«Il est vrai, dit en substance cette adresse, que _la Jeannette_ est

la propriété de M. Bennett; elle a été achetée et approvisionnée à

ses frais; mais, du jour où le Congrès a autorisé le secrétaire de

la marine à en prendre charge et à lui donner un équipage choisi

parmi les officiers et les matelots de la marine de l'État, ce

navire doit être assimilé aux autres navires de l'État. Or, qui

se permettrait de supposer, si un de nos navires de guerre était

dans une position périlleuse, que le secrétaire de la marine pût

hésiter un seul instant à employer tous les moyens en son pouvoir

pour lui porter secours? Eh bien, _la Jeannette_ est peut-être

en danger. Avant de partir, ce navire avait été, à la vérité,

renforcé de façon à pouvoir résister à la pression des glaces;

son équipage avait été approvisionné de trois ans de vivres, de

vêtements, de fourrures, d'une tente de pont, où il pouvait se

mettre à l'abri tout en respirant l'air pur; mais _la Jeannette_

ne pouvait porter que cent tonnes de charbon, et la consommation

journalière d'un steamer est d'environ huit tonnes. Le lieutenant

de Long a renouvelé, il est vrai, sa provision à Saint-Michel,

dans l'Alaska, et pouvait, après avoir traversé le détroit de

Behring, en faire autant au cap Beaufort, où se trouve un gisement

d'excellent charbon qu'il connaissait. Mais, a-t-il pu le faire? En

outre, si ses approvisionnements étaient au complet et d'excellente

qualité au départ, il n'en a pas été de même partout: les chiens

qu'il a pris à Saint-Michel étaient d'une qualité inférieure,

d'après M. Yvan Petroff, et les traîneaux construits en Californie,

qu'il a emportés avec lui, étaient loin de valoir les _nartas_

des Russes. J'ajouterai même, d'après la même personne, qu'à

Saint-Michel on considérait l'équipement de l'expédition comme fort

loin de correspondre aux difficultés qu'elle devait rencontrer

dans l'Arctique. En vain nous opposerait-on les rapports faits

par quelques baleiniers sur l'état des mers arctiques à la fin de

1879, qui, à leur avis, était favorable au lieutenant de Long et au

succès de l'expédition. Ces rapports ne reposent que sur de simples

appréciations, et l'expérience du passé nous force à nous défier

des conjectures en tout ce qui concerne les voyages d'explorations

polaires: le gouvernement ne peut s'y arrêter, ni baser ses décisions

sur des hypothèses qui ont souvent été démenties par les événements.

Malgré l'espérance qu'on peut conserver, de voir le lieutenant

de Long revenir dans le cours de l'été prochain, on doit, à tout

prix, éviter le risque de le laisser passer un troisième hiver

dans l'Arctique; car, pour quiconque connaît les mers polaires, un

troisième hiver passé dans les glaces équivaut à un arrêt de mort.

Non-seulement l'invasion du scorbut est alors à craindre, mais

l'étiolement physique et la prostration morale deviennent tels,

que les malheureux qui y seraient exposés se trouveraient dans

l'impossibilité d'opérer leur retraite, soit par terre, soit par mer.

»Nous prions donc le gouvernement de ne pas imiter l'exemple que lui

a donné le gouvernement anglais, quand il s'est agi de Franklin. Il

est probable, en effet, que si un navire se fût porté au secours de

l'_Erebus_ et de la _Terror_, dès que sir Ross en fit la demande,

les débris de cette malheureuse expédition eussent été sauvés. Mais

le gouvernement anglais, se reposant sur le fait qu'aucun désastre

n'était survenu, depuis de longues années, aux nombreux vaisseaux qui

avaient fréquenté les mers arctiques, et sachant que les deux navires

étaient approvisionnés pour trois ans, attendit presque l'expiration

de ce délai. Aussi, quand arrivèrent les secours qu'il expédia,

Franklin était mort; les deux navires avaient été abandonnés, et

les cent neuf hommes qui avaient survécu à leur chef, après avoir

tenté de s'ouvrir un chemin à travers les déserts de neige, sous la

conduite du capitaine Crozier, étaient morts aussi.»

L'élan était donné. D'autres compagnies savantes, imitant l'exemple

de la Société de géographie, adressèrent des pétitions aux Chambres

et au gouvernement. Celui-ci, de son côté, ne resta pas inactif;

sur la demande du président Garfield, un projet de loi fut présenté

aux Chambres, et, à l'unanimité presque absolue, et sans autres

discussions que des discussions de forme, un crédit de 175,000

dollars fut voté pour l'achat et l'équipement d'un navire. Quelque

temps plus tard, un second crédit de 25,000 dollars fut voté pour

l'appropriation d'un navire de l'État, qu'on destinait à aller

croiser sur la limite des glaces, entre le Groënland et le Spitzberg.

En outre, le _Corwin_, que nous avons déjà vu, en 1880, faire de

vaines tentatives pour aborder à la Terre de Wrangell, reçut l'ordre

de recommencer ses recherches dans les mêmes parages. Enfin, deux

autres expéditions, qui, à la vérité, n'avaient pas pour objectif

principal de retrouver _la Jeannette_ ou les gens de son équipage,

mais fonder des stations météorologiques dans l'extrême nord, furent

chargées d'opérer des reconnaissances dans le voisinage des points

où elles s'établiraient, et aussi loin que le permettraient les

moyens dont elles pourraient disposer. La première, sous les ordres

du lieutenant Greely, devait aller s'installer à la baie de lady

Franklin, sur le détroit de Smith; tandis que la seconde, commandée

par le lieutenant Ray, était destinée au cap Barrow, au nord de

l'Alaska.

Ce furent donc cinq expéditions que le gouvernement des États-Unis

mit sur pied, et qui, dans l'espace de deux ou trois mois,

quittèrent les bords du Pacifique ou de l'Atlantique, pour se mettre

à la recherche de _la Jeannette_. Nous n'entrerons naturellement

point dans de grands détails sur chacune d'elles, bien que toutes

mériteraient, à plus d'un titre, les honneurs d'une relation

particulière. Nous passerons même sous silence les deux dernières,

qui, comme nous l'avons dit, n'étaient pas, à proprement parler, des

expéditions de recherches, mais nous reprendrons, dans leur ordre

chronologique, d'après la date de leur départ, les trois premières,

pour en dire quelques mots.

Comme on pouvait le deviner, le _Corwin_, spécialement construit

pour naviguer dans les mers polaires, fut le premier prêt. Il

partit de San Francisco le 1er mai 1881, et, le 27 du même mois,

jeta l'ancre dans le port d'Illiouliouk, à Oonalachka. Ne prenant

que le temps nécessaire pour renouveler son charbon et compléter

ses autres provisions, il en repartit presque aussitôt pour la baie

Saint-Laurent, traversa le détroit de Behring. Là, il débarqua une

petite troupe au cap Serdze-Kamea, sous les ordres du lieutenant

Herring, avec mission d'explorer la côte jusqu'à Tapkau, avec des

traîneaux attelés de chiens, qu'on s'était procurés en passant le

long de la côte d'Amérique. Le commandant du _Corwin_ retourna

ensuite sur la côte d'Amérique, d'où il revint peu après reprendre

le lieutenant Herring et ses compagnons, pour se rendre à l'île

Herald. Quittant cette île presque aussitôt, il mit le cap sur la

Terre de Wrangell, où il finit par aborder, le 12 août 1881, après

maintes difficultés. C'est donc à lui que revient l'honneur d'avoir,

le premier, mis le pied sur cette terre, qui joue un si grand

rôle dans tout le cours de cette histoire, et d'en avoir exploré

la partie la plus méridionale; car on ne peut guère reconnaître à

Kellett l'honneur de l'avoir devancé, puisque celui-ci, après y être

descendu, renonça à gravir la barrière de falaises qui s'élevait

devant lui. Après avoir pris possession de cette terre au nom des

États-Unis, et avoir cherché en vain des traces de _la Jeannette_,

le capitaine Hooper, sans aborder une seconde fois à l'île Herald,

comme il se l'était proposé, retourna à bord du _Corwin_ pour se

rendre au cap Barrow, où l'appelaient les nécessités de son service.

Revenant ensuite, après avoir sauvé une partie de l'équipage de

Daniel Webster, qui s'était trouvé pris dans les glaces, il tenta

d'aborder une seconde fois, le 30 août, à la Terre de Wrangell, où

il espérait rencontrer le _Rodgers_; mais des tempêtes accompagnées

de brouillard, qui se succédèrent le 30, le 31, et les 1er, 2, 3 et

4 septembre, le forcèrent à abandonner ce projet. Il reprit donc le

chemin de Saint-Michel, d'où il partit le 14 septembre, pour revenir

à San Francisco, et arriver dans ce port le 21 octobre.

Le _Rodgers_ dont nous venons de parler, était le navire pour l'achat

et l'équipement duquel les Chambres américaines avaient voté un

crédit de 175,000 dollars. Ce fut aussi celui dont le voyage eut les

résultats les plus importants. Originairement, il avait été construit

pour la pêche à la baleine et avait été acheté par le gouvernement

américain dans le but spécial de l'envoyer à la recherche de _la

Jeannette_ et des équipages du _Mount-Wollaston_ et du _Vigilant_,

les deux baleiniers disparus dont nous avons déjà parlé. Aussitôt

après avoir subi à Mare-Island les réparations nécessaires et avoir

été approprié pour l'usage auquel on le destinait, le _Rodgers_,

commandé par le lieutenant Berry, quitta le port de San Francisco le

16 juin 1881. Il se rendit d'abord à Petropaulowsk, sur la côte du

Kamtchatka. Là, il rencontra le _Strelock_, navire de guerre russe,

dont le capitaine Livrau se mit à la disposition du lieutenant

Berry, son commandant, pour lui fournir tout ce qui pouvait lui

manquer, et lui annonça que la veille il avait reçu de son propre

gouvernement l'ordre de l'aider par tous les moyens en son pouvoir;

il devait lui-même faire des recherches le long de la côte de

Sibérie, et aller aussi loin que les exigences de son service et la

sûreté de son navire le permettraient.

Le lieutenant Berry profita de son séjour à Petropaulowsk pour se

procurer plusieurs attelages de chiens et des traîneaux, puis reprit

la mer pour se rendre à la baie Saint-Laurent.

C'est de ce point que le 11 août il partit définitivement pour

l'Océan Arctique. Deux mois s'écoulèrent sans que personne sût au

juste sa position. Enfin, au bout de ce laps de temps, il rencontra

un navire baleinier, le _Belvidere_ auquel il confia ses dépêches.

Mais ce ne fut le 7 novembre seulement, quand ce dernier arriva à San

Francisco, qu'on apprit que le lieutenant Berry s'était assuré que la

Terre de Wrangell était une île et en avait fait faire le tour.

On apprit aussi par les lettres apportées par le _Belvidere_ ce

que le lieutenant Berry avait fait depuis son arrivée dans l'Océan

glacial. En quittant le détroit de Behring, il s'était rendu au

cap Serdze-Kamea, où devait l'attendre le _Strelock_; mais n'y

rencontrant point ce navire il s'était immédiatement dirigé sur

l'île Herald où il était arrivé le 24 août. Après des recherches

minutieuses, n'y ayant rencontré aucun des cairns, que le capitaine

de Long avait promis d'y laisser, il y avait déposé lui-même une

lettre dans un cairn qu'il avait construit, pour attester son

passage, et pris le chemin de la Terre de Wrangell. La traversée

avait été difficile: le _Rodgers_ avait dû se frayer un chemin à

travers des glaces brisées, pendant une douzaine de milles. Enfin,

arrivé près de l'extrémité méridionale, il avait rencontré un port

commode où il était entré. De là les explorateurs étaient partis en

différentes directions: les uns étaient remontés au nord en suivant

la côte orientale, sous la direction de maître H. S. Waring; les

seconds commandés par l'enseigne de vaisseau Hunt, avaient longé

d'abord la côte méridionale et avaient ensuite remonté la côte

occidentale aussi loin que possible; enfin le lieutenant Berry, à la

tête des troisièmes s'était enfoncé à l'intérieur des terres où il

était arrivé au pied d'une haute montagne qu'il avait gravie jusqu'à

son sommet, élevé de 2,500 pieds. De ce lieu élevé on découvrait

la mer sur tous les points de l'horizon, sauf à l'ouest-sud-ouest,

où une chaîne de hautes montagnes, interceptant la vue, semblait

terminer la terre de ce côté.

Maître Waring après avoir rencontré la côte orientale, pendant un

certain nombre de milles, avait trouvé que celle-ci s'infléchissait à

l'ouest et l'avait suivie dans cette direction, mais s'était trouvé

subitement emprisonné par les glaces. Après trois jours d'attente il

avait dû se décider à abandonner son embarcation, pour revenir par

terre au point où le navire était à l'ancre. Plus heureux l'enseigne

Hunt, avait contourné la pointe sud, et remontant la côte occidentale

ne s'était arrêté que devant le banc de glace qui tenait bloqués

Waring et ses compagnons, dont il avait aperçu la situation sans

pouvoir parvenir jusqu'à eux. La Terre de Wrangell n'était donc

qu'une île, et une île de peu d'importance, dont on avait fait le

tour. C'était là une découverte importante, mais, néanmoins, le but

principal de l'expédition n'était point atteint, car aucun des trois

groupes n'avait trouvé les cairns annoncés par de Long, ni aucun

vestige de l'expédition de _la Jeannette_, car la seule trace que

cette île eût été jamais visitée était le cairn construit par le

capitaine Hooper, le 11 août précédent.

Trompé dans ses espérances, le lieutenant Berry avait résolu de

pousser ses recherches plus au nord pour y découvrir une terre dont

les baleiniers lui avaient affirmé l'existence. Il était donc remonté

jusqu'au 73° 44' de latitude nord, mais s'était toujours heurté à la

nappe de glace, à l'est aussi bien qu'à l'ouest, sans rien découvrir.

Voyant alors l'inutilité de ses tentatives réitérées, il avait

repris la direction du sud. Ayant abordé une seconde fois à l'île

Herald, il en était reparti pour explorer la côte septentrionale de

la Sibérie, d'où il était retourné à la baie de Saint-Laurent, après

avoir débarqué quelques-uns de ses gens dans une île voisine du cap

Serdze-Kamea. Ceux-ci devaient, avec les chiens et les traîneaux

qu'il leur laissa, pousser leurs explorations par terre jusqu'au cap

Jakan. Arrivé à la baie Saint-Laurent, il s'était occupé d'établir

son navire dans les quartiers d'hiver, d'où il espérait reprendre ses

recherches l'année suivante.

Mais qu'on nous permette ici d'anticiper un peu sur les faits et de

dire que la campagne du _Rodgers_ devait finir par une catastrophe,

car ce navire brûla au milieu des glaces le 30 novembre suivant.

Pendant que le _Corwin_ et le _Rodgers_ faisaient ainsi de vains

efforts au nord du détroit de Behring pour retrouver leurs

compatriotes disparus, _l'Alliance_ croisait dans les parages du

Spitzberg.

Ce navire, qui appartenait à la marine militaire des États-Unis,

était parti d'un des ports de l'Atlantique le même jour que le

_Rodgers_ quittait San Francisco sur le Pacifique, c'est-à-dire

le 16 juin. Avant de se rendre directement sur le lieu de sa

croisière, il fit escale à Saint-Jean-de-Terre-Neuve, d'où il

partit pour Reykjavik, sur la côte méridionale de l'Islande. Le

capitaine Wadleigh, qui le commandait, espérait trouver dans cette

île des pilotes norwégiens qui pourraient le conduire à Hammerfest,

au nord de leur pays, où il devait s'arrêter avant de gagner le

Spitzberg. Trompé dans cette espérance, il quitta l'Islande aussitôt

et prit le chemin d'Hammerfest, où il arriva le 25 juillet. Ayant

trouvé dans cette ville le pilote des glaces qu'il cherchait, il

appareilla, aussitôt ses derniers préparatifs terminés, pour la

côte du Spitzberg, et le 24 août, il était à Green-Harbour. Nous

n'entreprendrons point de le suivre dans les différentes allées et

venues qu'il opéra le long des côtes de cet archipel; qu'il nous

suffise de dire que _l'Alliance_ dépassa le 80° nord, atteignant

ainsi un degré de latitude que deux navires seulement ont dépassé;

mais ce qui est plus surprenant, c'est qu'elle ait pu le faire

sans aucun des appareils protecteurs dont sont toujours munis les

vaisseaux qui doivent affronter le choc des glaces. _L'Alliance_,

en effet, n'avait reçu son ordre de départ que dix jours avant

d'appareiller.

Après un voyage de quatre mois et demi elle rentrait à Halifax, le

1er novembre, sans avoir obtenu plus de succès relativement à _la

Jeannette_ que le _Corwin_ et le _Rodgers_ et que les deux autres

expéditions dont nous avons parlé antérieurement.

Avant de quitter _l'Alliance_, nous croyons utile d'expliquer la

théorie sur laquelle s'est appuyé, pour l'envoyer dans les parages

du Spitzberg, le comité institué pour étudier les moyens les plus

propres pour faire parvenir sûrement des secours à _la Jeannette_,

théorie qui, jusqu'ici, n'a point été rendue publique par le moyen

de la presse:--Au moment du départ de _l'Alliance_ la théorie de

Petermann n'avait point encore été renversée par les découvertes du

lieutenant Berry et l'on se disait: si de Long a débarqué sur la

Terre de Wrangell et continué en traîneau sa route vers le pôle,

pour revenir il a eu deux voies ouvertes devant lui: le détroit de

Smith et le Spitzberg, sur lesquelles il est assuré, ou du moins

il a plus de chance de rencontrer des baleiniers et des chasseurs

de morses, qu'en revenant à la pointe méridionale de la Terre de

Wrangell; car c'est le seul point de cette dernière terre où il

peut espérer rencontrer des baleiniers pour revenir avec eux par le

Pacifique. Mais ce point est éloigné de onze cents milles du pôle,

tandis que l'extrémité septentrionale du Spitzberg n'en est qu'à

cinq cent quatre-vingt-cinq environ. En admettant qu'après avoir

quitté son navire il ait gagné le pôle avec ses traîneaux, sa route

scientifique a été celle du Spitzberg. Tels sont les motifs qui ont

fait envoyer _l'Alliance_ dans cette direction. Et si le voyage de

ce navire n'a pas eu d'autres résultats, il a prouvé du moins que

de Long n'avait pas pris cette route, et mis fin à une source de

nombreuses conjectures.

D'après ce qui précède, jamais plan de secours n'avait été combiné

sur une aussi vaste échelle; néanmoins, on ne s'en était pas tenu là.

Le secrétaire de la marine des États-Unis, voulant qu'aucun point de

la circonférence du cercle arctique ne demeurât inexploré et comptant

avec raison sur le bon vouloir de la Russie, dont le vaste empire

borde près d'un tiers de l'Océan glacial, avait, à la date du 28 mai

1881, télégraphié au ministre américain à Saint-Pétersbourg:

«Priez gouvernement russe d'inviter tous les navires portant son

pavillon et visitant les côtes de la Sibérie de vouloir bien veiller

sur le steamer _la Jeannette_, équipé pour une exploration arctique

par la munificence de M. James Gordon Bennett. Bien qu'on n'ait

encore signalé aucun désastre arrivé à ce navire, notre gouvernement

croit prendre une sage précaution en provoquant l'attention de

gouvernements amis, à son sujet.

»BLAINE, secrétaire de la marine.»

Mais le peuple américain n'était pas seul à s'intéresser au salut

de la phalange héroïque partie à bord de _la Jeannette_. En effet,

comme pour associer le nom de l'Angleterre à celui de l'Amérique, qui

déjà s'étaient donné la main dans une autre circonstance semblable

demeurée célèbre, M. Leigh Smith, le hardi explorateur de la Terre

de François-Joseph, avait aussi promis son concours. En 1880, M.

Leigh Smith, avec son yacht de 360 tonneaux l'_Eira_, avait réussi,

le premier après Payer et Weyprecht, à toucher à cette vaste terre

encore inconnue en 1873, et, après en avoir exploré les côtes sur une

centaine de milles, était revenu en Angleterre.

Au mois de juin 1881, il était reparti pour continuer son œuvre, se

chargeant, en même temps, de faire tout ce qui serait en son pouvoir

pour découvrir des traces de _la Jeannette_ et sauver son équipage,

si celui-ci avait abordé sur la Terre de François-Joseph.

Pendant longtemps, on a pu se demander s'il ne faudrait point ajouter

le nom de M. Smith au martyrologe des explorations arctiques. On

savait qu'il n'avait emporté que pour quatorze mois de vivres, et

ce laps de temps était écoulé, quand, au mois d'août dernier, M.

Smith avec son équipages a été rencontré par le _Hope_, envoyé à sa

recherche. Quant à l'_Eira_, elle avait subi le sort du _Tegethoff_

et tant d'autres. Elle avait été écrasée par les glaces l'année

précédente.

Enfin, en terminant, citons encore le _Barentz_, que le gouvernement

hollandais envoie depuis quelques années pour étudier le mouvement

et l'état des glaces dans la partie de l'Océan glacial, qui s'étend

de la Nouvelle-Zemble, à l'est, au Spitzberg, à l'ouest, et à la

Terre de François-Joseph, au nord, et qu'on désigne aussi sous le

nom de mer de Barentz. Au moment de partir, le commandant de ce

navire avait aussi reçu pour instruction de recueillir tous les

renseignements et tous les indices de nature à le mettre sur les

traces de _la Jeannette_.

Malgré cet immense déploiement de moyens, la question de _la

Jeannette_ restait à peu près aussi avancée pendant l'automne 1881

qu'au commencement de la même année.

A la vérité, on racontait que des Esquimaux prétendaient avoir vu

quatre hommes blancs se diriger vers l'embouchure de la rivière

Mackenzie, mais l'exactitude de ce fait était révoquée en doute.

En outre, on avait reçu, au _New-York Herald_, une dépêche du bureau

de ce journal, à Londres, ainsi conçue:

«Londres, 14 octobre, 2 heures matin.

»Je viens de recevoir un télégramme du professeur Nordenskjold daté

de cette nuit et ainsi conçu:

«Capitaine Johanneser, commandant la _Léna_ pendant l'expédition

Nordenskjold, vient d'arriver à Yakoutsk. Il rapporte qu'un Yakoute

du village de Boulouni raconte avoir vu, le 13 septembre 1879

(nouveau style), un steamer à l'embouchure de la Léna. On suppose que

c'est _la Jeannette_.

»Le steamer _Louise_, arrivé le 19 septembre à Tromso, rapporte que

les Samoyèdes de l'embouchure de l'Yenisséi ont trouvé, pendant

l'hiver dernier, les cadavres de deux Européens, ayant une bouteille

de whisky. Cette nouvelle mérite attention, vu qu'on ne signale la

perte d'aucun navire européen, dans ces parages, pendant le cours de

l'année dernière.

»NORDENSKJOLD.»

Le télégramme de Londres ajoute:

«Ceci est la copie exacte du télégramme dans lequel l'année 1879 est

nettement indiquée.»

Malgré sa précision, et le nom du professeur Nordenskjold apposé au

bas, ce télégramme n'inspira guère plus de confiance que les rumeurs

qui circulaient parmi les Esquimaux. Il donna naissance à un plan de

secours combiné avec une rare sagacité par un jeune officier de la

marine danoise, le lieutenant de vaisseau Hogaard.[8]

[8] Le lieutenant Hogaard, qui accompagnait Nordenskjold à bord

de la Vega, est aujourd'hui parti à la tête d'une nouvelle

expédition au pôle nord.

Pour défendre son plan, résultat de l'induction et du raisonnement,

le lieutenant Hogaard disait:

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 7 / 22 段