Ce fut le 21 août, au soir, que nous quittâmes la baie Saint-Michel.

_La Jeannette_ fut saluée par toute l'artillerie du fort et celle

de l'établissement de la _Western fur and trading Company_, comme

elle l'avait été à Illiouliouk, au moment de son départ. Quand nous

fûmes sortis de la baie, nous trouvâmes la mer unie comme une glace;

au reste, le ciel était presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare,

à l'époque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la

baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme

et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempête venant du nord.

Le 23 au matin, quand nous eûmes dépassé l'île du Traîneau, pour

traverser le détroit de Behring, nous eûmes l'occasion d'en faire

l'expérience. Au moment où je faisais le quart (météorologique), de

une heure à quatre heures du matin, je commençai à remarquer des

rides à la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre,

le vent avait tourné au nord. C'était pour nous un indice certain

d'un changement de temps. Peu à peu, la mer monta et atteignit de

grandes hauteurs, dans le courant de la journée. Les vagues lavèrent

le pont du navire et entraînèrent même quelques ustensiles du bord.

Le poste des matelots fut inondé; une lame brisa la passerelle et,

du même coup, défonça la fenêtre de la chambre du capitaine, qui

fut inondée. Pendant une partie de la journée, nous avions de l'eau

jusqu'aux genoux, dès que nous nous aventurions sur le pont. Le

vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crête

des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une volée de

mitraille. Sous l'effort de la tempête _la Jeannette_ dévia un peu de

sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'espérer,

chargée comme elle l'était. La tempête s'étant enfin apaisée, nous

reprîmes notre route, et le 25, quand nous arrivâmes ici, le temps

était superbe. Dès notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques

tchouktchis qui, prenant _la Jeannette_ pour un navire marchand,

vinrent avec leurs _baidaras_ ou canots faits de peaux, se ranger

le long du navire. Ces sauvages sont vêtus de peaux de bête; leur

aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que

le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le détroit de

Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud.

Cette nouvelle nous fut apportée par un de leurs chefs qui parlait un

peu l'anglais. Il monta à bord de _la Jeannette_, où le capitaine le

fit descendre dans la cabine, où il le questionna. J'étais présent

à l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il

avait vu, et même était allé à bord d'un navire à vapeur qui était

resté, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie

Kolioutchine, sur la côte arctique de la Sibérie orientale. Il ajouta

que ce navire était _swiss_, voulant probablement dire _swedish_

(suédois). Le capitaine était un vieillard à barbe blanche, et deux

des officiers parlaient anglais; un autre qui était russe et nommé

Horpish (pour Nordquist), lui avait parlé en langue tchouktchise,

dans laquelle il s'expliquait couramment. L'équipage entier, y

compris les officiers, était composé de trente-cinq hommes, dont

aucun n'avait de vêtements de fourrures; aussi, quand ces hommes

montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent

qu'ils se disposaient à retourner chez eux. Leur navire était aussi

un navire à vapeur, mais moins grand que _la Jeannette_. Il ajouta

qu'après avoir doublé le cap Oriental et passé le détroit de Behring,

ce navire était venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, où il

n'était resté qu'un jour; mais, qu'étant monté lui-même à bord, il

avait parfaitement reconnu les mêmes hommes qu'il avait vus dans

la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'était rendu aux îles

Diomèdes, dans la partie la plus resserrée du détroit. Il y était

resté pendant une demi-journée et avait repris la route du sud, dans

la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un

peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.

Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons

suivaient pour se rendre à la baie Kolioutchine. Il me traça alors

sur la carte une route qui longeait presque constamment la côte, me

faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce

voyage, en m'indiquant quatre villages où ils s'arrêtent. Lui ayant

ensuite demandé pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me

répondit: «Non, trop long»; voulant dire par là qu'on ne trouvait

point sur cette route de village où s'arrêter.

Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin

de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-même,

mais celui-ci répéta toujours la même chose, ne faisant que quelques

variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur

Nordenskjold est parti comme il nous l'a raconté, et que, se trouvant

sans doute à court de charbon, il n'a relâché dans aucun port russe

ou japonais, d'où il aurait pu télégraphier de ses nouvelles avant

le départ de _la Jeannette_ de San Francisco, car il aurait pu

télégraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de

Singapore et d'Aden.

Notre goëlette est arrivée hier, 26, avec le charbon que nous

n'avions pu prendre à Saint-Michel. Mais je crois aussi que le

capitaine n'était pas fâché de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin

d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point

aussi reculé que possible, et en même temps de faire connaître ce

que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.

_La Jeannette_ part ce soir pour l'Océan Arctique. Nous nous

rendrons directement au cap Serdze-Kamea, où nous questionnerons

les indigènes, afin d'obtenir quelques détails sur l'expédition

de Nordenskjold, et sur le navire qui a passé l'hiver au milieu

des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus

corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu

de croire que l'expédition suédoise est partie. Sinon, nous nous

rendrons nous-mêmes à la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des

détails plus circonstanciés sur le navire en question. Mais si nous

pouvons nous abstenir d'aller à la recherche de Nordenskjold, il

est probable que nous nous dirigerons immédiatement sur la Terre

de Wrangell, où, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore posé

le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude,

quant à l'avenir; mais, dans le cas où les circonstances tourneraient

au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell,

pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la côte de Sibérie,

et atteindre cette terre mystérieuse au printemps prochain. J'ai,

d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette année, car

tous les pronostics nous font présager une saison ouverte dans les

mers arctiques. D'un autre côté, nous sommes abondamment pourvus

de vêtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous

pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement

pendant longtemps, quels que soient les événements. Nos chiens nous

fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous éloigner

à des distances considérables du point où le navire aura pris ses

quartiers, et nous pourrons ainsi étudier la nature et le caractère

de la contrée où nous aborderons. Maintenant, sûrs d'avoir la

sympathie de tous ceux que nous laissons derrière nous, nous nous

enfonçons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans

notre bonne fortune. Adieu.

CHAPITRE VII.

Dernières nouvelles de «la Jeannette»[6].

_La Jeannette_ quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa

route au nord.--Dernières nouvelles de l'expédition.--Elle est

rencontrée par la _Sea Breeze_.--Rapport du capitaine de ce

navire sur l'état de la mer glaciale à cette époque.--Le _Mount

Wollaston_ et _le Vigilant_ sont pris dans les glaces peu de

jours après la disparition de _la Jeannette_

[6] Renseignements fournis par le capitaine Jesperson, de la

goëlette _Fanny A. Hyde_, et le capitaine Barnes, de la _Sea

Breeze_.

_La Jeannette_ partit en effet, le soir même, de la baie

Saint-Laurent, remorquant la _Fanny A. Hyde_, qui, faute de vent, ne

pouvait appareiller. A sept ou huit milles du mouillage, les deux

navires se séparèrent: l'un prit la direction du nord vers le détroit

de Behring, tandis que l'autre faisait voile au sud pour regagner San

Francisco. Naturellement, les dernières paroles échangées entre les

deux équipages furent des souhaits mutuels de réussite dans leurs

voyages respectifs. «Au moment de prendre congé du capitaine de Long,

racontait le capitaine Jesperson, comme je lui exprimais l'espoir que

nous nous reverrions bientôt, il me répondit:--«Moi aussi, j'ai cet

espoir, et n'ai pas même le moindre doute sur sa réalisation.»--«Au

reste, ajoutait le capitaine Jesperson, tous les membres de

l'expédition avaient la même espérance.» Toutefois, le Chinois qui

devait remplir les fonctions de garçon de cabine et qui avait été

malade pendant toute la durée de la traversée, avait obtenu son congé

à Saint-Michel, avec l'autorisation de s'en retourner à San Francisco.

En revenant à San Francisco, le capitaine Jesperson rapportait le

courrier de _la Jeannette_. C'était la dernière occasion que les

gens de l'expédition devaient avoir, pendant de longs mois, pour

communiquer avec ceux qu'ils laissaient derrière eux. Néanmoins, tous

ceux qui s'intéressaient au sort de _la Jeannette_ devaient encore

recevoir de ses nouvelles, avant qu'elle ne disparût au milieu des

brouillards et des glaces.

En effet, comme nous le raconterons plus tard en reprenant la suite

de notre récit, forcément interrompu ici, _la Jeannette_, après avoir

franchi le détroit de Behring, se dirigea vers le cap Serdze, pour

recueillir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur

le navire enfermé dans les glaces de la baie Kolioutchine, mit le cap

droit au nord sur l'extrémité méridionale de la Terre de Wrangell.

Ici, nous n'examinerons point les causes qui l'ont empêchée d'aborder

à cette dernière terre, nous réservant de les faire connaître plus

tard. Nous dirons seulement que pendant cette partie de son voyage,

elle fut aperçue par quelques-uns des navires baleiniers américains,

qui, chaque année, fréquentent ces parages, et nous laisserons la

parole au capitaine Barnes, de la _Sea Breeze_, qui s'en approcha

le plus près. Le brave marin nous donnera, sur l'état des glaces et

de la mer, quelques renseignements qui pourront peut-être servir à

expliquer la série des événements que nous raconterons par la suite.

«Pendant l'été de l'année 1879, dit-il, la banquise qui longe la côte

américaine de l'Océan Arctique, descendit beaucoup plus bas que de

coutume, et souvent s'étendit jusqu'au cap des glaces. En outre, des

vents violents du nord prévalurent pendant tout le mois d'août, ce

qui empêcha le courant qui, d'ordinaire, porte au nord-est, de se

faire sentir; nous pûmes même remarquer que les glaces flottantes

étaient chassées au sud-ouest et atteignaient presque la latitude du

cap Lisburne. A la fin du mois, toute la flottille de baleiniers se

trouvait encore dans les parages du cap des glaces, lorsque la _Sea

Breeze_ quitta la côte orientale pour mettre le cap à l'ouest. Elle

se dirigea vers l'île Herald, en longeant la bordure des glaces qui

avoisinaient cette île. Au sud de la ligne que nous suivions, la mer

était presque complétement libre; néanmoins, les glaces s'avançaient

beaucoup plus au sud que d'ordinaire. Arrivés au 178° 40' de

longit. ouest, nous remarquâmes que les glaces s'infléchissaient

au nord-ouest; un vent frais du sud-sud-est nous favorisant, nous

gouvernâmes aussitôt dans cette direction, que nous suivîmes jusqu'à

la nuit. A neuf heures du soir, nous aperçûmes le sommet des mâts

d'un navire, que nous avions à l'ouest, et qui semblait se diriger

droit au nord. La nuit étant survenue, nous fûmes obligés de mettre

en panne pour attendre le jour et reprendre notre route vers le

nord-nord-ouest. Dès l'aube, c'est-à-dire à trois heures et demie du

matin, le navire que nous avions vu la veille ne se trouvait plus

qu'à quelques milles en avant de nous. Il nous fut alors facile

de reconnaître un steamer, marchant en même temps à la vapeur et

toutes voiles dehors dans la direction du nord. Le temps, qui avait

été beau jusque-là, devint brumeux, et la neige se mit à tomber en

flocons si serrés, que nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans

une échancrure de la nappe de glace, où nous fûmes bientôt entourés

de glaçons flottants. Le lendemain matin, le temps étant toujours

brumeux, nous lofâmes au vent presqu'à sec de toile en attendant

une éclaircie. Quand celle-ci se produisit, nous avions le steamer

au nord, à environ six milles; mais le brouillard, s'abaissant de

nouveau, nous le cacha tout à fait pour un moment. Un peu plus tard,

nous l'aperçûmes encore.

»Dans l'après-midi, le brouillard s'épaissit de nouveau et persista

pendant vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps nous avions

gouverné vers l'ouest. Le lendemain, nous trouvant juste en face de

la banquise, je fis virer de bord pour prendre la direction opposée,

et bientôt nous eûmes un temps clair, mais le steamer était hors de

vue. Sans doute il avait eu l'éclaircie quelques heures avant nous.

Au moment où nous le vîmes pour la dernière fois, il était environ

onze heures du matin. C'était le 3 septembre, et je n'ai nul doute

que ce ne fût _la Jeannette_. Elle se trouvait à environ cinquante

milles dans le sud-ouest de l'île Hérald.

»Pendant les deux jours qui suivirent, les baleiniers que nous avions

laissés aux environs du cap des Glaces, commencèrent à arriver dans

nos parages. Quelques-uns se rapprochèrent autant que possible

de l'île Herald, qui alors se trouvait parfaitement en vue. Deux

d'entre eux au moins, crurent apercevoir la fumée d'un steamer dans

la direction du nord. Peu après, les glaces que nous avions à l'est

commencèrent à se rapprocher du banc qui se trouvait à l'ouest et

couvrirent l'espace resté libre jusque-là. Quant à nous, il nous

fallut nous diriger vers le sud et vers l'est, où les baleines

commençaient à se montrer, de sorte que nous ne nous rapprochâmes

pas de l'île Herald jusqu'à la fin de septembre. Pendant tout ce

temps, nous ressentîmes de violents courants dans la direction du

nord-nord-est. Dans les premiers jours d'octobre, la mer était

presque complétement libre au sud de l'île Hérald...

»Pendant la durée du mois de septembre, la masse de glaces solides

avait reculé d'une cinquantaine de milles vers le nord, tandis

que les amas de glaçons flottants avaient été poussés au sud, et

couvraient presque toute la partie méridionale de l'Océan Arctique,

jusqu'au cap Hope. Il est donc peu probable que _la Jeannette_ ait pu

suivre les côtes de Sibérie, et qu'au moment où nous la vîmes venir

de cette direction, en suivant la bordure des glaces et se dirigeant

vers le nord, elle attendait une éclaircie pour aborder soit à la

Terre de Wrangell, soit à l'île Herald. A ce moment, la nappe de

glace n'était pas encore complétement fermée dans cette direction,

et je ne doute pas le moins du monde qu'elle ait pu aborder à la

Terre de Wrangell. Mais si, au contraire, elle s'est trouvée prise au

moment où les deux banquises se sont rapprochées, elle a dû y rester

emprisonnée, et, sans espoir de pouvoir être secourue, se laisser

entraîner, à la dérive, à la merci des courants; ce qui, d'ailleurs,

pourrait arriver à tout navire envoyé à sa recherche.»

Telles furent les dernières nouvelles précises reçues touchant _la

Jeannette_. Tel était, aussi, l'état des glaces dans l'Arctique au

commencement d'octobre de l'année 1879. Mais celles-ci changèrent

promptement. A peine une semaine plus tard, quatre baleiniers

américains, _le Vigilant_, le _Mount Wollaston_, le _Mercury_,

l'_Helen Mar_, confiants dans l'état de la mer, s'étaient avancés

assez loin au nord. Mais le 10 octobre, pendant que les deux

premiers, se trouvant à 70 milles au nord-est du point où _la

Jeannette_ avait été aperçue pour la dernière fois, se dirigeaient

vers le nord-ouest, le vent du nord s'éleva et produisit une brusque

variation de température. L'effet fut si subit, qu'en douze heures la

surface de la mer fut couverte d'une couche de glace de six pouces

d'épaisseur. Heureusement le _Mercury_ et l'_Helen Mar_ s'aperçurent

à temps du danger qui les menaçait. Néanmoins, l'équipage du premier

n'eut que le temps de l'abandonner, pour se réfugier à bord du

second, qui était plus neuf et mieux en état de naviguer. Toutefois,

ce ne fut pas sans des peines inouïes que l'_Helen Mar_ parvint à se

dégager et à gagner la mer libre, en se frayant un chemin à travers

la glace pendant l'espace de plus de soixante milles. A partir de ce

jour, on n'a plus revu le _Mercury_.

Le _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ portaient ensemble soixante

hommes d'équipage. On n'a plus jamais entendu parler du premier;

quant au second, les Tchouktchis prétendent avoir vu son épave, mais

jusqu'à ce jour, on n'a rien de certain à ce sujet. Sans doute, les

glaces se sont refermées sur eux. Ils n'auront pu se dégager et se

sont trouvés perdus corps et biens.

Tels furent les derniers événements qui parvinrent à la compagnie

maritime en l'année 1879. Les renseignements météorologiques

rapportés de ces parages, n'étaient pas de meilleur augure; on

savait que de violentes tempêtes s'y étaient succédé à de courts

intervalles, rendant fort périlleuse la situation des navires qui, se

trouvant loin d'un port, avaient été surpris et emprisonnés dans les

glaces.

DEUXIÈME PARTIE

«LA JEANNETTE» EST PERDUE

DEUXIÈME PARTIE

«LA JEANNETTE» EST PERDUE

CHAPITRE VIII.

Plans de recherches[7].

Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de _la

Jeannette_ pendant la première année qui suivit le départ de

ce navire.--Le _Corwin_ est envoyé à la Terre de Wrangell en

1880.--Inutilité de ses recherches.--Plan du voyage de de Long,

d'après ses lettres.--L'opinion publique s'émeut de ne pas

recevoir la moindre nouvelle.--La Société de géographie charge

son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on

envoie un navire sur les traces de _la Jeannette_.--Adresse

de M. Daily au président des États-Unis.--Les Chambres

votent un premier crédit de 175,000 dollars.--Achat du

_Rodgers_.--Seconde expédition du _Corwin_ à la Terre de

Wrangell.--Il arrive à accoster cette terre, où personne

n'avait encore mis le pied.--Équipement du _Rodgers_.--Son

départ de San Francisco.--Sa croisière.--Immenses résultats de

celle-ci.--_L'Alliance_ part le même jour de Newport pour le

nord de l'Atlantique.--Voyage de ce navire.--L'_Eira_ et le

_Barentz_.--Le _Proteus_.--La station du cap Barrow.--Immensité

du plan de recherches.--Résultats nuls au point de vue de _la

Jeannette_.--Fausses nouvelles.--Nouveaux préparatifs.--Plan du

lieutenant Hogaard.--Une prophétie.--Melville et treize autres

marins de _la Jeannette_ à l'embouchure de la Léna.

[7] Extrait d'une série d'articles du _New-York Herald_.

La perte probable du _Mount Wollaston_ et du _Vigilant_, pas plus que

les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique

au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à

faire concevoir des craintes sur le sort de _la Jeannette_. On avait

confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté

par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné

pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le

capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord

du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de

combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du

gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes

de _la Jeannette_ n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les

atteintes du froid.

L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on

ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition;

d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se

rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en

revenant des parages où _la Jeannette_ avait été aperçue pour la

dernière fois.

Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement

à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des

baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire

la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche

et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile.

Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du

_Corwin_, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de

Long avait dû y construire. Le _Corwin_, dont nous aurons bientôt

l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la

marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les

côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des

armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines

appartenant aux États-Unis.

Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap

sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés

que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter;

à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque

fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre

laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans

aucune nouvelle de _la Jeannette_. Les baleiniers restèrent aussi

successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de

fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.

Après cette campagne la question de la recherche de _la Jeannette_

n'avait pas avancé d'un pas.

Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques

appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient

loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de

navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans

trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons,

quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre,

puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son

départ:

«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord,

j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte

orientale aussi loin que possible.

»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que

j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie

Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit

de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je

suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin

d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver

avant de prendre mes quartiers d'hiver.

»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher

à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai

un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage

jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est

d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner

les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre

marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre

route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns

plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés

peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan

défini de nos opérations.

»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra

un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche

vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je

compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre

de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver.

Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous

mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec

les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le

permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller

hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre

mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port,

et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut

dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.

»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire,

nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de

Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où

nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de

Saint-Michel.

»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles,

qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur

celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous

suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées

par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé,

que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour

marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la

direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant

la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une

latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du

détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»

Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises.

De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il

pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été

pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le

capitaine de la _Sea Breeze_ ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et

ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction

inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et

ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à

l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le

désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?

D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés

compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du _Tegethoff_, étaient

encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus

longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse,

et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du

public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour

et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un

navire à la recherche de _la Jeannette_ et de son équipage.

Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite

d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily,

fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour

demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant

le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la

recherche de _la Jeannette_, et lui accordant les fonds nécessaires

pour couvrir les frais de l'expédition.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 6 / 22 段