de Barbarie dans le commence d'échange que font les agents de la
Compagnie. Eh bien, afin de vous éviter la peine de chercher, je vous
dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pâtés;
et qu'il existe, dans ces îles lointaines, telles familles qui ont
sacrifié tout leur avoir, s'élevant quelquefois à plusieurs centaines
de dollars, à la vanité de posséder un orgue de Barbarie avec de
nombreux cylindres. Je peux même affirmer que l'orgue auquel fut
décerné la médaille d'or, à l'exposition de Vienne, pour le fini de
sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires,
est, aujourd'hui, la propriété d'un ivrogne aléoutien, qui l'a,
dit-on, payé plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme
s'enivre, il frappe à coups redoublés sur ce pauvre instrument, ou
se met à tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le
génie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.
Naturellement, M. Greenbaum est un maître dans tout ce qui concerne
le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci
n'a qu'à se louer de son zèle et de son habilité; mais je dois
ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'être
recommandé à tous ceux qui visitent ces contrées.
Les attributions du député collecteur, M. Smith, sont également
plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces
contrées lointaines. On ignore, en effet, assez généralement, que la
plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les
marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi
bien que dans les îles Aléoutiennes, est interdite par la loi; mais
cette prohibition n'empêche pas, chaque année, des navires équipés
en apparence pour la pêche à la baleine, mais en réalité chargés de
whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu,
aux îles Sandwich, pour se rendre au détroit de Behring, où ils
échangent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent
les chasseurs indigènes, qui habitent les stations établies sur les
côtes de l'Alaska, de la Sibérie, et sur les îles Aléoutiennes. Ces
Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude
qu'ils habitent, se dépouillent de ce qu'ils ont de plus précieux
pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la
plupart d'entre eux est celui de «whisky», qu'ils vous lancent à la
tête, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur
passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient à genoux devant vous
pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant
bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du
whisky au plus bas prix possible, c'est-à-dire de la plus mauvaise
qualité, et, chaque année, viennent visiter les stations échelonnées
le long des côtes qui avoisinent le détroit de Behring, semant
ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de
toutes sortes d'abominations. Pour empêcher ce trafic déshonnête, le
gouvernement entretient ici un petit bâtiment, le cutter _Rush_, et
un certain nombre d'agents du Trésor, au nombre desquels se trouve
M. Smith, dont nous venons de parler. Dès qu'un navire est rencontré
le long de la côte, il est soumis à une inspection rigoureuse s'il
est suspecté, et confisqué s'il est trouvé nanti de marchandises
prohibées. Il se trouve, en ce moment, à Illiouliouk, environ
seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des
confiscations récentes. On raconte que dernièrement, un navire, qu'on
savait faire ce genre de commerce prohibé, ayant fait naufrage sur
l'île de Nounivak, le capitaine fut obligé, par mesure de prudence,
dès qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de détruire tout le
stock de marchandises qu'il savait à bord, car si des indigènes,
en visitant l'épave, y avaient découvert leur liqueur favorite,
ils n'eussent pas manqué de convier toute la peuplade à une orgie
nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'équipage eussent été
infailliblement massacrés par ces sauvages devenus fous-furieux sous
l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut
rendre un officier compétent pour contrôler et surveiller le commerce
qui se fait sur ces côtes et sur les îles voisines, et je dois dire
que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès
de la tâche difficile qui lui est confiée. Au reste, avant d'occuper
son poste actuel, il était déjà familiarisé, depuis de longues
années, avec les mœurs et les coutumes des tribus de l'Alaska.
Autrefois, en effet, il fit partie d'une expédition envoyée dans
l'Alaska, par la _Western Union Telegraph company_, qui se proposait
de relier les lignes télégraphiques de l'Amérique septentrionale avec
celles de Sibérie, projet qui, après la réussite du premier câble
transatlantique, dut être abandonné, il est vrai; mais bon nombre
des membres de l'expédition, connaissant les habitudes des peuplades
de ces régions, et s'étant familiarisés avec le genre de commerce
qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre.
C'est ainsi qu'avant d'être nommé au poste de député collecteur, il
avait parcouru toute la contrée qui se trouve au nord et le long des
rives de la rivière Yukon.
Après l'agent de la Compagnie et le collecteur, vient, comme
importance, le prêtre russe, qui veille aux besoins spirituels d'un
petit troupeau d'indigènes établis sur l'île d'Oonalachka. Bien que
ces gens appartiennent au rite grec tel qu'il se pratique en Russie,
je dois dire que la petite église qu'on trouve ici, de même que la
maison du pasteur, font grand honneur à celui-ci aussi bien qu'à ses
ouailles. Ce prêtre, issu du mariage d'un Russe avec une Aléoutienne,
est marié avec une belle matrone, également d'origine métisse, et
dont les manières annoncent une éducation au-dessus de l'ordinaire.
Il y a plusieurs garçons et plusieurs jeunes filles charmantes et
fort au courant des différentes figures du quadrille et de la valse.
Pendant notre relâche à Illiouliouk, M. Greenbaum donna une petite
soirée dansante, pour laquelle il emprunta à _la Jeannette_, au
_Rush_ et au _Saint-Paul_, tous leurs cavaliers. Quant aux dames,
elles furent fournies par l'aristocratie de la localité. Cette soirée
fut extrêmement agréable; on dansa au son des instruments du pays,
et, comme rafraîchissements, on servit le thé à la Russe, du jus de
limon, etc., etc. Enfin, la fête se termina par un souper délicieux.
Les cavaliers déployèrent en cette circonstance, vis-à-vis de leurs
dames, au teint un peu brun, toute la galanterie dont ils étaient
capables; aussi cette soirée fera-t-elle époque dans les fastes
d'Illiouliouk. Je dois dire que les reines de la soirée furent
les filles du pasteur de l'endroit et une jeune dame, parente par
alliance, dit-on, du professeur Elliot, de Washington.
Mon service me retint malheureusement à bord ce soir-là, et je ne
pus assister à cette fête. Je perdis ainsi l'occasion de recueillir
maints détails qui eussent sans doute intéressé vos lecteurs. La
seule chose que je puisse donc ajouter, c'est que tout se passa de la
façon la plus agréable, sous l'œil maternel de la femme du pope.
La Compagnie commerciale de l'Alaska n'est pas la seule qui existe
ici. La Compagnie américaine pour le commerce des fourrures et des
échanges y possède aussi un petit comptoir, dont la direction est
confiée à M. King, chez lequel habitaient plusieurs d'entre nous;
mais, jusqu'à présent, les affaires de cette Compagnie ne paraissent
pas avoir pris un grand développement.
En outre, le village d'Illiouliouk possède une demi-douzaine
d'ouvriers blancs et environ une centaine d'indigènes, tous
Aléoutiens.
Vu de la mer ou plutôt de la baie qui lui sert de port, Illiouliouk
présente un coup d'œil plus imposant que du côté opposé. Ce village
s'étend du nord-ouest au sud-est, au pied de hautes collines
parallèles à la côte. La baie semble enfermée au milieu des terres;
tout autour court une grève couverte de sable et fortement inclinée,
où les kayaks des indigènes peuvent aborder facilement. Les canots
des navires vont, au contraire, se ranger le long de la jetée de la
Compagnie de l'Alaska pour débarquer. Cette jetée est située vers
l'extrémité nord-ouest du village, et, comme nous l'avons dit, en
face des magasins de la Compagnie. Un peu plus au sud, on remarque
la maison de M. Greenbaum. C'est un édifice bâti tout en bois, où
ne manquent ni l'espace ni le confort. Vient ensuite la maison du
pope, située près de la petite chapelle, toutes les deux peintes
en une couleur assez gaie, et qui réjouit l'œil. La maison est
proprement entretenue et parfaitement garnie. On nous dit que ce
pasteur était salarié par le gouvernement russe et par les autorités
ecclésiastiques de l'empire. Son salaire, joint à son casuel, peut
s'élever, paraît-il, à la somme annuelle de quatre mille dollars.
Cette somme peut paraître élevée, mais, à la vérité, elle ne l'est
pas trop pour décider un homme d'une certaine éducation à quitter
les plaisirs d'une vie civilisée pour venir se confiner dans cette
localité lointaine, au milieu des peuplades encore à demi-sauvages.
A propos du casuel de ce digne pope, je dois vous raconter que le
lendemain de notre arrivée, nous assistâmes, dans la petite église
russe, à un double mariage, et je tiens à vous donner quelques
détails sur les mariages de cette contrée. Les deux jeunes fiancés
que nous vîmes étaient arrivés de l'île Saint-Paul par le dernier
steamer, avec l'intention de se marier avec une femme quelconque
de la station d'Illiouliouk; peu leur importait, du reste, la
femme qu'ils épouseraient; ils s'en reposaient, pour le choix,
sur la sagacité de quelque vieille femme du village qui s'occupe
ordinairement d'assortir les couples. Sous le rite de l'Église russe,
les empêchements au mariage, pour cause de parenté, s'étendent,
en effet, aux cousins les plus éloignés, et comme les gens de ces
stations voisines sont tous parents ou alliés à des degrés plus ou
moins rapprochés, il est fort difficile, pour un jeune homme qui
désire se marier, de trouver une femme qu'il puisse épouser. Il doit
donc avoir recours aux services de quelqu'une des vieilles femmes
du pays, qui connaissent l'arbre généalogique de chaque famille, et
celle-ci lui choisit, parmi les filles de la contrée, une personne
qui ne soit pas au degré prohibé. Il est rare que l'homme ne ratifie
pas ce choix, bien qu'il ne connaisse souvent celle qui doit devenir
sa femme qu'au moment où ils se rencontrent tous les deux au pied de
l'autel.
--Avec qui allez-vous vous marier? demandâmes-nous à l'un des futurs
époux.
--Je ne sais pas, nous répondit-il, je n'ai pas encore vu la femme.
Cette manière de procéder est, pour ainsi dire, une règle parmi ces
peuplades, et tant pis pour ceux qui regrettent l'affaire quand elle
se conclut; car les avocats du divorce n'ont rien à faire dans ce
pays.
La cérémonie fut célébrée d'après le rite adopté par l'Église russe,
avec cierges et couronnes. Elle fut d'une longueur démesurée; mais
comme les deux couples intéressés n'avaient pas l'air de s'en
plaindre, nous n'avions pas le droit, nous-mêmes, de dire quelque
chose.
Étant allé dans la soirée me promener le long de la côte avec le
docteur Ambler, nous rencontrâmes l'un des deux couples qui profitait
d'un superbe coucher de soleil pour s'abandonner tout en entier aux
douceurs de la lune de miel. L'homme avait l'air assez niais, mais
la femme paraissait aussi gaie que le comportait la circonstance.
Ayant gravi quelques collines couvertes de neige nous atteignîmes un
point d'où nous jouissions d'une vue superbe. Notre œil embrassait
d'un seul coup un ensemble de terre, d'eau et de ciel vert, bleu
et gris, formant une mosaïque admirable, surtout au moment où le
soleil couchant teintait le paysage d'une délicate nuance pourpre,
adoucissant les ombres et mettant en relief certains profils hardis
qui donnaient au tableau un caractère tranché. Pour mieux jouir de ce
spectacle, nous nous assîmes sur le flanc d'une colline qui allait
s'inclinant doucement vers la mer. Nous y restâmes pendant une
heure songeant aux amis restés derrière nous, et nous demandant ce
qu'ils faisaient à ce moment, car pour nous c'était l'heure du soleil
couchant, tandis que pour vous c'était celle où l'astre du jour
apparaît sur l'horizon. Mon imagination me retraçait, à ce moment
le tableau de New-York s'éveillant pour reprendre sa vie affairée,
tandis que mes yeux, plongeant dans le brouillard, distinguaient ce
petit village isolé et tranquille où chacun se disposait à aller
se livrer au sommeil. Ce ne fut qu'avec peine que nous pûmes nous
arracher à ce site charmant.
Je serais injuste si j'omettais de parler des prévenances et des
attentions dont nous fûmes l'objet de la part de tous les habitants
de cette station, et en particulier de l'empressement avec lequel
M. Greenbaum allait au-devant de nos besoins. En partant de San
Francisco, le capitaine avait apporté avec lui des lettres du général
Miller, directeur de la Compagnie commerciale de l'Alaska, dans
lesquelles celui-ci invitait tous les agents de cette Compagnie à
nous fournir tous les objets dont nous pourrions avoir besoin. Or,
il arriva que le dépôt de charbon, entretenu ici par le département
de la marine, et sur lequel nous comptions pour remplir nos soutes
avait été presque entièrement épuisé par le _Rush_. En outre, ce
qui restait de combustible était de si mauvaise qualité, que le
capitaine préféra recourir aux magasins de la Compagnie, que lui
ouvrit gracieusement M. Greenbaum, pour renouveler sa provision.
Nous pûmes aussi nous procurer un superbe lot de peaux de rennes,
pour confectionner nos vêtements de fourrures, et maintes autres
provisions dont nous avions besoin. Pour les menus objets, tels
que mitaines, bas, etc., dont les officiers, aussi bien que les
matelots étaient encore dépourvus, M. Greenbaum ne voulut accepter
aucun paiement, de sorte qu'en quittant ce port hospitalier, nous
étions tous collectivement et individuellement les obligés de cette
généreuse Compagnie qu'il représente.
Un des caractères distinctifs de la baie d'Illiouliouk sont les
deux énormes promontoires à pic qui en forment l'entrée. Chacune
avec ses masses rocheuses pourrait servir d'assiette à un nouveau
Gibraltar; et si elles étaient placées à l'entrée de quelques-uns
de nos ports de l'Occident ou de l'Orient, elles en feraient une
forteresse imprenable. Le flanc des collines qui environnent la baie
est couvert de gazon d'un vert luxuriant, tandis qu'à leur pied
fleurissent des plantes des espèces les plus variées; plus loin,
sur les sommets des collines qui sont au second plan, apparaissent
les bruyères, et enfin les mousses de montagne couvrent les étages
supérieurs. Nous fîmes aussi complétement que les circonstances nous
le permettaient, une collection de ces divers végétaux, que nous
desséchâmes afin de pouvoir les étudier et les classer plus tard.
Au point de vue géologique, l'île est formée en majeure partie de
gneiss et de granit entremêlés de veines basaltiques qui viennent
affleurer à la surface sur les flancs des collines qui bordent
le rivage. On rencontre aussi des couches calcaires au nord du
village et dans le travers du mouillage de la baie. Ces dernières
présentent ceci de remarquable qu'on y rencontre sur quelques
points des cristallisations considérables. J'ai fait le croquis de
quelques rochers isolés présentant une forme extraordinaire qu'on
remarque en avant des falaises du cap Kaleghta. Les proportions
données par la nature à ces structures gigantesques, trompent l'œil
inexpérimenté. Ce qui apparaissait de loin et à première vue comme
un galet ou la pointe d'un rocher, prend, à mesure qu'on approche,
les dimensions d'une cathédrale, tandis que les falaises qui forment
le fond du tableau semblent s'élever jusqu'aux cieux et cacher leur
crête au milieu des nuages en mouvement. En outre, on y remarque un
enfoncement de la côte qu'on eût pris d'abord pour une baie large
et profonde, mais qui, quand on l'examine, présente les caractères
indiscutables d'un ancien cratère: c'est une vaste coupe dont une
partie des bords s'est écroulée, laissant un libre accès à l'œil du
marin pour scruter les aspérités de sa paroi intérieure. C'est en
vain qu'on voudrait se défendre d'un certain sentiment de respect en
face des bouleversements opérés par les forces de la nature dans ces
régions presque inconnues, mais pleines de tant d'attraits pour le
géologue comme pour le peintre.
Dès que notre charbon fut embarqué, nous nous préparâmes à quitter le
port d'Illiouliouk, et le lendemain matin nous partions pour l'île
Saint-Michel, sur la côte de l'Alaska. En évitant de nous rendre à
l'île Saint-Paul, comme le capitaine se l'était d'abord proposé,
nous gagnions au moins deux jours, car le temps, à cette époque, est
extrêmement variable dans ces régions. Au reste, ayant trouvé les
fourrures dont nous avions besoin à Oonalachka, nous n'avions plus de
raisons sérieuses pour relâcher à cette île.
CHAPITRE VI.
Saint-Michel de l'Alaska[5]
Départ d'Illiouliouk.--Traversée de ce port à Saint-Michel,
sur la côte d'Alaska.--Commencement des observations
météorologiques.--Arrivée à Saint-Michel.--Description
de cette station.--Son commerce.--Nous y trouvons nos
chiens.--Caractère de ces animaux.--Un chef indien menace
le fort de Saint-Michel.--Un baril de whisky est cause
de sa mort.--Description géologique des environs de
Saint-Michel.--Une chasse aux canards.--La chaloupe en
danger de sombrer.--Les bains russes à Saint-Michel de
l'Alaska.--Arrivée de la goëlette _Fanny A. Hyde_ avec un
supplément de provisions pour _la Jeannette_.--Départ de
Saint-Michel.--Les chiens à bord.--Les Indiens Alexis et
Anequin, nos conducteurs de chiens.--Les adieux d'Alexis
et de sa femme.--Entrée dans la mer de Behring.--Une
tempête.--Arrivée à la baie Saint-Laurent.--Premières nouvelles
de Nordenskjold.--Plan de l'expédition de _la Jeannette_.
[5] Troisième lettre de M. Collins.
Baie de Saint-Laurent, près du détroit de Behring (Sibérie orientale).
27 août 1879.
Malgré le séjour agréable que nous avions fait à Oonalachka pendant
notre courte relâche, personne, à bord de _la Jeannette_, ne témoigna
le moindre regret quand arriva le moment de lever l'ancre pour nous
engager dans la mer de Behring.
Néanmoins, tous les nouveaux amis que nous laissions à Illiouliouk
voulurent nous donner une dernière preuve de leur sympathie, et,
au moment où _la Jeannette_ quittait la jetée, elle fut saluée par
toute l'artillerie de la place et par celle de la goëlette le _Rush_,
qui se trouvait sur la baie. Les canons qui défendent cette station
ne sont point, à la vérité, des engins bien formidables, mais il
peuvent, néanmoins, faire assez de bruit, dans cette enceinte de
collines et de montagnes, pour satisfaire les plus exigeants. Les
pavillons furent hissés, et les mille démonstrations qu'on nous fit
sur le rivage purent nous convaincre que la brave _Jeannette_, en
s'enfonçant vers le nord, emportait les vœux les plus sincères des
résidents d'Illiouliouk.
Nous étions à peine sortis du port, où les eaux sont toujours
parfaitement tranquilles, que les effets de la houle, qui règne à
l'extérieur, se firent sentir d'une façon fort marquée. Quand nous
fûmes dans le travers du cap Kaleghta, poursuivant notre route vers
l'est afin de passer au nord de Nounivak, notre navire commença,
sous l'influence du roulis et du tangage, à gambader d'une façon
tellement désordonnée que la marche devint difficile ailleurs que
dans la cabine, où nous pouvions nous appuyer d'un côté à la table et
de l'autre à la muraille. Le vent, cependant, nous était favorable,
c'est-à-dire qu'il soufflait du sud, de sorte que nous marchions à
pleine vapeur avec toutes nos voiles dehors. Aussi, ce jour-là, _la
Jeannette_ nous émerveilla en filant régulièrement ses cinq nœuds
à l'heure. Le second jour, ce fut encore mieux, car, vers le point
du jour, le vent se mit à souffler presque en tempête et toujours
dans la même direction, si bien que nous franchîmes un espace de
173 milles en vingt-quatre heures; ce dont nous nous félicitions
déjà, espérant que la traversée serait plus courte que nous ne
l'avions supposé. D'un autre côté, le charbon que nous avions pris à
Oonalachka, tout en brûlant comme de la paille, produisait rapidement
de la vapeur, et notre machine, que M. Melville avait inspectée dans
tous ses organes pendant notre séjour dans le port d'Illiouliouk,
fonctionnait à merveille; tout nous présageait donc que nous serions
bientôt à Saint-Michel, et que si la goëlette _Fanny A. Hyde_, qui
devait nous amener de San Francisco un supplément de vivres et
de charbon, ne se faisait point attendre, dans peu de jours nous
voguerions vers l'Océan Arctique. Mais sous ces latitudes, les vents
sont extrêmement variables pendant l'été; aussi, le troisième jour,
nous reprîmes notre ancienne vitesse de quatre noeuds à l'heure; et
ce ne fut que six jours juste après avoir doublé le cap Kaleghta que
nous atteignîmes l'île Stuart dans la baie Norton.
Pendant cette traversée, la nécessité de déterminer la nature du fond
de la mer, à mesure que nous avancions, nous obligeait à nous arrêter
chaque jour pour jeter la sonde. Chaque jour également, lorsque
l'état de la mer le permettait, nous traînions la drague.
Les sondes obtenues dans ce trajet descendirent de quatre-vingts
brasses à cinq. Le fond se montra partout composé de beau sable
gris et de vase; il était recouvert de végétations ayant beaucoup
d'analogie avec la mousse, et dans lesquelles pullulait une multitude
d'êtres marins d'espèces extrêmement variées. Nous nous occupions
aussi de déterminer la température et la densité de l'eau de la mer à
diverses profondeurs. Je pus constater que les thermomètres dont nous
nous servions pour obtenir les degrés de température, fonctionnaient
à merveille, étant donné que nos hommes étaient encore un peu gauches
à manier les lignes; mais ils se perfectionnèrent rapidement.
Des observations météorologiques furent aussi faites pendant
ce temps, à chaque heure et tous les jours, avec une parfaite
régularité. Afin de faciliter cette besogne, nous avions divisé le
temps en veilles ou quarts (j'entends en quarts météorologiques).
Ainsi je commençais mon quart à midi pour finir à six heures du soir.
A ce moment, M. Chipp venait me relever, et notait les observations
faites à sept et huit heures. A son tour, le docteur Ambler faisait
celles de neuf, dix et onze heures. Puis je reprenais le poste
de minuit à quatre heures du matin; notre second lieutenant, M.
Danenhower venait alors me remplacer. A sept heures le lieutenant
Chipp lui succédait, pour céder lui-même la place au docteur à
neuf heures. Quand arrivait midi, je recommençais la série comme
la veille. Le nombre des heures d'observation était donc de quatre
pour le lieutenant Chipp; de deux seulement pour le lieutenant
Danenhower, à cause de ses nombreuses occupations; de huit pour le
docteur Ambler, et de dix pour moi. En outre, je tenais un registre
où je notais régulièrement les différentes températures observées
à la surface de la mer et à diverses profondeurs, ainsi que les
différentes densités Ajoutez à cela la rédaction de mon journal, et
vous pourrez vous convaincre qu'il ne nous restait guère de loisirs à
bord.
Ce fut le 11, au soir, que nous vîmes la terre à tribord c'est-à-dire
à l'est du navire. C'était une côte basse, qu'une éminence ou petite
colline qui apparaissait un peu au-dessus de l'horizon nous fit
reconnaître. Nous fûmes alors obligés de sonder à chaque instant pour
éclairer notre marche, et pendant la nuit nous n'avançâmes qu'avec
une extrême lenteur. Enfin, le lendemain, 11, à dix heures du matin,
nous laissions tomber nos ancres en face du fortin qui touche la
petite station à laquelle les Russes donnent le nom de Michoelovski,
et que nous appelons Saint-Michel. Quelques instants plus tard,
l'agent de la Compagnie commerciale de l'Alaska, M. Newman, vint
nous offrir l'hospitalité chez lui, et, en outre, mettre à notre
disposition toutes les provisions que les magasins de la Compagnie
pourraient nous fournir.