Peu après, je me rendis à terre pour visiter le fort, où je trouvai

un curieux assemblage de bâtiments en bois, formant un rectangle, aux

angles duquel s'élevaient quatre petits blokhaus, lesquels, du temps

de la domination russe, étaient armés de canons. Mais aujourd'hui,

ce point stratégique n'a plus aucune importance pour la défense du

pays. En pénétrant dans l'enceinte, on voit, en face de soi, les

magasins de la Compagnie et les maisons d'habitation. Ces dernières

sont habitées par M. Newman, agent de la Compagnie; M. Nelson, qui

a été envoyé comme naturaliste par l'Institut Smithsonien, et qui

est en même temps attaché au service des signaux comme observateur;

et enfin par quelques ouvriers russes et quelques Indiens qui

travaillent au fort. Les habitations de l'agent de la Compagnie et du

naturaliste de l'Institut Smithsonien sont propres et confortablement

meublées. Il est clair, d'ailleurs, que ces messieurs sont assez

philosophes pour se contenter d'un confortable relatif dans ce coin

de terre isolé.

A notre arrivée, nous trouvâmes réunis à Saint-Michel tous les chiens

que nous devions prendre à bord, pour le service de nos traîneaux,

quand nous serions au milieu des glaces, ou sur la Terre de Wrangell.

Ils formaient ensemble une meute d'assez bonne apparence, mais

semblaient d'humeur fort querelleuse, et enclins à se battre sans

le moindre motif. On les voyait couchés nonchalamment, en tirant la

langue, le long du mur d'enceinte, ou sur la pointe des rochers qui

avoisinent le fort; de temps en temps, ils poussaient un hurlement

particulier, qu'on eût pris, surtout la nuit, pour la trompette de

Satan appelant ses acolytes en conseil général. Au moment de leur

repas, ils recevaient leur pitance journalière de poisson sec;

mais c'était aussi le moment où sonnait le branle-bas du combat;

d'ailleurs, le vent de la guerre soufflait en permanence, car, règle

générale, le chien des Esquimaux est enclin à se battre, et souvent

on peut se demander pourquoi la bataille est commencée. Tous les

chiens se promènent tranquillement, ou sont nonchalamment couchés

au soleil, paraissant paisibles; quand l'un d'eux se précipite

sur un de ses compagnons, alors c'est une charge générale sur le

pauvre animal. Nous avons perdu, de cette façon, neuf des chiens

que la Compagnie de l'Alaska avait fait réunir pour nous. Tous ont

été tués par leurs semblables. Nous avons donc été obligés de nous

procurer de nouvelles recrues pour en emmener quarante avec nous.

Naturellement, nous avons aussi emmené des Indiens pour conduire ces

bêtes indisciplinées, et nous servir en même temps de chasseurs.

On trouve dans les magasins de la Compagnie, à Saint-Michel, les

mêmes marchandises que celles que nous avons vues à Oonalachka.

Toutefois, la liste n'en est pas aussi nombreuse et ces marchandises

y sont en moins grande quantité. Les fourrures qui sont apportées

ici viennent de la contrée qui avoisine le bas Yukon et des côtes

adjacentes. Ce sont les Indiens eux-mêmes qui les apportent au fort,

où ils arrivent par villages entiers, conduits par leur chef, qui

dirige les négociations et les échanges. C'est par ce moyen que

l'agent de la Compagnie se procure des peaux de renard, d'ours, de

zibeline, de loup et d'écureuil; en retour, il donne du café, du

sucre, du tabac, de la poudre, du plomb (en grains ou en balles),

des fusils à baguette, des vêtements, etc. Il reçoit aussi des os de

baleine, pour garnir les patins des traîneaux; mais ces os viennent

de la côte septentrionale de la Sibérie et sont regardés comme une

marchandise d'un prix élevé. On y achète aussi quelquefois des

chiens, comme pour nous, par exemple, mais les Indiens ne les cèdent

qu'en échange de fusils; le prix moyen d'un bon chien est de sept

dollars. Les chiens véritablement supérieurs atteignent parfois

le prix de quinze dollars; mais c'est un prix extrême, qu'on ne

donne que pour un chien de tête d'attelage, parfaitement dressé et

discipliné.

Aussitôt que les Indiens ont terminé leurs échanges, ils regagnent

leur village, où ils vont jouir à loisir de leurs nouvelles

acquisitions, et le petit fort redevient triste et morne jusqu'à ce

qu'un nouveau parti d'indigènes n'arrive. Jusqu'à présent, l'agent et

les résidents blancs qui habitent le fort n'ont pas eu à se plaindre

des gens du pays, mais il arrive quelquefois que ceux-ci s'agitent

et montrent des propensions à la guerre. L'année dernière, un chef

qui résidait à une soixantaine de milles au nord de Saint-Michel,

menaça, à plusieurs reprises, de venir purger le fort de la présence

des étrangers. Le fort fut aussitôt mis en bon état de défense, et

M. Newman fit tous ses préparatifs pour donner à ce chef et à ses

Indiens, la chaleureuse réception qu'ils méritaient. Mais ceux-ci

ne se présentèrent jamais. Ce chef belliqueux étant parvenu à se

procurer d'un contrebandier, deux barils de whisky, ce fut, pour le

village tout entier, l'occasion d'une orgie, au milieu de laquelle,

lui et son fils eurent la tête fendue à coups de hache par son propre

beau-frère. Depuis le jour où ce drame de famille eut lieu, une année

s'est écoulée, et les habitants du fort n'ont plus entendu parler

de guerre, ni de menaces, et aujourd'hui ils jouissent d'une paix

profonde. Car les parents survivants du chef, imputant la mort de

ce guerrier valeureux à la possession des deux barils de whisky, en

vinrent sagement à conclure que cette liqueur était la cause unique

de leur deuil, et défoncèrent les deux barils, dont ils laissèrent

couler le contenu. Cette sage détermination empêcha probablement la

tribu entière d'être décimée de la main de ses propres enfants.

La contrée qui environne la station de Saint-Michel est entièrement

volcanique. Toutes les éminences qu'on y rencontre sont des

cônes de volcans éteints aujourd'hui. Tous les rochers du

voisinage appartiennent à d'anciennes coulées de lave, qui, en se

refroidissant, se sont fendues en colonnes de structure grossière,

qui ont dû, sur divers points, supporter une pression considérable, à

en juger par l'enchevêtrement de la surface et certaines déviations

anormales. Leur face supérieure, ainsi que le bord des fentes,

exposés à l'air, présentent un aspect poreux, absolument comme

un rayon de miel, qu'on doit sans doute attribuer à l'effet du

refroidissement. Le sable de la plage est également formé de débris

de lave. D'ailleurs cette substance entre, pour une large proportion,

dans la composition du sable que nous avons trouvé au fond de la mer

depuis Oonalachka jusqu'à Saint-Michel. Tout près de cette dernière

station, on peut visiter un lac superbe qui occupe aujourd'hui la

place d'un ancien cratère. L'intérieur du pays, également, doit être

volcanique, car j'ai en ma possession plusieurs échantillons de

lave, que je destine à ma collection minéralogique et qui m'ont été

apportés du milieu des terres. On voit aussi, le long des rivages

de la baie Norton et sur les côtes de l'île Stuart, d'immenses amas

de bois flotté, qui y sont apportés principalement par la rivière

Yukon, laquelle vient se décharger par plusieurs branches dans la

mer de Behring. Son embouchure est située un peu au sud de l'île

Stuart. Comme le cours de cette rivière est navigable pendant plus de

dix-huit cents milles à partir de son embouchure et que la surface

qu'elle dérive est extrêmement boisée, la quantité de bois qu'elle

emporte chaque année à la mer est immense. Celle-ci s'en débarrasse

en le rejetant dans les baies et les golfes qui se trouvent au

nord, où les Indiens vont enlever les plus fortes pièces qu'ils

réunissent en tas sur le rivage, à une distance suffisante pour

les mettre à l'abri des plus hautes marées. Ces bois leur servent

ensuite de combustible quand ils sont secs. On voit ces piles de bois

échelonnées, à une centaine de mètres de la plage, tout autour de la

baie.

La couche de sol qui recouvre la lave est généralement tourbeuse

et ressemble beaucoup à celles de même nature qu'on rencontre

ailleurs; elle ne s'en distingue que par sa beauté et la variété de

la végétation dont elle est partout revêtue. Toutefois, on n'y voit

aucun arbre, mais elle est couverte d'arbrisseaux peu élevés, de

graminées, de fleurs et de mousses superbes; ces dernières surtout

offrent une variété de coloris que je n'ai rencontré nulle part

ailleurs.

Le canal qui sépare l'île de Saint-Michel de la terre ferme est bordé

de marais et d'étangs salés, où les canards et les oies sauvages, les

bécassines et maintes autres espèces d'oiseaux aquatiques, viennent

faire leurs nids. Voulant profiter de cette circonstance, afin

d'apporter quelque changement à notre régime de viandes conservées,

quelques-uns d'entre nous prirent le parti d'aller, avec la chaloupe

à vapeur, faire une excursion cynégétique le long de ce canal. Nous

emportions avec nous une tente et deux jours de vivres, et, en outre,

nos fusils, des munitions, des couvertures, etc., etc. Au point

de vue du gibier, nous eûmes peu à nous louer des faveurs de la

fortune: la fumée de notre machine effrayait les oiseaux, qui ne nous

laissaient point approcher; de sorte que nous ne tuâmes que quinze

canards et une trentaine de bécassines. Cependant nous étions guidés

par un chasseur indien, mais le pauvre homme était dans un tel état

de santé, qu'il montra une bien moins grande résistance à la fatigue

que n'importe lequel d'entre nous.

Le soir du premier jour, nous établîmes notre campement sur la

lisière d'un marais; mais, pendant la nuit, la pluie tomba par tels

torrents, qu'elle détrempa le sol et nous mit, même sous notre tente,

où nous nous tenions entassés, dans le plus pitoyable état où jamais

chasseurs se soient trouvés. Le lendemain, le temps continuant à

être mauvais, et notre Indien se trouvant en proie à un violent

accès de fièvre, qui le faisait frissonner de tous ses membres,

nous jugeâmes prudent de reprendre le chemin du navire. Mais, en

franchissant la barre qui ferme l'embouchure du canal, la mer était

si houleuse, que la chaloupe embarquait de l'eau à chaque lame, si

bien qu'elle s'emplissait rapidement, et que nous faillîmes être

noyés. Quand nous arrivâmes au navire, après plusieurs heures d'une

lutte terrible pour sauver notre existence, nous avions retiré tous

nos vêtements extérieurs et nos bottes, nous tenant prêts à nous

jeter à la mer pour aborder à la nage. Dès que nous fûmes grimpés

sur le pont, on nous servit un déjeuner chaud, qui, avec le feu

de la cabine, fut extrêmement goûté par tous les membres de notre

petite troupe. Ce serait une ingratitude de ma part de ne pas ajouter

que nous dûmes tous notre salut à M. Melville, notre ingénieur en

chef, et à M. Dunbar, notre pilote de glace. Le premier s'était

mis à la machine qu'il surveillait, tandis que le second tenait la

barre du gouvernail, et, par leurs efforts combinés, réussirent à

nous tirer du mauvais pas où nous nous trouvions, car nos signaux

répétés avaient été mal interprétés à bord de _la Jeannette_, et ce

ne fut qu'au moment où nous n'en étions plus qu'à une centaine de

mètres, que nos compagnons songèrent à mettre une embarcation à la

mer pour venir à notre secours. A ce moment, notre chaloupe était à

moitié remplie d'eau, et les feux de la chaudière étaient éteints.

Pour donner une idée de la portée des sens des naturels de la côte

près de laquelle nous étions mouillés, je dois signaler ce fait, que

pendant la lutte désespérée que nous eûmes à soutenir contre la mer

pour nous maintenir à flots, ils avaient aperçu nos efforts, et se

rendant compte de notre position, ils étaient allés immédiatement au

fort prévenir les habitants du danger que nous courions, tandis que

du navire, qui était d'un mille au moins plus rapproché de nous que

le village, on n'avait absolument rien aperçu, malgré les efforts

du docteur Ambler, qui, pendant plus d'une heure, agita sa jaquette

attachée au haut de la gaffe de la chaloupe.

La baie peu profonde où _la Jeannette_ avait jeté l'ancre nous

fournissait du poisson frais en abondance, et, en particulier,

d'excellent saumon. Nous prenions aussi, avec des filets apportés de

San Francisco, que nous jetions chaque jour, une quantité énorme de

superbes carrelets et d'autres poissons d'une taille moindre, qui,

à l'éclat des couleurs, joignaient une chair fort délicate; mais

ceux-là seuls qui, pendant un mois, ont été privés de mets savoureux

et recherchés, peuvent apprécier la saveur du carrelet ou du saumon

bouilli, lorsqu'il est assaisonné d'un bon appétit et arrosé d'un

large bol de thé. Pour un disciple d'Épicure, ces aliments et cette

boisson paraîtraient sans doute manquer de saveur et être indignes

de son palais; mais que celui-là s'abstienne d'entreprendre une

expédition comme la nôtre, sinon je lui prédis bien des déboires.

Pour nous, nous étions satisfaits de manger ou de boire tout ce qui

se présentait, et nous bénissions la Providence quand elle nous

envoyait l'occasion de varier notre ordinaire.

Notre relâche, en cette baie, nous fournit encore l'occasion de nous

procurer une jouissance d'un nouveau genre. Pour nous remettre de

nos fatigues après l'aventure de chasse que j'ai racontée, M. Newman

nous invita à prendre un bain russe au fort. C'est là un des derniers

vestiges qui soit resté de la domination russe dans ces contrées. La

salle de bain, où l'on nous introduisit, se trouve dans un bâtiment

carré de forme allongée, qui est divisé en deux compartiments

concentriques. Dans celui du milieu, qui est la véritable salle de

bain, se trouve une espèce de foyer ou poêle, destiné à recevoir

des pierres rougies au feu. Quant tout est prêt, la personne qui

doit prendre un bain entre dans la pièce; la porte est fermée et

calfeutrée avec des peaux; le tuyau de la cheminée est également

fermé, et le domestique attaché à la salle jette sur les pierres de

l'eau qui siffle en se transformant en vapeur. Alors la température

s'élève subitement à un tel degré, que le sang bout presque dans les

veines, la respiration devient pénible; mais les pores de la peau

se dilatent, et alors le baigneur ressent les effets particuliers

du bain russe. Il reste aussi longtemps qu'il peut résister, puis,

après s'être plongé dans un bassin plein d'eau, il en sort pour se

précipiter dans la chambre extérieure où on l'éponge de la tête aux

pieds pour le refroidir; quand il a repris sa température normale, on

lui permet de s'habiller, alors seulement. Le charme des sensations

qu'on éprouve au sortir d'un bain russe, se trouve singulièrement

atténué par le souvenir du supplice qu'on est obligé de s'imposer;

mais les effets de ce bain sont réellement bienfaisants pour

l'organisme, quand il est pris avec précaution. En terminant, je ne

dois pas oublier de parler du cigare et du verre de thé russe, qui

sont les compléments obligés du bain, si l'on veut en ressentir tous

les bienfaits. A la vérité, la salle du fort Saint-Michel n'a pas

l'aspect le plus engageant qu'on puisse rêver; mais elle remplit

néanmoins admirablement le but pour lequel elle a été créée; ce qui

prouve qu'on ne doit pas toujours juger les choses d'après leurs

apparences.

Le 18, la goëlette _Fanny A. Hyde_ fut enfin signalée de l'île

Stuart, et bientôt après, nous l'aperçûmes qui se dirigeait sur le

port pour y jeter l'ancre. Nous attendions avec impatience ce petit

navire, à bord duquel se trouvait notre complément de vivres et de

charbon. Jamais navire ne fut donc mieux accueilli que celui-là,

lorsqu'après avoir doublé la pointe Saint-Michel, il vint, à midi,

se ranger le long du flanc de _la Jeannette_. Son capitaine monta

aussitôt à notre bord et nous le conduisîmes dans la cabine, où il

nous expliqua les causes de son retard. Les calmes, les brouillards,

les vents contraires, etc., étaient des excuses suffisantes pour

faire comprendre comment une des goëlettes les plus rapides de San

Francisco avait dépensé quarante jours pour faire la traversée de ce

port à Saint-Michel. Au reste, _la Jeannette_, un navire à vapeur,

n'avait-elle pas souffert elle-même de ces contre-temps? Mais la

_Fanny A. Hyde_ était arrivée; c'était assez; nous allions donc

pouvoir reprendre notre route dans quelques jours, c'est-à-dire

dès que son chargement serait à bord de notre navire. Nous avions

besoin d'anthracite, car le charbon que nous avions n'eût pas duré

longtemps, si nous l'avions brûlé seul, et justement la goëlette nous

en apportait. Pour ne pas perdre de temps, nous laissâmes une bonne

partie du charbon sur le pont, tout en remplissant nos soutes, et

_la Jeannette_ fut encore une fois chargée à couler bas. Aussitôt

que tout fut arrivé à bord, nous nous mîmes en route pour la baie

Saint-Laurent, qui se trouve sur la côte de Sibérie, à une trentaine

de milles au sud du cap oriental. Toute la cargaison de la _Fanny

A. Hyde_ n'ayant pu trouver place à bord de _la Jeannette_, son

capitaine reçut l'ordre de nous suivre.

Outre ce que nous avions pris à bord de ce navire, nous avions aussi

embarqué notre meute, composée d'une quarantaine de chiens, qui, à

peu près tous les quarts d'heure, se livraient entre eux des assauts

formidables, malgré l'espace restreint qu'on leur avait laissé sur

notre pont déjà encombré. Je crois que si nous leur avions laissé

la place suffisante pour se battre, ils se seraient étranglés les

uns les autres jusqu'au dernier, et le combat n'eût cessé que faute

de combattants. Ces guerres entre chiens nous montraient d'une

façon amusante combien la force armée peut avoir de poids si elle

intervient au moment opportun. En effet, quand l'acharnement des

belligérants était à son comble, un matelot, armé d'un bout de câble,

s'avançait vers le champ de bataille et frappait alors de toute la

vigueur de son bras, et, je dois le dire, avec la plus parfaite

impartialité, sur les combattants: le moyen était infaillible, car

il s'ensuivait toujours une trêve, qui, malheureusement, n'était

que temporaire. Les parties se retiraient chacune dans un coin et

semblaient conférer; mais, comme à Constantinople, ces conférences et

ces échanges de notes diplomatiques ne semblaient qu'envenimer les

choses, car soudain la trompette guerrière retentissait dans un coin,

et le bout de câble recommençait à faire de nouvelles merveilles.

En quittant la baie Norton, nous avons emmené avec nous deux Indiens

du district de Saint-Michel, qui doivent nous accompagner pendant

notre voyage dans l'Océan Arctique. L'un d'eux, du nom d'Alexis,

parle un peu l'anglais; c'est un homme intelligent, qui pourra

nous être utile, comme chasseur et comme conducteur de traîneaux.

L'autre, plus jeune, nommé Anequin, ne parle pas l'anglais; mais,

avec le concours de son camarade, qui lui sert d'interprète, il se

tire néanmoins parfaitement d'affaire. C'est un jeune homme à la

figure large, aux traits enfantins, avec une mine éveillée et une

physionomie agréable. Le capitaine a passé avec ces deux Indiens des

contrats réguliers, par lesquels il s'engage à les ramener tous les

deux dans leur patrie, et se charge, en outre, de nourrir la femme

d'Alexis et la mère d'Anequin. De plus, il leur paiera des gages

chaque mois et remettra au premier une carabine Winchester, avec une

certaine quantité de munitions, quand l'équipage de _la Jeannette_

pourra se passer de ses services. Comme ces deux Indiens sont adroits

et fort experts dans l'art de conduire les chiens, ils pourront nous

rendre de grands services; aussi leur a-t-on offert, je crois, des

conditions très avantageuses.

Madame Alexis est une jeune femme à la figure un peu bouffie,

timide, mais tout en ayant l'air jovial. Avant le départ, elle vint

à bord pour voir son mari. Dans une circonstance aussi triste, elle

eut une tenue fort décente. Quant à son mari, quoiqu'en général

un Esquimau n'ait pas l'habitude de se répandre en pleurs et en

lamentations, lorsqu'il se sépara de celle à laquelle il était uni

pour la vie, il montra un certain stoïcisme, tempéré cependant par

les marques d'affection qu'il témoignait à sa femme. Tous les deux

allèrent s'asseoir, en se donnant la main, sur un sac de pommes

de terre, près de la porte de la cabine, et là, échangèrent sans

doute des promesses de fidélité éternelle. Je fus vivement ému en

voyant ce tableau. Je montai sur le pont avec mon album, sur lequel

je crayonnai le portrait de ces deux bons Indiens. A la vérité,

il me fallut les esquisser dans la position où ils se trouvaient,

c'est-à-dire pendant qu'ils me tournaient le dos, car madame Alexis

était trop modeste pour se laisser portraiturer de face. Au moment

où elle allait quitter _la Jeannette_, le capitaine de Long lui fit

présent d'une tasse et d'une soucoupe ornées de lettres dorées. Elle

eut peine d'abord à contenir l'émotion et la joie que lui causait la

possession de tels trésors, mais elle les enfouit bientôt dans les

vastes replis, ou plutôt dans les magasins que formaient les plis de

sa longue robe de fourrure, et s'en alla.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 5 / 22 段