_La Jeannette_ fut saluée par toute l'artillerie du fort et celle
de l'établissement de la _Western fur and trading Company_, comme
elle l'avait été à Illiouliouk, au moment de son départ. Quand nous
fûmes sortis de la baie, nous trouvâmes la mer unie comme une glace;
au reste, le ciel était presque pur. Il n'est d'ailleurs pas rare,
à l'époque de la belle saison, de jouir d'un temps pareil dans la
baie Norton; mais, malheureusement, trop souvent, un temps si calme
et si serein n'est que l'avant-coureur d'une tempête venant du nord.
Le 23 au matin, quand nous eûmes dépassé l'île du Traîneau, pour
traverser le détroit de Behring, nous eûmes l'occasion d'en faire
l'expérience. Au moment où je faisais le quart (météorologique), de
une heure à quatre heures du matin, je commençai à remarquer des
rides à la surface de la mer, qui allaient en s'accentuant; en outre,
le vent avait tourné au nord. C'était pour nous un indice certain
d'un changement de temps. Peu à peu, la mer monta et atteignit de
grandes hauteurs, dans le courant de la journée. Les vagues lavèrent
le pont du navire et entraînèrent même quelques ustensiles du bord.
Le poste des matelots fut inondé; une lame brisa la passerelle et,
du même coup, défonça la fenêtre de la chambre du capitaine, qui
fut inondée. Pendant une partie de la journée, nous avions de l'eau
jusqu'aux genoux, dès que nous nous aventurions sur le pont. Le
vent continua de mugir pendant plusieurs heures, emportant la crête
des vagues. L'embrun passait entre les ponts comme une volée de
mitraille. Sous l'effort de la tempête _la Jeannette_ dévia un peu de
sa route, mais fit aussi bonne contenance qu'on pouvait l'espérer,
chargée comme elle l'était. La tempête s'étant enfin apaisée, nous
reprîmes notre route, et le 25, quand nous arrivâmes ici, le temps
était superbe. Dès notre arrivée, nous reçûmes la visite de quelques
tchouktchis qui, prenant _la Jeannette_ pour un navire marchand,
vinrent avec leurs _baidaras_ ou canots faits de peaux, se ranger
le long du navire. Ces sauvages sont vêtus de peaux de bête; leur
aspect est sale et repoussant. Ce sont eux qui nous apprirent que
le navire du professeur Nordenskjold avait franchi le détroit de
Behring environ trois mois auparavant, se dirigeant vers le sud.
Cette nouvelle nous fut apportée par un de leurs chefs qui parlait un
peu l'anglais. Il monta à bord de _la Jeannette_, où le capitaine le
fit descendre dans la cabine, où il le questionna. J'étais présent
à l'entretien. Ce chef raconta que, pendant l'hiver dernier, il
avait vu, et même était allé à bord d'un navire à vapeur qui était
resté, pendant toute cette saison, pris dans les glaces de la baie
Kolioutchine, sur la côte arctique de la Sibérie orientale. Il ajouta
que ce navire était _swiss_, voulant probablement dire _swedish_
(suédois). Le capitaine était un vieillard à barbe blanche, et deux
des officiers parlaient anglais; un autre qui était russe et nommé
Horpish (pour Nordquist), lui avait parlé en langue tchouktchise,
dans laquelle il s'expliquait couramment. L'équipage entier, y
compris les officiers, était composé de trente-cinq hommes, dont
aucun n'avait de vêtements de fourrures; aussi, quand ces hommes
montaient sur le pont, le froid les faisait grelotter. Ils lui dirent
qu'ils se disposaient à retourner chez eux. Leur navire était aussi
un navire à vapeur, mais moins grand que _la Jeannette_. Il ajouta
qu'après avoir doublé le cap Oriental et passé le détroit de Behring,
ce navire était venu mouiller dans la baie Saint-Laurent, où il
n'était resté qu'un jour; mais, qu'étant monté lui-même à bord, il
avait parfaitement reconnu les mêmes hommes qu'il avait vus dans
la baie Kolioutchine; qu'ensuite ce navire s'était rendu aux îles
Diomèdes, dans la partie la plus resserrée du détroit. Il y était
resté pendant une demi-journée et avait repris la route du sud, dans
la direction du Kamtchatka. Ce chef qui, comme je l'ai dit, parle un
peu l'anglais, comprend parfaitement les cartes.
Je le questionnai pour savoir quel chemin lui et ses compagnons
suivaient pour se rendre à la baie Kolioutchine. Il me traça alors
sur la carte une route qui longeait presque constamment la côte, me
faisant comprendre qu'il leur fallait quatre jours pour faire ce
voyage, en m'indiquant quatre villages où ils s'arrêtent. Lui ayant
ensuite demandé pourquoi ils ne suivaient pas la ligne droite, il me
répondit: «Non, trop long»; voulant dire par là qu'on ne trouvait
point sur cette route de village où s'arrêter.
Le capitaine de Long questionna soigneusement ce tchouktchi, afin
de voir s'il ne le trouverait point en contradiction avec lui-même,
mais celui-ci répéta toujours la même chose, ne faisant que quelques
variantes insignifiantes. Il est donc probable que le professeur
Nordenskjold est parti comme il nous l'a raconté, et que, se trouvant
sans doute à court de charbon, il n'a relâché dans aucun port russe
ou japonais, d'où il aurait pu télégraphier de ses nouvelles avant
le départ de _la Jeannette_ de San Francisco, car il aurait pu
télégraphier de Vladivostock ou de Yokohama, par la voie de Chine, de
Singapore et d'Aden.
Notre goëlette est arrivée hier, 26, avec le charbon que nous
n'avions pu prendre à Saint-Michel. Mais je crois aussi que le
capitaine n'était pas fâché de l'avoir pour conserve jusqu'ici, afin
d'avoir sous la main un moyen d'envoyer de ses nouvelles d'un point
aussi reculé que possible, et en même temps de faire connaître ce
que nous aurions pu apprendre du professeur Nordenskjold.
_La Jeannette_ part ce soir pour l'Océan Arctique. Nous nous
rendrons directement au cap Serdze-Kamea, où nous questionnerons
les indigènes, afin d'obtenir quelques détails sur l'expédition
de Nordenskjold, et sur le navire qui a passé l'hiver au milieu
des glaces de la baie Kolioutchine. Si les renseignements obtenus
corroborent ce que nous avons appris ici, nous aurons alors lieu
de croire que l'expédition suédoise est partie. Sinon, nous nous
rendrons nous-mêmes à la baie Kolioutchine, afin d'obtenir des
détails plus circonstanciés sur le navire en question. Mais si nous
pouvons nous abstenir d'aller à la recherche de Nordenskjold, il
est probable que nous nous dirigerons immédiatement sur la Terre
de Wrangell, où, croyons-nous, jamais homme blanc n'a encore posé
le pied. Tout, maintenant, est donc pour nous sujet d'incertitude,
quant à l'avenir; mais, dans le cas où les circonstances tourneraient
au pire, et si nous ne pouvions atteindre la Terre de Wrangell,
pendant cette saison, nous pourrions hiverner sur la côte de Sibérie,
et atteindre cette terre mystérieuse au printemps prochain. J'ai,
d'ailleurs, bon espoir que nous y parviendrons cette année, car
tous les pronostics nous font présager une saison ouverte dans les
mers arctiques. D'un autre côté, nous sommes abondamment pourvus
de vêtements de fourrures et de provisions de toutes sortes; nous
pourrons donc nous nourrir suffisamment et nous tenir chaudement
pendant longtemps, quels que soient les événements. Nos chiens nous
fourniront le moyen de faire des explorations, et de nous éloigner
à des distances considérables du point où le navire aura pris ses
quartiers, et nous pourrons ainsi étudier la nature et le caractère
de la contrée où nous aborderons. Maintenant, sûrs d'avoir la
sympathie de tous ceux que nous laissons derrière nous, nous nous
enfonçons dans le nord, confiants dans la protection de Dieu et dans
notre bonne fortune. Adieu.
CHAPITRE VII.
Dernières nouvelles de «la Jeannette»[6].
_La Jeannette_ quitte la baie Saint-Laurent pour continuer sa
route au nord.--Dernières nouvelles de l'expédition.--Elle est
rencontrée par la _Sea Breeze_.--Rapport du capitaine de ce
navire sur l'état de la mer glaciale à cette époque.--Le _Mount
Wollaston_ et _le Vigilant_ sont pris dans les glaces peu de
jours après la disparition de _la Jeannette_
[6] Renseignements fournis par le capitaine Jesperson, de la
goëlette _Fanny A. Hyde_, et le capitaine Barnes, de la _Sea
Breeze_.
_La Jeannette_ partit en effet, le soir même, de la baie
Saint-Laurent, remorquant la _Fanny A. Hyde_, qui, faute de vent, ne
pouvait appareiller. A sept ou huit milles du mouillage, les deux
navires se séparèrent: l'un prit la direction du nord vers le détroit
de Behring, tandis que l'autre faisait voile au sud pour regagner San
Francisco. Naturellement, les dernières paroles échangées entre les
deux équipages furent des souhaits mutuels de réussite dans leurs
voyages respectifs. «Au moment de prendre congé du capitaine de Long,
racontait le capitaine Jesperson, comme je lui exprimais l'espoir que
nous nous reverrions bientôt, il me répondit:--«Moi aussi, j'ai cet
espoir, et n'ai pas même le moindre doute sur sa réalisation.»--«Au
reste, ajoutait le capitaine Jesperson, tous les membres de
l'expédition avaient la même espérance.» Toutefois, le Chinois qui
devait remplir les fonctions de garçon de cabine et qui avait été
malade pendant toute la durée de la traversée, avait obtenu son congé
à Saint-Michel, avec l'autorisation de s'en retourner à San Francisco.
En revenant à San Francisco, le capitaine Jesperson rapportait le
courrier de _la Jeannette_. C'était la dernière occasion que les
gens de l'expédition devaient avoir, pendant de longs mois, pour
communiquer avec ceux qu'ils laissaient derrière eux. Néanmoins, tous
ceux qui s'intéressaient au sort de _la Jeannette_ devaient encore
recevoir de ses nouvelles, avant qu'elle ne disparût au milieu des
brouillards et des glaces.
En effet, comme nous le raconterons plus tard en reprenant la suite
de notre récit, forcément interrompu ici, _la Jeannette_, après avoir
franchi le détroit de Behring, se dirigea vers le cap Serdze, pour
recueillir quelques détails sur l'expédition de Nordenskjold, et sur
le navire enfermé dans les glaces de la baie Kolioutchine, mit le cap
droit au nord sur l'extrémité méridionale de la Terre de Wrangell.
Ici, nous n'examinerons point les causes qui l'ont empêchée d'aborder
à cette dernière terre, nous réservant de les faire connaître plus
tard. Nous dirons seulement que pendant cette partie de son voyage,
elle fut aperçue par quelques-uns des navires baleiniers américains,
qui, chaque année, fréquentent ces parages, et nous laisserons la
parole au capitaine Barnes, de la _Sea Breeze_, qui s'en approcha
le plus près. Le brave marin nous donnera, sur l'état des glaces et
de la mer, quelques renseignements qui pourront peut-être servir à
expliquer la série des événements que nous raconterons par la suite.
«Pendant l'été de l'année 1879, dit-il, la banquise qui longe la côte
américaine de l'Océan Arctique, descendit beaucoup plus bas que de
coutume, et souvent s'étendit jusqu'au cap des glaces. En outre, des
vents violents du nord prévalurent pendant tout le mois d'août, ce
qui empêcha le courant qui, d'ordinaire, porte au nord-est, de se
faire sentir; nous pûmes même remarquer que les glaces flottantes
étaient chassées au sud-ouest et atteignaient presque la latitude du
cap Lisburne. A la fin du mois, toute la flottille de baleiniers se
trouvait encore dans les parages du cap des glaces, lorsque la _Sea
Breeze_ quitta la côte orientale pour mettre le cap à l'ouest. Elle
se dirigea vers l'île Herald, en longeant la bordure des glaces qui
avoisinaient cette île. Au sud de la ligne que nous suivions, la mer
était presque complétement libre; néanmoins, les glaces s'avançaient
beaucoup plus au sud que d'ordinaire. Arrivés au 178° 40' de
longit. ouest, nous remarquâmes que les glaces s'infléchissaient
au nord-ouest; un vent frais du sud-sud-est nous favorisant, nous
gouvernâmes aussitôt dans cette direction, que nous suivîmes jusqu'à
la nuit. A neuf heures du soir, nous aperçûmes le sommet des mâts
d'un navire, que nous avions à l'ouest, et qui semblait se diriger
droit au nord. La nuit étant survenue, nous fûmes obligés de mettre
en panne pour attendre le jour et reprendre notre route vers le
nord-nord-ouest. Dès l'aube, c'est-à-dire à trois heures et demie du
matin, le navire que nous avions vu la veille ne se trouvait plus
qu'à quelques milles en avant de nous. Il nous fut alors facile
de reconnaître un steamer, marchant en même temps à la vapeur et
toutes voiles dehors dans la direction du nord. Le temps, qui avait
été beau jusque-là, devint brumeux, et la neige se mit à tomber en
flocons si serrés, que nous entrâmes, sans nous en apercevoir, dans
une échancrure de la nappe de glace, où nous fûmes bientôt entourés
de glaçons flottants. Le lendemain matin, le temps étant toujours
brumeux, nous lofâmes au vent presqu'à sec de toile en attendant
une éclaircie. Quand celle-ci se produisit, nous avions le steamer
au nord, à environ six milles; mais le brouillard, s'abaissant de
nouveau, nous le cacha tout à fait pour un moment. Un peu plus tard,
nous l'aperçûmes encore.
»Dans l'après-midi, le brouillard s'épaissit de nouveau et persista
pendant vingt-quatre heures. Pendant tout ce temps nous avions
gouverné vers l'ouest. Le lendemain, nous trouvant juste en face de
la banquise, je fis virer de bord pour prendre la direction opposée,
et bientôt nous eûmes un temps clair, mais le steamer était hors de
vue. Sans doute il avait eu l'éclaircie quelques heures avant nous.
Au moment où nous le vîmes pour la dernière fois, il était environ
onze heures du matin. C'était le 3 septembre, et je n'ai nul doute
que ce ne fût _la Jeannette_. Elle se trouvait à environ cinquante
milles dans le sud-ouest de l'île Hérald.
»Pendant les deux jours qui suivirent, les baleiniers que nous avions
laissés aux environs du cap des Glaces, commencèrent à arriver dans
nos parages. Quelques-uns se rapprochèrent autant que possible
de l'île Herald, qui alors se trouvait parfaitement en vue. Deux
d'entre eux au moins, crurent apercevoir la fumée d'un steamer dans
la direction du nord. Peu après, les glaces que nous avions à l'est
commencèrent à se rapprocher du banc qui se trouvait à l'ouest et
couvrirent l'espace resté libre jusque-là. Quant à nous, il nous
fallut nous diriger vers le sud et vers l'est, où les baleines
commençaient à se montrer, de sorte que nous ne nous rapprochâmes
pas de l'île Herald jusqu'à la fin de septembre. Pendant tout ce
temps, nous ressentîmes de violents courants dans la direction du
nord-nord-est. Dans les premiers jours d'octobre, la mer était
presque complétement libre au sud de l'île Hérald...
»Pendant la durée du mois de septembre, la masse de glaces solides
avait reculé d'une cinquantaine de milles vers le nord, tandis
que les amas de glaçons flottants avaient été poussés au sud, et
couvraient presque toute la partie méridionale de l'Océan Arctique,
jusqu'au cap Hope. Il est donc peu probable que _la Jeannette_ ait pu
suivre les côtes de Sibérie, et qu'au moment où nous la vîmes venir
de cette direction, en suivant la bordure des glaces et se dirigeant
vers le nord, elle attendait une éclaircie pour aborder soit à la
Terre de Wrangell, soit à l'île Herald. A ce moment, la nappe de
glace n'était pas encore complétement fermée dans cette direction,
et je ne doute pas le moins du monde qu'elle ait pu aborder à la
Terre de Wrangell. Mais si, au contraire, elle s'est trouvée prise au
moment où les deux banquises se sont rapprochées, elle a dû y rester
emprisonnée, et, sans espoir de pouvoir être secourue, se laisser
entraîner, à la dérive, à la merci des courants; ce qui, d'ailleurs,
pourrait arriver à tout navire envoyé à sa recherche.»
Telles furent les dernières nouvelles précises reçues touchant _la
Jeannette_. Tel était, aussi, l'état des glaces dans l'Arctique au
commencement d'octobre de l'année 1879. Mais celles-ci changèrent
promptement. A peine une semaine plus tard, quatre baleiniers
américains, _le Vigilant_, le _Mount Wollaston_, le _Mercury_,
l'_Helen Mar_, confiants dans l'état de la mer, s'étaient avancés
assez loin au nord. Mais le 10 octobre, pendant que les deux
premiers, se trouvant à 70 milles au nord-est du point où _la
Jeannette_ avait été aperçue pour la dernière fois, se dirigeaient
vers le nord-ouest, le vent du nord s'éleva et produisit une brusque
variation de température. L'effet fut si subit, qu'en douze heures la
surface de la mer fut couverte d'une couche de glace de six pouces
d'épaisseur. Heureusement le _Mercury_ et l'_Helen Mar_ s'aperçurent
à temps du danger qui les menaçait. Néanmoins, l'équipage du premier
n'eut que le temps de l'abandonner, pour se réfugier à bord du
second, qui était plus neuf et mieux en état de naviguer. Toutefois,
ce ne fut pas sans des peines inouïes que l'_Helen Mar_ parvint à se
dégager et à gagner la mer libre, en se frayant un chemin à travers
la glace pendant l'espace de plus de soixante milles. A partir de ce
jour, on n'a plus revu le _Mercury_.
Le _Mount Wollaston_ et _le Vigilant_ portaient ensemble soixante
hommes d'équipage. On n'a plus jamais entendu parler du premier;
quant au second, les Tchouktchis prétendent avoir vu son épave, mais
jusqu'à ce jour, on n'a rien de certain à ce sujet. Sans doute, les
glaces se sont refermées sur eux. Ils n'auront pu se dégager et se
sont trouvés perdus corps et biens.
Tels furent les derniers événements qui parvinrent à la compagnie
maritime en l'année 1879. Les renseignements météorologiques
rapportés de ces parages, n'étaient pas de meilleur augure; on
savait que de violentes tempêtes s'y étaient succédé à de courts
intervalles, rendant fort périlleuse la situation des navires qui, se
trouvant loin d'un port, avaient été surpris et emprisonnés dans les
glaces.
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
DEUXIÈME PARTIE
«LA JEANNETTE» EST PERDUE
CHAPITRE VIII.
Plans de recherches[7].
Quiétude du gouvernement des États-Unis au sujet de _la
Jeannette_ pendant la première année qui suivit le départ de
ce navire.--Le _Corwin_ est envoyé à la Terre de Wrangell en
1880.--Inutilité de ses recherches.--Plan du voyage de de Long,
d'après ses lettres.--L'opinion publique s'émeut de ne pas
recevoir la moindre nouvelle.--La Société de géographie charge
son président de s'adresser au gouvernement pour demander qu'on
envoie un navire sur les traces de _la Jeannette_.--Adresse
de M. Daily au président des États-Unis.--Les Chambres
votent un premier crédit de 175,000 dollars.--Achat du
_Rodgers_.--Seconde expédition du _Corwin_ à la Terre de
Wrangell.--Il arrive à accoster cette terre, où personne
n'avait encore mis le pied.--Équipement du _Rodgers_.--Son
départ de San Francisco.--Sa croisière.--Immenses résultats de
celle-ci.--_L'Alliance_ part le même jour de Newport pour le
nord de l'Atlantique.--Voyage de ce navire.--L'_Eira_ et le
_Barentz_.--Le _Proteus_.--La station du cap Barrow.--Immensité
du plan de recherches.--Résultats nuls au point de vue de _la
Jeannette_.--Fausses nouvelles.--Nouveaux préparatifs.--Plan du
lieutenant Hogaard.--Une prophétie.--Melville et treize autres
marins de _la Jeannette_ à l'embouchure de la Léna.
[7] Extrait d'une série d'articles du _New-York Herald_.
La perte probable du _Mount Wollaston_ et du _Vigilant_, pas plus que
les dernières nouvelles de l'état atmosphérique de l'Océan Arctique
au nord du détroit de Behring, à la fin de l'été 1879, ne suffirent à
faire concevoir des craintes sur le sort de _la Jeannette_. On avait
confiance dans la solidité de ce navire; en outre, on le savait monté
par un équipage d'élite. De plus, il était abondamment approvisionné
pour trois ans. Seul le charbon aurait pu lui faire défaut; mais le
capitaine de Long connaissait le gisement du cap Beaufort, au nord
du détroit de Behring; il aurait pu y renouveler sa provision de
combustible, si le besoin s'en était fait sentir. Dans l'opinion du
gouvernement, aussi bien que dans l'opinion publique, les hommes
de _la Jeannette_ n'avaient donc à redouter ni la disette, ni les
atteintes du froid.
L'hiver 1879-1880 et le printemps suivant se passèrent sans qu'on
ressentît la moindre appréhension sur le sort de l'expédition;
d'ailleurs on espérait que les baleiniers, qui, chaque année, se
rendent au détroit de Behring, rapporteraient de ses nouvelles en
revenant des parages où _la Jeannette_ avait été aperçue pour la
dernière fois.
Toutefois, le gouvernement ne voulut pas s'en remettre complétement
à cette source d'informations. Connaissant les habitudes des
baleiniers, il savait qu'on pouvait peu compter sur eux pour faire
la moindre recherche qui les aurait détournés de leur lieu de pêche
et peut-être forcés d'aborder sur des terres d'un accès difficile.
Il jugea donc prudent d'envoyer le capitaine Hooper, commandant du
_Corwin_, à la Terre de Wrangell, pour visiter les cairns que de
Long avait dû y construire. Le _Corwin_, dont nous aurons bientôt
l'occasion de parler de nouveau, était un navire appartenant à la
marine de l'État, chargé par le gouvernement de croiser sur les
côtes de l'Alaska, pour empêcher l'introduction du whisky et des
armes à feu dans l'étendue de ce territoire et sur les îles voisines
appartenant aux États-Unis.
Aussitôt chargé de cette mission, le capitaine Hooper mit le cap
sur la Terre de Wrangell; mais là, il rencontra des difficultés
que ni son énergie ni son courage ne purent lui faire surmonter;
à cinq reprises différentes, il tenta d'aborder; mais, à chaque
fois il dut y renoncer vu l'état de la mer et de la banquise contre
laquelle il venait se heurter. Il revint donc à San Francisco sans
aucune nouvelle de _la Jeannette_. Les baleiniers restèrent aussi
successivement à leurs ports d'attache, mais pas un n'était à même de
fournir le moindre renseignement sur l'expédition au pôle nord.
Après cette campagne la question de la recherche de _la Jeannette_
n'avait pas avancé d'un pas.
Cette absence absolue de nouvelles commença à susciter quelques
appréhensions; au reste les nouvelles apportées de l'Arctique étaient
loin d'être rassurantes, on s'étonnait qu'un aussi grand nombre de
navires eussent pu visiter les parages de la Terre de Wrangell sans
trouver le moindre indice du passage de de Long et de ses compagnons,
quand on tenait pour certain qu'ils avaient dû aborder sur terre,
puisque de Long disait, dans des lettres écrites à sa femme avant son
départ:
«Alors, si la saison est encore favorable pour avancer vers le nord,
j'irai à la Terre de Kellett (Wrangell), dont je suivrai la côte
orientale aussi loin que possible.
»Si la position de Nordenskjold n'inspire aucune inquiétude et que
j'apprenne qu'il n'est pas nécessaire pour nous d'aller à la baie
Saint-Laurent, je pousserai immédiatement à travers le détroit
de Behring et me dirigerai de suite vers la Terre de Kellett. Je
suivrai, aussi loin qu'il me sera possible, la côte orientale, afin
d'atteindre la plus haute latitude où notre navire pourra arriver
avant de prendre mes quartiers d'hiver.
»Si rien ne vient entraver notre marche, je me bornerai à toucher
à la pointe méridionale de la Terre de Kellett, où je construirai
un cairn sous lequel je déposerai une relation de notre voyage
jusqu'à la date à laquelle nous serons arrivés. Mon intention est
d'en faire autant tous les vingt-cinq milles marins et de donner
les renseignements utiles pour faire connaître les progrès de notre
marche. Mais si nous venions à rencontrer des obstacles sur notre
route, nos descentes à terre seraient plus fréquentes et les cairns
plus nombreux. Toutefois, comme nous ignorons quelles difficultés
peuvent nous attendre, il est impossible de tracer d'avance un plan
défini de nos opérations.
»Comme peut-être, dans le courant de l'année prochaine, on enverra
un navire à notre recherche, je dois, pour lui faciliter la tâche
vous donner des indications générales sur le plan de campagne que je
compte suivre si nous parvenons à trouver, sur la côte de la Terre
de Kellett, un port convenable pour y établir nos quartiers d'hiver.
Je ferai, pendant l'automne prochain et le printemps suivant, tous
mes efforts pour remonter aussi loin que possible vers le nord, avec
les traîneaux; et pendant l'été 1880, dès que l'état des glaces me le
permettra, je prendrai la route du pôle avec mon navire pour aller
hiverner... où Dieu nous conduira. Mais si, au contraire, notre
mauvaise fortune voulait que nous ne rencontrassions point de port,
et qu'il nous fallût passer l'hiver au milieu des glaces, nul ne peut
dire où nous serons dans un an, ni où on devra nous chercher.
»Dans le cas où quelque désastre viendrait à fondre sur notre navire,
nous opérerions notre retraite vers les établissements de la côte de
Sibérie, ou vers les lieux habités par les tribus du cap oriental, où
nous attendrions une occasion propice pour retourner à notre dépôt de
Saint-Michel.
»Si on envoie un navire uniquement pour obtenir de nos nouvelles,
qu'il aille en chercher sur les côtes de la Terre de Kellett et sur
celles de l'île Herald; au contraire, s'il avait pour mission de nous
suivre, il pourra, après avoir trouvé les dernières notes laissées
par nous sur ces côtes, tenir pour certain, à moins d'un avis opposé,
que nous avons été entraînés à l'est. Or, si malgré mes efforts pour
marcher droit au nord je m'aperçois que nous sommes emportés dans la
direction de l'est, j'essayerai de gagner l'Atlantique en tournant
la pointe septentrionale du Groënland, si nous sommes arrivés à une
latitude assez élevée; dans le cas contraire, je prendrai la voie du
détroit de Lancastre pour venir déboucher dans la baie de Melville.»
Les indications contenues dans ces lettres étaient assez précises.
De Long voulait aborder à la Terre de Wrangell: mais l'avait-il
pu? N'avait-il pas, comme il semblait le craindre lui-même, été
pris au milieu des glaces? Les deux champs de glace signalés par le
capitaine de la _Sea Breeze_ ne s'étaient-ils pas refermés sur lui et
ne le tenaient-ils point emprisonné, l'emportant dans une direction
inconnue? Telles étaient les questions que s'adressaient ses amis et
ceux de ses compagnons, ainsi que toute personne qui s'intéressait à
l'expédition. D'ailleurs n'avait-il pas, pour ainsi dire, exprimé le
désir qu'on envoyât un navire à sa recherche?
D'un autre côté, le souvenir de Franklin et de ses infortunés
compagnons, ainsi que l'histoire plus récente du _Tegethoff_, étaient
encore trop présents à la mémoire de tous pour qu'on restât plus
longtemps inactif. Comme l'enthousiasme, la crainte est contagieuse,
et la crainte de quelques individus isolés d'abord, s'empara du
public en général. Les sociétés scientifiques s'émurent à leur tour
et résolurent de s'adresser au gouvernement pour obtenir l'envoi d'un
navire à la recherche de _la Jeannette_ et de son équipage.
Ce fut la Société de géographie qui en prit l'initiative. A la suite
d'un vote émis à l'unanimité par le conseil, son président, M. Daily,
fut chargé de présenter une adresse au président des États-Unis, pour
demander la présentation aux Chambres d'un projet de loi autorisant
le secrétaire de la marine à envoyer un navire de l'État à la
recherche de _la Jeannette_, et lui accordant les fonds nécessaires
pour couvrir les frais de l'expédition.