Quelle bizarre collection d'objets, contient cet espace, long de

six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui

constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamètre,

soigneusement lutté avec du blanc de céruse et de la graisse, quand

le navire est à la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour

ventiler la pièce, est la seule ouverture par où l'air pénètre chez

moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vêtements de

flanelle, bien enroulés et bien empaquetés pour les protéger contre

l'humidité. Une petite bibliothèque encombrée de livres traitant

des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne;

plusieurs sachets et petits sacs, présents de quelques jeunes

charmantes femmes de San Francisco, ornent mon réduit et me servent

de vide-poche. Ma panoplie est composée d'un fusil à deux coups,

d'une carabine Winchester à sept coups, de deux carabines Remington,

modèle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce

formidable arsenal constitue ma part d'armes à feu, abstraction faite

de celles rangées sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent

presque toutes au système Snyders. Une fois que je suis entré dans ma

cabine, ma tête touche le plafond, il n'y a plus place pour personne,

et même si je veux bâiller en étendant les bras, il me faut monter

sur le pont. Cependant, j'espère vivre plus ou moins confortablement

dans ce réduit, pendant la durée de notre expédition; et si la

fortune de la guerre venait nous contraindre à l'abandonner pour

établir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agréments de

ce petit palais.

Le docteur Ambler, l'ingénieur en chef Melville, le second lieutenant

Danenhower, le naturaliste Newcomb, et le pilote de glaces Dunbar,

partagent avec moi l'obscurité du carré. Quand viendra le temps

froid, nous aurons un poêle au milieu de notre poste. Nous avons

une ample provision d'excellentes couvertures, qui, jointes à nos

fourrures et à du combustible, nous permettront de braver l'intensité

du froid, quelle qu'elle soit. De leur côté, les hommes sont très

confortablement installés dans le poste de l'avant. C'est une pièce

allongée, qui sert de dortoir et de réfectoire aux vingt-quatre

hommes de l'équipage, y compris les trois Chinois. Quand nous aurons

pris nos quartiers d'hiver, on installera pour eux, sur le pont,

une cabane qui pourra les contenir tous. Ils trouveront là un abri

contre le froid, et ils auront de l'air, avantages qu'ils n'eussent

point trouvés réunis dans l'entre-pont. Entre les carrés, se trouve

la cuisine, où sont préparés, dans la même marmite, le repas des

officiers et celui des matelots. Car la nourriture est exactement

la même pour tous, et je crois que le seul privilège dont nous

jouissions dans la cabine est de pouvoir sucrer notre thé et notre

café avec du sucre en pierre, tandis que les matelots n'ont que de la

cassonade demi-blanche, qui, d'ailleurs, est souvent bien préférable

pour cet usage.

Le département de la cuisine est sous la haute direction de notre

chef chinois, dont souvent les théories sont superbes, mais dont

la pratique est malheureusement plus que médiocre. Il est animé,

néanmoins, des meilleures intentions; aussi se perfectionnera-t-il,

j'espère; toutefois, pour l'instant, nous buvons un café détestable.

Il y a quelques jours, à la demande générale, je me rendis à la

cuisine pour enseigner pratiquement à Sam l'art de faire le café. Le

drôle, avec ses petits yeux disposés en forme de croissant, et un

sourire naïf et enfantin, me regardait manipuler le moka parfumé,

et suivait avec intérêt les progrès de la décoction; mais, hélas,

après deux ou trois jours, il retombait dans sa routine; j'étais

réduit, pour la seconde fois, à recommencer mes démonstrations sur

le même sujet, autant dans mon propre intérêt que pour ménager les

susceptibilités gastronomiques de mes camarades. Puisque me voici

arrivé sur le chapitre de la nourriture en général, il m'est bien

permis d'ajouter que Sam nous a tous surpris par le nombre de modes

variés qu'on peut apporter dans la confection d'un hachis. Un

hachis, pour lui, est le sublime de l'art culinaire, et parvenir à

le réussir semble être le but vers lequel tend toute son ambition;

malheureusement, ses efforts, pour y exceller, deviennent un peu

monotones, et je n'ai que trop de raisons de craindre que tant que

durera notre provision de pommes de terre fraîches, il nous faille

supporter cette monomanie; heureusement, quand nous en aurons vu la

fin, ainsi que celle de nos carottes et de nos navets, Sam retombera

en notre pouvoir. Je puis bien reconnaître quelques-uns des éléments

d'un hachis, mais, au delà, tout est incertitude pour moi: après le

bœuf, le mouton, le porc, mélangés en certaines proportions avec des

carottes, des pommes de terre, des oignons, et Dieu seul sait quoi

encore, et qui font la base de ce mets, toutes les idées spéculatives

chancellent devant la masse mystérieuse qui en résulte, et il ne

reste à la malheureuse victime à laquelle elle est destinée, qu'à

l'avaler, si elle se sent encore un peu d'appétit, ou à se résigner

à sortir de table avec un peu de pain et de beurre dans l'estomac.

Pour ma part, je me résigne et j'avale ma ration, sans me plaindre,

songeant qu'un jour, peut-être, ce plat mystérieux pourra être

considéré comme un mets de luxe, à côté d'autres mets plus grossiers

dont on ne reconnaîtra que trop la nature.

Malgré cela, notre navire possède un superbe approvisionnement: des

viandes conservées, des potages de nature variée, des légumes en

boîtes de toutes sortes, des fruits secs ou en bocaux, de la farine,

des condiments, etc. Deux fois par jour nous recevons du pain

frais qu'on nous distribue d'une main généreuse. Le pain est d'une

qualité bien supérieure à celui qu'on mange dans certaines villes

qui, cependant, se piquent de leurs ressources alimentaires. Notre

steward, un Anglo-Chinois, mais ayant plutôt le type Chinois, est

un véritable maître dans l'art de fabriquer le pain, les gâteaux

et les puddings; c'est, d'ailleurs, un garçon d'une intelligence

peu commune. Charley Long-Sing est son nom; il a déjà servi sur

plusieurs navires et steamers, et il se sent chez lui. Quant à notre

garçon de cabine, Ah Sing, c'est l'être le plus déshérité de la race

mongole, que j'aie jamais rencontré. Quand à bord tout le monde avait

déjà, depuis plusieurs jours, repris possession de soi-même tant au

physique qu'au moral, ce malheureux restait enroulé sur lui-même,

comme un animal, dans quelque coin du navire, et refusait toute

espèce de nourriture. Sa faiblesse était devenue telle que nous

commencions à craindre pour ses jours. Il fallut même avoir recours

à la science du docteur Ambler pour le tirer de là; celui-ci lui fit

prendre de l'extrait de Liebig, et alors l'estomac restauré d'Ah

Sing put supporter un peu de nourriture; pendant plusieurs jours,

le pauvre garçon avait l'air d'un spectre et faisait véritablement

peur à voir. Aujourd'hui il est suffisamment rétabli pour faire son

service, qui consiste à aider le steward, et à nettoyer l'intérieur

du navire, du haut en bas. Pas un d'entre nous ne désire aussi

ardemment qu'Ah Sing arriver dans l'Océan Arctique. A la vérité,

il ne se fait pas la moindre idée de la nature de ces régions, car

malgré toutes les explications que nous et ses compatriotes, qui

sont à bord, avons pu lui donner, il n'est pas parvenu à se former

une idée définie du but de l'expédition de _la Jeannette_. Sa seule

question est celle-ci: Sommes-nous bientôt rendus?

Aujourd'hui, le train de vie à bord est devenu parfaitement régulier,

et, à moins d'événements imprévus, il est invraisemblable qu'on y

change quelque chose. Sur le pont, les hommes de quart sont relevés

avec une régularité absolue toutes les quatre heures; près des

machines, au contraire, les mécaniciens ne se relèvent que toutes les

six heures. Tout ce qui touche à la machinerie du navire est placé

sous la haute direction de notre ingénieur en chef, M. Melville,

qui, au point du vue social, aussi bien que sous le rapport physique

ou professionnel, est le plus charmant camarade que j'aie jamais

rencontré. Les machines de _la Jeannette_, qui ne sont pas du dernier

modèle, sont un peu grandes pour la capacité de ses nouvelles

chaudières. Ce sont des machines à basse pression et à condensation,

la pression de la vapeur dans le cylindre étant ordinairement de

dix livres. Le condensateur est aussi d'un vieux modèle. Il produit

un vide égal seulement aux 23/30 du maximum; mais cette proportion

n'est pas encore toujours atteinte, ce qui entraîne naturellement

une déperdition de force motrice. Le propulseur est une hélice à

deux ailes, qu'on peut remonter sur le pont en cas de nécessité.

Le pas de l'hélice est de quatorze pieds et son diamètre de neuf.

On peut attribuer les causes de notre peu de vitesse relative à

la disproportion entre la puissance de l'hélice et la section

immergée du navire, ainsi qu'au poids mort à mouvoir. L'espèce de

cuirasse en planches de trois pouces dont on a doublé la coque de

_la Jeannette_, a augmenté considérablement l'aire de sa section

immergée. Mais ce renforcement était nécessaire pour augmenter

sa force de résistance à la pression des glaces. En employant

conjointement les voiles et la vapeur, _la Jeannette_ pourrait, avec

un vent favorable, faire sept nœuds à l'heure, et par un grand frais

atteindrait peut-être jusqu'à huit nœuds ou huit nœuds et demie.

Dans son voyage du Havre à San Francisco, qui a duré 165 jours,

elle a parcouru environ 15,000 milles avec une vitesse moyenne de

90 milles 9 par jour, soit 3 milles 7 à l'heure. Dans notre voyage

actuel, il nous a fallu 25 jours pour faire 2,100 milles. Comme notre

consommation journalière de charbon est de cinq tonnes et que nos

soutes n'en contiennent que cent trente-cinq, nous n'avons réellement

de combustible que pour vingt-sept jours. Aussi vous pouvez vous

imaginer si la plus stricte économie de charbon règne à bord.

Quant à notre mâture et à nos agrès, ils ne laissent absolument

rien à désirer sous le rapport de la quantité et de la qualité. Les

voiles sont maniées par équipes de six hommes sous les ordres du

quartier-maître ou du maître d'équipage de service; et les manœuvres

sont admirablement faites. Toutes voiles dehors, _la Jeannette_

marche mieux qu'avec la vapeur, quand le vent est favorable, et

quand on peut employer les voiles conjointement avec la vapeur,

le propulseur s'en trouve visiblement soulagé; mais, jusqu'ici,

les vents ont été presque constamment entre le sud-ouest et le

nord-ouest; ils ont aussi passé quelquefois au nord pour retourner

au sud; mais, dans ces différentes directions, ils ne pouvaient que

nous être contraires ou de peu de secours, puisque nous marchions

directement au nord-ouest de San Francisco.

Le lieutenant Chipp est un marin accompli. D'ordinaire, il est chargé

de la surveillance du navire, de ses voiles, de sa mâture, des

provisions, etc. C'est l'officier exécutif du bord, celui à qui le

capitaine remet ses ordres.

Les observations et les calculs astronomiques sont confiés au

lieutenant Danenhower, qui s'acquitte de ses fonctions avec une rare

habileté. C'est lui qui tient en ordre les chronomètres et surveille

leur marche journalière. Il a, en outre, à contrôler la distribution

des vivres de chaque jour, à tenir le livre de loch et les autres

livres du bord.

Les attributions du docteur Ambler, notre chirurgien, sont

naturellement bien faciles à définir; à lui incombe le soin de

veiller sur l'état sanitaire de l'équipage, qui, jusqu'ici, ne lui a

pas donné grand tracas, car la santé de tous les hommes est restée

excellente depuis notre départ. Nous avons fait ensemble quelques

études sur la ventilation du navire; cubé le volume d'air respirable

qui peut se trouver entre les ponts; j'ai mesuré avec un petit

anémomètre de poche, la vitesse des courants qui pénètrent par les

écoutilles dans les chambres à coucher; cela est autant de données

qui peuvent être utiles pour entretenir la santé générale à bord.

M. Dunbar, notre pilote de glaces, est un vieux marin à qui les mers

du Sud ne sont pas plus inconnues que celles du Nord. Quand nous

serons dans les glaces, il aura pour mission de se tenir constamment

dans le _nid_, au sommet du grand mât, pour éclairer notre marche au

milieu ou autour des îles de glace. Le nid est un abri de forme de

tonneau long et étroit, attaché au sommet du mât; une trappe existe

au fond, pour permettre à l'homme de vigie d'y pénétrer. Un capuchon

mobile, qu'il place dans la direction du vent, le protège contre ses

morsures. Notre nid ne sera mis en position qu'au moment d'entrer

dans les glaces; en ce moment, il est relégué dans un des coins du

pont, et rempli de pommes de terre.

Notre naturaliste, taxidermiste, M. Newcomb, est déjà entré en

fonctions et sa collection s'est enrichie de quelques peaux encore

en préparation, qu'il conserve au moyen de compositions arsenicales.

C'est un jeune homme intelligent et actif, qui promet beaucoup,

et, j'en suis sûr, s'acquittera remarquablement de sa mission de

collectionneur.

Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la

haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige

notre course et règle tout en dernier ressort. A son bord, il a

réussi à faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant

compagnon, à la table commune, comme autour du poêle. Chaque soir,

quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de _Cribbage_,

qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture

l'harmonium, et fasse résonner la cabine de ses accords lugubres. Le

dimanche, il préside au service divin sur l'arrière du navire et lit

la Bible. Un bon nombre des gens de l'équipage y assistent, mais

personne n'y est contraint. Je crois que le service est célébré dans

le rite épiscopal. Avant notre départ de San Francisco, nous eûmes à

bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi

que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne négligèrent ni les

compliments ni les prières pour faire accepter leurs livres d'hymnes

et leurs bibles par les gens de l'équipage. Ces livres étaient

imprimés en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire à tous

les goûts. C'est ainsi que notre bibliothèque s'enrichit de plusieurs

exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey,

qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles

pour nous distraire.

Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, réuni tout son

équipage sur le pont, afin de connaître de chaque matelot le nom de

la personne à qui devait retourner sa solde au cas où il viendrait

à mourir pendant l'expédition, nous fûmes témoins de l'incident

suivant: deux pauvres garçons vinrent déclarer qu'ils n'avaient pas

d'héritiers, et qu'ils étaient complétement seuls au monde. Ainsi

ces infortunés ont pu partir complétement libres, et sans laisser

d'affection derrière eux. Quand vint le tour de notre cuisinier

chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mère; cette pauvre femme

court donc de grands risques, si son fils vient à mourir, de ne

pas recueillir son héritage, lors même qu'il le lui léguerait par

testament.

Mais j'en reviens à la relation de notre voyage. Au nord du 50°

de latitude, une énorme baleine vint nous montrer son large dos,

et, dans ses ébats, faire jaillir l'eau près du navire, apportant

ainsi une diversion à la monotonie de notre traversée. Cependant la

vue la plus intéressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle

d'une île, la première terre qui soit apparue à nos yeux depuis San

Francisco. A la vérité, ce ne fut point une surprise pour nous, car,

étant partis le 8 juillet, comme nous étions alors au 1er août,

nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan,

c'est-à-dire un peu à l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet,

les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empêchaient

de faire le point; nous étions donc obligés de nous baser sur nos

calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la

terre nous forçait à faire un emploi constant de la sonde, et à nous

tenir toujours aux aguets pour la découvrir. Le nombre croissant

des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se

trouvaient des espèces que nous savions ne jamais s'éloigner beaucoup

du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre

côté, des plantes marines accumulées et enchevêtrées les unes dans

les autres passaient près du navire indiquant un courant, ainsi

qu'une terre, dans la direction d'où elles venaient. Du reste, la

mer était presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune

inquiétude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de

toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er

août, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et après

quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les

ancres, tout en restant en pression, prêt à profiter de la première

éclaircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six

heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre à

treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitôt donné et «en

avant». Nous marchâmes pendant deux heures environ, et le brouillard,

reprenant le dessus, les ancres retombèrent de nouveau. De tribord

nous venait un bourdonnement monotone, malgré les cris stridents des

oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement

reconnaître pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un

rocher ou sur une plage de galets. Nous étions donc près de la terre.

La baleinière fut mise à flot, et le lieutenant Chipp reçut l'ordre

d'en prendre le commandement et d'aller reconnaître cette terre,

que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai

de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre

naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit à ramer comme un

vieux marin. Une minute après, la légère embarcation fendait les

flots avec rapidité, au milieu d'une nuée d'oiseaux qui tournoyaient

autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils

de notre naturaliste et de M. Chipp, tirés au hasard, en firent

tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-là,

nous continuions de ramer vigoureusement. Tout à coup, comme si un

rideau se fût levé devant nos yeux, nous aperçûmes le profil hardi et

rocheux d'Ougalgan, à un demi-mille du point où le navire avait jeté

l'ancre, et près des rochers découverts par Cook en 1778 et qui ont

reçu son nom. La mer formait un léger ressac le long de la plage et

des falaises, qui servaient d'asile à une multitude d'oiseaux.

Nous nous disposâmes à débarquer dans une petite anse où la mer était

si limpide que nous en voyions le fond à trois brasses de profondeur.

M. Newcomb et moi sautâmes les premiers sur la grève, qui, en cet

endroit, était couverte de galets et de blocs arrondis de granit de

dimensions fort variables. Les uns n'étaient pas plus gros qu'une

pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une

citrouille. En face de nous, les falaises presque à pic s'élevaient à

trois cents pieds, ne nous présentant d'autre sentier, pour arriver à

leur sommet, qu'une espèce de sillon couvert de pierres détachées et

de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant!

Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais

aux aspérités du rocher, je me mis à grimper comme je pus, le long de

cette espèce de sentier escarpé. J'arrivai ainsi jusqu'à la hauteur

de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrêter là; la

pente était devenue plus raide, les cailloux se dérobaient sous mes

pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cédaient sous

le poids de mon corps; j'avoue même qu'il m'arriva de glisser et de

dégringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec

une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau à mon

exploit.

Ougalgan est une île de formation volcanique, composée en majeure

partie de granit basaltique disposé en couches perpendiculaires.

Nous y rencontrâmes, parmi les galets de la plage, une quantité

considérable de scories.

Dès que nous fûmes à bord, _la Jeannette_ reprit sa route, et, après

une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux,

pendant laquelle le capitaine surveilla lui-même les manœuvres et

dirigea le navire avec une grande habileté, nous finîmes, malgré le

brouillard, par doubler le cap ou plutôt la pointe Kaleghta, dans

l'île d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 août, la bouée que nous

cherchions. Nous allâmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, où se

trouvaient déjà plusieurs autres navires, entre autres le steamer

_Saint-Paul_, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de

l'Alaska, et le cutter de l'État, _Rush_, commandé par le capitaine

Bailey.

CHAPITRE V.

Illiouliouk[4].

Arrivée à Illiouliouk.--Description de cette station.--Les

magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska.--Ce qu'ils

contiennent.--M. Greenbaum.--Le député collecteur Smith;

ses attributions.--Trafic du whisky dans l'Alaska et les

îles Aléoutiennes.--Un bal à Illiouliouk.--Le pope et sa

famille.--Les mariages.--Baie d'Oonalachka et ses environs.

[4] Deuxième lettre de M. Collins.

Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 août 1879.

Notre arrivée à Illiouliouk eut pour effet de réveiller un peu les

énergies assoupies de ce petit coin de terre, si retiré de la route

ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la

population tout entière avait eu le temps d'accourir pour nous voir

arriver. Avant que nous eussions tourné à angle droit le récif qui

cache l'entrée du port, tous les habitants étaient déjà descendus

sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touché le fond que

le commandant du cutter _Rush_ fit mettre son canot à la mer et

s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'était

mis en grande tenue de cérémonie, portant le cordon doré auquel

lui donne droit sa qualité de lieutenant commandant d'un navire de

l'État. Nos officiers, de leur côté, avaient revêtu leurs uniformes

de gala. La réception eut lieu dans la cabine, avec tout le

cérémonial d'usage.

Nous eûmes ensuite la visite officielle des autorités civiles,

représentées par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska,

et M. Smith, le député collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier

est chargé, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car

Illiouliouk est le centre d'où partent les provisions de toute

espèce, destinées aux stations secondaires; c'est aussi l'entrepôt où

viennent se réunir les fourrures et les autres produits du pays qui

doivent être expédiés à San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le

quartier général de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les

îles Aléoutiennes, les territoires de l'Alaska et les îles du Phoque.

C'est de ce point que le schooner _Saint-George_ transporte les

vivres, les vêtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul,

de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse

échelonnées à l'ouest, sur toute la chaîne des îles Aléoutiennes. On

y trouve la loutre de mer, si recherchée par sa précieuse fourrure.

M. Greenbaum est toujours largement approvisionné, et la demeure

confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie

qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises

confiées à sa garde sont entassées dans trois vastes bâtiments.

En face, existe un _wharf_ commode, construit sur des pieux assez

profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans

danger, se mettre à quai.

On trouve, dans ces magasins, une étrange collection d'objets qui

peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes,

étoffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux,

et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures,

sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints

autres objets capables d'exciter le caprice des indigènes),

instruments de musique (orgues de Barbarie, boîtes à musique, flûtes,

violons, et _hoc genus omne_), armes (carabines, fusils de chasse

des modèles les plus divers; tous destinés aux échanges). Outre les

objets que je viens d'énumérer, il en existe encore, je crois, une

infinité d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 3 / 22 段