six pieds, large de quatre et haut de cinq pieds six pouces, qui
constitue ma cabine! Un petit sabord de huit pouces de diamètre,
soigneusement lutté avec du blanc de céruse et de la graisse, quand
le navire est à la mer, mais qui, au besoin, peut s'ouvrir pour
ventiler la pièce, est la seule ouverture par où l'air pénètre chez
moi. Au fond, et au-dessus de mon hamac, une pile de vêtements de
flanelle, bien enroulés et bien empaquetés pour les protéger contre
l'humidité. Une petite bibliothèque encombrée de livres traitant
des sujets les plus divers; une cuvette; une petite glace terne;
plusieurs sachets et petits sacs, présents de quelques jeunes
charmantes femmes de San Francisco, ornent mon réduit et me servent
de vide-poche. Ma panoplie est composée d'un fusil à deux coups,
d'une carabine Winchester à sept coups, de deux carabines Remington,
modèle de la marine, et d'une paire de revolvers Remington. Ce
formidable arsenal constitue ma part d'armes à feu, abstraction faite
de celles rangées sur les rateliers de la cabine et qui appartiennent
presque toutes au système Snyders. Une fois que je suis entré dans ma
cabine, ma tête touche le plafond, il n'y a plus place pour personne,
et même si je veux bâiller en étendant les bras, il me faut monter
sur le pont. Cependant, j'espère vivre plus ou moins confortablement
dans ce réduit, pendant la durée de notre expédition; et si la
fortune de la guerre venait nous contraindre à l'abandonner pour
établir nos quartiers sur la glace, je regretterais les agréments de
ce petit palais.
Le docteur Ambler, l'ingénieur en chef Melville, le second lieutenant
Danenhower, le naturaliste Newcomb, et le pilote de glaces Dunbar,
partagent avec moi l'obscurité du carré. Quand viendra le temps
froid, nous aurons un poêle au milieu de notre poste. Nous avons
une ample provision d'excellentes couvertures, qui, jointes à nos
fourrures et à du combustible, nous permettront de braver l'intensité
du froid, quelle qu'elle soit. De leur côté, les hommes sont très
confortablement installés dans le poste de l'avant. C'est une pièce
allongée, qui sert de dortoir et de réfectoire aux vingt-quatre
hommes de l'équipage, y compris les trois Chinois. Quand nous aurons
pris nos quartiers d'hiver, on installera pour eux, sur le pont,
une cabane qui pourra les contenir tous. Ils trouveront là un abri
contre le froid, et ils auront de l'air, avantages qu'ils n'eussent
point trouvés réunis dans l'entre-pont. Entre les carrés, se trouve
la cuisine, où sont préparés, dans la même marmite, le repas des
officiers et celui des matelots. Car la nourriture est exactement
la même pour tous, et je crois que le seul privilège dont nous
jouissions dans la cabine est de pouvoir sucrer notre thé et notre
café avec du sucre en pierre, tandis que les matelots n'ont que de la
cassonade demi-blanche, qui, d'ailleurs, est souvent bien préférable
pour cet usage.
Le département de la cuisine est sous la haute direction de notre
chef chinois, dont souvent les théories sont superbes, mais dont
la pratique est malheureusement plus que médiocre. Il est animé,
néanmoins, des meilleures intentions; aussi se perfectionnera-t-il,
j'espère; toutefois, pour l'instant, nous buvons un café détestable.
Il y a quelques jours, à la demande générale, je me rendis à la
cuisine pour enseigner pratiquement à Sam l'art de faire le café. Le
drôle, avec ses petits yeux disposés en forme de croissant, et un
sourire naïf et enfantin, me regardait manipuler le moka parfumé,
et suivait avec intérêt les progrès de la décoction; mais, hélas,
après deux ou trois jours, il retombait dans sa routine; j'étais
réduit, pour la seconde fois, à recommencer mes démonstrations sur
le même sujet, autant dans mon propre intérêt que pour ménager les
susceptibilités gastronomiques de mes camarades. Puisque me voici
arrivé sur le chapitre de la nourriture en général, il m'est bien
permis d'ajouter que Sam nous a tous surpris par le nombre de modes
variés qu'on peut apporter dans la confection d'un hachis. Un
hachis, pour lui, est le sublime de l'art culinaire, et parvenir à
le réussir semble être le but vers lequel tend toute son ambition;
malheureusement, ses efforts, pour y exceller, deviennent un peu
monotones, et je n'ai que trop de raisons de craindre que tant que
durera notre provision de pommes de terre fraîches, il nous faille
supporter cette monomanie; heureusement, quand nous en aurons vu la
fin, ainsi que celle de nos carottes et de nos navets, Sam retombera
en notre pouvoir. Je puis bien reconnaître quelques-uns des éléments
d'un hachis, mais, au delà, tout est incertitude pour moi: après le
bœuf, le mouton, le porc, mélangés en certaines proportions avec des
carottes, des pommes de terre, des oignons, et Dieu seul sait quoi
encore, et qui font la base de ce mets, toutes les idées spéculatives
chancellent devant la masse mystérieuse qui en résulte, et il ne
reste à la malheureuse victime à laquelle elle est destinée, qu'à
l'avaler, si elle se sent encore un peu d'appétit, ou à se résigner
à sortir de table avec un peu de pain et de beurre dans l'estomac.
Pour ma part, je me résigne et j'avale ma ration, sans me plaindre,
songeant qu'un jour, peut-être, ce plat mystérieux pourra être
considéré comme un mets de luxe, à côté d'autres mets plus grossiers
dont on ne reconnaîtra que trop la nature.
Malgré cela, notre navire possède un superbe approvisionnement: des
viandes conservées, des potages de nature variée, des légumes en
boîtes de toutes sortes, des fruits secs ou en bocaux, de la farine,
des condiments, etc. Deux fois par jour nous recevons du pain
frais qu'on nous distribue d'une main généreuse. Le pain est d'une
qualité bien supérieure à celui qu'on mange dans certaines villes
qui, cependant, se piquent de leurs ressources alimentaires. Notre
steward, un Anglo-Chinois, mais ayant plutôt le type Chinois, est
un véritable maître dans l'art de fabriquer le pain, les gâteaux
et les puddings; c'est, d'ailleurs, un garçon d'une intelligence
peu commune. Charley Long-Sing est son nom; il a déjà servi sur
plusieurs navires et steamers, et il se sent chez lui. Quant à notre
garçon de cabine, Ah Sing, c'est l'être le plus déshérité de la race
mongole, que j'aie jamais rencontré. Quand à bord tout le monde avait
déjà, depuis plusieurs jours, repris possession de soi-même tant au
physique qu'au moral, ce malheureux restait enroulé sur lui-même,
comme un animal, dans quelque coin du navire, et refusait toute
espèce de nourriture. Sa faiblesse était devenue telle que nous
commencions à craindre pour ses jours. Il fallut même avoir recours
à la science du docteur Ambler pour le tirer de là; celui-ci lui fit
prendre de l'extrait de Liebig, et alors l'estomac restauré d'Ah
Sing put supporter un peu de nourriture; pendant plusieurs jours,
le pauvre garçon avait l'air d'un spectre et faisait véritablement
peur à voir. Aujourd'hui il est suffisamment rétabli pour faire son
service, qui consiste à aider le steward, et à nettoyer l'intérieur
du navire, du haut en bas. Pas un d'entre nous ne désire aussi
ardemment qu'Ah Sing arriver dans l'Océan Arctique. A la vérité,
il ne se fait pas la moindre idée de la nature de ces régions, car
malgré toutes les explications que nous et ses compatriotes, qui
sont à bord, avons pu lui donner, il n'est pas parvenu à se former
une idée définie du but de l'expédition de _la Jeannette_. Sa seule
question est celle-ci: Sommes-nous bientôt rendus?
Aujourd'hui, le train de vie à bord est devenu parfaitement régulier,
et, à moins d'événements imprévus, il est invraisemblable qu'on y
change quelque chose. Sur le pont, les hommes de quart sont relevés
avec une régularité absolue toutes les quatre heures; près des
machines, au contraire, les mécaniciens ne se relèvent que toutes les
six heures. Tout ce qui touche à la machinerie du navire est placé
sous la haute direction de notre ingénieur en chef, M. Melville,
qui, au point du vue social, aussi bien que sous le rapport physique
ou professionnel, est le plus charmant camarade que j'aie jamais
rencontré. Les machines de _la Jeannette_, qui ne sont pas du dernier
modèle, sont un peu grandes pour la capacité de ses nouvelles
chaudières. Ce sont des machines à basse pression et à condensation,
la pression de la vapeur dans le cylindre étant ordinairement de
dix livres. Le condensateur est aussi d'un vieux modèle. Il produit
un vide égal seulement aux 23/30 du maximum; mais cette proportion
n'est pas encore toujours atteinte, ce qui entraîne naturellement
une déperdition de force motrice. Le propulseur est une hélice à
deux ailes, qu'on peut remonter sur le pont en cas de nécessité.
Le pas de l'hélice est de quatorze pieds et son diamètre de neuf.
On peut attribuer les causes de notre peu de vitesse relative à
la disproportion entre la puissance de l'hélice et la section
immergée du navire, ainsi qu'au poids mort à mouvoir. L'espèce de
cuirasse en planches de trois pouces dont on a doublé la coque de
_la Jeannette_, a augmenté considérablement l'aire de sa section
immergée. Mais ce renforcement était nécessaire pour augmenter
sa force de résistance à la pression des glaces. En employant
conjointement les voiles et la vapeur, _la Jeannette_ pourrait, avec
un vent favorable, faire sept nœuds à l'heure, et par un grand frais
atteindrait peut-être jusqu'à huit nœuds ou huit nœuds et demie.
Dans son voyage du Havre à San Francisco, qui a duré 165 jours,
elle a parcouru environ 15,000 milles avec une vitesse moyenne de
90 milles 9 par jour, soit 3 milles 7 à l'heure. Dans notre voyage
actuel, il nous a fallu 25 jours pour faire 2,100 milles. Comme notre
consommation journalière de charbon est de cinq tonnes et que nos
soutes n'en contiennent que cent trente-cinq, nous n'avons réellement
de combustible que pour vingt-sept jours. Aussi vous pouvez vous
imaginer si la plus stricte économie de charbon règne à bord.
Quant à notre mâture et à nos agrès, ils ne laissent absolument
rien à désirer sous le rapport de la quantité et de la qualité. Les
voiles sont maniées par équipes de six hommes sous les ordres du
quartier-maître ou du maître d'équipage de service; et les manœuvres
sont admirablement faites. Toutes voiles dehors, _la Jeannette_
marche mieux qu'avec la vapeur, quand le vent est favorable, et
quand on peut employer les voiles conjointement avec la vapeur,
le propulseur s'en trouve visiblement soulagé; mais, jusqu'ici,
les vents ont été presque constamment entre le sud-ouest et le
nord-ouest; ils ont aussi passé quelquefois au nord pour retourner
au sud; mais, dans ces différentes directions, ils ne pouvaient que
nous être contraires ou de peu de secours, puisque nous marchions
directement au nord-ouest de San Francisco.
Le lieutenant Chipp est un marin accompli. D'ordinaire, il est chargé
de la surveillance du navire, de ses voiles, de sa mâture, des
provisions, etc. C'est l'officier exécutif du bord, celui à qui le
capitaine remet ses ordres.
Les observations et les calculs astronomiques sont confiés au
lieutenant Danenhower, qui s'acquitte de ses fonctions avec une rare
habileté. C'est lui qui tient en ordre les chronomètres et surveille
leur marche journalière. Il a, en outre, à contrôler la distribution
des vivres de chaque jour, à tenir le livre de loch et les autres
livres du bord.
Les attributions du docteur Ambler, notre chirurgien, sont
naturellement bien faciles à définir; à lui incombe le soin de
veiller sur l'état sanitaire de l'équipage, qui, jusqu'ici, ne lui a
pas donné grand tracas, car la santé de tous les hommes est restée
excellente depuis notre départ. Nous avons fait ensemble quelques
études sur la ventilation du navire; cubé le volume d'air respirable
qui peut se trouver entre les ponts; j'ai mesuré avec un petit
anémomètre de poche, la vitesse des courants qui pénètrent par les
écoutilles dans les chambres à coucher; cela est autant de données
qui peuvent être utiles pour entretenir la santé générale à bord.
M. Dunbar, notre pilote de glaces, est un vieux marin à qui les mers
du Sud ne sont pas plus inconnues que celles du Nord. Quand nous
serons dans les glaces, il aura pour mission de se tenir constamment
dans le _nid_, au sommet du grand mât, pour éclairer notre marche au
milieu ou autour des îles de glace. Le nid est un abri de forme de
tonneau long et étroit, attaché au sommet du mât; une trappe existe
au fond, pour permettre à l'homme de vigie d'y pénétrer. Un capuchon
mobile, qu'il place dans la direction du vent, le protège contre ses
morsures. Notre nid ne sera mis en position qu'au moment d'entrer
dans les glaces; en ce moment, il est relégué dans un des coins du
pont, et rempli de pommes de terre.
Notre naturaliste, taxidermiste, M. Newcomb, est déjà entré en
fonctions et sa collection s'est enrichie de quelques peaux encore
en préparation, qu'il conserve au moyen de compositions arsenicales.
C'est un jeune homme intelligent et actif, qui promet beaucoup,
et, j'en suis sûr, s'acquittera remarquablement de sa mission de
collectionneur.
Le lieutenant de Long, notre commandant, exerce naturellement la
haute surveillance sur l'ensemble du navire; c'est lui qui dirige
notre course et règle tout en dernier ressort. A son bord, il a
réussi à faire que chacun se trouve comme chez soi. C'est un charmant
compagnon, à la table commune, comme autour du poêle. Chaque soir,
quand il fait, avec le lieutenant Chipp, sa partie de _Cribbage_,
qui est son jeu favori, il insiste toujours pour que je torture
l'harmonium, et fasse résonner la cabine de ses accords lugubres. Le
dimanche, il préside au service divin sur l'arrière du navire et lit
la Bible. Un bon nombre des gens de l'équipage y assistent, mais
personne n'y est contraint. Je crois que le service est célébré dans
le rite épiscopal. Avant notre départ de San Francisco, nous eûmes à
bord, la visite d'un bon nombre de ministres de cette secte, ainsi
que ceux d'autres sectes protestantes, qui ne négligèrent ni les
compliments ni les prières pour faire accepter leurs livres d'hymnes
et leurs bibles par les gens de l'équipage. Ces livres étaient
imprimés en allemand, en danois et en anglais, pour satisfaire à tous
les goûts. C'est ainsi que notre bibliothèque s'enrichit de plusieurs
exemplaires des recueils d'hymnes en musique, de Moody et de Stankey,
qui, sans doute, pourront, un jour ou l'autre, devenir fort utiles
pour nous distraire.
Le capitaine, ayant, il y a une quinzaine de jours, réuni tout son
équipage sur le pont, afin de connaître de chaque matelot le nom de
la personne à qui devait retourner sa solde au cas où il viendrait
à mourir pendant l'expédition, nous fûmes témoins de l'incident
suivant: deux pauvres garçons vinrent déclarer qu'ils n'avaient pas
d'héritiers, et qu'ils étaient complétement seuls au monde. Ainsi
ces infortunés ont pu partir complétement libres, et sans laisser
d'affection derrière eux. Quand vint le tour de notre cuisinier
chinois, il n'a pu se rappeler le nom de sa mère; cette pauvre femme
court donc de grands risques, si son fils vient à mourir, de ne
pas recueillir son héritage, lors même qu'il le lui léguerait par
testament.
Mais j'en reviens à la relation de notre voyage. Au nord du 50°
de latitude, une énorme baleine vint nous montrer son large dos,
et, dans ses ébats, faire jaillir l'eau près du navire, apportant
ainsi une diversion à la monotonie de notre traversée. Cependant la
vue la plus intéressante que nous ayons eue jusqu'ici, c'est celle
d'une île, la première terre qui soit apparue à nos yeux depuis San
Francisco. A la vérité, ce ne fut point une surprise pour nous, car,
étant partis le 8 juillet, comme nous étions alors au 1er août,
nous devions nous trouver dans les parages de la passe d'Akantan,
c'est-à-dire un peu à l'est d'Oonalachka. Mais depuis le 28 juillet,
les brouillards intenses nous enveloppaient, et nous empêchaient
de faire le point; nous étions donc obligés de nous baser sur nos
calculs pour fixer notre position. La certitude du voisinage de la
terre nous forçait à faire un emploi constant de la sonde, et à nous
tenir toujours aux aguets pour la découvrir. Le nombre croissant
des oiseaux de mer que nous apercevions, et parmi lesquels se
trouvaient des espèces que nous savions ne jamais s'éloigner beaucoup
du rivage, ne faisaient que corroborer notre opinion. D'un autre
côté, des plantes marines accumulées et enchevêtrées les unes dans
les autres passaient près du navire indiquant un courant, ainsi
qu'une terre, dans la direction d'où elles venaient. Du reste, la
mer était presque aussi unie qu'une glace; nous n'avions donc aucune
inquiétude; mais ce brouillard persistant qui nous enveloppait de
toute part, nous couvrant comme d'un voile, nous impatientait. Le 1er
août, le capitaine changea de route pour porter sur l'est, et après
quelques milles dans cette direction, ordonna de laisser tomber les
ancres, tout en restant en pression, prêt à profiter de la première
éclaircie. Celle-ci ne se fit pas trop attendre. Au bout de six
heures, le brouillard se leva, nous laissant apercevoir la terre à
treize milles. L'ordre de lever les ancres fut aussitôt donné et «en
avant». Nous marchâmes pendant deux heures environ, et le brouillard,
reprenant le dessus, les ancres retombèrent de nouveau. De tribord
nous venait un bourdonnement monotone, malgré les cris stridents des
oiseaux de mer. Quelques minutes d'attention me firent facilement
reconnaître pour ce bourdonnement le bruit des vagues, brisant sur un
rocher ou sur une plage de galets. Nous étions donc près de la terre.
La baleinière fut mise à flot, et le lieutenant Chipp reçut l'ordre
d'en prendre le commandement et d'aller reconnaître cette terre,
que nous ne pouvions voir au milieu de la brume. Je m'empressai
de saisir un aviron et de prendre place dans l'embarcation. Notre
naturaliste, M. Newcomb, en fit autant et se mit à ramer comme un
vieux marin. Une minute après, la légère embarcation fendait les
flots avec rapidité, au milieu d'une nuée d'oiseaux qui tournoyaient
autour de nous en faisant un bruit infernal. Quelques coups de fusils
de notre naturaliste et de M. Chipp, tirés au hasard, en firent
tomber plusieurs raide morts autour de nous. Pendant ce temps-là,
nous continuions de ramer vigoureusement. Tout à coup, comme si un
rideau se fût levé devant nos yeux, nous aperçûmes le profil hardi et
rocheux d'Ougalgan, à un demi-mille du point où le navire avait jeté
l'ancre, et près des rochers découverts par Cook en 1778 et qui ont
reçu son nom. La mer formait un léger ressac le long de la plage et
des falaises, qui servaient d'asile à une multitude d'oiseaux.
Nous nous disposâmes à débarquer dans une petite anse où la mer était
si limpide que nous en voyions le fond à trois brasses de profondeur.
M. Newcomb et moi sautâmes les premiers sur la grève, qui, en cet
endroit, était couverte de galets et de blocs arrondis de granit de
dimensions fort variables. Les uns n'étaient pas plus gros qu'une
pomme de terre, tandis que d'autres atteignaient la taille d'une
citrouille. En face de nous, les falaises presque à pic s'élevaient à
trois cents pieds, ne nous présentant d'autre sentier, pour arriver à
leur sommet, qu'une espèce de sillon couvert de pierres détachées et
de terre et faisant saillie le long de leurs parois. Mais, en avant!
Et mon fusil dans une main, tandis que, de l'autre, je m'accrochais
aux aspérités du rocher, je me mis à grimper comme je pus, le long de
cette espèce de sentier escarpé. J'arrivai ainsi jusqu'à la hauteur
de deux cent cinquante pieds environ; mais il fallut m'arrêter là; la
pente était devenue plus raide, les cailloux se dérobaient sous mes
pieds, et les longues herbes auxquelles je m'accrochais cédaient sous
le poids de mon corps; j'avoue même qu'il m'arriva de glisser et de
dégringoler pendant une cinquantaine de pieds, pour me relever avec
une forte couleur d'argile, qui n'ajoutait aucun lustre nouveau à mon
exploit.
Ougalgan est une île de formation volcanique, composée en majeure
partie de granit basaltique disposé en couches perpendiculaires.
Nous y rencontrâmes, parmi les galets de la plage, une quantité
considérable de scories.
Dès que nous fûmes à bord, _la Jeannette_ reprit sa route, et, après
une navigation assez dangereuse le long d'un canal fort tortueux,
pendant laquelle le capitaine surveilla lui-même les manœuvres et
dirigea le navire avec une grande habileté, nous finîmes, malgré le
brouillard, par doubler le cap ou plutôt la pointe Kaleghta, dans
l'île d'Oonalachka, et par atteindre, le 2 août, la bouée que nous
cherchions. Nous allâmes jeter l'ancre en face d'Illiouliouk, où se
trouvaient déjà plusieurs autres navires, entre autres le steamer
_Saint-Paul_, capitaine Eskine, de la Compagnie commerciale de
l'Alaska, et le cutter de l'État, _Rush_, commandé par le capitaine
Bailey.
CHAPITRE V.
Illiouliouk[4].
Arrivée à Illiouliouk.--Description de cette station.--Les
magasins de la Compagnie commerciale de l'Alaska.--Ce qu'ils
contiennent.--M. Greenbaum.--Le député collecteur Smith;
ses attributions.--Trafic du whisky dans l'Alaska et les
îles Aléoutiennes.--Un bal à Illiouliouk.--Le pope et sa
famille.--Les mariages.--Baie d'Oonalachka et ses environs.
[4] Deuxième lettre de M. Collins.
Port d'Illiouliouk, Oonalachka, 6 août 1879.
Notre arrivée à Illiouliouk eut pour effet de réveiller un peu les
énergies assoupies de ce petit coin de terre, si retiré de la route
ordinaire des navires. Comme nous n'approchions que lentement, la
population tout entière avait eu le temps d'accourir pour nous voir
arriver. Avant que nous eussions tourné à angle droit le récif qui
cache l'entrée du port, tous les habitants étaient déjà descendus
sur la plage. Nos ancres n'avaient pas encore touché le fond que
le commandant du cutter _Rush_ fit mettre son canot à la mer et
s'empressa de venir nous faire sa visite officielle. Il s'était
mis en grande tenue de cérémonie, portant le cordon doré auquel
lui donne droit sa qualité de lieutenant commandant d'un navire de
l'État. Nos officiers, de leur côté, avaient revêtu leurs uniformes
de gala. La réception eut lieu dans la cabine, avec tout le
cérémonial d'usage.
Nous eûmes ensuite la visite officielle des autorités civiles,
représentées par M. Greenbaum, l'agent de la Compagnie de l'Alaska,
et M. Smith, le député collecteur du port d'Illiouliouk. Le premier
est chargé, par sa Compagnie, de fonctions assez importantes, car
Illiouliouk est le centre d'où partent les provisions de toute
espèce, destinées aux stations secondaires; c'est aussi l'entrepôt où
viennent se réunir les fourrures et les autres produits du pays qui
doivent être expédiés à San Francisco. En un mot, Illiouliouk est le
quartier général de la Compagnie commerciale de l'Alaska, pour les
îles Aléoutiennes, les territoires de l'Alaska et les îles du Phoque.
C'est de ce point que le schooner _Saint-George_ transporte les
vivres, les vêtements et autres objets, aux stations de Saint-Paul,
de Saint-Georges, de Saint-Michel et autres stations de chasse
échelonnées à l'ouest, sur toute la chaîne des îles Aléoutiennes. On
y trouve la loutre de mer, si recherchée par sa précieuse fourrure.
M. Greenbaum est toujours largement approvisionné, et la demeure
confortable qu'il occupe ici, montre suffisamment que la compagnie
qui l'emploie n'oublie aucun de ses besoins. Les marchandises
confiées à sa garde sont entassées dans trois vastes bâtiments.
En face, existe un _wharf_ commode, construit sur des pieux assez
profonds pour permettre aux navires de mille tonneaux de venir, sans
danger, se mettre à quai.
On trouve, dans ces magasins, une étrange collection d'objets qui
peuvent se classer sous les rubriques: charbons, huiles, viandes,
étoffes, bottes, souliers, poterie, coutellerie, (haches, couteaux,
et autres instruments tranchants), quincaillerie (serrures,
sonnettes, clous, vis, etc.), objets de fantaisie (pipes et maints
autres objets capables d'exciter le caprice des indigènes),
instruments de musique (orgues de Barbarie, boîtes à musique, flûtes,
violons, et _hoc genus omne_), armes (carabines, fusils de chasse
des modèles les plus divers; tous destinés aux échanges). Outre les
objets que je viens d'énumérer, il en existe encore, je crois, une
infinité d'autres que je n'ai pas eu le temps d'examiner.