explosion de la poitrine de tous les gens rassemblés sur le port
et sur les jetées! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress
de Long et de M. Jérôme Collins. En fendant la foule ces messieurs
levèrent leurs chapeaux pour répondre aux acclamations dont ils
étaient l'objet. L'enthousiasme était alors à son comble aussi
bien parmi les simples marins qui encombraient la jetée, que chez
le millionnaire qui était venu là pour honorer l'intelligence et
le courage. Sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir _la
Jeannette_, depuis les quais et les jetées jusqu'au sommet de
Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agitée,
qui, depuis des heures, attendait le départ du navire. La jetée
Mieg elle-même, qui se trouve au nord de la ville, était encombrée
de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la
police était impuissante à contenir la foule. Bon nombre de voitures
n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y
trouvaient avaient été obligées de descendre pour s'approcher et
contempler une dernière fois _la Jeannette_, au moment où celle-ci
levant ses ancres faisait ses préparatifs de départ. Réellement
le spectacle que présentait la baie tenait plus de la féerie que
de la réalité. Partout on distinguait les blanches voiles du
Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une
brise fraîche et donnant un air animé à la surface des flots. Avec
ma jumelle, il m'était impossible de lire les noms de toutes ces
embarcations, mais je pouvais cependant reconnaître le _Frolie_,
au commodore Harrison, le _Consuelo_, le _Cornelius O'Connor_,
l'_Azaba_, le _Starled-Fanon_, le _Clara_, le _Magic_, l'_Ida_, le
_Sappho-Livvely_, le _Virgeis_, le _Laura_, le _Queen of the Bay_, le
_Tivilight_, le _Meryflower_, l'_Enserata_, etc.
Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole à M. Collins:
«L'ancre est levée, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant
_la Jeannette_ en avant, juste assez pour nous faire comprendre que
nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite
sur les jetées d'embarquement et même, de tous les points de San
Francisco d'où l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons
habitants de cette ville nous accompagnent de leurs vœux, quoique
nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant
sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donné; les
matelots grimpent dans les agrès; le sifflet de la machine donne
le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes définitivement partis. La
flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous
accompagne. Avec quelle grâce ces jolies embarcations, comme autant
de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, à
côté de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet.
Elles ne nous quitteront qu'à la barre.
»Pendant ce temps-là, mistress de Long était dans la cabine avec
son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a représenté avec
tant de bonheur les scènes arctiques, et M. Brooks, de l'Académie
des sciences. Elle se montrait pleine d'espérance et prédisait à
l'expédition un véritable succès. Aimable et charmante femme! tout
le monde avait appris à la respecter, elle avait été la vie de
notre famille de _la Jeannette_, depuis que cette famille avait été
organisée. Si nous désirions acheter quelque objet pour notre usage,
nous ne le faisions jamais sans la consulter.
»Cependant le moment suprême de la séparation approche, _la
Jeannette_ a passé la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui
salue _la Jeannette_. La batterie vomit des nuages de fumée blanche
et épaisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les
acclamations de la garnison et nous y répondons. C'est l'armée
qui salue la marine: _Blood is thicker than water_. Adieu, braves
soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et
devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations
de plaisance, encombrées de spectateurs qui forment des vœux
pour le succès de notre entreprise, se rangent sur l'arrière de
_la Jeannette_, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De
notre côté, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le
navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion
d'une légère brise. Nous voici arrivés au niveau des deux pointes
de la baie; _la Jeannette_ va franchir le seuil de l'immense Océan
Pacifique pour s'éloigner vers l'ouest, afin d'éviter les vents
contraires du nord-ouest qui règnent le long de la côte. Les petits
remorqueurs qui couraient devant nous commencent à ressentir l'effet
de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore
Harrison de s'approcher avec le _Frolie_ pour prendre mistress de
Long et quelques amis restés à bord et les ramener à terre. Le
_Frolie_ s'avance; un canot de _la Jeannette_ est descendu à la mer.
C'est l'heure des adieux, l'heure où le mari et la femme vont se
séparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress
de Long, avec un courage vraiment héroïque, tendit la main à chacun
des officiers, et leur adressant quelques paroles d'espérance, leur
dit: «Au revoir!» Plus d'un spectateur désintéressé de cette scène
émouvante, eût pu taxer cette femme d'indifférence, car c'était
l'heure où son mari, plus de la moitié d'elle-même, allait se séparer
d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer,
l'Océan glacial! Cependant il eût pu aussi distinguer les larmes
qui roulaient dans tous les yeux. «Enfin, dit M. Bradford qui nous
a raconté cette scène, de Long se tournant vers moi, me dit: «Il
est temps». Il descendit alors avec sa femme dans le canot, où je
les suivis. Quand tout fut prêt: «Nage, dit-il aux rameurs en leur
désignant le _Frolie_ de la main.» Il est impossible de dépeindre le
silence poignant, oppressé qui régna dans le canot pendant ce trajet.
Pas un mot ne fut échangé; les coups secs des avirons contre les
tolets, et le clapotis des lames à l'avant du bateau étaient les
seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fûmes rangés
le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et
leurs lèvres se rencontrèrent; puis, lui serrant une dernière fois
la main, il lui dit simplement: «Au revoir!» Alors, mistress de Long
monta sur le yacht, où, se penchant sur la lisse pour considérer
encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux où il
était facile de reconnaître à quelles terribles angoisses elle était
en proie, tandis que du fond de son cœur une ardente prière montait
au ciel, pour amener la bénédiction de l'Éternel sur son voyage. Les
regards et l'attitude de sa femme parurent faire hésiter de Long;
mais, reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il se retourna
vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: «Nagez, mes amis».
Ceux-ci se courbèrent à l'instant sur leurs avirons, et quelques
minutes plus tard le canot abordait _la Jeannette_. Nous suivions
chacun de ses mouvements; nous vîmes de Long gravir les degrés de
l'échelle, et, aussitôt qu'il fut à bord, _la Jeannette_ s'éloigna.
Nous restâmes sur le pont du _Frolie_ et, sans échanger une parole,
nous suivions des yeux _la Jeannette_ qui se confondait peu à peu
avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit:
«Nous descendrons à l'intérieur, si vous le voulez bien, car je sens
le besoin d'être seule.» Je me rendis aussitôt à son désir. Mais
dès que nous fûmes descendus, tel était l'empire que cette femme
possédait sur elle-même, peut-être aussi aidée par la confiance
inébranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle
reprit complétement ses sens et entama la conversation. Jamais je
n'ai vu, et je n'espère plus voir une seconde fois chez une femme, un
courage semblable à celui dont mistress de Long me donna l'exemple
en cette circonstance.»
CHAPITRE IV.
Traversée de San Francisco à Oonalachka.
État des esprits à bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu
de vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le
calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du
naturaliste.--Les Albatros.--Aménagement à bord.--La
cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses
talents culinaires.--Le Steward.--Long Sing.--Qualités
et défauts de _la Jeannette_.--La vie à bord.--Les
attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'île
d'Ougalgo.--Description de cette île par MM. Collins et
Newcomb.--Illiouliouk à Oonalachka.
Ce fut le soir seulement, en nous avançant de plus en plus sur
l'Océan Pacifique, que nous comprîmes enfin que notre voyage était
commencé. Nous pûmes alors envisager l'avenir et songer à toutes
les éventualités qu'il nous réservait peut-être. A ce moment pas un
de nous ne laissa échapper un mot faisant allusion au but de notre
voyage; mais il était facile de comprendre, en voyant nos fronts
soucieux, qu'un même objet absorbait toutes nos pensées. Quant
arriva l'heure du dîner--c'était notre premier repas à bord--la
conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis.
Il était évident qu'un accord tacite régnait entre nous, pour ne
point amener la conversation sur le sujet qui nous préoccupait tous;
chacun préférant rester livré à ses propres réflexions. Naturellement
des liens invisibles et difficiles à rompre rattachaient encore le
cœur d'un bon nombre d'entre nous à cette terre que nous venions
d'abandonner.
Le départ d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la
séparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles
circonstances, étaient des motifs suffisants pour imposer le silence
au plus loquace d'entre nous, n'eût-il été que simple spectateur de
ces adieux touchants.
Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours
pour nous accoutumer complétement à notre nouvelle existence, et
reléguer au fond de notre mémoire, à l'état de simple souvenir, notre
attachement pour la terre ferme.
Pour ma part j'étais animé des meilleures intentions et parfaitement
prêt à me plier à toutes les exigences de la situation, et peut-être
y serais-je parvenu, si un certain mouvement phénoménal, proportionné
naturellement à la force des vagues, n'était venu me convaincre que
pour être réellement philosophe, un homme doit rester à terre. Les
anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent
poussées, chez moi, à un degré d'intensité que je n'avais jamais,
ou du moins que j'avais rarement éprouvé: tous les plaisirs de la
table me devinrent indifférents pendant deux jours environ, et me
firent préférer la position horizontale. Eût-on laissé tout le pont
à ma disposition, on ne m'eût pas décidé à monter l'échelle; non, on
ne m'eût pas même décidé à mettre le pied sur le premier échelon.
Quoique chargée autant qu'elle pouvait l'être, sans dépasser les
limites de la prudence, _la Jeannette_ faisait preuve d'une trop
grande mobilité et produisait, en effet, sur un pauvre homme de
terre, des désastres si graves et si pénibles que, je l'avoue, je
ne ménageai pas les expressions les moins flatteuses à l'égard des
marins en général, mais surtout à l'égard du constructeur de notre
navire, en particulier.
D'autres, au reste, partageaient ma misère. Je pouvais entendre,
en effet, des bruits non équivoques qui annonçaient assez que les
propriétaires de certaines autres cabines du carré avaient gravement
à se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu
de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades
était grand, malgré les efforts de certains d'entre nous pour cacher
leur détresse. Efforts en vérité trop héroïques dans une circonstance
aussi dénuée de poésie, surtout quand les preuves les plus palpables
attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et
les secouait sans merci; mieux valait reconnaître franchement sa
faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres
qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar,
qui, pendant trente-cinq ans, a navigué à bord des baleiniers, m'a
dit qu'il était toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait
après plusieurs mois de séjour à terre. Quand un vieux loup de mer
comme celui-là est malade, comment des gens appelés par vocation
à vivre sur l'élément solide ne se ressentiraient-ils pas des
hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent à bord.
Néanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles,
au bout de quelques jours nous étions habitués aux mouvements du
navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie
redevint charmante, car à bord d'un navire, pouvoir modeler ses
mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un
immense progrès; et devenir capable de conserver son déjeuner, en
est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre à
table et manger avec appétit est le plus immense qu'on puisse faire.
Personne ne me contredira.
Le temps était extrêmement agréable, je parle, bien entendu, au point
de vue du voyageur; aux yeux du marin il en était tout autrement:
un calme délicieux, une mer tranquille, à peine ridée par quelques
lames arrondies berçait notre navire. Quelquefois même la surface
de l'Océan était aussi unie que celle d'un étang. Rarement les
vagues étaient assez fortes pour incommoder même un petit canot de
plaisance. De temps en temps une légère brise plissait l'eau, qui
se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du
soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer
avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si foncée qu'il eût été
difficile d'imaginer que ses eaux étaient transparentes; on eût dit
plutôt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements
étaient lents et paresseux.
De grands rideaux de cumulus apparaissaient à l'horizon, s'élevaient
vers le zénith, puis, quelques heures après, couvraient toute la
voûte céleste. Mais bientôt la brise les chassait, laissant derrière
eux un bleu intense, ou traînant quelques cirrhus floconneux,
ressemblant à autant d'icebergs charriés par les courants de l'Océan.
Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques.
Un soir, c'était un splendide coucher de soleil voilé par un
rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond doré
resplendissant dont les teintes allaient en s'atténuant pour tourner
au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'auréole du soleil
rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les
effets étaient renversés, les ombres se détachaient sur un fond de
lumière superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire.
Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me
laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux
caractères et la relation de leurs différentes parties et de noter
quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommençais mon
dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste à reproduire
sur la toile les scènes sublimes que le créateur peignait pour nous
dans le ciel. Jour par jour, ces scènes d'une admirable beauté se
succédaient avec une merveilleuse variété surtout vers le coucher
du soleil. Pour moi l'étude de la forme des nuages offre un intérêt
particulier au point de vue de la connaissance du temps à venir. Bien
que nous fussions isolés et réduits à nos propres observations, nous
avons généralement prévu les changements de temps avec une grande
exactitude pendant la première période de notre voyage vers le nord.
Depuis notre départ, le 8 juillet, la température de l'eau a peu
varié, à la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de
notre traversée. Aussitôt qu'elle baissa nous pûmes observer un
changement marqué dans sa couleur qui, du bleu foncé, passa au vert
sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence
d'un courant qui nous eût entraînés au sud-sud-ouest si nous
n'avions chauffé à haute pression. Mais son influence ne se fit pas
longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles
et de couleur bleu pâle dont la température allait en s'élevant à
mesure que nous avancions. Comme cette température était notée à
chaque heure, notre livre de loch porte une série de renseignements
qui pourront être utiles à ceux qui voudront étudier les caractères
physiques de l'Océan Pacifique.
Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux
oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.
Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à
conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de
quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le
sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments
qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus
cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand
un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait
vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait
toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son
élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses
ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper,
car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se
bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant,
avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur
les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.
Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon
nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur,
quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange,
ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui
dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire
_terrien_ dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous
avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le
pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat
à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux,
une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce
de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite
sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de
son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux
vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux
doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots,
ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires,
d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils
veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air
sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor.
Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très
haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un
plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds
en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils
peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts
par les vagues.
Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux,
donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces
derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une
grosseur proportionnée.
Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions
de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer,
quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre
aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se
dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne
méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote.
Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était
leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques
poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire.
Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques
autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour
chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des
séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que
nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour
entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.
Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent
dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant
votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités;
car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.
Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était
chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont
presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau
était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse,
le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme
notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par
jour, _la Jeannette_ se releva de bonne heure et nous eûmes alors
les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très
rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité
de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède,
_la Jeannette_ pourra rendre tous les services qu'on peut attendre
d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les
voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour
profiter d'une occasion favorable....
Toutes voiles dehors, _la Jeannette_ porte: une grand'voile, un
hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette,
une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de
misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât
d'artimon; en outre, un foc-ballon.
Toutes ces voiles neuves ont été confectionnées avec le plus grand
soin à Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles
de réserve prêts à servir, et dont l'un est complétement neuf. Les
manœuvres courantes sont également neuves, et le mât de misaine,
ainsi que le grand mât, sont pourvus de vergues, de flèches mobiles,
qu'on peut manœuvrer du pont, ce qui évite aux matelots de grimper
au sommet des mâts pour ferler les voiles. La mâture est solidement
construite, avec l'inclinaison prononcée qu'on retrouve dans tout
navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce
schooner long, bas, aux allures déhanchées, qui apparaît toujours
dans les romans maritimes, juste au moment où le héros va dire ou
faire quelque chose d'important. Eh bien, si _la Jeannette_ était
un schooner, au lieu d'être armée en barque, elle ressemblerait à
ce fameux bâtiment. Le gaillard d'arrière commence entre le grand
mât et le mât d'artimon, et sert de plafond à notre salle à manger.
Dans cette dernière, se trouvent une table percée au centre par
le mât d'artimon, un harmonium et une bibliothèque. Nous avons
juste l'espace nécessaire pour mettre nos chaises entre la table
et la cloison qui sépare la salle à manger de la salle des cartes.
Celle-ci est divisée en trois parties par des lignes imaginaires, qui
séparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre
aspect et ses files de flacons rangés en bataille, de celui de
notre naturaliste, orné de tout un attirail de peaux et d'autres
échantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernière partie
que se trouvent aussi mes «bébés», c'est-à-dire les boîtes renfermant
mes instruments scientifiques. A tribord, c'est-à-dire à main
droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale
bibliothèque du navire, les petits instruments scientifiques, les
instruments d'optique, et différents autres objets du même genre,
faisant le complément de ce que doit emporter un bâtiment qui va
explorer les régions arctiques. Derrière la cabine, se trouve un
autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte
le nom de ce dernier, où sont emmagasinés nos lampes, quelques
provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je
dois le dire, marchent grand train sur la voie de la démoralisation.
Au dessous, dans le carré, se trouvent six hamacs, dont quatre dans
des cabines séparées; des rideaux seulement protègent les deux
autres. Des manches à air et quelques autres inventions du même genre
donnent un peu d'air pur dans cette espèce de cachot maritime; mais,
si les vents tombent, l'atmosphère y devient assez désagréable pour
nous faire préférer le gaillard d'arrière, où Dieu nous prodigue son
oxygène.