»En toute saison, en toute circonstance, que la _tundra_ soit

couverte de mousse ou qu'elle soit couverte de neige, la zone qu'elle

embrasse semble une véritable terre de malédiction. En été, on dirait

que la couche de mousse saturée d'humidité, qui croît sur l'eau qui

recouvre le sol, n'est là que pour recevoir les averses qui tombent

par intervalle et la fouettent impitoyablement de leurs ondes glacées

jusqu'à ce que, disparaissant, elle fasse place à un manteau de

neige. En hiver, les terribles rafales du nord, désignées par les

Russes sous le nom de _poorgas_, après avoir balayé les plaines de

glace de la mer arctique, viennent aplanir sa surface neigeuse et

y creuser de longs sillons, que dans leur souffle impétueux, elles

finissent par durcir et polir.

»Tel est le climat et l'aspect de l'immense _tundra_ qui borde la

mer glaciale et sur laquelle la fortune a jeté les survivants de _la

Jeannette_.

»Toute cette côte fut visitée pour la dernière fois et décrite par

le lieutenant Pierre Anjou, en 1823. Antérieurement elle avait été

explorée, en 1735 et 1736, par le lieutenant Prontschischeff. Elle

fut également visitée en 1739, dans la partie la plus septentrionale,

par le lieutenant Dimitri Lapteff. L'endroit où les gens du canot

no 3 ont abordé se trouve situé entre le lieu où fut enseveli, en

1735, le lieutenant Lassénius, qui périt là avec ses trente-cinq

compagnons, et celui où, pendant l'année 1736, périrent le lieutenant

Prontschischeff et sa femme. La distance de ce point à Yakoutsk est

de plus d'un millier de milles, qu'il faut parcourir à travers une

contrée complétement dépourvue de population.»

Jusqu'au 11 janvier, c'est-à-dire pendant seize jours, on ne reçut

plus aucune nouvelle importante de _la Jeannette_.

Cependant, le 9, le _Central News_ publiait une dépêche en français,

qu'il avait reçue de son correspondant de Saint-Pétersbourg. Elle

était ainsi conçue:

«Irkoutsk, 7-1.

»Soulkowski quitta 28 juillet _Rodgers_, qui partit Terre Herald.

Jusque-là étaient ensemble. Baie Providence arriva autre goëlette

américaine dont l'équipage raconta avoir vu Herald bateau brisé

avec passagers morts, cuillers trouvées avec initiales _Jeannette_.

_Rodgers_ hivernera Herald, d'où enverra nouvelles par Chine.»

Mais la véracité de cette dépêche fut aussitôt révoquée en doute. Le

correspondant du _Herald_ à Saint-Pétersbourg télégraphiait le même

jour à son journal:--«N'attachez aucune importance aux _canards_

expédiés de Saint-Pétersbourg à une agence de nouvelles, relatifs à

la prétendue découverte d'un canot contenant des cadavres et quelques

cuillers portant les initiales de _la Jeannette_. Cette découverte

aurait eu lieu le 10 août. Absolument aucune nouvelle concernant _la

Jeannette_ n'a été reçue, soit par le gouvernement russe, soit par

le général Anoutchine. Ce dernier a télégraphié de nouveau que les

détails les plus minimes d'information, au sujet du navire ou des

naufragés, lui soient envoyés sans retard. On lui a répondu qu'il

avait reçu tout ce qu'on avait pu recueillir de nouvelles jusqu'à ce

moment.»

Au reste, aucun renseignement important ne devait arriver de sitôt.

Le 11 janvier, le correspondant, à Saint-Pétersbourg, télégraphiait

au _New-York Herald_:

«Les premières nouvelles reçues d'Yakoutsk, depuis le 20 décembre,

sont arrivées ce matin, en réponse aux ordres donnés, soit par

l'empereur, soit par le comte Ignatieff, soit par le général

Anoutchine. On doit se rappeler que la ligne télégraphique se termine

à Irkoutsk, et que, de cette ville à Yakoutsk, la distance est de

2,118 verstes, c'est-à-dire plus de 1,800 milles. C'est donc un

voyage de 3,600 milles, aller et retour, qu'il faut faire au milieu

des neiges, et qui demande vingt jours.

»Voici ce que le général Anoutchine me transmet par le télégraphe:

«Aucune nouvelle directe de _la Jeannette_. En vertu des instructions

que j'ai télégraphiées, les habitants du littoral des gouvernements

d'Yakoutsk et d'Yénisséï ont été informés du naufrage et invités à

rechercher, avec toute l'activité possible, les naufragés qui n'ont

pas encore été trouvés.

»Général ANOUTCHINE.»

A partir de ce moment, une série de dépêches assez peu importantes se

sont succédé à des intervalles rapprochés; nous ne croyons pas devoir

les reproduire en entier, d'autant plus qu'elles ne font souvent que

se répéter l'une l'autre, et nous nous bornerons à les analyser pour

donner un peu de suite à notre récit.

Le 12 janvier, on annonçait, à Saint-Pétersbourg, l'arrivée à

Yakoutsk du lieutenant Danenhower et de cinq de ses compagnons, qui

avaient atteint cette ville le 18 décembre précédent. A cette époque,

on y attendait aussi Melville, avec le reste de la troupe, pour les

jours suivants. Mais, d'après les dernières nouvelles de Boulouni,

qui remontaient jusqu'au 16 novembre, à midi, on n'avait encore

aucune nouvelle du capitaine de Long et de la troupe du canot no 1.

Dès que le secrétaire de la marine apprit l'arrivée de Danenhower à

Yakoutsk, il lui envoya une dépêche pour lui enjoindre, ainsi qu'à

Melville, de rester sur les lieux, afin de participer aux recherches

entreprises pour retrouver leurs compagnons. On ignorait, en effet,

en Amérique, que Danenhower avait presque perdu la vue. On ignorait

également que Melville, dès qu'il avait appris l'arrivée de de Long

et de ses compagnons à l'embouchure de la Léna, s'était rendu à

Boulouni, d'où il était parti à leur recherche, tandis que Danenhower

prenait le chemin de Yakoutsk, avec le reste des hommes du canot no

3. Ces derniers, à l'exception de Bartlett, étaient même partis de

Yakoutsk, pour se rendre à Irkoutsk, quand arriva la dépêche.

Mais laissons Melville s'enfoncer dans le nord à la recherche de

de Long, et Danenhower continuer sa route vers Irkoutsk, pour dire

quelques mots du voyage de _la Jeannette_, dont, pour ainsi dire,

les dépêches n'ont pas fait mention. Une lettre de M. Melville

au _New-York Herald_ nous fournira les détails que, sans elle,

nous serions obligés d'aller puiser dans une foule de dépêches

plus ou moins exactes et souvent contradictoires. Nous éviterions

même de donner tous ces détails sur le séjour de _la Jeannette_

dans les glaces, s'ils ne nous paraissaient indispensables pour

faire comprendre ce qui va suivre, car ils nous amèneront tout

naturellement aux premières recherches de M. Melville dans le delta

de la Léna.

Ayant déjà donné, avec les lettres de M. Collins, la relation du

commencement de l'expédition, nous n'y reviendrons naturellement

point, et ne reprendrons le récit qu'au moment du départ de _la

Jeannette_ de la baie Saint-Laurent.

«Le 27 août, dit M. Melville, après avoir embarqué le reste de la

cargaison de notre goëlette (la _Fanny A. Hyde_), nous prîmes la

route du détroit de Behring et des îles Kolioutchine. Notre but,

en faisant ce détour, était, avant de nous enfoncer vers le nord,

d'avoir des nouvelles précises de Nordenskjold. Nous arrivâmes à la

baie Kolioutchine le 31 août. Nous étant convaincus par nos propres

yeux que l'expédition suédoise était partie, nous mîmes aussitôt le

cap sur la Terre de Wrangell.

»Le 3 septembre, nous rencontrâmes les premières glaces. Le 4, nous

étions en vue de l'île Herald. Jusqu'au 6, nous pûmes nous frayer un

chemin à travers les glaçons; mais, ce jour-là, nous fûmes arrêtés et

restâmes emprisonnés dans la banquise.

»Quelques jours plus tard, le 14, plusieurs membres de l'expédition

firent une tentative pour aborder l'île Herald, qu'ils se proposèrent

de visiter, mais ils échouèrent. C'est à partir de ce moment que les

glaces commencèrent à nous entraîner vers le nord-ouest.

»Le 21 octobre, nous étions en vue de la Terre de Wrangell, qui nous

restait au sud.

»Nous restâmes encastrés dans notre berceau de glace jusqu'au

25 novembre. Le navire subissait alors une pression terrible,

qui menaçait de l'écraser. Ce jour-là, les deux glaçons qui

l'étreignaient s'écartèrent et le laissèrent flotter en eau libre,

sans que, néanmoins, il lui fût possible de manœuvrer. Mais, dans la

soirée du même jour, les glaces se rapprochèrent, et notre immobilité

recommença, pour durer jusqu'au 12 juin 1881, jour où _la Jeannette_

coula à fond.....»

Toutefois, ce long laps de plus de vingt et un mois ne s'écoula point

sans quelques autres incidents. Mais ce n'est point ici le moment

de les raconter en détail; nous y reviendrons plus tard. Nous nous

bornerons donc à signaler les principaux.

Le 19 janvier 1880, les glaces exercèrent une pression si effrayante

sur les flancs du navire, qu'une voie d'eau se déclara. On parvint à

s'en rendre maître, mais jamais complétement, de sorte que pendant

le reste du temps, soit dix-huit mois environ, on fut obligé de

manœuvrer les pompes. L'accident avait cependant paru tellement

grave, que tous les préparatifs étaient faits pour débarquer sur la

Terre de Wrangell.

Néanmoins, le mouvement de dérive vers le nord-ouest continuait

toujours, entraînant le navire dans cette direction. La Terre de

Wrangell finit donc par disparaître, au mois de mars 1880.

Le navire resta ainsi pendant quatorze mois, sans qu'aucune autre

terre apparût dans son horizon. Enfin, le 17 mai 1881, une terre fut

signalée.

«Nous étions alors, dit M. Melville, par 76° 43' 20" de latitude

nord, et 161° de longitude est. Aucune terre n'étant indiquée sur

nos cartes, dans ces parages, nous en conclûmes que celle que nous

voyions était nouvelle. Comme c'était une île, nous lui donnâmes le

nom de Jeannette, mais nous n'y abordâmes point.

»Notre mouvement de dérive était alors fort rapide, et toujours dans

la même direction. Le 24 mai, nous aperçûmes une nouvelle terre,

juste dans la direction où les glaces nous emportaient. Celles-ci

étaient alors extrêmement morcelées, et présentaient l'aspect d'un

véritable chaos, qui nous causait de vives inquiétudes.»

Le 1er juin, une troupe de six hommes fut envoyée pour aborder sur la

terre découverte; elle en revint le 6 juin, après l'avoir visitée.

C'était une île, qui reçut le nom de Henrietta. Elle est située par

77° 8' de latitude nord et 157° 43' de longitude est.

Dans la nuit du 10 au 11, on ressentit, à bord de _la Jeannette_,

les premiers chocs, précurseurs de la rupture générale des glaces

et de la crise fatale. Pendant la journée du 11, la pression fut

effrayante, et il devint évident que le navire ne pouvait résister

longtemps. On commença donc à l'évacuer, afin de ne pas se laisser

surprendre par l'événement sinistre qu'on ne prévoyait que trop. Le

12 au soir, _la Jeannette_ fut abandonnée, et le 13, vers quatre

heures du matin, elle sombrait.

Les préparatifs de la retraite durèrent six jours, pendant lesquels

les naufragés continuèrent d'être entraînés au nord-ouest, jusqu'à

77° 42' de latitude.

Pendant leur marche vers le sud, ils découvrirent une île, à

laquelle ils abordèrent avec beaucoup de difficultés, le 29 juillet.

Ils lui donnèrent le nom d'île Bennett. Elle gît par 76° 38' de

latitude nord et 150° 30' de longitude est. Ils en repartirent le

6 août et, sur leur chemin, rencontrèrent l'île de Fadievski, qui

appartient à l'archipel de la Nouvelle-Sibérie. Ils y abordèrent le

31. Ils passèrent ensuite successivement à Katelnoï, Stolbovoï et

Sensenovski, où ils abordèrent le 10 septembre. C'est de là qu'ils

partirent dans leurs canots, le 12, pour gagner l'embouchure de la

Léna, où Barkin était fixé comme lieu de rendez-vous.

Reprenons ici la lettre de M. Melville.

«Dans la nuit, continue-t-il, nous fûmes séparés par une violente

tempête. Notre canot arriva de la côte au sud de Barkin dans la

matinée du 14.

«Le 16, nous entrâmes dans l'embouchure du bras oriental de la Léna,

sur la rive duquel nous rencontrâmes une hutte abandonnée dans

laquelle nous nous arrêtâmes. Après deux jours de marche en avant,

nous rencontrâmes trois indigènes qui refusèrent de nous piloter

jusqu'à un village.

«Le 20, nous tentâmes de remonter la rivière, mais les bas-fonds

nous barrant le passage, nous fûmes obligés de reprendre le chemin

de la cabane où nous avions passé la nuit précédente. Enfin nous

trouvâmes Bushiell Kooll Gow qui s'offrit pour nous piloter jusqu'à

Boulouni; mais, après trois jours d'un travail horriblement pénible,

nous nous arrêtâmes chez Spéridow. Nous en repartîmes le lendemain

et poursuivîmes notre voyage jusque chez Nicholaï Chagra, où nous

arrivâmes le 26.

«Dans la matinée du 27, nous partîmes pour Boulouni, pilotés par

Chagra et l'exilé Euphème. Mais le mauvais temps et la glace nous

forcèrent de retourner sur nos pas et de rentrer chez Nicholaï

Chagra. Là on nous dit qu'il faudrait attendre quinze jours avant

que la glace soit assez prise pour nous permettre de continuer notre

voyage en traîneau.

«J'envoyai alors un autre exilé, nommé Kusmah, pour prévenir le

commandant de Boulouni de notre arrivée et de la triste condition,

dans laquelle nous nous trouvions. Kusmah partit le 16 octobre mais

ne revint que le 29. Il nous apportait du pain et quelques autres

provisions. En route il avait rencontré, à Bulcour, deux membres de

la troupe de de Long qui lui avaient donné une lettre. Il me remit

aussi une lettre de Bieshoff commandant de Boulouni dans laquelle

celui-ci m'annonçait son arrivée avec des traîneaux attelés de rennes

pour nous emmener. Il devait, en même temps, nous apporter des vivres

et des vêtements.

«Dans l'espoir de le rencontrer en chemin, je quittai la demeure

de Nicholaï Chagra le 30 octobre, me dirigeant sur Boulouni, où

je voulais me hâter de préparer, de concert avec Bieshoff, une

expédition pour l'embouchure septentrionale de la Léna, afin de

porter du secours à de Long et à ses hommes. Le 2 novembre, à mon

arrivée à Boulouni, j'appris que j'avais pris un autre chemin que

Bieshoff, que, par conséquent, je n'avais pu rencontrer en route.»

Mais en arrivant à Boulouni, M. Melville rencontra... Noros et

Ninderman, les deux hommes de la troupe de de Long, ceux-ci avaient

remis à Bieshoff, un long mémoire contenant le récit de ce qui était

arrivé à la troupe du capitaine depuis le moment de la séparation des

trois canots, en le priant de faire parvenir ce mémoire au ministre

des États-Unis à Saint-Pétersbourg. Bieshoff, au lieu de l'expédier

à son adresse, l'emporta en partant pour rejoindre Melville, afin de

le remettre à celui-ci. Melville était déjà parti, lorsqu'il arriva à

Simowyelak. Bieshoff remit le mémoire à Danenhower. Ce dernier était,

en effet, comme nous le verrons plus tard, resté à la tête des hommes

du canot no 3 qu'il devait ramener à Boulouni et conduire ensuite

à Yakoutsk dans le plus bref délai possible; mais avant de partir

lui-même, il s'empressa de faire parvenir ce mémoire à Melville sur

les traces duquel il expédia aussitôt Bartlett.

Ce mémoire, ainsi que les renseignements obtenus de vive voix par

M. Jackson, de Ninderman et de Noros, et plus tard, de l'ingénieur

Melville, vont nous permettre de retracer la suite des événements

survenus à de Long et à ses hommes, depuis le jour où ils perdirent

de vue leurs compagnons, et, en même temps, nous servir à faire

connaître au lecteur dans quelles circonstances M. Melville entreprit

ses premières recherches que nous raconterons ensuite.

Avant d'entreprendre ce récit, laissons M. Jackson lui-même exprimer

son opinion sur le compte de Ninderman, l'un des héros de cette

histoire:

«Personne peut-être, dit M. Jackson, n'a autant contribué que

William Ninderman à amener la troupe du capitaine de Long aussi

loin qu'elle est arrivée. Dans le journal de de Long, on peut, jour

après jour, voir le supplément de travail imposé à cet homme ou

que lui-même entreprenait de son propre gré, toutes les fois qu'il

en trouvait l'occasion. Avec l'Indien Alexis il était toujours en

tête à la recherche des meilleurs chemins et des endroits les plus

propices pour établir le campement en sondant la glace afin de

trouver un passage sûr pour ceux qui le suivaient. Sur la nappe de

glace de la mer polaire, lui et Bartlett marchaient toujours en tête

de l'escouade du plus lourd traîneau, ou aidaient à faire passer

aux autres, au moyen de radeaux de glace, les crevasses qui leur

barraient le passage.

Dans le canot, quand le temps était mauvais, c'était encore lui

qui, avec Erickson, servaient de pilotes. Et durant la nuit de la

dernière tempête, pendant laquelle Erickson eut les pieds gelés si

affreusement, Ninderman resta au gouvernail. Peut-être si Erickson

eût écouté les conseils que celui-ci ne cessait de lui donner, de

remuer les jambes et de frapper des pieds, n'eût-il point éprouvé ce

malheur. Cette terrible retraite n'était point, au reste, la première

épreuve de Ninderman dans les mers arctiques, car il avait, comme

nous l'avons déjà dit, fait partie de l'équipage du _Polaris_, et

fait cette terrible traversée de 196 jours sur un glaçon, depuis les

quartiers d'hiver de ce navire dans le détroit de Smith jusqu'aux

environs de Terre-Neuve. Accoutumé au danger et au froid dans les

plus terribles circonstances, son expérience était grande, et on

verra, dans la dernière note de de Long, quelle confiance celui-ci

avait dans son adresse et dans son jugement. Ce fut lui qui fit les

béquilles pour le malheureux Erickson et qui construisit les radeaux

sur lesquels ses compagnons traversèrent les rivières libres de glace

du delta. Ce fut Ninderman, enfin, que de Long choisit pour l'envoyer

en avant, quand il n'avait plus d'espoir que dans le secours des

indigènes de Kumah-Surka.

CHAPITRE X.

Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu'à l'envoi de

Ninderman et de Noros à la recherche de secours.--Voyage

de ces derniers.--Arrivée de M. Melville à Boulouni.--Ce

qui arriva au canot no 1 après la séparation des trois

embarcations.--Arrivée sur la côte de Sibérie.--Efforts de de

Long pour y aborder.--Il y parvient enfin, mais dans quelles

conditions.--Marche vers le sud.--Détresse des naufragés.--Mort

d'Erickson.--De Long se décide à envoyer chercher des

secours.--Ses instructions à Ninderman.--Il lui donne l'ordre

de partir avec Noros.--Scène des adieux.--Départ.--Noros

et Ninderman aperçoivent un troupeau de rennes.--Tentative

inutile pour tuer un de ces animaux.--Une cavité dans le flanc

d'un monticule leur sert d'abri pour la première nuit.--Ils

se croient dans l'île Titary.--Leur erreur.--Une effroyable

bourrasque.--Une nuit dans la neige.--La hutte de Matoch.---

Accès de désespoir.--Hutte des Deux-Croix.--Deux jours dans

cette hutte.--Noros et Ninderman continuent leur marche vers

le Sud.--Ni feu ni abri.--Une infusion d'écorce de _saule

arctique_ et des morceaux de peau de phoque pour nourriture

pendant plusieurs jours.--Faiblesse des voyageurs.--Leur

courage.--Distance parcourue.--Arrivée à Bulcour.--Cette

station est déserte, mais ils y trouvent du poisson.--Arrivée

d'un Tongouse.--Ils se sentent sauvés.--Le Tongouse part

chercher du renfort.--Regret de Ninderman de l'avoir laissé

partir.--Les deux voyageurs sont emmenés à un campement de

Tongouses nomades.--Ninderman essaie de faire comprendre à ses

hôtes que le capitaine et leurs camarades sont restés plus au

nord, et meurent de faim.--Il ne peut décider les Tongouses à

le suivre.--Son désespoir.--Kumah-Surka.--Arrivée de l'exilé

Kusmah.--Ninderman le prend pour le commandant de Boulouni et

cherche à lui faire comprendre la situation de de Long.--Kusmah

confond de Long avec Melville.--Ninderman lui donne une dépêche

pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg.--Kusmah

l'emporte à Melville.--Les Tongouses conduisent les deux

voyageurs à Boulouni.--Arrivée de Melville.--Son entrevue avec

Noros et Ninderman.--Ce qu'il fait pour eux avant de partir à

la recherche de de Long.

La tempête du 12 septembre qui sépara les trois canots, désempara

pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit,

son mât et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant

plus les deux autres embarcations, ne songea qu'à mettre lui-même en

pratique les instructions qu'il avait données au lieutenant Chipp et

à l'ingénieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers

la côte de Sibérie.

Le vent continuant à souffler avec violence pendant toute la journée

du 13, son canot, qui était très chargé, embarquait des lames à

chaque instant; il se trouvait continuellement à demi submergé.

Pendant toute la journée une partie des hommes fut donc occupée à

épuiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la côte ne

pouvait être éloignée, le lieutenant de Long fit installer une

semelle, pour éviter d'être poussé contre les glaces qui pouvaient

border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour

suivant, la tempête s'apaisa enfin, et la mer se calma peu à

peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains

cruellement maltraités par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de

terre, de Long lui-même ne pouvait presque plus faire usage de ses

membres.

On ne tarda pas à découvrir l'embouchure d'une petite rivière où

l'on essaya en vain d'entrer, à cause du peu de profondeur de l'eau

et de la glace qui commençait à s'y former. Il fallut donc retourner

en arrière. Pendant deux jours, on rangea la côte à distance sans

trouver un point où aborder. A la fin, le capitaine voulant à tout

prix arriver à terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en

était encore à deux milles quand le canot toucha. Alors tous les

hommes en état de marcher reçurent l'ordre de sortir du canot afin de

l'alléger, et de le haler vers la terre. On réussit ainsi à le faire

avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traîner plus loin.

Il ne restait donc qu'à le décharger et à transporter à dos, jusqu'au

rivage, les objets qu'il contenait.

On était alors au 16 septembre. Aussitôt arrivés sur la côte, les

naufragés se réunirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti

un des premiers du canot, était venu allumer pour réchauffer leurs

membres engourdis, remettant au lendemain le déchargement du canot.

Cette opération prit la plus grande partie de la journée du 17.

La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant

de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de

l'équipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler,

Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur

le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du

froid qu'elle avait eues à endurer. Le docteur Ambler, seul, était

relativement en bon état. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se

trouvaient les deux plus solides.

Après ce délai, les livres de loch du navire, et différents

autres objets, que les gens de la troupe étaient hors d'état de

porter, furent renfermés dans une cache, et de Long donna l'ordre

du départ dans la direction du sud. Les fardeaux avaient été

répartis aussi également qu'on l'avait pu entre tous les hommes

valides; le capitaine portait lui-même sa couchette et quelques

papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge

et demandèrent à l'abandonner; mais le capitaine insista pour que

le tout fût emporté. Les naufragés avaient des provisions pour

cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris à

Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.

Erickson, dont les deux pieds étaient complétement gelés, marcha

d'abord avec des béquilles, mais ses compagnons construisirent un

traîneau, sur lequel ils l'emmenèrent. La petite troupe marcha ainsi

pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant réussi à tuer deux rennes,

on s'arrêta pour se restaurer, et faire un bon repas, «car, dit

Noros, la maxime du capitaine était de bien se nourrir tant qu'on

avait des provisions.» On se remit ensuite en marche.

Pendant les dix premiers jours, les naufragés franchirent une

distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin

de celui désigné sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais

où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les

amenèrent à l'extrémité d'une langue de terre, où ils furent obligés

de s'arrêter pour attendre qu'une rivière, large d'environ cinq

cents mètres, qui leur barrait le passage, fût prise par les glaces.

Pendant ce temps-là, ils tuèrent un autre renne. Ce fut vers cette

époque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.

Dès qu'il devint possible de traverser la rivière, le capitaine donna

donc l'ordre du départ; son intention était de se rendre à Sagasta.

Pendant la nuit, Erickson ayant quitté ses gants, une de ses mains

gela, et, dès lors, son état empira, car la circulation ne put être

rétablie.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 9 / 22 段