Quels «Cheers» et quels «Good-Bye» sortirent alors comme une

explosion de la poitrine de tous les gens rassemblés sur le port

et sur les jetées! Le capitaine arrivait en compagnie de mistress

de Long et de M. Jérôme Collins. En fendant la foule ces messieurs

levèrent leurs chapeaux pour répondre aux acclamations dont ils

étaient l'objet. L'enthousiasme était alors à son comble aussi

bien parmi les simples marins qui encombraient la jetée, que chez

le millionnaire qui était venu là pour honorer l'intelligence et

le courage. Sur tous les points d'où l'on pouvait apercevoir _la

Jeannette_, depuis les quais et les jetées jusqu'au sommet de

Telegraph-Hill, on ne voyait qu'une foule grouillante, agitée,

qui, depuis des heures, attendait le départ du navire. La jetée

Mieg elle-même, qui se trouve au nord de la ville, était encombrée

de trois fois plus de monde qu'elle n'en pouvait porter; mais la

police était impuissante à contenir la foule. Bon nombre de voitures

n'avaient pu arriver jusqu'au port, et les personnes qui s'y

trouvaient avaient été obligées de descendre pour s'approcher et

contempler une dernière fois _la Jeannette_, au moment où celle-ci

levant ses ancres faisait ses préparatifs de départ. Réellement

le spectacle que présentait la baie tenait plus de la féerie que

de la réalité. Partout on distinguait les blanches voiles du

Yacht-Club sillonnant rapidement la baie sous l'impulsion d'une

brise fraîche et donnant un air animé à la surface des flots. Avec

ma jumelle, il m'était impossible de lire les noms de toutes ces

embarcations, mais je pouvais cependant reconnaître le _Frolie_,

au commodore Harrison, le _Consuelo_, le _Cornelius O'Connor_,

l'_Azaba_, le _Starled-Fanon_, le _Clara_, le _Magic_, l'_Ida_, le

_Sappho-Livvely_, le _Virgeis_, le _Laura_, le _Queen of the Bay_, le

_Tivilight_, le _Meryflower_, l'_Enserata_, etc.

Maintenant laissons, pour quelques instants, la parole à M. Collins:

«L'ancre est levée, dit-il, le propulseur se meut lentement, poussant

_la Jeannette_ en avant, juste assez pour nous faire comprendre que

nous sommes en route. Les chapeaux et les mouchoirs que l'on agite

sur les jetées d'embarquement et même, de tous les points de San

Francisco d'où l'on peut nous voir, nous disent assez que les bons

habitants de cette ville nous accompagnent de leurs vœux, quoique

nous ne puissions les entendre. Le capitaine et le premier lieutenant

sont sur le pont: l'ordre de pousser trois cheers est donné; les

matelots grimpent dans les agrès; le sifflet de la machine donne

le signal: Hurrah! hurrah! nous sommes définitivement partis. La

flottille du Yacht-Club, sous les ordres du commodore Harrison, nous

accompagne. Avec quelle grâce ces jolies embarcations, comme autant

de mouettes aux ailes blanches, effleurent la surface des flots, à

côté de notre navire qui s'avance majestueusement vers le goulet.

Elles ne nous quitteront qu'à la barre.

»Pendant ce temps-là, mistress de Long était dans la cabine avec

son mari, M. William Bradford, l'artiste qui a représenté avec

tant de bonheur les scènes arctiques, et M. Brooks, de l'Académie

des sciences. Elle se montrait pleine d'espérance et prédisait à

l'expédition un véritable succès. Aimable et charmante femme! tout

le monde avait appris à la respecter, elle avait été la vie de

notre famille de _la Jeannette_, depuis que cette famille avait été

organisée. Si nous désirions acheter quelque objet pour notre usage,

nous ne le faisions jamais sans la consulter.

»Cependant le moment suprême de la séparation approche, _la

Jeannette_ a passé la Porte-d'Or. Boum! boum! c'est le canon qui

salue _la Jeannette_. La batterie vomit des nuages de fumée blanche

et épaisse qui s'en vont en roulant sur la mer. Nous entendons les

acclamations de la garnison et nous y répondons. C'est l'armée

qui salue la marine: _Blood is thicker than water_. Adieu, braves

soldats, puissent toujours vos canons saluer ainsi vos amis et

devenir la terreur de nos ennemis! A ce moment les embarcations

de plaisance, encombrées de spectateurs qui forment des vœux

pour le succès de notre entreprise, se rangent sur l'arrière de

_la Jeannette_, et baissent leurs pavillons en signe d'adieux. De

notre côté, nous agitons nos chapeaux et nos mouchoirs; mais le

navire trace toujours son sillon dans les flots sous l'impulsion

d'une légère brise. Nous voici arrivés au niveau des deux pointes

de la baie; _la Jeannette_ va franchir le seuil de l'immense Océan

Pacifique pour s'éloigner vers l'ouest, afin d'éviter les vents

contraires du nord-ouest qui règnent le long de la côte. Les petits

remorqueurs qui couraient devant nous commencent à ressentir l'effet

de la houle. Le commandant de Long fait un signal au commodore

Harrison de s'approcher avec le _Frolie_ pour prendre mistress de

Long et quelques amis restés à bord et les ramener à terre. Le

_Frolie_ s'avance; un canot de _la Jeannette_ est descendu à la mer.

C'est l'heure des adieux, l'heure où le mari et la femme vont se

séparer. En ce moment cruel, bien des femmes eussent faibli. Mistress

de Long, avec un courage vraiment héroïque, tendit la main à chacun

des officiers, et leur adressant quelques paroles d'espérance, leur

dit: «Au revoir!» Plus d'un spectateur désintéressé de cette scène

émouvante, eût pu taxer cette femme d'indifférence, car c'était

l'heure où son mari, plus de la moitié d'elle-même, allait se séparer

d'elle pour affronter les dangers d'une mer inconnue, et quelle mer,

l'Océan glacial! Cependant il eût pu aussi distinguer les larmes

qui roulaient dans tous les yeux. «Enfin, dit M. Bradford qui nous

a raconté cette scène, de Long se tournant vers moi, me dit: «Il

est temps». Il descendit alors avec sa femme dans le canot, où je

les suivis. Quand tout fut prêt: «Nage, dit-il aux rameurs en leur

désignant le _Frolie_ de la main.» Il est impossible de dépeindre le

silence poignant, oppressé qui régna dans le canot pendant ce trajet.

Pas un mot ne fut échangé; les coups secs des avirons contre les

tolets, et le clapotis des lames à l'avant du bateau étaient les

seuls bruits qui frappaient nos oreilles. Quand nous fûmes rangés

le long du petit yacht, de Long pressa sa femme dans ses bras, et

leurs lèvres se rencontrèrent; puis, lui serrant une dernière fois

la main, il lui dit simplement: «Au revoir!» Alors, mistress de Long

monta sur le yacht, où, se penchant sur la lisse pour considérer

encore une fois son mari, elle le contemplait avec des yeux où il

était facile de reconnaître à quelles terribles angoisses elle était

en proie, tandis que du fond de son cœur une ardente prière montait

au ciel, pour amener la bénédiction de l'Éternel sur son voyage. Les

regards et l'attitude de sa femme parurent faire hésiter de Long;

mais, reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il se retourna

vers les matelots, et d'une voix forte leur dit: «Nagez, mes amis».

Ceux-ci se courbèrent à l'instant sur leurs avirons, et quelques

minutes plus tard le canot abordait _la Jeannette_. Nous suivions

chacun de ses mouvements; nous vîmes de Long gravir les degrés de

l'échelle, et, aussitôt qu'il fut à bord, _la Jeannette_ s'éloigna.

Nous restâmes sur le pont du _Frolie_ et, sans échanger une parole,

nous suivions des yeux _la Jeannette_ qui se confondait peu à peu

avec l'horizon. Quand elle eut disparu, mistress de Long me dit:

«Nous descendrons à l'intérieur, si vous le voulez bien, car je sens

le besoin d'être seule.» Je me rendis aussitôt à son désir. Mais

dès que nous fûmes descendus, tel était l'empire que cette femme

possédait sur elle-même, peut-être aussi aidée par la confiance

inébranlable qu'elle avait dans l'entreprise de son mari, elle

reprit complétement ses sens et entama la conversation. Jamais je

n'ai vu, et je n'espère plus voir une seconde fois chez une femme, un

courage semblable à celui dont mistress de Long me donna l'exemple

en cette circonstance.»

CHAPITRE IV.

Traversée de San Francisco à Oonalachka.

État des esprits à bord de _la Jeannette_ quand on eut perdu

de vue les forts de San Francisco.--Le mal de mer.--Le

calme.--Superbes couchers de soleil.--Occupations du

naturaliste.--Les Albatros.--Aménagement à bord.--La

cabane de M. Collins.--Ah Sam, le chef chinois, et ses

talents culinaires.--Le Steward.--Long Sing.--Qualités

et défauts de _la Jeannette_.--La vie à bord.--Les

attributions de chacun.--Un courant.--Les brouillards.--L'île

d'Ougalgo.--Description de cette île par MM. Collins et

Newcomb.--Illiouliouk à Oonalachka.

Ce fut le soir seulement, en nous avançant de plus en plus sur

l'Océan Pacifique, que nous comprîmes enfin que notre voyage était

commencé. Nous pûmes alors envisager l'avenir et songer à toutes

les éventualités qu'il nous réservait peut-être. A ce moment pas un

de nous ne laissa échapper un mot faisant allusion au but de notre

voyage; mais il était facile de comprendre, en voyant nos fronts

soucieux, qu'un même objet absorbait toutes nos pensées. Quant

arriva l'heure du dîner--c'était notre premier repas à bord--la

conversation roula uniquement sur les mets qui nous furent servis.

Il était évident qu'un accord tacite régnait entre nous, pour ne

point amener la conversation sur le sujet qui nous préoccupait tous;

chacun préférant rester livré à ses propres réflexions. Naturellement

des liens invisibles et difficiles à rompre rattachaient encore le

cœur d'un bon nombre d'entre nous à cette terre que nous venions

d'abandonner.

Le départ d'amis et de parents qu'on venait de quitter; la

séparation toujours triste d'un mari et de sa femme dans de telles

circonstances, étaient des motifs suffisants pour imposer le silence

au plus loquace d'entre nous, n'eût-il été que simple spectateur de

ces adieux touchants.

Au reste nous sentions tous qu'il fallait deux ou trois jours

pour nous accoutumer complétement à notre nouvelle existence, et

reléguer au fond de notre mémoire, à l'état de simple souvenir, notre

attachement pour la terre ferme.

Pour ma part j'étais animé des meilleures intentions et parfaitement

prêt à me plier à toutes les exigences de la situation, et peut-être

y serais-je parvenu, si un certain mouvement phénoménal, proportionné

naturellement à la force des vagues, n'était venu me convaincre que

pour être réellement philosophe, un homme doit rester à terre. Les

anciennes, mais toujours renaissantes sensations du mal de mer furent

poussées, chez moi, à un degré d'intensité que je n'avais jamais,

ou du moins que j'avais rarement éprouvé: tous les plaisirs de la

table me devinrent indifférents pendant deux jours environ, et me

firent préférer la position horizontale. Eût-on laissé tout le pont

à ma disposition, on ne m'eût pas décidé à monter l'échelle; non, on

ne m'eût pas même décidé à mettre le pied sur le premier échelon.

Quoique chargée autant qu'elle pouvait l'être, sans dépasser les

limites de la prudence, _la Jeannette_ faisait preuve d'une trop

grande mobilité et produisait, en effet, sur un pauvre homme de

terre, des désastres si graves et si pénibles que, je l'avoue, je

ne ménageai pas les expressions les moins flatteuses à l'égard des

marins en général, mais surtout à l'égard du constructeur de notre

navire, en particulier.

D'autres, au reste, partageaient ma misère. Je pouvais entendre,

en effet, des bruits non équivoques qui annonçaient assez que les

propriétaires de certaines autres cabines du carré avaient gravement

à se plaindre et payaient religieusement le tribut d'usage au dieu

de la mer. Je ne veux citer aucun nom, mais le nombre des malades

était grand, malgré les efforts de certains d'entre nous pour cacher

leur détresse. Efforts en vérité trop héroïques dans une circonstance

aussi dénuée de poésie, surtout quand les preuves les plus palpables

attestaient que le tyran, la mer, les tenait dans ses griffes et

les secouait sans merci; mieux valait reconnaître franchement sa

faiblesse. Il est des gens qui ne veulent jamais l'avouer, d'autres

qui sont trop francs. Notre pilote de glaces, le capitaine Dunbar,

qui, pendant trente-cinq ans, a navigué à bord des baleiniers, m'a

dit qu'il était toujours pris du mal de mer, lorsqu'il s'embarquait

après plusieurs mois de séjour à terre. Quand un vieux loup de mer

comme celui-là est malade, comment des gens appelés par vocation

à vivre sur l'élément solide ne se ressentiraient-ils pas des

hauts et des bas pendant les premiers jours qu'ils passent à bord.

Néanmoins, comme avec le temps on triomphe de tous les obstacles,

au bout de quelques jours nous étions habitués aux mouvements du

navire et avions acquis le pied marin. A partir de ce moment la vie

redevint charmante, car à bord d'un navire, pouvoir modeler ses

mouvements sur ceux du roulis et du tangage, n'est rien moins qu'un

immense progrès; et devenir capable de conserver son déjeuner, en

est incontestablement un plus immense encore; mais venir se mettre à

table et manger avec appétit est le plus immense qu'on puisse faire.

Personne ne me contredira.

Le temps était extrêmement agréable, je parle, bien entendu, au point

de vue du voyageur; aux yeux du marin il en était tout autrement:

un calme délicieux, une mer tranquille, à peine ridée par quelques

lames arrondies berçait notre navire. Quelquefois même la surface

de l'Océan était aussi unie que celle d'un étang. Rarement les

vagues étaient assez fortes pour incommoder même un petit canot de

plaisance. De temps en temps une légère brise plissait l'eau, qui

se confondait avec l'horizon, et la faisait miroiter aux rayons du

soleil. Pendant les douze premiers jours de notre voyage, la mer

avait une teinte bleu-indigo superbe, mais si foncée qu'il eût été

difficile d'imaginer que ses eaux étaient transparentes; on eût dit

plutôt une immense nappe de mercure ou d'huile, tant ses mouvements

étaient lents et paresseux.

De grands rideaux de cumulus apparaissaient à l'horizon, s'élevaient

vers le zénith, puis, quelques heures après, couvraient toute la

voûte céleste. Mais bientôt la brise les chassait, laissant derrière

eux un bleu intense, ou traînant quelques cirrhus floconneux,

ressemblant à autant d'icebergs charriés par les courants de l'Océan.

Parfois ces nuages prenaient les formes les plus fantastiques.

Un soir, c'était un splendide coucher de soleil voilé par un

rideau sombre aussi noir que l'encre, tranchant sur un fond doré

resplendissant dont les teintes allaient en s'atténuant pour tourner

au jaune et au vert. Souvent, au contraire, l'auréole du soleil

rayonnait sur un fond noir de nuages sombres: dans ce cas, les

effets étaient renversés, les ombres se détachaient sur un fond de

lumière superbe et donnaient au tableau une splendeur extraordinaire.

Trop beaux pour durer quelques minutes, ces tableaux grandioses me

laissaient juste le temps de retracer sur le papier leurs principaux

caractères et la relation de leurs différentes parties et de noter

quelques-unes de leurs teintes. Plus tard, je recommençais mon

dessin avec plus de soin afin d'aider notre artiste à reproduire

sur la toile les scènes sublimes que le créateur peignait pour nous

dans le ciel. Jour par jour, ces scènes d'une admirable beauté se

succédaient avec une merveilleuse variété surtout vers le coucher

du soleil. Pour moi l'étude de la forme des nuages offre un intérêt

particulier au point de vue de la connaissance du temps à venir. Bien

que nous fussions isolés et réduits à nos propres observations, nous

avons généralement prévu les changements de temps avec une grande

exactitude pendant la première période de notre voyage vers le nord.

Depuis notre départ, le 8 juillet, la température de l'eau a peu

varié, à la surface de la mer, pendant les douze premiers jours de

notre traversée. Aussitôt qu'elle baissa nous pûmes observer un

changement marqué dans sa couleur qui, du bleu foncé, passa au vert

sale. Cette brusque variation fut pour nous l'indice de l'existence

d'un courant qui nous eût entraînés au sud-sud-ouest si nous

n'avions chauffé à haute pression. Mais son influence ne se fit pas

longtemps sentir, et le 24 nous voguions dans des eaux tranquilles

et de couleur bleu pâle dont la température allait en s'élevant à

mesure que nous avancions. Comme cette température était notée à

chaque heure, notre livre de loch porte une série de renseignements

qui pourront être utiles à ceux qui voudront étudier les caractères

physiques de l'Océan Pacifique.

Au sud du 50° de latitude nord, le règne animal semblait limité aux

oiseaux de mer, à leurs parasites et aux tortues.

Les occupations de notre naturaliste se bornèrent jusque-là à

conserver, au moyen de composés arsenicaux, les dépouilles de

quelques albatros voraces et confiants, qui persistaient à suivre le

sillage du navire et à s'élancer sur tous les détritus d'aliments

qu'on jetait par dessus le bord. Mais quelques-uns de ces détritus

cachaient un hameçon attaché à une ligne pendant à l'arrière. Quand

un albatros avalait un de ces appétissants morceaux, il comprenait

vite de quoi il s'agissait. Alors commençait un combat qui finissait

toujours par la capture du pauvre volatile, lequel, tiré hors de son

élément, venait échouer sur le pont. L'albatros, avec ses immenses

ailes et ses pieds palmés, est dans l'impossibilité de s'échapper,

car il ne peut prendre essor sur une surface plane et rigide. Ils se

bornait donc à battre des ailes, et restait prisonnier, promenant,

avec un étonnement mêlé de frayeur, ses grands yeux de gazelle sur

les gens de l'équipage et sur les agrès du navire.

Les albatros communs à queue courte, dont nous avons pris un bon

nombre, mesurent de sept à huit pieds d'envergure. Leur hauteur,

quand ils se tiennent droits, dépasse trente pouces. Chose étrange,

ces oiseaux qui vivent constamment sur la surface de l'Océan et qui

dorment sur les vagues, ont le mal de mer comme le plus vulgaire

_terrien_ dès qu'ils sont sur le pont d'un navire. Tous ceux que nous

avons pris chancelaient pendant un instant et expectoraient sur le

pont tout le contenu de leur estomac. J'attribuai d'abord ce résultat

à la frayeur, mais je remarquai ensuite que plusieurs de ces oiseaux,

une heure après leur capture laissaient tomber de leur bec une espèce

de liquide ressemblant à une sécrétion analogue à la salive produite

sous l'influence du mal de mer lorsque celui-ci est au paroxysme de

son intensité. Bien qu'ils n'aient pas l'air méchant, ces oiseaux

vous frapperaient fort bien aux jambes ou vous briseraient un ou deux

doigts, s'ils en trouvaient l'occasion. Pour se poser sur les flots,

ils replient leurs longues ailes, véritables voiles triangulaires,

d'un air aussi gauche et aussi embarrassé que possible. Lorsqu'ils

veulent s'élever, on dirait qu'ils ont besoin d'emmagasiner de l'air

sous eux, car ils s'ébattent rapidement avant de prendre leur essor.

Au moment où ils s'abaissent pour prendre du repos, ils élèvent très

haut l'extrémité de leurs ailes, de sorte que celles-ci forment un

plan incliné; arrivés près de la vague, ils allongent leurs pieds

en avant comme pour prendre l'eau et s'arrêter. De cette façon ils

peuvent descendre au milieu d'une mer très grosse sans être couverts

par les vagues.

Tout le plumage, mais surtout les grandes plumes de ces oiseaux,

donnent asile à une multitude de curieux parasites. Parmi ces

derniers, il en est qui ont jusqu'à 3/16 de pouce de long avec une

grosseur proportionnée.

Pendant que nous étions au sud du 40° de latitude, nous apercevions

de temps en temps des tortues qui flottaient à la surface de la mer,

quand celle-ci était calme. Cependant nous n'essayâmes d'en prendre

aucune, ces amphibies ne valant pas à nos yeux la peine qu'on se

dérangeât pour les capturer. D'ailleurs, les tortues, en général, ne

méritent nullement la réputation que leur a faite Bardwell Slote.

Aussi les laissâmes-nous dormir en paix et même ronfler, si tel était

leur bon plaisir. Sous cette latitude, nous voyions aussi quelques

poulets de la mère Carey et des pétrels tournoyer autour du navire.

Plus au nord, les puffins, les goëlands, les guillemots et quelques

autres espèces, firent leur apparition; mais toutes se tenaient, pour

chercher leur nourriture, à une distance qui les mettait à l'abri des

séductions du lard et des autres morceaux délicats et alléchants que

nous avions l'attention de jeter à la mer, et qui eussent suffi pour

entraîner la perte d'oiseaux moins défiants.

Vous ayant entretenu de la mer, du ciel et des oiseaux qui planent

dans les airs, il n'est peut-être que temps d'appeler maintenant

votre attention sur notre navire, de vous en dépeindre les qualités;

car c'est en lui que, pour un temps, se résumera notre univers.

Vous savez qu'à notre départ de San Francisco, le navire était

chargé jusqu'à couler bas, c'est-à-dire depuis la ligne du pont

presque jusqu'à la quille. Il en résultait que son tirant d'eau

était considérablement augmenté, et qu'avec une mer un peu houleuse,

le pont était toujours humide et dépourvu de confort. Mais comme

notre provision de charbon diminuait à raison de cinq tonnes par

jour, _la Jeannette_ se releva de bonne heure et nous eûmes alors

les pieds secs. Cependant on ne pourrait employer un steamer très

rapide pour les expéditions arctiques, à cause de l'énorme quantité

de charbon qu'il faudrait emporter. Avec la vitesse qu'elle possède,

_la Jeannette_ pourra rendre tous les services qu'on peut attendre

d'elle au milieu de la banquise, car, en employant simultanément les

voiles et la vapeur, elle pourra acquérir une vitesse suffisante pour

profiter d'une occasion favorable....

Toutes voiles dehors, _la Jeannette_ porte: une grand'voile, un

hunier et une voile de perroquet sur son grand mât; une trinquette,

une voile carrée ou hunier et une voile de perroquet sur son mât de

misaine; enfin une voile d'étai, un foc et un clin-foc sur son mât

d'artimon; en outre, un foc-ballon.

Toutes ces voiles neuves ont été confectionnées avec le plus grand

soin à Mare Island. En outre, nous avons deux autres jeux de voiles

de réserve prêts à servir, et dont l'un est complétement neuf. Les

manœuvres courantes sont également neuves, et le mât de misaine,

ainsi que le grand mât, sont pourvus de vergues, de flèches mobiles,

qu'on peut manœuvrer du pont, ce qui évite aux matelots de grimper

au sommet des mâts pour ferler les voiles. La mâture est solidement

construite, avec l'inclinaison prononcée qu'on retrouve dans tout

navire construit en Angleterre. Tout le monde se rappelle ce

schooner long, bas, aux allures déhanchées, qui apparaît toujours

dans les romans maritimes, juste au moment où le héros va dire ou

faire quelque chose d'important. Eh bien, si _la Jeannette_ était

un schooner, au lieu d'être armée en barque, elle ressemblerait à

ce fameux bâtiment. Le gaillard d'arrière commence entre le grand

mât et le mât d'artimon, et sert de plafond à notre salle à manger.

Dans cette dernière, se trouvent une table percée au centre par

le mât d'artimon, un harmonium et une bibliothèque. Nous avons

juste l'espace nécessaire pour mettre nos chaises entre la table

et la cloison qui sépare la salle à manger de la salle des cartes.

Celle-ci est divisée en trois parties par des lignes imaginaires, qui

séparent le domaine du chirurgien, avec ses appareils au sinistre

aspect et ses files de flacons rangés en bataille, de celui de

notre naturaliste, orné de tout un attirail de peaux et d'autres

échantillons d'histoire naturelle. C'est dans cette dernière partie

que se trouvent aussi mes «bébés», c'est-à-dire les boîtes renfermant

mes instruments scientifiques. A tribord, c'est-à-dire à main

droite de la chambre des cartes, se trouvent aussi la principale

bibliothèque du navire, les petits instruments scientifiques, les

instruments d'optique, et différents autres objets du même genre,

faisant le complément de ce que doit emporter un bâtiment qui va

explorer les régions arctiques. Derrière la cabine, se trouve un

autre compartiment, que traverse la tige du gouvernail, et qui porte

le nom de ce dernier, où sont emmagasinés nos lampes, quelques

provisions additionnelles et des sacs de pommes de terre, qui, je

dois le dire, marchent grand train sur la voie de la démoralisation.

Au dessous, dans le carré, se trouvent six hamacs, dont quatre dans

des cabines séparées; des rideaux seulement protègent les deux

autres. Des manches à air et quelques autres inventions du même genre

donnent un peu d'air pur dans cette espèce de cachot maritime; mais,

si les vents tombent, l'atmosphère y devient assez désagréable pour

nous faire préférer le gaillard d'arrière, où Dieu nous prodigue son

oxygène.

L'expédition de la Jeannette au pôle Nord, racontée par tous les membres de l'expédition - volume 1 ouvrage composé des documents reçus par le "New-York Herald" de 1878 à 1882 · 第 2 / 22 段