de l'embouchure de la Léna, cette fumée doit être celle de _la
Jeannette_, si cet homme dit la vérité. Certes, il n'est point
inadmissible que de Long, après avoir essayé en vain de remonter au
nord, le long des côtes orientales et occidentales de la Terre de
Wrangell, se soit décidé à pousser de plus en plus à l'ouest. En
second lieu, on retrouve des traces de l'expédition à l'embouchure de
l'Yenisséi, où des Samoyèdes prétendent avoir trouvé les cadavres de
deux Européens, ayant une bouteille de whisky. Si ce second fait est
vrai, nous avons là une autre trace certaine de _la Jeannette_, et,
dans ce cas, je pense que le lieutenant de Long a constamment suivi
la côte de Sibérie vers l'ouest, sans pouvoir se frayer un chemin
au milieu des champs de glace qui circonscrivent au nord la partie
libre des eaux qui l'avoisinent. De cette façon, il est arrivé vers
la partie la plus septentrionale de l'Asie. Me rappelant aujourd'hui
les paroles qu'un de ses amis prononçait devant moi à Yokohama:--«Ou
il atteindra le pôle, ou nous ne le reverrons jamais»,--je pense
qu'il a dû se tenir le raisonnement suivant: «Jusqu'à présent il m'a
été impossible de m'approcher du pôle; si je continue d'aller vers
l'ouest, j'arriverai à la Terre de François-Joseph, où les chances
ne sont pas meilleures; alors ici ou jamais!» Puis il a mis le cap
au nord. La raison qui me fait croire--en me basant sur les deux
rumeurs dont je viens de parler et dont je ne veux point garantir
l'authenticité--qu'il est venu aussi loin vers l'ouest, c'est la
présence de ces deux cadavres à l'embouchure de l'Yenisséi; c'est là
une preuve certaine que _la Jeannette_ a été écrasée, ou, comme le
_Tegethoff_, emprisonnée par les glaces sur la côte de quelque terre
polaire inconnue, et qu'une partie au moins de son équipage a tenté
de revenir en traîneau vers les régions habitées. Et ces cadavres
sont ceux des deux infortunés qui sont allés le plus loin. _Si_ la
Jeannette _a été abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il
eût été bien plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à
l'embouchure de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage
a pu aborder quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière_.»
L'exposé des motifs qui avaient présidé à la conception du plan du
lieutenant Hogaard nous dispense d'entrer dans de longs détails sur
ce plan lui-même. Bornons-nous donc à dire que la suite montrera
jusqu'à quel point ses prévisions furent justifiées.
A la fin de l'automne 1881, après le retour du _Corwin_ et de
_l'Alliance_ dans leurs ports respectifs, aucune nouvelle précise de
_la Jeannette_ n'avait encore franchi les limites du monde civilisé;
les recherches étaient donc pour ainsi dire à recommencer et à
recommencer sur un plus vaste plan encore: Le _Rodgers_ était resté à
la baie Saint-Laurent, prêt à repartir pour le nord, dès la rupture
des glaces; le lieutenant Ray et le lieutenant Greely veillaient, de
leur côté, l'un au cap Barrow, l'autre à la baie de Lady Franklin. M.
Leigh Smith, avec l'_Eira_, n'était point encore revenu de la Terre
François-Joseph, mais entre ces différentes stations existaient de
vastes lacunes. Il fallait en compléter le réseau. Les Anglais se
souvenant de l'aide que lui avaient fourni les États-Unis pour les
recherches de Franklin, proposaient de faire surveiller les abords
de la baie d'Hudson et les parages de la rivière Mackenzie; en
outre, l'opinion publique, en Angleterre, réclamait du gouvernement
de la reine qu'on envoyât à la recherche de l'_Eira_ un navire qui
pourrait, en même temps, secourir _la Jeannette_ ou son équipage.
Les États-Unis, de leur côté, se préparaient à équiper un nouveau
navire dans le même but. Enfin, le lieutenant Hogaard proposait de
mettre à exécution le plan qu'il avait formé, d'explorer le nord de
l'Asie jusqu'au cap Tscheliouskine vers l'est, et, au nord, jusques
où les glaces lui permettraient d'avancer. Le réseau allait donc
être presque complet. Cependant on semblait n'avoir pas pris garde
aux dernières paroles prononcées par le lieutenant Hogaard devant la
Société Royale de géographie de Londres. «Si _la Jeannette_ a été
abandonnée loin de l'est du cap Tscheliouskine, il eût été bien
plus naturel d'aller chercher des contrées habitées à l'embouchure
de la Léna; c'est pourquoi je pense que si son équipage a pu aborder
quelque part, c'est dans le voisinage de cette rivière.» Lui-même,
pensant que de Long avait pénétré plus à l'ouest, avait l'intention
de ne pas dépasser le cap Tscheliouskine. En Angleterre comme en
Amérique, les meetings se succédaient pour activer les préparatifs
et étudier les plans de secours, lorsqu'une nouvelle soudaine vint
couper court à tout et jeter la joie et l'espérance dans le cœur de
ceux qui s'intéressaient au sort des gens de _la Jeannette_.
Le 20 décembre le directeur du _New-York Herald_ recevait de
Washington la dépêche suivante du secrétaire d'État:
«On vient de recevoir un télégramme ainsi conçu de M. Hoffman, notre
chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg:
«_Jeannette_ écrasée dans les glaces, 11 juin, par 77° de latitude
nord et 157° longitude est. Équipage, embarqué sur trois canots,
dispersé par vents et brouillards.--Canot no 3, avec onze hommes,
commandé par ingénieur Melville, arrivé embouchure de la Léna le 19
septembre. Canot no 1, avec capitaine de Long, Dr Ambler et douze
matelots, arrivé ensuite à la Léna dans un état pitoyable.--Prompts
secours envoyés.--Pas de nouvelles du canot no 2.
»P.-T. Frelinghuysen,
»Département de l'État.»
Le même jour (20 décembre 1881), le directeur du _New-York Herald_ à
Londres télégraphiait à New-York:
«Le correspondant du _Central News_ à Londres est venu au bureau du
_Herald_ pour nous remettre une copie d'un télégramme en français
ainsi conçu:
«Gouverneur Sibérie orientale annonce bateau polaire américain
_Jeannette_ trouvé, équipage secouru.»
Aussitôt que le président des États-Unis eut connaissance de la
première de ces dépêches, il chargea le secrétaire d'État (ministre
de l'intérieur) d'adresser au chargé d'affaires des États-Unis à
Saint-Pétersbourg, M. Hoffman, le télégramme suivant:
«Département de l'État.
»Washington, 20 décembre 1881.
»Hoffman, chargé d'affaires, Saint-Pétersbourg.
»Présentez les sincères remercîments du président à toutes les
autorités ou personnes qui, par quelque moyen, ont aidé à secourir
les infortunés survivants de _la Jeannette_, ou fourni renseignements
à notre gouvernement.»
En même temps que ces dépêches arrivaient à New-York, le
correspondant du _New-York Herald_ à Paris en télégraphiait une autre
plus explicite:
«Paris, 20 décembre 1881.
»Notre correspondant de Saint-Pétersbourg nous annonce par le
télégraphe que le général Ignatieff a reçu ce matin la dépêche
suivante, que je transcris littéralement:
«Irkoutsk, 19 décembre, 6 h. 25, soir.
»Le gouverneur d'Yakoutsk écrit que le 14 septembre, trois habitants
de Hagan-Oulouss-de-Zigane, localité près du cap Barhay, ont
découvert un grand canot contenant onze survivants de l'équipage du
steamer naufragé _la Jeannette_, au cap Barhay, à 140 verstes au
nord du cap Bikoff. Ces gens avaient beaucoup souffert. L'adjoint au
chef du district a reçu aussitôt l'ordre de se rendre auprès d'eux,
avec un médecin et des médicaments, pour leur donner les soins que
réclamaient leur état, et de se mettre à la recherche du reste de
l'équipage naufragé. Cinq cents roubles ont été aussitôt mis à sa
disposition pour faire face aux dépenses urgentes.
»L'ingénieur Melville a expédié trois dépêches identiques: une au
directeur du bureau du _Herald_ à Londres; une seconde au secrétaire
de la marine à Washington, et une troisième au ministre des
États-Unis à Saint-Pétersbourg. Les pauvres malheureux arrivés ici
ont tout perdu. L'ingénieur Melville raconte que _la Jeannette_ était
emprisonnée dans les glaces et fut écrasée par elles le 23(?) juin,
par 77° de latitude nord et 157° de longitude est. L'équipage est
parti dans trois bateaux. A cinquante milles de l'embouchure de la
Léna, ils se sont perdus de vue mutuellement, pendant une violente
tempête et au milieu d'un brouillard intense. Le canot no 3, sous
le commandement de l'ingénieur Melville, est arrivé à l'embouchure
du bras oriental de la Léna le 29 septembre, et fut arrêté pur
des icebergs près du hameau d'Idolaciro-Idolatre; le 29 octobre,
Ninderman et Noros, du canot no 1, sont aussi arrivés à Bolonenga
(Boulouni). Ils apportaient la nouvelle que le lieutenant de Long,
le Dr Ambler et une douzaine d'autres naufragés, avaient abordé à
l'embouchure la plus septentrionale de la Léna, où ils se trouvent
actuellement, dans la plus affreuse détresse. Bon nombre ont les
pieds gelés. Des gens sont immédiatement partis de Bolonenga, pour
s'occuper activement de retrouver ces malheureux, qui sont en danger
de périr. Aucune nouvelle n'a encore été reçue du canot no 2. Dans
sa dépêche à M. Bennett, Melville le prie d'envoyer immédiatement,
par télégraphe, de l'argent à Yakoutsk ainsi qu'à Irkoutsk. Je vous
prie de demander instamment que 6,000 roubles soient mis de suite à
la disposition du gouverneur d'Yakoutsk, afin qu'on puisse aller à
la recherche des morts et porter secours et assistance aux autres
naufragés, qu'on veut faire venir dans la maison du gouverneur. Là,
ils trouveront un médecin qui leur prodiguera tous les soins que la
science pourra lui suggérer.
»_Signé_: Président PÉDACHENKO.
«_Contre-signé par le ministre de
l'intérieur_: OBRESKOFF.»
CHAPITRE IX.
Dépêche adressée d'Irkoutsk au bureau du _New-York Herald_, de
Londres, le 21 décembre, et signée Melville.--M. Melville
demande de l'argent.--Réponse télégraphique de M. Bennett,
contenant une dépêche du général Ignatieff annonçant envoi de
fonds.--Réponse du secrétaire d'État des États-Unis.--Réponse
du secrétaire de la marine.--De tous côtés on envoie de
l'argent.
Nouvelle dépêche de M. Bennett.--Où ont été trouvés M. Melville
et ses compagnons?--Par qui?
Par quelle route les canots de _la Jeannette_ sont-ils arrivés
à l'embouchure de la Léna?--La _tundra_.--Fausses nouvelles
démenties aussitôt.--Dépêche du général Anoutchine.--Danenhower
et Melville reçoivent l'ordre de rester à l'embouchure de la
Léna.--Résumé succinct du voyage de _la Jeannette_.--Arrivée
du canot no 3 à l'embouchure de la Léna.--Il entre dans un des
bras latéraux du fleuve.--Difficultés qu'il rencontre.
Envoi de Kusmah à Boulouni.--Nouvelles que ce dernier en
rapporte.--M. Melville part pour cette localité.--Il croise
en route Bieshoff, le commandant de la place.--Noros et
Ninderman.--Ninderman, le héros de l'expédition.
_New-York Herald_, 22 décembre 1881.
«Londres, 21 décembre, 3 heures matin.
»La dépêche suivante a été reçue ce matin, à minuit 20, au bureau du
journal à Londres:
«Irkoutsk, 21 décembre, 2 h. 05, soir.
»_Jeannette_ écrasée par les glaces par 77° 15' latitude nord 157°
longitude est. Bateaux et traîneaux arrivés heureusement jusqu'à
cinquante milles au nord de la Léna, où les bateaux furent séparés
par une tempête. La baleinière, commandée par l'ingénieur en chef
Melville, entra dans l'embouchure orientale de la Léna le 17
septembre. Elle fut arrêtée par les glaces dans la rivière. Nous
trouvâmes un village indigène, et aussitôt que le fleuve fut pris,
je me mis en communication avec le commandant de Bolonenga. Le 29
octobre, j'appris que le premier canot, portant le lieutenant de
Long, le docteur Ambler et douze autres hommes de l'équipage avait
abordé à l'embouchure septentrionale de la Léna. Le commandant de
Bolonenga envoya immédiatement du secours aux gens de la baleinière.
Nous sommes tous bien. Ninderman et Noros arrivés à Bolonenga le 29
octobre, cherchèrent du secours pour l'équipage du premier canot.
Tous ceux qui le composent sont dans une triste condition et en
danger de mourir de faim; tous ont cruellement souffert du froid.
Le commandant de Bolonenga a dépêché des éclaireurs indigènes et va
poursuivre courageusement les recherches jusqu'à ce qu'il les ait
trouvés. Encore aucune nouvelle du second canot. Envoyez argent pour
besoins urgents à Irkoutsk et à Yakoutsk. Voici la liste des gens qui
montent les bateaux:
»_Premier canot_ (sauvé).
»Lieutenant George W. DE LONG.
»Dr James M. AMBLER.
»Jérôme J. COLLINS.
»William NINDERMAN.
»Louis NOROS.
»Hans ERICKSON.
»Henry KNACK.
»Adolf DRESSLER.
»Carl GORTZ.
»Walter LEE.
»Nelse IVERSON.
»George BOYD.
»ALEXIS.
»Ah SAM.
»_Second canot_ (manquant).
»Lieutenant Charles W. CHIPP.
»Captain William DUNBAR.
»Alfred SWEETMAN.
»Henry WARREN.
»Peter JOHNSON.
»Edward STAR.
»SHAWELL.
»Albert KUEHNE.
»_Baleinière_ (sauvée).
»Ingénieur George W. MELVILLE.
»Lieutenant J.-W. DANENHOWER.
»Jack COLE.
»James BARTLETT.
»Raymond NEWCOMB.
»Herbert LEACH.
»George LANDERTACK.
»Henry WILSON.
»MANSON.
»ANEQUIN.
»Long SING.
»_Signé_: MELVILLE.»
Cette dépêche ne resta pas longtemps sans réponse. De tous côtés, à
Saint-Pétersbourg, à Washington et à Paris, on semblait rivaliser
d'ardeur pour porter secours aux naufragés, et les dépêches se
succédaient rapidement.
Celle de Melville était datée du 21 décembre, 2 h. 05, à Irkoutsk;
le même jour, M. Bennett télégraphiait de Paris, à M. Frelinghuysen,
secrétaire d'État à Washington:
«A la réception du télégramme de mon correspondant de
Saint-Pétersbourg, m'apportant les premières nouvelles de _la
Jeannette_ et m'annonçant qu'une somme de 6,000 roubles était
nécessaire, j'ai expédié télégraphiquement cette somme, par
l'entremise de MM. de Rothschild, au général Ignatieff, à
Saint-Pétersbourg, en le priant de tirer sur moi pour toutes autres
sommes qui seraient jugées nécessaires afin d'assurer le salut et le
bien-être de de Long et de ses compagnons.--J'ai reçu aujourd'hui
le télégramme suivant du général Ignatieff:--«Je me suis hâté de
communiquer à votre correspondant les nouvelles reçues d'Irkoutsk.
J'ai donné ordre au gouverneur de prendre les mesures les plus
promptes pour qu'on porte secours à l'équipage naufragé; en même
temps je l'ai autorisé à faire toutes les dépenses nécessaires, dont
je lui ai promis le remboursement.
»IGNATIEFF.»
«Vous pouvez voir, par cette dépêche, que le gouvernement russe
fait tout ce qui est en son pouvoir pour assurer le salut et le
prompt retour du capitaine de Long et de ses hommes. Si vous, ou le
secrétaire de la marine, avez quelques instructions à me donner,
je ferai mon possible pour les suivre. J'ai l'intention d'envoyer
un correspondant spécial au-devant des naufragés, qui prendra la
route que ceux-ci doivent suivre pour venir ici. Comme il s'écoulera
quelques jours avant son départ, peut-être vous ou le secrétaire de
la marine, désirerez-vous profiter de l'occasion pour envoyer aux
gens de l'équipage des lettres de leurs parents et de leurs amis.
»Mon correspondant de Saint-Pétersbourg me télégraphie que la
distance à parcourir, pour arriver au lieu où se trouvent les
naufragés, est de 4,000 milles; distance que, seul, un voyageur
muni d'un _papier de faveur_, mettrait au moins un mois à
franchir. J'apprends aussi de Saint-Pétersbourg que l'empereur a
personnellement donné l'ordre que les vêtements, les provisions,
l'argent ou les moyens de transport nécessaires soient mis à la
disposition du personnel de _la Jeannette_, ce qui est pour nous
une sûre garantie que tout sera mis en œuvre pour procurer aide et
confort aux gens de l'équipage.
»James GORDON BENNETT.»
_Réponse du secrétaire Frelinghuysen._
«Département de l'État.
»Washington, 21 décembre 1881.
»James Gordon Bennett, Paris.
»Télégramme annonçant votre généreuse provision reçu. Avant
réception, avais envoyé dépêche suivante à Hoffman:
«Le président désire que vous fassiez provision afin de procurer
immédiatement assistance aux officiers et matelots de _la Jeannette_
et d'assurer leur retour. Télégraphiez promptement le montant de la
somme que vous désirez et il y sera pourvu par le secrétaire de la
marine et par moi. Télégraphiez aussi les mesures à prendre par le
gouvernement pour sauver l'équipage du canot manquant.
»FRELINGHUYSEN, secrétaire.»
De son côté, le secrétaire de la marine télégraphiait à M. Melville,
à Irkoutsk:
«Faites tous vos efforts et n'épargnez aucune dépense pour assurer
le salut du canot no 2. Faites donner tous les soins aux malades et
aux hommes gelés déjà trouvés, et aussitôt que possible faites-les
transporter dans un climat plus doux. Département fournira fonds
nécessaires.»
Dans ces diverses dépêches, il n'est encore question que des
préparatifs de recherches et des moyens d'arriver à rendre celles-ci
fructueuses; de tous côtés l'argent nécessaire arrive, et on peut
être assuré qu'il ne fera pas défaut. Mais l'action va se suivre
de près. M. Bennett télégraphiait, en effet, le 23 décembre, au
secrétaire d'État à Washington:
«Paris, 23 décembre 1881.
»Honorable Frederick T. FRELINGHUYSEN,
»Secrétaire d'État, Washington.
»Je viens de recevoir de mon correspondant de Saint-Pétersbourg le
télégramme suivant:
«Général Ignatieff a envoyé à Yakoutsk l'ordre de faire partir deux
nouvelles expéditions d'explorateurs à la recherche de l'équipage
naufragé; il veut que tout soit mis en œuvre pour retrouver le canot
no 2.
«Ainsi qu'on a déjà dit, Melville et les dix hommes qui
l'accompagnent ont été rencontrés par trois Yakoutes. Les Yakoutes
sont des nomades d'un caractère doux; ils sont, en outre, experts
dans l'art de soigner les accidents et les maladies, causés par le
froid. Les naufragés ne pouvaient donc tomber entre de meilleures
mains. On doit, néanmoins, se rappeler que de Barchoï, où ils ont
été rencontrés, à Yakoutsk, la distance est de 2,000 verstes, soit
environ 1,400 milles, et qu'il n'existe aucun moyen régulier de
transport. Vingt jours au moins sont nécessaires pour franchir cette
distance. Les gens envoyés à leur secours étant partis depuis trois
jours, mettront deux mois environ pour aller les joindre et les
ramener à Yakoutsk.
»Il ne faut pas perdre de vue que tout ce qui concerne Melville et
ses compagnons est à peu près connu, mais qu'on ne sait absolument
rien touchant le sort de de Long et de sa troupe, qui se composait
encore de treize personnes après le départ de Ninderman et de Noros.
Il faudra beaucoup de temps pour arriver jusqu'à eux dans une contrée
dépourvue de chemins. La distance de Yakoutsk à Irkoutsk est de 2,818
verstes. Le service postal établi entre ces deux villes étant fort
défectueux, quinze jours au moins seront nécessaires pour transporter
vingt-quatre personnes.
»Dans huit jours, le générai Tchernaieff, gouverneur d'Yakoutsk--non
le général Tchernaieff de Serbie,--recevra du gouvernement, par
un courrier extraordinaire, les instructions nécessaires pour
envoyer deux expéditions à l'embouchure de la Léna. La ligne
télégraphique s'arrêtant à Irkoutsk, on ne recevra pas avant trois
mois de nouvelles directes des naufragés. Le voyage d'Irkoutsk à
Saint-Pétersbourg devant durer probablement un mois, même en faisant
la plus grande diligence, les gens de l'équipage n'arriveront pas
dans cette dernière ville avant le mois d'avril, et à New-York avant
le mois de mai.
»Telles sont les informations que j'ai reçues jusqu'à ce jour. Si
le gouvernement désirait communiquer directement avec les hommes de
_la Jeannette_, je prends la liberté de lui faire connaître que le
général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, est en ce
moment à Saint-Pétersbourg, mais qu'il peut correspondre directement
avec le général Pédashenko, qui le remplace pendant son absence. Si
je reçois d'autres nouvelles, je vous en informerai à l'instant.
»James GORDON BENNETT.»
Laissons un instant, si vous le voulez, l'équipage de _la Jeannette_
pour nous demander par quel chemin elle est arrivée à l'embouchure
de la Léna, et quelle est le caractère du pays où doit se trouver la
troupe de de Long, jusqu'à ce que des nouvelles plus précises nous
renseignent exactement à ce sujet.
Une dépêche de Saint-Pétersbourg, datée du 26 décembre, à laquelle
nous ajouterons quelques détails, éclairera le lecteur sur ces deux
points.
«Pour arriver à l'embouchure de la Léna, dit cette dépêche, les
canots de _la Jeannette_ ont passé entre la Nouvelle-Sibérie et l'île
de Fadievskoï, qui n'est habitée que pendant l'été. Des peuplades
nomades s'y rendent avec leurs traîneaux attelés de chiens et s'en
reviennent à la fin de la belle saison. Les canots ont ensuite trouvé
sur leur route l'île Petite et l'île de Stolbovoï. La distance
entre le lieu où _la Jeannette_ a été écrasée par les glaces et
l'embouchure de la Léna est d'environ cinq cents milles. L'embouchure
de cette rivière est située dans cette partie aride et désolée de la
côte septentrionale de la Sibérie à laquelle on a donné le nom de
_tundra_.
»La côte septentrionale de la Sibérie entre le cap Chelivuskine et le
détroit de Behring, dit M. Kennan, est probablement la partie la plus
stérile et la plus inhospitalière de tout l'empire russe. Sur des
centaines de milles au sud de l'Océan Arctique, cette région ne forme
presque partout que d'immenses steppes inhabitables et impropres
à toute espèce de culture. Les Russes la désignent sous le nom de
_tundra_. En été, cet espace ne présente à l'œil qu'un immense tapis
de lichens gris-brunâtre, saturés d'eau, où le voyageur rencontre
difficilement un point solide pour y poser le pied; tandis qu'en
hiver ces déserts sont couverts d'un linceul de neige apportée par
les vents du pôle et amoncelée en long et minces sillons semblables
aux vagues de l'Océan.
»La _tundra_ diffère sous maints rapports des autres déserts sans
arbres comme sans verdure. D'abord le sol de cette immense zone
reste constamment glacé. Pendant l'hiver le sol de la partie qui
borde la Léna, depuis Yakoutsk jusqu'à son embouchure, n'est qu'une
couche de glace de plusieurs centaines de pieds d'épaisseur et dont
la surface, pendant l'été, a environ vingt ou trente pouces de
profondeur. Alors une végétation chétive apparaît sur ce sol dégelé,
où elle puise sa nourriture dans la mince couche d'humus que supporte
un substratum de glace de cinq ou six cents pieds d'épaisseur et
constamment imperméable. Il en résulte qu'à la fonte des neiges,
l'eau sature le sol, et, grâce à la lumière continuelle du jour de
juin et juillet, la mousse prend un rapide développement. Cette
mousse forme alors un coussin souple et flexible où le voyageur qui
ose s'y aventurer enfonce jusqu'au genou, sans rencontrer une base
solide. C'est ainsi qu'année par année, depuis des siècles, les
couches de mousse se succédant et laissant à l'hiver leurs détritus
pour alimenter celles qui les suivront, ont fini par former, à la
surface de la _tundra_ une immense éponge de milliers de milles
carrés. Pour les autres végétaux, il en existe peu ou point. Un
buisson de groseilliers rabougris, une maigre touffe d'herbe des
marais, un bouquet de kerovnik, bravant le froid et les tempêtes,
apparaîtra peut-être çà et là tranchant, par sa couleur verte, sur la
teinte brunâtre du reste de la plaine, mais d'ordinaire, l'œil du
voyageur pourra scruter tout l'horizon, sans y rien découvrir que le
ciel et la mousse.
»En hiver, cet aspect est bien autrement lugubre; et l'observateur
qui pourrait, de la nacelle d'un ballon, plonger son regard sur
cette région désolée, s'imaginerait facilement planer au-dessus de
la mer glaciale. Rien, en effet, de près comme de loin, ne viendrait
lui rappeler qu'il se trouve au-dessus d'un continent, si ce n'est
peut-être la blanche silhouette d'une chaîne de montagnes couverte
de neige et stérile, se profilant dans l'espace, ou la ligne sombre
et sinueuse de buissons malingres, rabougris, et de pins s'étendant
à travers le linceul blanc qui recouvre cette zone d'un point à
l'autre de l'horizon, comme pour lui dire que là existe quelque
rivière glacée, tributaire de l'Océan Arctique. Pendant cette saison,
la _tundra_ présente un tableau d'une inexprimable horreur, même en
plein midi, quand sa surface, qui ne peut être comparée qu'à celle
d'un océan de neige, est balayée par la tempête, et emprunte une
teinte rougeâtre aux tristes rayons de soleil, qui émerge à peine
au-dessus de l'horizon. On se sent le cœur et l'imagination glacés
à l'aspect effrayant et sinistre de ces solitudes incommensurables.
Mais pendant la nuit, quand l'œil ne peut plus distinguer les
limites vagues et confuses de l'horizon, quand tous les objets n'ont
plus que des formes indécises et qu'alors les franges vert-pâle de
l'aurore boréale commencent à envahir de leurs replis sinueux tout
ce segment de cercle du côté du nord, éclairant de leurs lueurs
fantastiques et fugitives l'immense linceul de neige qui enveloppe
toute la nature, alors nul ne saurait dépeindre l'horreur des
ténèbres et du silence qui règnent dans cette région maudite, ni son
aspect de désolation indicible et presque infernale, qui terrifie et
cependant fascine l'imagination.