Vous vous demanderez peut-être de quel usage peuvent être les orgues

de Barbarie dans le commence d'échange que font les agents de la

Compagnie. Eh bien, afin de vous éviter la peine de chercher, je vous

dirai que ces instruments se vendent ici comme des petits pâtés;

et qu'il existe, dans ces îles lointaines, telles familles qui ont

sacrifié tout leur avoir, s'élevant quelquefois à plusieurs centaines

de dollars, à la vanité de posséder un orgue de Barbarie avec de

nombreux cylindres. Je peux même affirmer que l'orgue auquel fut

décerné la médaille d'or, à l'exposition de Vienne, pour le fini de

sa construction, la justesse de ses accords et pour ses accessoires,

est, aujourd'hui, la propriété d'un ivrogne aléoutien, qui l'a,

dit-on, payé plusieurs centaines de dollars. Quand cet homme

s'enivre, il frappe à coups redoublés sur ce pauvre instrument, ou

se met à tourner la manivelle pour faire de la musique, selon que le

génie du mal ou celui de l'harmonie s'empare de lui.

Naturellement, M. Greenbaum est un maître dans tout ce qui concerne

le genre de commerce qu'il fait au nom de la Compagnie, et celle-ci

n'a qu'à se louer de son zèle et de son habilité; mais je dois

ajouter que c'est un homme aimable et hospitalier, digne d'être

recommandé à tous ceux qui visitent ces contrées.

Les attributions du député collecteur, M. Smith, sont également

plus importantes qu'on ne pourrait se l'imaginer en visitant ces

contrées lointaines. On ignore, en effet, assez généralement, que la

plaie de ces parages, est le commerce de contrebande qu'y font les

marchands de whisky. L'introduction de ce poison dans l'Alaska, aussi

bien que dans les îles Aléoutiennes, est interdite par la loi; mais

cette prohibition n'empêche pas, chaque année, des navires équipés

en apparence pour la pêche à la baleine, mais en réalité chargés de

whisky, de quitter le port de San Francisco, ou celui de Honolulu,

aux îles Sandwich, pour se rendre au détroit de Behring, où ils

échangent leur cargaison contre les fourrures que leur apportent

les chasseurs indigènes, qui habitent les stations établies sur les

côtes de l'Alaska, de la Sibérie, et sur les îles Aléoutiennes. Ces

Indiens, comme du reste tous les Peaux-Rouges, sous quelle latitude

qu'ils habitent, se dépouillent de ce qu'ils ont de plus précieux

pour se procurer cette drogue. Le seul mot anglais connu de la

plupart d'entre eux est celui de «whisky», qu'ils vous lancent à la

tête, en portant le pied sur le pont du navire; et telle est leur

passion pour cette liqueur, qu'ils se mettraient à genoux devant vous

pour en obtenir. Les contrebandiers font leur profit de ce penchant

bien connu des Indiens pour les spiritueux; ils se procurent du

whisky au plus bas prix possible, c'est-à-dire de la plus mauvaise

qualité, et, chaque année, viennent visiter les stations échelonnées

le long des côtes qui avoisinent le détroit de Behring, semant

ainsi, au milieu des Indiens, une cause de vol, de meurtre et de

toutes sortes d'abominations. Pour empêcher ce trafic déshonnête, le

gouvernement entretient ici un petit bâtiment, le cutter _Rush_, et

un certain nombre d'agents du Trésor, au nombre desquels se trouve

M. Smith, dont nous venons de parler. Dès qu'un navire est rencontré

le long de la côte, il est soumis à une inspection rigoureuse s'il

est suspecté, et confisqué s'il est trouvé nanti de marchandises

prohibées. Il se trouve, en ce moment, à Illiouliouk, environ

seize cents gallons d'eau-de-vie de contrebande, provenant des

confiscations récentes. On raconte que dernièrement, un navire, qu'on

savait faire ce genre de commerce prohibé, ayant fait naufrage sur

l'île de Nounivak, le capitaine fut obligé, par mesure de prudence,

dès qu'il eut perdu tout espoir de le sauver, de détruire tout le

stock de marchandises qu'il savait à bord, car si des indigènes,

en visitant l'épave, y avaient découvert leur liqueur favorite,

ils n'eussent pas manqué de convier toute la peuplade à une orgie

nationale, et, dans ce cas, tous les gens de l'équipage eussent été

infailliblement massacrés par ces sauvages devenus fous-furieux sous

l'empire de la boisson alcoolique. On voit donc quels services peut

rendre un officier compétent pour contrôler et surveiller le commerce

qui se fait sur ces côtes et sur les îles voisines, et je dois dire

que M. Smith s'acquitte avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès

de la tâche difficile qui lui est confiée. Au reste, avant d'occuper

son poste actuel, il était déjà familiarisé, depuis de longues

années, avec les mœurs et les coutumes des tribus de l'Alaska.

Autrefois, en effet, il fit partie d'une expédition envoyée dans

l'Alaska, par la _Western Union Telegraph company_, qui se proposait

de relier les lignes télégraphiques de l'Amérique septentrionale avec

celles de Sibérie, projet qui, après la réussite du premier câble

transatlantique, dut être abandonné, il est vrai; mais bon nombre

des membres de l'expédition, connaissant les habitudes des peuplades

de ces régions, et s'étant familiarisés avec le genre de commerce

qui s'y faisait, revinrent dans l'Alaska; M. Smith fut de ce nombre.

C'est ainsi qu'avant d'être nommé au poste de député collecteur, il

avait parcouru toute la contrée qui se trouve au nord et le long des

rives de la rivière Yukon.

Après l'agent de la Compagnie et le collecteur, vient, comme

importance, le prêtre russe, qui veille aux besoins spirituels d'un

petit troupeau d'indigènes établis sur l'île d'Oonalachka. Bien que

ces gens appartiennent au rite grec tel qu'il se pratique en Russie,

je dois dire que la petite église qu'on trouve ici, de même que la

maison du pasteur, font grand honneur à celui-ci aussi bien qu'à ses

ouailles. Ce prêtre, issu du mariage d'un Russe avec une Aléoutienne,

est marié avec une belle matrone, également d'origine métisse, et

dont les manières annoncent une éducation au-dessus de l'ordinaire.

Il y a plusieurs garçons et plusieurs jeunes filles charmantes et

fort au courant des différentes figures du quadrille et de la valse.

Pendant notre relâche à Illiouliouk, M. Greenbaum donna une petite

soirée dansante, pour laquelle il emprunta à _la Jeannette_, au

_Rush_ et au _Saint-Paul_, tous leurs cavaliers. Quant aux dames,

elles furent fournies par l'aristocratie de la localité. Cette soirée

fut extrêmement agréable; on dansa au son des instruments du pays,

et, comme rafraîchissements, on servit le thé à la Russe, du jus de

limon, etc., etc. Enfin, la fête se termina par un souper délicieux.

Les cavaliers déployèrent en cette circonstance, vis-à-vis de leurs

dames, au teint un peu brun, toute la galanterie dont ils étaient

capables; aussi cette soirée fera-t-elle époque dans les fastes

d'Illiouliouk. Je dois dire que les reines de la soirée furent

les filles du pasteur de l'endroit et une jeune dame, parente par

alliance, dit-on, du professeur Elliot, de Washington.

Mon service me retint malheureusement à bord ce soir-là, et je ne

pus assister à cette fête. Je perdis ainsi l'occasion de recueillir

maints détails qui eussent sans doute intéressé vos lecteurs. La

seule chose que je puisse donc ajouter, c'est que tout se passa de la

façon la plus agréable, sous l'œil maternel de la femme du pope.

La Compagnie commerciale de l'Alaska n'est pas la seule qui existe

ici. La Compagnie américaine pour le commerce des fourrures et des

échanges y possède aussi un petit comptoir, dont la direction est

confiée à M. King, chez lequel habitaient plusieurs d'entre nous;

mais, jusqu'à présent, les affaires de cette Compagnie ne paraissent

pas avoir pris un grand développement.

En outre, le village d'Illiouliouk possède une demi-douzaine

d'ouvriers blancs et environ une centaine d'indigènes, tous

Aléoutiens.

Vu de la mer ou plutôt de la baie qui lui sert de port, Illiouliouk

présente un coup d'œil plus imposant que du côté opposé. Ce village

s'étend du nord-ouest au sud-est, au pied de hautes collines

parallèles à la côte. La baie semble enfermée au milieu des terres;

tout autour court une grève couverte de sable et fortement inclinée,

où les kayaks des indigènes peuvent aborder facilement. Les canots

des navires vont, au contraire, se ranger le long de la jetée de la

Compagnie de l'Alaska pour débarquer. Cette jetée est située vers

l'extrémité nord-ouest du village, et, comme nous l'avons dit, en

face des magasins de la Compagnie. Un peu plus au sud, on remarque

la maison de M. Greenbaum. C'est un édifice bâti tout en bois, où

ne manquent ni l'espace ni le confort. Vient ensuite la maison du

pope, située près de la petite chapelle, toutes les deux peintes

en une couleur assez gaie, et qui réjouit l'œil. La maison est

proprement entretenue et parfaitement garnie. On nous dit que ce

pasteur était salarié par le gouvernement russe et par les autorités

ecclésiastiques de l'empire. Son salaire, joint à son casuel, peut

s'élever, paraît-il, à la somme annuelle de quatre mille dollars.

Cette somme peut paraître élevée, mais, à la vérité, elle ne l'est

pas trop pour décider un homme d'une certaine éducation à quitter

les plaisirs d'une vie civilisée pour venir se confiner dans cette

localité lointaine, au milieu des peuplades encore à demi-sauvages.

A propos du casuel de ce digne pope, je dois vous raconter que le

lendemain de notre arrivée, nous assistâmes, dans la petite église

russe, à un double mariage, et je tiens à vous donner quelques

détails sur les mariages de cette contrée. Les deux jeunes fiancés

que nous vîmes étaient arrivés de l'île Saint-Paul par le dernier

steamer, avec l'intention de se marier avec une femme quelconque

de la station d'Illiouliouk; peu leur importait, du reste, la

femme qu'ils épouseraient; ils s'en reposaient, pour le choix,

sur la sagacité de quelque vieille femme du village qui s'occupe

ordinairement d'assortir les couples. Sous le rite de l'Église russe,

les empêchements au mariage, pour cause de parenté, s'étendent,

en effet, aux cousins les plus éloignés, et comme les gens de ces

stations voisines sont tous parents ou alliés à des degrés plus ou

moins rapprochés, il est fort difficile, pour un jeune homme qui

désire se marier, de trouver une femme qu'il puisse épouser. Il doit

donc avoir recours aux services de quelqu'une des vieilles femmes

du pays, qui connaissent l'arbre généalogique de chaque famille, et

celle-ci lui choisit, parmi les filles de la contrée, une personne

qui ne soit pas au degré prohibé. Il est rare que l'homme ne ratifie

pas ce choix, bien qu'il ne connaisse souvent celle qui doit devenir

sa femme qu'au moment où ils se rencontrent tous les deux au pied de

l'autel.

--Avec qui allez-vous vous marier? demandâmes-nous à l'un des futurs

époux.

--Je ne sais pas, nous répondit-il, je n'ai pas encore vu la femme.

Cette manière de procéder est, pour ainsi dire, une règle parmi ces

peuplades, et tant pis pour ceux qui regrettent l'affaire quand elle

se conclut; car les avocats du divorce n'ont rien à faire dans ce

pays.

La cérémonie fut célébrée d'après le rite adopté par l'Église russe,

avec cierges et couronnes. Elle fut d'une longueur démesurée; mais

comme les deux couples intéressés n'avaient pas l'air de s'en

plaindre, nous n'avions pas le droit, nous-mêmes, de dire quelque

chose.

Étant allé dans la soirée me promener le long de la côte avec le

docteur Ambler, nous rencontrâmes l'un des deux couples qui profitait

d'un superbe coucher de soleil pour s'abandonner tout en entier aux

douceurs de la lune de miel. L'homme avait l'air assez niais, mais

la femme paraissait aussi gaie que le comportait la circonstance.

Ayant gravi quelques collines couvertes de neige nous atteignîmes un

point d'où nous jouissions d'une vue superbe. Notre œil embrassait

d'un seul coup un ensemble de terre, d'eau et de ciel vert, bleu

et gris, formant une mosaïque admirable, surtout au moment où le

soleil couchant teintait le paysage d'une délicate nuance pourpre,

adoucissant les ombres et mettant en relief certains profils hardis

qui donnaient au tableau un caractère tranché. Pour mieux jouir de ce

spectacle, nous nous assîmes sur le flanc d'une colline qui allait

s'inclinant doucement vers la mer. Nous y restâmes pendant une

heure songeant aux amis restés derrière nous, et nous demandant ce

qu'ils faisaient à ce moment, car pour nous c'était l'heure du soleil

couchant, tandis que pour vous c'était celle où l'astre du jour

apparaît sur l'horizon. Mon imagination me retraçait, à ce moment

le tableau de New-York s'éveillant pour reprendre sa vie affairée,

tandis que mes yeux, plongeant dans le brouillard, distinguaient ce

petit village isolé et tranquille où chacun se disposait à aller

se livrer au sommeil. Ce ne fut qu'avec peine que nous pûmes nous

arracher à ce site charmant.

Je serais injuste si j'omettais de parler des prévenances et des

attentions dont nous fûmes l'objet de la part de tous les habitants

de cette station, et en particulier de l'empressement avec lequel

M. Greenbaum allait au-devant de nos besoins. En partant de San

Francisco, le capitaine avait apporté avec lui des lettres du général

Miller, directeur de la Compagnie commerciale de l'Alaska, dans

lesquelles celui-ci invitait tous les agents de cette Compagnie à

nous fournir tous les objets dont nous pourrions avoir besoin. Or,

il arriva que le dépôt de charbon, entretenu ici par le département

de la marine, et sur lequel nous comptions pour remplir nos soutes

avait été presque entièrement épuisé par le _Rush_. En outre, ce

qui restait de combustible était de si mauvaise qualité, que le

capitaine préféra recourir aux magasins de la Compagnie, que lui

ouvrit gracieusement M. Greenbaum, pour renouveler sa provision.

Nous pûmes aussi nous procurer un superbe lot de peaux de rennes,

pour confectionner nos vêtements de fourrures, et maintes autres

provisions dont nous avions besoin. Pour les menus objets, tels

que mitaines, bas, etc., dont les officiers, aussi bien que les

matelots étaient encore dépourvus, M. Greenbaum ne voulut accepter

aucun paiement, de sorte qu'en quittant ce port hospitalier, nous

étions tous collectivement et individuellement les obligés de cette

généreuse Compagnie qu'il représente.

Un des caractères distinctifs de la baie d'Illiouliouk sont les

deux énormes promontoires à pic qui en forment l'entrée. Chacune

avec ses masses rocheuses pourrait servir d'assiette à un nouveau

Gibraltar; et si elles étaient placées à l'entrée de quelques-uns

de nos ports de l'Occident ou de l'Orient, elles en feraient une

forteresse imprenable. Le flanc des collines qui environnent la baie

est couvert de gazon d'un vert luxuriant, tandis qu'à leur pied

fleurissent des plantes des espèces les plus variées; plus loin,

sur les sommets des collines qui sont au second plan, apparaissent

les bruyères, et enfin les mousses de montagne couvrent les étages

supérieurs. Nous fîmes aussi complétement que les circonstances nous

le permettaient, une collection de ces divers végétaux, que nous

desséchâmes afin de pouvoir les étudier et les classer plus tard.

Au point de vue géologique, l'île est formée en majeure partie de

gneiss et de granit entremêlés de veines basaltiques qui viennent

affleurer à la surface sur les flancs des collines qui bordent

le rivage. On rencontre aussi des couches calcaires au nord du

village et dans le travers du mouillage de la baie. Ces dernières

présentent ceci de remarquable qu'on y rencontre sur quelques

points des cristallisations considérables. J'ai fait le croquis de

quelques rochers isolés présentant une forme extraordinaire qu'on

remarque en avant des falaises du cap Kaleghta. Les proportions

données par la nature à ces structures gigantesques, trompent l'œil

inexpérimenté. Ce qui apparaissait de loin et à première vue comme

un galet ou la pointe d'un rocher, prend, à mesure qu'on approche,

les dimensions d'une cathédrale, tandis que les falaises qui forment

le fond du tableau semblent s'élever jusqu'aux cieux et cacher leur

crête au milieu des nuages en mouvement. En outre, on y remarque un

enfoncement de la côte qu'on eût pris d'abord pour une baie large

et profonde, mais qui, quand on l'examine, présente les caractères

indiscutables d'un ancien cratère: c'est une vaste coupe dont une

partie des bords s'est écroulée, laissant un libre accès à l'œil du

marin pour scruter les aspérités de sa paroi intérieure. C'est en

vain qu'on voudrait se défendre d'un certain sentiment de respect en

face des bouleversements opérés par les forces de la nature dans ces

régions presque inconnues, mais pleines de tant d'attraits pour le

géologue comme pour le peintre.

Dès que notre charbon fut embarqué, nous nous préparâmes à quitter le

port d'Illiouliouk, et le lendemain matin nous partions pour l'île

Saint-Michel, sur la côte de l'Alaska. En évitant de nous rendre à

l'île Saint-Paul, comme le capitaine se l'était d'abord proposé,

nous gagnions au moins deux jours, car le temps, à cette époque, est

extrêmement variable dans ces régions. Au reste, ayant trouvé les

fourrures dont nous avions besoin à Oonalachka, nous n'avions plus de

raisons sérieuses pour relâcher à cette île.

CHAPITRE VI.

Saint-Michel de l'Alaska[5]

Départ d'Illiouliouk.--Traversée de ce port à Saint-Michel,

sur la côte d'Alaska.--Commencement des observations

météorologiques.--Arrivée à Saint-Michel.--Description

de cette station.--Son commerce.--Nous y trouvons nos

chiens.--Caractère de ces animaux.--Un chef indien menace

le fort de Saint-Michel.--Un baril de whisky est cause

de sa mort.--Description géologique des environs de

Saint-Michel.--Une chasse aux canards.--La chaloupe en

danger de sombrer.--Les bains russes à Saint-Michel de

l'Alaska.--Arrivée de la goëlette _Fanny A. Hyde_ avec un

supplément de provisions pour _la Jeannette_.--Départ de

Saint-Michel.--Les chiens à bord.--Les Indiens Alexis et

Anequin, nos conducteurs de chiens.--Les adieux d'Alexis

et de sa femme.--Entrée dans la mer de Behring.--Une

tempête.--Arrivée à la baie Saint-Laurent.--Premières nouvelles

de Nordenskjold.--Plan de l'expédition de _la Jeannette_.

[5] Troisième lettre de M. Collins.

Baie de Saint-Laurent, près du détroit de Behring (Sibérie orientale).

27 août 1879.

Malgré le séjour agréable que nous avions fait à Oonalachka pendant

notre courte relâche, personne, à bord de _la Jeannette_, ne témoigna

le moindre regret quand arriva le moment de lever l'ancre pour nous

engager dans la mer de Behring.

Néanmoins, tous les nouveaux amis que nous laissions à Illiouliouk

voulurent nous donner une dernière preuve de leur sympathie, et,

au moment où _la Jeannette_ quittait la jetée, elle fut saluée par

toute l'artillerie de la place et par celle de la goëlette le _Rush_,

qui se trouvait sur la baie. Les canons qui défendent cette station

ne sont point, à la vérité, des engins bien formidables, mais il

peuvent, néanmoins, faire assez de bruit, dans cette enceinte de

collines et de montagnes, pour satisfaire les plus exigeants. Les

pavillons furent hissés, et les mille démonstrations qu'on nous fit

sur le rivage purent nous convaincre que la brave _Jeannette_, en

s'enfonçant vers le nord, emportait les vœux les plus sincères des

résidents d'Illiouliouk.

Nous étions à peine sortis du port, où les eaux sont toujours

parfaitement tranquilles, que les effets de la houle, qui règne à

l'extérieur, se firent sentir d'une façon fort marquée. Quand nous

fûmes dans le travers du cap Kaleghta, poursuivant notre route vers

l'est afin de passer au nord de Nounivak, notre navire commença,

sous l'influence du roulis et du tangage, à gambader d'une façon

tellement désordonnée que la marche devint difficile ailleurs que

dans la cabine, où nous pouvions nous appuyer d'un côté à la table et

de l'autre à la muraille. Le vent, cependant, nous était favorable,

c'est-à-dire qu'il soufflait du sud, de sorte que nous marchions à

pleine vapeur avec toutes nos voiles dehors. Aussi, ce jour-là, _la

Jeannette_ nous émerveilla en filant régulièrement ses cinq nœuds

à l'heure. Le second jour, ce fut encore mieux, car, vers le point

du jour, le vent se mit à souffler presque en tempête et toujours

dans la même direction, si bien que nous franchîmes un espace de

173 milles en vingt-quatre heures; ce dont nous nous félicitions

déjà, espérant que la traversée serait plus courte que nous ne

l'avions supposé. D'un autre côté, le charbon que nous avions pris à

Oonalachka, tout en brûlant comme de la paille, produisait rapidement

de la vapeur, et notre machine, que M. Melville avait inspectée dans

tous ses organes pendant notre séjour dans le port d'Illiouliouk,

fonctionnait à merveille; tout nous présageait donc que nous serions

bientôt à Saint-Michel, et que si la goëlette _Fanny A. Hyde_, qui

devait nous amener de San Francisco un supplément de vivres et

de charbon, ne se faisait point attendre, dans peu de jours nous

voguerions vers l'Océan Arctique. Mais sous ces latitudes, les vents

sont extrêmement variables pendant l'été; aussi, le troisième jour,

nous reprîmes notre ancienne vitesse de quatre noeuds à l'heure; et

ce ne fut que six jours juste après avoir doublé le cap Kaleghta que

nous atteignîmes l'île Stuart dans la baie Norton.

Pendant cette traversée, la nécessité de déterminer la nature du fond

de la mer, à mesure que nous avancions, nous obligeait à nous arrêter

chaque jour pour jeter la sonde. Chaque jour également, lorsque

l'état de la mer le permettait, nous traînions la drague.

Les sondes obtenues dans ce trajet descendirent de quatre-vingts

brasses à cinq. Le fond se montra partout composé de beau sable

gris et de vase; il était recouvert de végétations ayant beaucoup

d'analogie avec la mousse, et dans lesquelles pullulait une multitude

d'êtres marins d'espèces extrêmement variées. Nous nous occupions

aussi de déterminer la température et la densité de l'eau de la mer à

diverses profondeurs. Je pus constater que les thermomètres dont nous

nous servions pour obtenir les degrés de température, fonctionnaient

à merveille, étant donné que nos hommes étaient encore un peu gauches

à manier les lignes; mais ils se perfectionnèrent rapidement.

Des observations météorologiques furent aussi faites pendant

ce temps, à chaque heure et tous les jours, avec une parfaite

régularité. Afin de faciliter cette besogne, nous avions divisé le

temps en veilles ou quarts (j'entends en quarts météorologiques).

Ainsi je commençais mon quart à midi pour finir à six heures du soir.

A ce moment, M. Chipp venait me relever, et notait les observations

faites à sept et huit heures. A son tour, le docteur Ambler faisait

celles de neuf, dix et onze heures. Puis je reprenais le poste

de minuit à quatre heures du matin; notre second lieutenant, M.

Danenhower venait alors me remplacer. A sept heures le lieutenant

Chipp lui succédait, pour céder lui-même la place au docteur à

neuf heures. Quand arrivait midi, je recommençais la série comme

la veille. Le nombre des heures d'observation était donc de quatre

pour le lieutenant Chipp; de deux seulement pour le lieutenant

Danenhower, à cause de ses nombreuses occupations; de huit pour le

docteur Ambler, et de dix pour moi. En outre, je tenais un registre

où je notais régulièrement les différentes températures observées

à la surface de la mer et à diverses profondeurs, ainsi que les

différentes densités Ajoutez à cela la rédaction de mon journal, et

vous pourrez vous convaincre qu'il ne nous restait guère de loisirs à

bord.

Ce fut le 11, au soir, que nous vîmes la terre à tribord c'est-à-dire

à l'est du navire. C'était une côte basse, qu'une éminence ou petite

colline qui apparaissait un peu au-dessus de l'horizon nous fit

reconnaître. Nous fûmes alors obligés de sonder à chaque instant pour

éclairer notre marche, et pendant la nuit nous n'avançâmes qu'avec

une extrême lenteur. Enfin, le lendemain, 11, à dix heures du matin,

nous laissions tomber nos ancres en face du fortin qui touche la

petite station à laquelle les Russes donnent le nom de Michoelovski,

et que nous appelons Saint-Michel. Quelques instants plus tard,

l'agent de la Compagnie commerciale de l'Alaska, M. Newman, vint

nous offrir l'hospitalité chez lui, et, en outre, mettre à notre

disposition toutes les provisions que les magasins de la Compagnie

pourraient nous fournir.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 4 / 22 段