le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble
que les événements étaient conjurés contre eux: le vent du sud-est
leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les
yeux, qu'ils étaient obligés de les tenir presque constamment fermés.
Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-là. Le soir, ils ne trouvèrent
pour abri qu'une grotte, creusée par les eaux dans la berge du
fleuve. C'était une espèce de conduit souterrain, long de quinze
mètres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture à
chaque extrémité. Ils y passèrent la nuit.
Le lendemain, ils durent se contenter, pour déjeuner, d'avaler
une infusion d'écorce de saule arctique et de mâcher des morceaux
du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps était devenu
horriblement froid; ils se remirent néanmoins en marche, et, pendant
toute la journée, eurent à traverser un terrain entrecoupé de bancs
de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir,
ils arrivèrent sur le bord de la Léna proprement dite, à un endroit
où les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied
jusque dans les eaux du fleuve. Il était également glacé, et nos
deux voyageurs, espérant trouver du gibier sur la rive opposée, se
hasardèrent à le traverser. Mais cette rive était presque aussi
montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se
résigner à passer la nuit à la belle étoile, au fond d'un ravin
creusé dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus
affreuses nuits qu'ils eussent jamais passées.
Le jour suivant, ils s'empressèrent de repasser sur la rive
occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau étaient
glacés, de sorte qu'ils n'avaient plus à les passer à gué; mais la
nuit ne fut guère meilleure que la nuit précédente. Ils durent se
blottir sous une saillie de la berge et rester là, sans feu, jusqu'au
lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble
de misère, ils n'avaient rien à manger et rien pour se couvrir.
Néanmoins, le jour suivant, qui était le 19, ils réussirent à se
procurer une infusion d'écorce de saule arctique, et, après avoir
mâché quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction
du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avançaient plus que
lentement, tant leur faiblesse était extrême. «Nous ne pouvions
presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques
pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.»
Cependant, malgré l'extrémité à laquelle ils étaient réduits, ces
deux hommes ne s'arrêtèrent point; déterminés à aller jusqu'au bout,
«ils étaient, comme ils l'ont dit plus tard, décidés à ramper sur
la glace quand ils ne pourraient plus marcher», et nul doute qu'ils
ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici
la longueur du chemin qu'ils ont parcouru à pied, sans nourriture,
par un froid intense, et l'on reconnaîtra qu'ils ont accompli une
tâche véritablement surhumaine. Du point où ils laissèrent leurs
compagnons, jusqu'à celui où ils trouvèrent le canot abandonné,
la distance est de quinze milles; de ce point à Matvaïh, elle
est de quinze à dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se
rappeler qu'ils ont fait un détour de trente-cinq milles; de Matvaïh
à Bulcour, où ils sont arrivés, elle est, d'après les chiffres
officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix
milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues)
qu'ils ont parcourus dans les conditions où ils se trouvaient.
Heureusement, les secours ne se feront plus guère attendre. Dans
la soirée de ce même jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu
d'avance sur Ninderman, aperçut, à un détour du fleuve, une hutte
carrée, bâtie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive
occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes
coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de
boue. Appelant aussitôt Ninderman, il lui fit part de sa découverte,
et tous deux se dirigèrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver
au moins un abri pour la nuit.
C'était la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un
abri, car ils trouvèrent bientôt, près de ces huttes, un magasin
contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espèce _Blue
moulded fish_. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se
décidèrent à y rester deux jours.